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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 103 Dans l'usage ordinaire de la vie, ils parlent anglais, parce que leurs voisins, originaires des îles Britanniques, leur rendent l'usage de cette langue nécessaire. Presque tous ils ont à demi oublié ou plutôt n’ont jamais bien su l’idiome de leurs pères, et quand ils veulent s’en servir, ils le manient comme une langue étrangère et fort mal. Par une coutume assez curieuse, il est un certain nombre de familles parmi eux qui, lenant à conserver un gage de leur origine, empêchent leurs filles d'apprendre l'anglais, De cette façon, les enfants entendent d’abord la langue maternelle ; mais bientôt ils l’oublient ou n’en apprennent pas plus long:que dans la première enfance. D'ailleurs beaucoup de ces Acadiens épousent des Anglaises, et alors tout s’oblitère en eux, jusqu’à leur nom propre, qu'ils prononcent de façon à le rendre méconnaissable.
On se tromperait gravement si l’on donnait au Souvenir qu’ils ont conservé de leur origine une portée quelconque. C'est, à leurs yeux comme à ceux de leurs voisins, un pur sujet de conversalion. Ils n’en portent pas pour cela plus d'in- (érêt à la France. En tant qu'ils raisonnent sur de semblables matières, l'Amérique est, à leur avis, le premier pays du monde. Il faut bien venir de quelque part, et ils n'éprouvent non plus de curiosité pour les Campagnes de la Normandie, qu'un Paysan norvégien pour les Steppes de la Russie mé-
ridionale, d’où sont sortis jadis Odin et ses compa- tou gnons. Avec celle différence toutefois, que cette der- plét nière émigration a eu lieu des. milliers d'années en D vell çà, tandis que l’autre est à peine vieille d’un siècle | Lou et demi. Tout entiers à leurs intérêts et à leurs pas- 1 Ont sions locales, nos anciens compatriotes nous voient Ÿ tion à peu près du même œil que leurs concitoyens d'o- MN vérit rigine britannique, sans plus d’aversion, mais sans É port plus de sympathie. 2 la Ge
Ils sont catholiques, il est vrai, et comme tels, n’é- 1 L’(
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feclion très-vive ; mais, en cela, ils s'associent aux qui « Irlandais, et se confondent avec eux. Avec moins milli d'emportement, moins de passion, moins de haine, ’ temb un peu plus de cette réflexion solide que leurs Û réuni aïeux ont apportée de Normandie, d’ailleurs aussi À conin zélés pour la foi, ils ne se séparent guère de ces D OQuan bouillants coreligionnaires que lorsque des idées 2 lieus: par trop empreintes du caractère de la race milé- Ÿ se pas sienne emportent ces derniers au delà de toutes ; s'emb bornes. Les traditions de la grande guerre qui les a : l'embc séparés de la France et donnés à la couronne bri- à sr tannique ne leur apparaissent plus comme un ou- À jours trage national; ils y voient uniquement la persécu- 4 riture. tion religieuse qui en en a été l'accompagnement. : bord le Ils’est passé alors, en effet, des scènes qu’une poli- ; autre c tique plus sageauraitpu éviter. Enmêmetempsqu'on ES ment.
S’attachait à convertir les sauvages en employant lroupo:
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toutes sortes de moyens, On prétendait chasser complétement les habitants français des territoires nouvellement conquis. On ruinait de fond en comble Louisbourg, qui NOUS avait coûté tant de millions. On transportait la Capitale de l’île à Halifax, position admirable et bien autrement avantageuse, à la vérité, et, ce qui était moins digne d’éloges, on déportait en masse la population dans la Pensylvanie, la Géorgie, la Virginie.
L'exécution de cette prisée fut encore plus dure que la pensée elle-même. Au village de Grandpré, qui comptait environ deux mille habitants, dont un millier d'enfants, les soldats Parurent le 10 septembre 1755, et leur chef invita les habitants à se réunir dans l'église, afin d’y recevoir, disait-i], une communication importante pour leurs intérêts. Quand les colons se trouvèrent assemblés dans le lieu saint, ne se doutant nullement de ce qui allait se passer, on les cerna et on leur donna l’ordre de s'embarquer sur les navires qui les attendaient à l'embouchure du Gaspereau.
Il refusèrent avec désespoir, et pendant plusieurs jours on les tint renfermés dans l'église, sans nourrilure. Enfin ils se soumirent; on embarqua d’abord les jeunes gens, On envoya les vieillards d’un autre côté, les femmes et les enfants furent égale- Iment déportés loin de leurs familles ; quant aux lroupcaux et aux biens, tout fut saisi. La plupart de
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ces malheureux moururent’de misère sans avoir pu se rejoindre. L'établissement de Grandpré fut à jamais détruit,
Ue triste événement a perdu, dans la tradition.de la Nouvelle-Écosse, toute couleur nationale; c’est devenu un récit religieux. Ce n'est pas sur les Anglais en tant qu'Anglais qu'il attire la colère, c’est sur les An-
glais en tant qu'hérétiques et persécuteurs de la foi.
I appartient aussi bien aux Irlandais qu'aux Acadiens. Un tiers de la population de la colonie le conserve, le répète, le commente avec ferveur; tous les détails qu'on y ajoute désormais ne sont pas strictement historiques car il a déjà pris la forme légendaire. Ainsi, l'on dit entre autres choses, que lorsque les soldats anglais, après avoir embarqué toute la population, voulurent entrer dans les maïisons pour les piller, ils trouvèrent sur les portes les chiens, qui, le poil hérissé et fous de colère, leur disputèrent l'entrée, et ils ne purent pénétrer dans ces demeures abandonnées qu'après en avoir massacré les fidèles et derniers défenseurs.
Ces récits, chers aux catholiques sans distinction d'origine, ont été répandus par eux dans toute l'Amérique du Nord; les souffrances des martyrs de Grandpré sont devenues la gloire commune de tous les fidèles, et c’est de leur bouche que Longfellow à recueilli les détails qui lui ont servi à créer ce poëme d'Évangéline, supérieur pour l'é-
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motion du sujet, et à peine inférieur pour l'art, à Hermann et Dorothée de Gocthe,