‹ Voyage à Terre-Neuve [microforme]Chapitre 27 sur 47 · MED · texte numérisé non relu

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d'industrie et d'argent, n'ait réussi à créer quelque bassin artificiel, merveilleux lorsqu'on le juge au point de vue des efforts qu’il a coûtés, et bien petit quand on le compare aux œuvres de la nature.

Mais les nouveaux continents, l'Amérique et l’Océanie, ont de tout autres aspects. Les rivages longs et unis y sont relativement fort rares, et les côtes profondément découpées, au. contraire, très-communes. Lorsqu'on ouvre les livres des voyageurs qui parlent de ces contrées, ce qu'on rencontre le plus souvent, ce sont,des descriptions, toujours un peu pareilles, de baies, de ports immenses où pourraient s’abriter des flottes entières. La plus petite île, le plus misérable îlot est toujours richement doué sous ce rapport, et des théoriciens, trop crédules à l’idée moderne que les grands peuples el les grandes villes sont déterminés par les avantages du territoire, en ont conclu que la puissance à venir appartenait nécessairement aux domaines où le commerce doit trouver de si puissants moyens d'action et de telles ressources; de sorte que l'Amérique et l'Océanie seraient les futurs centres du monde.

Je ne me sens nullement enclin à adopter celte manière de voir, pour une foule de motifs qu’il serait trop long de déduire ici. Je crois que les idées qui font les grands peuples ont manqué, manqueat et manqueront loujours à toutes ces contrées de

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sibles à Tyr, à Sidon, à Carthage, à Constantinople,

à Marseille, à Cadix ou à Londres même.

À mesure que nous passions le long des côtes du cap Breton, nous admirions sans nous lasser ces puissantes dentelures qui, à chaque instant, hérissent l'aspect-des terres de Caps et de promontoires. La mer brisait tantôt sur des grèves, lantôt sur des roches dépouillées. Très-peu d'habitations se montraient dans les campagnes, et Cependant, sur cette lerre si jeune, et qui aurait tant besoin d'habitants, ilexiste déjà des ruines, des villes dévastées, tout l'appareil des fureurs Militaires. C’est ce que nous dit la vue de la place vide où exista jadis Louisbourg. Là on ne voit plus que quelques amas de erre et de ronces, mais pas une habitation de quelque importance n’est restée debout.

Louisbourg a été la dernière possession française Erritorialement importante dans les parages du Nord-Amérique. Après la perte du Canada, la cour de Versailles rattacha ses idées de colonisation au Cap Breton, et dans l'intérêt d’une de ces grandes

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fondations transatlantiques auxquelles on tenait tant alors, du moins en théorie, on voulut établir là une puissance rivale de Montréal et de Québec, devenues villes anglaises,

On prodigua les efforts et l'argent pour établir une cité qui devait ètre, dans la pensée de ses créaleurs, un port de guerre de premier ordre, une citadelle susceptible de la plus puissante résistance, afin de servir de point d'appui plus tard à notre commerce, à une agriculture importante, à nos flottes, à nos pêcheries.

Mais la destinée de Louisbourg et de toute l'Acadie

était dominée par des faits dont on ne parait pas s'être, dans ce temps, suffisamment rendu compte. La France était sans doute une grande puissance maritime; mais la multiplicité des intérêts qu’elle avait à sauvegarder la forçait de diviser extrêmement ses efforts et ses forces. Nous avions alors à nous préoccuper des Antilles, de la Louisiane, de l'Inde, des îles de France et de Bourbon. Nos possessions extra-européennes, presque aussi imporlantes que celles de l'Angleterre, ne nous affranchissaient pas des soucis bien autrement pressants et impérieux que réclamaient de nous les affaires continentales, et dans cet éparpillement exagéré de nos ambitions, nous pouvions facilement commencer et très-peu finir.

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VOYAGE À TERRE-NEUVE. 111 Leinps, dans la fondation des colonies et dans les dépenses qu'on y prodiguait, C'était la flatter singu lièrement que de caresser d'abord, de décider ensuite la fondation d’un nouveau poste, et plus il s'agissait d'aller loin, plus les imaginations surexcitées applaudissaient à une tentative dont le côté aventureux, au lieu de les faire réfléchir, était précisément ce qui les séduisait davantage, Mais aussi, dans un moment d'embarras, quand, allaquée de toutes parts, la France ne savait plus auquel entendre, ni de quel côlé courir, cette même Opinion publique était exlr'émement prompte à s'irriter contre les rèves dont elle-même avait tant voulu faire des réalités; elle les accusait volontiers d’être coupables de bien des maux auxquels, en effet, ils n'étaient peut-être pas tout à fait étrangers, et demandait avec aigreur d'a bandonner des entreprises qu'on aurait peut-être mieux fait de ne pas tenter sous sa pression, mais qu'il devenait peu honorable, et quelquefois même coupable de déserter avec la même légèreté qui les avait fait décréter,

Le Canada avait coûté à la France beaucoup de peines et d'argent; plus, assurément, qu'il n'aurait jamais pu lui rapporter. Néanmoins, si une saine politique eût dù à jamais empêcher le gouverne- ‘Ment français de s'occuper d’une contrée où il n’avait, en réalité, rien à faire, il n’en fut pas moins honteux de voir l'em Porlement que mirent les salons

de Paris à décrier les hommes qui défendirent les derniers cette terre confiée à leur garde, la haine grotesque dont Montcalm, un des plus grands hommes que nous ayons eus, fut l'objet, l'abandon misérable où il fut laissé avec la poignée de braves gens qui l'entourait, ec plus honteux encore l'enthousiasme joyeux avec lequel M. de Voltaire et son monde accueillirent la nouvelle de la bataille perdue qui nous chassait de cette terre tombée en disgrâce.

Ce qui était arrivé pour le Canada eut lieu de même pour le cap Breton. L'opinion publique avait voulu à toute force créer dans l’Acadie une com. pensation à la perte de la Nouvelle-France. On ne trouva pas d'abord que l’on püût faire assez pour établir notre puissance sur ce sol où il n'existait rien. On y envoya tout, depuis le blé jusqu'aux hommes; tout, depuis les navires jusqu'aux fusils. On voulut y mettre tout, depuis la chaumière jusqu’à la citadelle. On y enfouit des millions, et quand la guerre arriva, à peine put-on le défendre, Tout fut perdu, et avec le même entrain qu’on avait mis à créer, Voilà l'histoire de ces décombres aujourd'hui à peine visibles qui furent Louisbourg. La tradition raconte que des magasins immenses avaient été bâtis dans l'espoir d’un commerce futur qui n’exisla jamais; ils Sécroulèrent sans avoir pu se remplir une seule fois.

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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 113 Louisbourg était d'ailleurs un emplacement bien choisi, au point de vue français. Nos principales autorités coloniales se {trouvaient là dans une proximité aussi grande que possible de Ja France, voisines du Banquereau et du Grand-Banc, où nos navires allaient chercher le poisson, voisines encore de la côte française de Terre-Neuve, et à proximité des Pays britanniques, de façon à pouvoir commercer aisément avec eux en temps de paix et à les gêner considérablement en temps de guerre. Mais les Anglais ont sagement pensé en transportant leur Capitale ailleurs, lorsqu'ils sont devenus les maîtres de ces régions.

Ils n'avaient pas besoin comme nous des diffé rents avantages que je viens de signaler, En tant qu'il s'agissait de la pêche des bancs, Saint-Jean de Terre-Neuve leur convenait mieux. Ils n'auraient Pu mettre une confiance suffisante dans une ville “omme Louisbourg, dont la population était toute française. Ils en firent donc sauter les fortifications, détruisirent les Magasins, détournèrent le ‘ommerce, et commirent au temps le soin de dis- Perser les habitants, laissés sans ressources. En peu d'années cette tâche fut complétement reniplie, et Halifax hérita des perspectives de succès qu'avait PU avoir un instant sa rivale.

Le port de cette Capitale de la Nouvelle-Écosse est

d'ailleurs plus beau, plus vaste, plus facile à défen- 354 8

dre que celui de Louisbourg. On y pénètre par deux passes que forme uue Île de petite étendue par laquelle l'intérieur du bassin est caché. Une fois l’entrée franchie, il se présente une sorte de coupe oblongue qui pénètre profondément dans l’intérieur des terres; la ville s’élève sur le rive gauche, en annhithéire. Puis au fond de la coupe s'ouvre un autre port qui pourrait aisément contenir une escadre, et qui va fizir dans des bois marécageux. Il n'y à pas précisément une ressemblance, mais cependant il existe un certain rapport entre cette situation et celle de Constantinople. Je ne crois pas d’ailleurs que la baie d’Halifax le cède en rien pour la grandeur, l'étendue et la sécurité à sa maguifique rivale de l'Orient.

Quant à la ville, il va sans dire qu’il ne saurait être question en aucune manière d’une comparaison aussi pompeuse. La capitale de la Nouvelle-Écosse n'a rien de commun avec la métropole ottomane. Cependant elle s’élève aussi en amphithéâtre au milieu d’un paysage assez ombragé, et comme Contantinople, ses maisons, presque toutes, sont construites en bois; mais on aurait peine à pousser plus loin ce rapprochement hasardé. :

Halifax présente un spectacle fort agréable. Les maisons sont nombreuses, grandes, à plusieurs étages, propres et d’un aspect riant et avenant. Plusieurs églises, dont quelques - unes sont en

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leurs clochers aux el parmi ces saintes 1olique et les CoUvents, situés Manquent ni de Caractère ni + Dans tous ces édifices religieux, le style employé est celui du Qualorzième siècle , ainsi qu'il appartient au goût décidé de l'Angleterre Pour architecture de celle’ époque. Quand on arrive à voir de près ces Pastiches, margae bien çà et là quelques dispar : Pas parfaitement COpié ou copié sur d'assez bons ; modèles où aec une suffisante intelligence, I ya quelque chose à redire aussi à certains à peu près | qui sentent l'érudition de province choquer un goût délicat; mais en1 les détails disparaissent et l'ensem blement beaucoup plus ble aux yeux, que es horribles temple loains dont on est (Op accablé.

Un des effets de cette architecture imitée du golhique est de donner à Ja ville, en définitive toute Heuve, un certain air de l'eSpeclabilité queles vieilles choses possèdent seules,

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S paralièlement baigner ses pieds plupart des Magasins aisons de Commerce, Cadères ou wharfs puis-

samment assis sur des pilotis énormes. Devant ces plates-formes dont l'accès n'est pas autrement facile el commode pour les pieds qui ne sont pas marins, les bâtiments de toutes les formes viennent se presser, goëlettes, sloops, bricks, trois-mâts, etc. Les jours de fête, celte marine commerçante se pavoise de ses couleurs nationales et le vent agite sur les eaux de la baie le plus riche bariolage. France, Amérique, Espagne, Villes anséatiques, Prusse, y marient leurs pavillons aux couleurs blanche et bleue de là Nouvelle-Écosse, et ce concours d’insignes si divers témoigne honorablement del’activité industrielle qui règne dans le pays.

Eu face de la ville, de l’autre côté du bassin, s’étendent de beaux villages, qui forment comme une espèce de banlieue à la métropole de l'île; tout le jour deux petits bâtiments à vapeur circulent d’une riveà l’autre, transportant voyageurs,marchandises et voitures attelées. Enfin, au-dessus de ces villages, sur

une éminence boisée et au milieu d’un parc anglais

dessiné avec un soin et un bon goût particulier, s'élève un vaste édifice construit d’une façon si élégante, qu'on le prend d'abord pour la résidence de quelque puissant ou riche personnage. C’est une erreur Capitale. La colonie a élevé là à grands frais un asile pour ses aliénés.

Nous étions à peine arrivés et nos ancres se posaient au fond de l'eau, quand nous aperçûmes à

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l'extrémité de la baie lIndus de cent vingt canons, une frégate de Cinquante, et une grande canonnière, tous bâtiments de Sa Majesté Britannique, Sous le commandement de l'amiral sir H. Bee arrivant de la Jamaïque. A tous les litres, le Gassendi devait une visite à l'amiral, et nous nous empres. sämes de remplir un devoir qui devait être, de tous points, un plaisir.

L'Indus est un vieux vaisseau, et il blement atteint Le terme d’une fort longue carrière, Aussi ne parait-il plus réservé à de grandes aventures nautiques. Mais si c'est un vieillard, c’est un lort beau vieillard et trés-vert. Il ne lui manque pas une seule dent, ainsi qu'on peut le voir à ses trois rangées de grosses pièces qui allongent leurs {êtes noires en dehors de ses Sabords. Comme sur les Vaisseaux de cette taille, on arrive en haut au moyen d'un escalier, qui figurcrait avec avantage au Milieu des quatre étages d’une belle maison, et lorsque le pied se pose sur les planches du pont, c'est au milieu d’une place publique qu'on se trouve, place publique OCCupée par les habitants nombreux el surtout d’aspects et de Coslumes variés que présente {oujours un navire de guerre anglais.

Une foule de matelots se laissent voir dans les ma œuvres et sur l'avant. Les uns, appartenant à la vraie race anglaise, sont des hommes Magnifiques, de belle Stature, de beaux traits, l'air résolu, sans doute,

à irès-proba-

mais surtout sérieux; les autres, Anglais aussi peut-être, n’ont pas une apparence aussi frappante, aussi noble; leur sang est évidemment mêlé pour le moins d’un sang plus pauvre; ils sont chétifs, pâles et flétris. Enfin beaucoup de nègres paraissaient sur l'Indus. Ge sont les recrues des îles occidentales.

Pour donner à cette foule si diverse d’origine, de penchants et d’allures, si peu compacte de sentiments, une raison solide de se tenir dans une même voie, on aperçoit les uniformes rouges des marines, et cette infanterie, célèbre pour sa loyauté et la ferme assurance avec laquelle elle a défendu la loi devant mainte mutinerie, tient garnison à perpétuité au milieu de ces équipages qui ne ressemblent nullement aux nôtres, ni par leurs qualités, ni par leurs défauts.

J'avais vu ailleurs des bâtiments de guerre anglais; j'en avais vu dans la mer des Indes et je m’expliquais alors la façon dont on recrutait leurs équipages hbariolés par la localité au service de laquelle ils étaient consacrés. Mais en retrouvant à Halifax,

dans les mers américaines, la même constitution, j'en conclus que ce que j'avais pris jadis, sur le navire de la compagnie des Indes /e Victoria, pour lexception, était réellement la règle de la marine anglaise tout entière, qui, ayant besoin de beaucoup d'hommes, prend son monde partout où elle

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peut, et ressemble au royaume des cieux en ce que, pour elle, il y a beaucoup d'appelés. Seulement, par une générosité très-grande, tous sont élus et on n’a plus qu’à veiller à ce qu'ils ne s’en aillent pas. Ce dernier point concerne les marines, qui sont les anges de ce paradis.

L'amiral S** nous fit les honneurs de sa vaste dunette avec la franche bonté qui le caractérise. Nous eûmes le bonheur de trouver à bord lady S***, qui arrivait de la Jamaïque avec l'amiral, et se disposait à prendre possession le lendemain de la belle habitation réservée à Halifax au commandant en chef de la station des Indes occidentales, stalion importante assurément car l'ensemble des navires qui là compose présente un effectif d’à peu près trois cent trente bouches à feu. La courtoisie de nos hôtes abrégea beaucoup les lenteurs ordinaires d’une présentation, et il fut promptement décidé que nous nous reverrions dès le lendemain.

Les occasions ne manquaient pas et aueune ne fit défaut. Pendant notre séjour à Halifax, qui dura une quinzaine de jours, le Gassendi fut littéralement comblé des prévenancesles plus aimables, et il y aurait, de la part de ses habitants, plus que de l'ingra: litude à en perdre le souvenir. Aussi n’en ont-ils sarde. Ce ne furent que fêtes, bals et diners d’appalat. Son Exc. le comte de M°*", gouverneur de la

Nouvelle-Écosse, lady M'**, le général T‘**, com-

mandant les troupes, l'amiral, nous prodiguèrent tour à tour toutes les marques d’attentions imagi-

nables, et il serait difficile de dire ce qui l’emporta dans cet empressement du bon accucil, de l'extrême courtoisie ou de la cordialité. Le charme de ces réunions fut bientôt augmenté par l’arrivée de sir William Williams, le héros de Kars, l’orgueil de Ja Nouvelle-Écosse, où il est né, et qui venait d’être nommé commandant en chef des troupes britanniques dans tout le Nord-Amérique. Pour moi surtout, ce fut une surprise charmante et tout à fait inattendue; j'avais beaucoup entendu parler du général dans les provinces persanes, où il à fait jadis un Jong séjour, et nous primes un plaisir extrème à causer des Kurdes, des Loures et des Turcs, dans plus d’un salon d’Halifax. C’est une jouissance assez vive et assez délicate que de rencontrer dans un endroit perdu des gens avec qui l’on peut s’entretenir d’un lieu non moins perdu. Il y a à, comme un entrecroisement de sensations peu communes qu'il faut signaler aux sybarites.

Mais ce qui plaisait davantage aux dames venues d'Europe, dont quelques-unes peut-être ne songeaient pas sans douceur au moment d'y retourner, c'élait de se rappeler les salons et les hommes de tous pays qu'on se trouvait y connaître. On riait à chaque nom dont on pouvait faire quelque chose; on y

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cousait des anecdotes, on en disait un peu de bien, quelquefois un peu de mal, et cela faisait diversion aux réalités du présent, toujours imprégnées du parfum de la morue, car Halifax paye aussi son tribut à l'honneur qu'il a de faire partie des colonies septentrionales; la morue y règne, y gouverne, \ impose la sensation perpétuelle de sa présence et de son omnipotence.

Je ne veux pas m'étendre outre mesure sur des peintures du high life prises dans la Nouvelle- Écosse. Je ne suis pas resté assez longtemps à Halifax pour être un juge très-compétent, et je craindrais d’ailleurs de passer pour trop prévenu. Je n’ai rien su, rien vu, rien entendu qui ne tourne à la gloire de toutes les maisons où j'ai été assez heu- 'eux pour être accueilli, et comme ce n’est pas une louange. sans réserve que la malignité humaine demande ordinairement à un livre, le mieux est de n'en pas dire plus long. Mon Scrupule me paraît d'autant plus fondé, en cette circonstance , que comme j’exprimais un jour toutes mes sympathies pour le pays, devant deux dames qui me faiaient l'honneur de m'interroger sur mes impressions; deux regards qui se croisèrent, un double Sourire plein de doute et d'ironie, un double Mouvement d’épaules, me donnèrent malière à réflexion, et si je n’osai pas demander ce que signi-

aient ces signes de mauvais augure, je ferai peut-

être bier,, dans l'intérêt de ma réputation d'observateur, de supposer que la société de la Nouvelle- Écosse est, comme toutes celles qui se sont formées et brillent sur ce monde sublunaire, obscurcie par quelques taches perdues au milieu des clartés que seules j'ai su découvrir.

Je sors et je vais dans les rues de la ville ct dans la campagne, où ce qu’on voit, on le voit plus librement et sans tant de prestiges, Je dois dire que je ne rencontrai plus là cette politesse qui m'avait tant charmé. Je m’aperçus même que la population d'Halifax, ce qu'on pourrait appeler ailleurs la bonne bourgeoisie, est très-loin de valoir sous ce rapport les habitants du cap Breton. Il me fâcha mème de trouver des prêtres catholiques affectant ces manières rustiques et peu bienveillantes dont je n'avais pas encore connu de spécimens. Quand j'en fis la remarque à des personnes du pays, elles con-

vinrent de la vérité du fait et cherchèrent à l'expliquer, en accusant les hommes des États-Unis

d'avoir donné ce mauvais exemple. Il est assuré-

ment fâcheux qu'il ait été si bien imité, car il en résulte une mauvaise impression chez les étrangers, et certainement les gens d'Halifax valent mieux que leur abord. Une assez ridicule affectation de ne pas rendre le salut qu’on leur fait, une sorte de démarche guindée, un sourcil froncé, l'air menaçant et agressif sans aucune cause, il est difticile de com-

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VOYAGE À TERRE-NEUVE. 123 prendre à quoi ces manières peuvent servir chez des gens de profession paisible.

Une autre importation des rite pas plus de faveur, ce sont les livres. I] existe à Halifax une belle librairie, boutique somptueuse , dont les vitrines éclatent de reliures dorées, rouge, bleu, vert, marron, des couleurs les plus riches. On en conçoit, au premier présomptions en faveur des goûts littéraires de la petite capitale. Je fus curieux de voir ce que c’était que le bon marché si vanté des éditions amér Car la plus grande partie de ces livres viennent de

New-York et de Boston, et je fis l'acquisition de

quelques volumes. Au premier examen, je fus dés-

abusé, Ces livres ne Sont nuilement aussi bon marché qu’on le fait croire, el la librairie française obtient des résultats infiniment plus remarquables

sous ce rappott. Ensuite, et Surtout, ces mêmes li-

vres seraient à beaucoup plus bas prix, qu’ils coù-

leraient trop cher encore, car ils n’ont pour eux que

l'éclat de leurs reliures de toile. Ils sont mal im-

primés, sur mauvais Papier, et ce qui est pis, avec

lincorrection la plus choquante. Les fautes y fourmillent téllement, que des phrases

incompréhensibles, et on reconnait ] un des résult

États-Unis qui ne mé-

abord, les meilleures

icaines,

entières sont à Sans peine ats de ce genre de spéculation qui tdmet la tromperie comme son premier élément

de succès, Il ne se peul rien voir de plus mauvais

124 VOYAGE A TERRE-NEUVE, que ces éditions, et cependant il paraît certain que le public auquel elles sont surtout destinées , le public de l'Amérique anglaise, comme celui des États-Unis, s'en contente. Les livres, je l'avais déjà remarqué au cap Breton, sont considérés dans ces contrées comme des meubles meublants. Il est nécessaire d’en avoir dans une maison. On en fait un ornement de salon; il faut au moins pouvoir en charger un où deux rayons. Gela donne bon air à l'habitation de celui qui les possède, et le met en situation de passer pour homme grave ct nourri de saihe littérature; mais il n’est pas pour cela obligé de lire quoi que ce soit en dehors de son journal, et il se borne, sa vie entière, à y glaner çà et là les phrases à effet dont il aime à brillanter sa conversation. Quant à ouvrir un livre et à l’étudier pour tout de bon, c’est ce qu’il ne fait jamais. Tout habitant du continent d'Amérique, quand il est d'origine anglaise ou qu’il s’est assimilé aux gens de cette origine, représente à ses propres yeux la sagesse incréée ; il n’a besoin de rien apprendre, il sait tout et mieux que tout, car il dispose de l'avenir, et en cela il se montre très-supérieur aux marquis de Molière, dont les prétentions n’allaient pas si loin, et qui d’ailleurs daignaient lire quelquefois.

Puisque j'en suis sur le chapitre des choses intellectuelles, je ne dois pas omettre de dire qu'il va

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VOYAGE À TERRE-NEUVE. 125 un théâtre à Halifax ; mais l’aspect seul démontre clairement que ce n’est pas là un plaisir favori pour les habitants de la ville. A part quelques disposilions architecturales qui révèlent à l'intérieur une velléité grecque ou romaine chez l'architecte, on n'a affaire ici qu’à une grange. Point de loges, une série de bancs dans une salle oblongue, garnie au lond d’une tribune vaste et obscure. En face de la scène et tenant lieu de Stalles d'orchestre, sont ‘ disposés quelques fauteuils et des chaises pour les Personnes notables du pays et les officiers de Ia SarnisOn , qui veulent bien quelquefois assister à la représentation. En fait d'ornementation et de luxe appliqués aux jeux de ja scène, c’est ici l'enfance de l'art, et je ne crois pas que le théâtre du Globe, où Shakspeare 4 jadis donné ses chefs-d’œuvre, se signalât par une plus grande simplicité. Aussi, n’y a-{-il pas beaucoup lieu d'admirer le stoïcisme avec lequel les gens religieux des différents cultes renoncent à un tel plaisir. On le déclare profane au

premier chef, et on se fait une gloire d’en repous-

ser victorieusement les pauvres séductions. Le triomphe est trop facile. Quoi qu'il en soit, les soldats et surtout les matelots, forment à peu près seuls, avec quelques Irlandais d’une condition modeste, le public habituel du théâtre. La littérature qu'on y expose s’en ressent, el il n’y a que dans le Cas Où des acteurs étrangers, venus soit de New.

York, soit de Londres, font un appel plus séduisant à la curiosité, que l'auditoire prend un aspect plus respectable et plus sérieux.

IL arriva précisément une circonstance de ce genre pendant notre séjour. D'immenses affiches faunes, placardées dans tous les coins de la ville, apprirent au public que le grand et étonnant tragédien, M.***, était justement arrivé de la métropole, et avait consenti à donner quelques représeutations des pièces de Shakspeare, Il devait être secondé par l’adorable miss ***, si célèbre à Boston et ailleurs par la façon dont elle rendait le personnage d’Ophélia. Les gens de goût se laissèrent émouvoir, et pendant quelques jours on alla entendre rugir Richard IIT, et déblatérer Hamlet.

Mais pour que le plaisir fût réel, il eût fallu du moins que la voix des acteurs pût arriver au public, ce qui paraît être, dans le régime ordinaire, un souci très-médiocre chez les habitués, qui préfèrent parler eux-mêmes, et non pas à voix basse, tout le temps que dure la réprésentalion. Quand la toile se baisse, on se bat. Le directeur ne vit d’autre moyen d'atteindre le but si désirable qu’il se proposait, que de prier humblement l'amiral de venir au spectacle en uniforme. Cette prière fut gracieusement accueillie. Ce fut, je dois l’avouer, une véritable déconvenue pour une grande partie de l’auditoire. Je vois encore dans la tribune une foule de

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VOYAGE A TERRE-NEUVE, 127 malelots gaillardement installés avec quelques dames de leur choix, et se préparant à passer une bonne et joyeuse soirée. On commençait à rire aux éclats, à échanger de gros mols, à se pousser; on allait faire mieux, quand l'amiral entra. À sa vue un silence profond se rétablit, les bonnets tombèrent de quelques mauvaises têtes qui se proposaient bien de les garder toute la soirée, uniquement afin de narguer les gens paisibles. Mais l'aspect seul de la figure joyeuse et bienveillante du commandant en chef mit en fuite tous ces projets. Le matelot se H'ouva visiblement mal à son aise et médiocrement llatté de partager un plaisir avec son chef, sur qui lous les yeux se fixèrent, et ce fut là le véritable spectacle de la soirée, car, de temps en temps, la loupe turbulente avait envie de donner cours à ses instincts, Un murmure de voix plus vu moins harsneuses s'élevait d'un coin de la tribune, grandissait, gagnait du terrain, menacait de dégénérer promptement en tapage. L'amiral alors se relournait lentement dans son fauteuil, regardait d'un air froid Son peuple, aussitôt calmé, et tout rentrait dans le silence, On put juger de l'effet de sa présence pendant quelques minutes d’entr’acte où il sortit de la

Salle. Ce fut un vacarme à se croire transporté en plein sabbat. 11 reparut, lout rentra dans l’ordre. Le comparer à Neptune calmant les flots, serait par W'Op commun; cependant on ne pourrait mieux dire.

Puisque j'en suis à parler des matelots dans leurs rapports avec le théâtre, je ferai tout aussi bien de continuer à m'occuper de cette classe si considérable de la société britannique, mais à des points de vue plus ordinaires. À côté des affiches qui appelaient le public à jouir des talents de l’incomparable tragédien et de la délicieuse miss ***, il y en avait de non moins apparentes et non moins nombreuses qui informaient les sujets de Sa Majesté que l’on avait besoin de marins à bord de tels et tels hâtiments de guerre. Le nom du vaisseau était en grosses lettres, et au-dessous, en lettres plus grosses encore, celui de son vaillant et intrépide commandant, le brave capitaine ***. On était assuré de trouver à bord l'accueil le plus empressé, tant de. livres de bœuf, tant de mouton, des légumes, de l’eau-de-vie, beaucoup d’égards, enfin ce qui constitue une existence navale pleine de charmes. W'était au matelot à réfléchir sur les conditions qu'on lui offrait.

Une telle façon de recruter n’est plus dans noshabitudeset nous fait l'impression d’un retour aux choses antiques. C'était à peu près ainsi que jadis l'on s’y prenait chez nous pour notre armée de terre, aux environs du quai de la Ferraille. Dans toutes les possessions anglaises, ce régime est resté en pleine vigueur, et les affiches ne sont qu’un des moyens de succès les plus ordinaires, Mais lorsque le besoin

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VOYAGE À TERRE-NEUVE. 129 d'hommes est vraiment sérieux, presse et qu'un vaisseau attend s0 partir, on à recours à des séductions et à des enfraîinements beaucou p'plus savamment calculés, Les officiers du bord parcourent la ville dans des voilures découvertes, avec des drapeaux et des musicicns, parmi lesquels Ja crosse Caisse joue un rôle éminent. À chaque carrefour on fait halte et, dans des discours enthousiastes, on Célèbre le bonheurdes mortels embarqués sur le navire de Sa Majesté qu'il s’agit de peupler. Un chœur de matelots armés de toutes pièces suit les voilures, en agitant ses armes, témoigne par ses cris et ses sérments de la vérité de tout ce qui est dit, et les bouteilles de brandy sont mises en circulation d Mais si le matelot anglais, non plus d'aucune nation, n’a pas précisément la prudence du serpent, Pour peu qu’il ait déjà navigué, il à quelque expérience, et ni la grosse caisse ni la bouteille de rhum ne suffisent à calmer ses appréhensions. La grande affaire c’est de savoir l'humeur du capitaine sous lequel on va s’enrôler, Qu'il soit brave et entreprenant, c'est un grand point sans ‘loute, et il est flatteur de servir sous les ordres d’un chef qui peut faire parler de lui et, par Contre-coup, de vous. 11 ne semble pas, Sans doute, que le maiclot, ainsi que le soldat abglais, ait au même degré ue nos

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trer sur lui toute l'attention de l'univers et d'être contemplé par les siècles; de si hautes idées les occupent peu; mais ils ne sont nullement insensibles cependant à la considération qui peut rejaillir, pour eux, dans leur entourage, d’avoir pris une part quelconque à un fait célébré par les journaux, et ils ne sont pas fâchés de se dire le matin et le soir d’une affaire : « Que va penser de tout ceci Jack, Mary, Betty, ou Tom? »

Pourtant l'honneur réduit, même à ces proportions très-raisonnables et que l’on trouverait peut-être un peu ‘prosaïques dans nos régiments el sur nos navires, ne tient pas encore la première place dans ce qu'on veut savoir du capilaine. Est-il difficile en matière de tenue ? Est-ce un great disciplinarian, un homme ferme sur les principes de la discipline, ct pour tout dire en un mot, fait-il ou non un appel fréquent à l'intervention du chat°à neuf queues! Voilà le grand point.

Le chat à neuf queues, qui remplace, dans la main dominatrice de la Grande-Bretagne, le trident de Neptune et lui donne l'empire des mers, est, comme on sait, un instrument formé d’un manche de médiocre longueur auquel sont attachées neul courroies de cuir solide et irréprochable, garnies denwuds convenablement serrés. Get outil, fabriqué avec un soin respectueux, représente le palladium

de l’ordre à bord des navires de guerre; c'est en

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outre un puissant moyen d'éducation nautique ; il

calme les passions, surexcite le zèle, inculque le

respect, ranime le courage, en un mot, c’est une source féconde de vertus. Mais, comme de toutes choses, même des plus belles, l'abus n’en vaut rien, l'abus parfois ici dégénère en inconvénient, etil est si peu d’esprits mesurés dans Je monde, que le matelot a tout à fait raison de craindre qu’un engasement trop précipité ne le fasse tomber sous la puissance d’un chef trop épris du chat à neuf queues. Quand ce malheur lui arrive, il faut qu’il soufre, et, le plus possible, en silence. Il en a pour plusieurs années d’une situation d'autant plus dure qu'elle est sans remède. L'opinion publique ellemême n’est pas de son CÔlé, à moins d’excès bien démontrés et tout à fait criants. Car le chat à neuf queues, il faut bien le dire, est absolument indispensable dans la marine anglaise

» l'eCrutée comme elle l’est, et lorsqu'on admet de pareils moyens de souvernement, il faut évidemment être très-réser vé dans le jugement qu'on peut porter sur la Mesure de l'emploi. Le trop et le trop peu sont déterminés par des circonstances si Spéciales que l'enquête la

plus sévère et la plus sage peut à grand’peine éta-

blir la balance exacte, et l’on comprend de reste qu'en poursuivant équité de très-près, on risque de désarmer absolument l'autorité.

Le matelot seul doit Savoir s’il v

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