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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 287 les mêmes tendances, ni les mêmes idées sur beaucoup de points, et comme elle se distingue également de là nation métropolitaine, elle vaut la peine d'être considérée et observée en elle-même.
Les motifs de cette individudlité sont faciles à saisir, Ainsi qu’il a été dit déjà, la race est un composé particulier formé d'éléments anglo-saxons en nombre relativement petit, de beaucoup d'Irlandais, de restes des anciens Acadiens français, et d’une portion d'Écossais dont beaucoup appartiennent aux clans des Hautes-Terres. Mais on y trouve peu d’Allemands, point d'Italiens ni d'Espagnols, ni rien de cette émigration moderne qui à amené dans les territoires américains une si forte proportion de sens sans aveu, beaucoup mieux approvisionnés de vices européens que du sincère désir de prospérer par des voies honnôûtes.
Îl'est également à remarquer que les familles d'origine française n’ont aucun rapport avec celles de mème provenance qui ont peuplé jadis la Louisiane, ni avec celles qui, depuis quelques années, ont pu aborder en plus ou moins grande quantité, dans les cités américaines. Les unes, recrutées par ordonnance de police un peu partout, vers le milieu du dix-huitième siècle, ne sortaient pas des sources les plus pures. Les autres appartiennent à toutes les catégories d'industriels, et de spéculateurs plutôt petits que grands, Au contraire, les Acadiens, venus
presque tous de Normandie, race forte et agissante, très-propre à s’allier au sang anglo-saxon dont elle possède toutes les qualités sans en avoir l’âpreté ua peu grossière, étaient en presque totalité des solda!s ou des agriculteurs. Dès les premiers jours de leur installation, ils se montrèrent animés de sentiments de moralité qu’on ne connaissait point jusqu'alors dans le nouveau monde, et le travail assidu qui est devenu leur loi, et dont ils ne se sont jamais départis, impossibilité démontrée pour eux d'arriver jamais à la richesse, mais facilement à l’aisance, ont également contribué à les maintenir dans les voies honorables où ils ont toujours marché.
La population des colonies anglaises est donc remarquable par une teinte uniforme de probité, et s'il y a quelques exceptions à cet égard, elles se rouvent chez les Irlandais, infiniment moins st. rieux que le reste de leurs compatriotes.
Mais tout à son utilité en ce monde, et si, pris en masse el avec les plus honorables exceptions, les Irlandais ne forment pas la partie grave des habitants du pays, ils en sont peut-être la plus aimable, ils en sont assurément la plus vivante. Ce sont eux qui ont apporté et qui y maintiennent un certain mouvement d'existence peut-être avantureux, mais nécessaire au développement des destinées futures. Ce que l'Anglais un peu morne, le grave Écossais, le laborieux Acadien, pourront un
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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 289 jour souhaiter avec passion, hésitant à le rechercher, les Irlandais le désireront moins peut-être, mais, grâce à leur ardeur irréfléchie, ils feront le nécessaire pour l'obtenir et se jetteront les premiers dans la mêlée. Ils représentent un peu les exaltés de ce petit monde. Ce qu'ils ont à perdre est généralement peu de chose. Ge qu'ils ont à gagner toujours problématique. Mais, depuis qu’il y a une Irlande sous le ciel, ses fils n’ont jamais pris au sérieux que leurs fantaisies, leurs sentiments, leurs passions, et il est vraisemblable que continuant toujours de même, ils ne cesseront jamais d’être les pauvres de cette terre dont l'Évangile déclare l’existence indispensable.
La population totale des colonies ne dépasse pas actuellement cinq millions d’âmes. Quelques patriotes font déjà observer avec un certain orgueil qu'il y à tel royaume d'Europe qui n’en pourrait pas compler autant. Gette observation est fondée, mais il n’est de pays en Europe, si petit qu’il soit, qui ait une existence intellectuelle et une importance politique plus faites que ne l’ont encore les territoires nord-américains. C’est, en outre, une situation très-forte que celle où la population est dans un rapport quelque peu juste avec l'étendue du pays. Les contrées voisines du golfe Saint-Laurent ne jouissent pas de cet avantage, et leurs vastes rivages, leurs profondes solitudes pourraient rece-
voir aisément quarante millions d'habitants, si on ne considère les choses qu'au point de vue purement topographique. Malheureusement, la plus grande partie de ces régions est condamnée à demeurer stérile, et ne produira jamais, quelque effort qu'on y dépense, le blé ni même l'orge nécessaire à la nourriture de l’homme, 1! est vrai que partout on peut trouver du poisson. Mais quelque avantageuse que soit cette nourriture à beaucoup d’égards, il est difficile que des émigrants soient attirés par la perspective d’avoir à s’en contenter. J'ai dit ailleurs comment, malgré leur fécondité, les familles de la Nouvelle-Écosse ne contribuaient Cependant pas à auSmenter sensiblement le chiffre des habitants du Pays, puisque, filles et garçons, émigrent généralement lorsqu'ils arrivent à l’âge du travail, Dans les autres colonies, il en est de méme. A Terre-Neuve, il n’est nullement rare de voir une femme compter de scize à dix-huit enfants. La proportion ordinaire est de cinq ou six. On se marie fort jeune.
Ce que je dis pour le peu d'accroissement de la population ne s'applique pas au Canada. Ce pays, engagé dans les voies de la prospérité la plus brillante, aussi fertile dans la plupart de ses parties que les autres territoires le sont peu, maîlre déjà d'une industrie qui se développe parallèlement à son agricullure et qui semble devoir arriver à de grandes destinées, ce pays a vu a ugmenter assez notablement
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VOYAGE A TERRE-NEUVE. 291 le nombre de ses habitants dans ces dernières années, Ce qui pourrait modifier considérablement l'avenir des autres colonies, à défaut de fertilité du sol, ce sont les mines. Le Cap-Breton a déjà ses charbons : Terre-Neuve commence à exploiter de riches gisements de cuivre. Récemment on a parlé de découvertes d'or dans la Nouvelle-Écosse. Si ce nouvel avenir était certain, la population attirerait à elle quelque chose de ce courant qui se porte vers la Californie et l'Australie. Mais, dans l'intérêt véritable du pays, il ne faut pas trop le souhaiter. Ce courant est fort impur, et ce qu’il promettrait de prospérité matérielle serait plus que compensé par la perturbation complète qu’il apporterait dans la moralité,
L'esprit des populations, en matière politique, est ce qu'on nomme en Europe libéral, mais, généralement, il n’a pas une tendance réellement démocratique et ne recherche pas la forme républicaine.
En réalité, il est communal. Il attache le plus grand prix à l'intervention constante du gouverné dans les affaires locales. C’est vers cet objet que toutes les intelligences convergent, et le riche comme le-pauvre sont également jaloux de leurs droits. L'administration, d'un mécanisme extrèmement simple, obéit tout entière à cette idée et n'a rien de centralisé. En dehors de ce besoin d'agir par soi-même et de surveiller tout ce qui touche aux intérêts matériels de la communauté,
ce que chacun regarde comme son devoir, il n’y a pas trace, dans les majorités, de principes positivement égalitaires. Les colonies ont vu, avec une satisfaction marquée, certaines créations de baronnets que la couronne a cru devoir faire dans ces derniènières années parmi leurs citoyens. La population, prise en masse, en a été singulièrement flattée. On y attache plus de prix qu'ailleurs aux distinctions sociales, et j'ai cru m’apercevoir que dans certaines maisons assez humbles où on eût pu croire que le prix du poisson était la seule et unique affaire, le Peerage et le Baronnetage of the United Kingdom étaient des livres fort honorés et très-consultés. On remarque par fois, et non sans surprise, des sentiments analogues aux États-Unis même; avec cette différence toutefois que là on les peut considérer comme une inconséquence sans portée politique. Il n'en est nullement de même dans Jes colonies anglaises. Comme les idées de cette nature n'y constituent pas seulement des prétentions individuelles, mais une façon de voir presque universellement consentie, elles ont décidé ce dégoût général pour les formes républicaines, et, à certains égards, cette antipathie pour les Ainéricains, qui forment au premier abord un des traits les plus curieux de la population. À moins que de pareils sentiments ne soient modifiés quelque jour par une affluence de population venue du dehors, ils feront sérieusement obsta-
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