Voyage à travers l'Exposition des beaux-arts
Passion des Anglais pour les beaux-arts. — Ce qu'ils font pour encourager leurs artistes. — Les peintres millionnaires. — Valeur réelle des tableaux anglais. — Histoire : M. Armitage , M. Pickersgill, M. Lucy, M. Martin, M. Poole. — L'Amour dans le Mariage : sir Georges Hayter.
Les Anglais ont prouvé depuis longtemps qu'ils ont le génie du commerce. Ils n'ont pas attendu l'Exposition de 1855 pour apprendre au monde qu'ils sont nés pour les travaux et les découvertes de l'industrie. Ce qu'on sait beaucoup moins, c'est que ce peuple de fabricants et de marchands est passionné pour les arts.
On en est encore à croire, dans certains ateliers de 198 a
Paris, que l'art n'a pas de plus mortels ennemis que l'industrie et le commerce. Tout sculpteur qui se croise les bras en attendant une commande; tout peintre qui abuse de l'étalage de son marchand de couleurs pour exposer tous les ans deux ou trois tableaux invendables ; tous ceux qui courent après la gloire sans l'atteindre, parce qu'elle a des ailes et qu'ils n'ont pas même des jambes, déclarent unanimement que c'est la faute du commerce, que c'est la faute de l'industrie. Au lieu de s'en prendre de leur peu de succès à leur peu de talent, ils aiment mieux jeter des invectives aux boutiques de leur rue, à l'usine la plus prochaine, au chemin de fer qui les mène à la campagne, et à l'esprit positif de leurs contemporains. Le xix^ siècle, au dire de ces messieurs, est un siècle bourgeois : ils lui appliqueraient une épithète plus injurieuse, s'ils en connaissaient une.
Il serait facile de réfuter ce préjugé par l'histoire des républiques commerçantes de la Grèce, de l'Italie et des Pays-Bas. L'art n'a jamais eu de protecteurs plus magnifiques que les riches marchands d'Athènes, de Venise et d'Anvers, Mais, sans aller chercher des exemples qui sont un peu loin de nous, je me contenterai d'en citer un qui est sous tous les yeux et dans toutes les mains : le livret de l'exposition anglaise.
Nos très-industrieux voisins, nos très-commerçants alliés, nos amis très-positifs, ont une manière assez originale d'encourager les artistes : ils achètent leurs ouvrages. A part quelques rares exceptions, tous les tableaux, toutes les sculptures, tous les dessins que l'Angleterre a exposés à Paris appartiennent à des
collections particulières, et l'on assure que par delà le détroit ces petits meubles se payent vingt-cinq et cinquante mille francs. Et maintenant, qu'on ose médire du commerce et de l'industrie !
Chaque pays a ses mœurs : voyez le livret. En France, M. un tel, peintre de talent, a obtenu une troisième médaille en 1810, une deuxième médaille en 1820, une première médaille en 1830 et la croix en 1840. En Allemagne , un grand artiste, lorsqu'il s'en trouve , devient membre de plusieurs académies, chevalier de plusieurs ordres et quelquefois conseiller. La dernière fin de l'art est l'Aigle rouge de troisième classe avec le nœud. Un bon peintre n'y est pas toujours riche, mais il est toujours décoré ; il peut manquer d'habits , mais non de rubans. Les décorations sont les fruits que portent tous les Allemands cultivés.
Il en est autrement en Angleterre. Les artistes anglais se soucient assez peu de ces petits rubans moirés, qui prouvent qu'vm homme de quarante ans a été bien sage. En revanche, ils estiment la fortune et ils ont horreur de mourir de faim. Le public les sert à souhait et les paye de la monnaie qu'ils préfèrent. On leur donne des bank-notes pour mentions honorables, et pour médailles des guinées. Parmi les peintres anglais qui ont envoyé leurs ouvrages à Paris , on compte plusieurs millionnaires. Je pourrais les citer par leurs noms, mais je m'en garderai bien : cela serait signaler leurs ouvrages à la sévérité des critiques et à l'admiration des badauds.
Le talent des artistes anglais est-il à la hauteur de leur fortune? et n'y a-t-il pas un peu de patriotisme
dans cet enthousiasme métallique qu'ils soulèvent dans leur pays? C'est une question qu'il eut été difficile de résoudre l'an passé. Les peintres anglais n'ont pas , comme les belges, l'habitude d'envoyer leurs œuvres à nos expositions. Nous ne connaissions leurs tableaux que par la gravure. Or la gravure , et surtout la gravure au burin , ne rend que la composition et le des sin : c'est à peine si elle peut indiquer la couleur. Il ne faut qu'une idée spirituelle et un dessin correct pour faire une vignette admirable : il faut quelque chose de plus pour faire un tableau.
Ceux qui , sur la foi du burin, ont conçu une haute idée de la peinture anglaise, éprouveront une légère déception en entrant dans la galerie des peintres anglais. La première impression est faible. Le regard, qui n'est attiré par aucune œuvre capitale, est choqué par un certain nombre de tableaux excentriques , avant de découvrir vingt ou trente toiles soignées et réussies , d'une composition ingénieuse , d'un dessin exact, d'une exécution irréprochable.
Au second examen , on acquiert ]a conviction que les peintres anglais ont infiniment d'esprit, de savoir et d'adresse. Les idées fines abondent, je dirais presque surabondent ; les procédés du métier sont mis en œuvre avec une habileté prodigieuse : si ces deux qualités suffisaient pour faire un peintre , l'école anglaise serait la première de l'univers.
Mais dans les arts il y a quelque chose de supérieur a l'esprit : c'est la naïveté. Il y a quelque chose de supérieur à l'adresse : c'est la force. Qui oserait mettre en balance l'esprit de Sterne et le savoir-faire
de Goldsmith avec le génie de Shakspeare et de Byron? L'école anglaise a plusieurs Goldsmith et peutêtre la moitié d'un Sterne; elle ne manque de rien, que de génie.
Les grands tableaux qui rentrent, par leurs dimensions , dans la peinture d'histoire, la Bataille de Meeanee, de M. Armitage; les Funérailles cVHarold, de M. Pickersgill; les Cromwell , de M. Lucy, ne se distinguent des toiles plus modestes que par le nombre des centimètres. Ce robuste gaillard un peu couperosé , que M. Lucy a campé sur une chaise , ressemble peut-être, avec sa verrue, à l'illustre Protecteur de l'Angleterre ; mais il a le tort de ne ressembler nullement au grand Cromwell que nous rêvons. Son masque brutal ne trahit ni le fanatisme puritain, ni les ardeurs concentrées de l'ambition , ni les combats d'une conscience inquiète, ni cet esprit d'une profondeur incroyable qui inspirait tant de haine et d'admiration à Bossuet. Ses bottes de cuir sont bien peintes; mais tout le reste de sa personne est si trivial que, sans l'indication du livret, on ne saurait s'il médite ou s'il digère.
Il y a cent fois plus de grandeur dans une petite toile de M. Martin , qui représente le festin de Balthazar. Cette salle découverte, assez vaste pour contenir une ville moderne, ces lourds piliers de granit , les constructions étranges qui se profilent à l'horizon, la lumière rouge qui enveloppe et, pour ainsi dire, incendie tous les personnages, tout rappelle à l'esprit la grandeur monstrueuse et l'éclat fantastique de cette civilisation babylonienne, dont les débris
épars sur la terre d'Asie sont encore un objet d'étonnement pour les voyageurs.
La poésie grandiose des traditions orientales a inspiré aussi heureusement M. Poole, et si ses personnages étaient mieux dessinés , sa scène de Job avec les messagers serait un vrai tableau d'histoire. Tous les chrétiens et tous les Orientaux connaissent la chronique arabe des malheurs de Job. M. Poole a choisi le moment où le patriarche , entouré de ses enfants et de ses richesses., apprend, par deux messages successifs, que les ennemis sont entrés sur ses terres et que tout son bonheur est en déroute. Les envoyés , haletants , poudreux, accourent, la pique à la main, en toute hâte : le premier parle encore, et voici déjà le second, tandis que les filles de Job pressent des raisins dans des coupes , et qu'un esclave , au milieu du tableau, verse paisiblement le contenu d'une amphore.
Mais l'œuvre la plus importante de l'école anglaise, soit qu'on la classe dans la peinture d'histoire, soit qu'on la fasse rentrer dans le genre historique, est un tableau qui n'emprunte sa grandeur ni à l'antiquité des événements, ni à l'étrangeté des costumes, ni à la lumière des pays lointains. C'est la représentation d'un drame politique et domestique, peu célèbre dans l'histoire , mais très-populaire en Angleterre et qui le sera bientôt chez nous. Je veux parler du Jugement de lord Bussell, par sir Geoi^es Hayter.
M. Guizot a exposé dans un admirable petit livre^
l. L'Amour dans le Mariage , étude historique par M. Guizot. (Paris, 1855 ; Hachette et Cie, Bibliothèque des Chemins de fer.)
intitulé : V Amour dans le Mariage, le sujet du tableau de sir Georges Hayter. Nous- sommes sous le règne de Charles II , comme l'indique une inscription placée auprès de l'épée de justice, derrière le Banc du Roi. Charles II conspirait contre les libertés et la religion de ses sujets. Cet homme fier et impassible qui se tient debout au banc des accusés , lord William Russell, a conspiré contre Charles II. Un tribunal bien appris se prépare à lui faire trancher la tête. Sa femme l'aime passionnément : après avoir tout fait pour l'empêcher de conspirer, elle a voulu assister aux débats.
«« Lord Russell demanda une plume, de l'encre et du papier pour prendre des notes ; on les lui donna.
« Puis-je avoir quelqu'un qui écrive pour aider ma « mémoire? dit-il.
'■'■ — Oui, milord, un de vos serviteurs.
•' — Ma femme est là, prête a le faire. »
« Lady Russell se leva pour exprimer son assentiment ; tout l'auditoire frémit d'attendrissement et de respect.
" Si milady veut bien en prendre la peine , elle le « peut , » dit le président ; et pendant tout le débat lady Russell fut là, à côté de son mari, son seul secrétaire et son plus vigilant conseiller. »
Lord Russell fut condamné. Jusqu'au jour de l'exécution , sa femme mit tout en œuvre pour lui sauver la vie : elle courut , elle pria , elle offrit des millions, elle fit parler le roi Louis XIV en faveur de ce rebelle et de ce protestant : le tout en vain. Une voie de salut s'ouvrit : on fit espérer au condamné qu'il aurait sa
grâce s'il soumettait son esprit. On ne lui demandait rien, sinon de déclarer qu'un peuple libre n'a pas le droit de défendre sa religion et ses libertés. Placé entre une mort certaine et ce désaveu de tous ses principes, il demanda l'avis de sa femme, qui lui conseilla de mourir. Sa femme était sa C(mscience vivante.
Les belles actions sont fécondes. L'héroïsme de lady Russell a produit un beau livre en France , un beau tableau en Angleterre. L'œuvre de sir Georges Hayter aura chez nous un succès aussi grand et aussi légitime que celle de M. Guizot.
Le tableau est, pour ainsi dire, divisé en deux camps : d'un côté, les magistrats, le nom du roi, l'épée de justice : de l'autre, lord Russell, sa femme, leur amour et leur vertu. Le tribunal en robe rouge est admirablement peint : les figures rogues et indifférentes de ce gros aréopage salarié sont d'une vérité effrayante. Les draperies sont traitées de main de maître, et la lumière qui tombe sur la muraille est du plus bel effet. Lord William Russell porte sur son visage cette intrépidité simple , tranquille , presque bourgeoise, qui est le privilège de la nation anglaise. Il y a de la fanfare dans notre héroïsme, et nous n'avons jamais su triompher comme Hampden ni tomber comme Russell.
Lady Russell, décolletée el en toilette, tourne la tête vers son mari, pour l'écouter et pour le voir : il y a dans son mouvement une grâce triste et amoureuse. Le peintre l'a faite beaucoup plus jeune que son mari, quoiqu'elle fût son ainée de trois ans. Mais la vérité
artistique n'est pas toujours d'accord avec la vérité historique. Le tableau perdrait trop , si nous y voyions lady Russell chargée de ses quarante-sept ans, et l'amour d'une femme de cet âge intéresserait moins le public. Ce n'est pas la première fois que la peinture arrive à la vérité en passant par le mensonge. Quoiqu'il soit à peu près certain que Riccio était un vieux joueur de guitare, agent secret de la cour de Rome auprès de Marie Stuart, aucun artiste ne renoncera jamais à le peindre sans jeunesse et sans beauté. Si l'on représente Sully aux côtés d'Henri IV, il faut, de toute nécessité, que le roi soit jeune et le ministre vieux : cependant Sully était plus jeune que son maître.
Si le public place au premier rang le Jugement de lord Bussell, les critiques, les fins connaisseurs, et tous ceux qui tiennent compte à un artiste du mérite de l'exécution et de la difficulté vaincue, donneront sans doute la préférence à un tableau de genre proprement dit, \e Rendez-vous de chasse d'Ascot, par M. Grant. Jamais , je crois , la science de la peinture n'a surmonté avec plus de bonheur une plus insurmontable difficulté. Le problème était ainsi posé :
Étant donné un pays plat , cinquante Anglais en habit rouge, cinquante chiens anglais et cinquante chevaux anglais, faire un tableau qui ne soit ni mono • tone, ni criard, ni ennuyeux, ni ridicule.
N. B, Il importe que le paysage y les /io)nmeSy les \ chiens et les chevaux soient d'une ressemblance frappante.
Sur cette donnée, M. Grant a fait une œuvre ma- ,
gistrale. Je ne crois pas qu'il y ait un artiste au monde, excepté M. Meissonnier, capable de lutter avec lui sur ce terrain : encore M. Meissonnier n'a-t-il jamais ni cette science de la couleur ni ce sentiment de la nature. Le paysage est doux, fin, humide ; un imperceptible brouillard voile les fonds sans les cacher; la journée sera bonne, et c'est un joU temps» pour la chasse. Les chasseurs, qui à pied, qui à cheval, causent silencieusement, à la mode du pays : on attend la reine. Toutes les figures sont évidemment des portraits ; elles ne se ressemblent que par la santé et la belle couleur : c'est par là qu'un Anglais ressemble toujours à un Anglais. Les chevaux et les chiens sont de race. Bêtes et gens, tout est peint finement, sûrement, à petits coups de pinceau, et cependant avec largeur. Le soin minutieux des détails se perd dans l'harmonie de l'ensemble, et M. Grant est peut-être le premier peintre qui, avec cent cinquante portraits, ait su faire un tableau.
Ce qui n'est peut-être pas moins admirable, c'est l'art avec lequel le peintre a ménagé sa couleur. Le public ne sait pas combien il est difficile de peindre une réunion d'hommes en habit rouge. Et de quel rouge, grands dieux ! vermillon pur. Tout autre, à la place de M. Grant, aurait fait un buisson d'écrevisses. Je ne sais comment il s'y est pris; mais ce que je puis affirmer, c'est que les habits sont rouges, et que le tableau ne l'est pas. Le peintre a escamoté son vermillon, comme Lesueur a su quelquefois escamoter son bleu.
C'est la grâce que je souhaite à M. Mulready, le
DES BEAUX-ARTS. li
doyen et le chef des peintres de genre en Angleterre.
Genre : M. Mulready. — Le Loup et l'Agneau: le But. — M. Maclise. — M. Webster et les joueurs de ballon. — M. Goodall. M. Horsby. — M. Philip. — M. Egg. — M. Leslie; ce digne oncle Tobie. — M. Frith.
M. Mulready, qui est âgé de quatre-vingts ans ou peu s'en faut, est en possession de fournir à la Grande- Bretagne de petits tableaux finement pensés et exécutés avec beaucoup d'esprit. Son talent, qui se passe de fougue et d'inspiration, a résisté à l'action de l'âge; sa main est ferme, et son dessin correct : l'habitude du soin et de la précision est de celles qui ne se perdent pas.
Le tableau qu'il a intitulé le Loup et l'Agneau est tout bormement un petit chef-d'œuvre. Le petit agneau effarouché est très-piteux et très-comique ; le petit loup à deux pieds (il n'y en a pas d'autres en Angleterre ) est d'unô roideur bouffonne ; son cou , ses bras, ses jambes, ses habits, tout est tendu comme par ressort ; un degré de plus , il casserait ses souspieds, et tenez : crac! Je vous l'avais bien dit. La mère, qui vient à la rescousse, est un excellent morceau de peinture ; vous ne manquerez pas de remarquer sa ressemblance avec son fils. La reine d'Angleterre a fait preuve de goût en achetant ce petit tableau ; c'est un des meilleurs , des plus caractéristiques et des plus anglais de l'école anglaise.
Le But est d'un intérêt moins universel , mais on y sent un goût de terroir encore plus prononcé. Deux petits paysans, superlativement anglais, se livrent, sous les yeux d'une beauté en herbe, à un jeu que la France n'a pas eu l'honneur d'inventer. L'un prend des cerises anglaises, grosses et charnues, les débarrasse de leur queue, ornement inutile, et les lance, comme des billes, dans la bouche de l'autre. Le But garantit ses yeux comme il peut, ouvre un large bec, engloutit les projectiles, et supporte héroïquement les coups qui s'égarent sur son nez ou qui viennent marbrer ses joues.
M. AlexandreDumas nous a dépeint un jeu analogue dans ses Impressions de voyage. Un touriste se vantait d'atteindre n'importe quel but, à quinze pas, avec la pointe de son bâton ferré. Un Américain tint la gageure et offrit de servir de but : la pointe de fer lui traversa la joue. Je préférerais, pour ma part, le jeu de M. Mulready; mais l'autre, vu de loin, a bien son charme. Il y a une parenté entre les deux jeux, comme entre les deux peuples ; les Américains ne sont que des Anglais exagérés.
M. Mulready se complaît à ces peintures innocentes qui ne donnent que de légères fatigues à l'artiste et de légères émotions au spectateur. Il emprunte volontiers ses tableaux à Goldsmith : l'intimité entre le peintre et l'écrivain est évidente. Le Choix de la robe de noces et la Discussion sur les principes du docteur Whiston feraient deux merveilleuses illustrations pour une édition royale du curé de Wakefield.
Mais la couleur de M. Mulreadv est au-dessous du
médiocre. Ses petits tableaux sont vrais et parlants ; mais leur plumage ne se rapporte point à leur ramage. Un honorable gentleman m'a assuré que M. Mulready peignait mieux dans sa jeunesse. C'est une chose possible, et môme assez vraisemblable; nous aurons lieu de faire la même observation devant les tableaux de M. Ingres. Il paraît que les peintres perdent leur couleur en vieillissant , comme les cheveux.
Dans les quatre tableaux que j'ai cités, M. Mulready n'a peint que des figures cramoisies. D'où vient cela, je vous prie? 11 a choisi ses modèles dans un peuple célèbre pour sa santé, soit; mais distinguons, s'il vous plait, entre la santé et l'apoplexie : je ne donne pas un jour à vivre à tous ces personnages , s'ils ne se font saigner au plus tôt. Faites chercher le docteur Sangrado ; il n'y a pas un moment à perdre.
M. Mulready a cherché à se corriger. «< Je vois rouge, s'est-il dit, changeons les verres. " Son tableau de Baigneuses, peint à la cire, si je ne me trompe, n'est plus ni pourpre ni violet : il est vert et bleu. Son Parc de Blackheathj qui aurait le droit d'être vert, est déplorablement jaune. Je sais que les arbres qu'il a voulu peindre sont des arbres de son pays ; mais, la nature est moins variée qu'on ne le pense, et les arbres au feuillage citron ne se rencontrent que dans le royaume des fées. Je n'en ai vu, pour ma part, ni dans le parc de Windsor, ni même dans le pays où les citrons mûrissent.
La couleur de M. Mulready n'est pas seulement fausse, mais elle est crue. S'il faisait du camaïeu, on le lui passerait; mais il y a je ne sais quoi de discor-
dant et de dur dans ses excellents petits tableaux. Pour les trouver harmonieux, il faut les placer auprès d'une toile" de M. Maclise.
Je ne me dissimule pas que M. Maclise jouit d'une grande popularité en Angleterre. Ses toiles y sont aussi goûtées que les aquarelles de M. Lewis et les figures de cire de Mme Tussaud. Mais je pense que l'art n'entre pour rien dans ces étranges succès. M. Maclise a l'avantage de traiter des sujets nationaux ; M. Lewis a le bonheur de peindre des sujets exotiques : le patriotisme saxon fait goûter l'un , la curiosité fait admirer l'autre. L'exécution minutieuse des petits détails donne à leur peinture je ne sais quoi de précis et de sec qui satisfait les esprits terre à terre , les amateurs de la prestidigitation , les enthousiastes de la sculpture en noix de coco, les fanatiques du dessin à la plume, et ceux qui admirent qu'un maître d'écriture puisse dessiner Androclès et son lion avec une seule plumée d'encre. Les aquarelles de M. Lewis, comme les tableaux de M. Machse, se composent de détails juxtaposés sans aucune préoccupation de l'ensemble ; la sécheresse du dessin n'est égayée que par une cacophonie de couleurs dont l'histoire de la peinture n'offrit jamais d'exemples.
Et cependant, j'ai beau dire, M. Maclise est un homme d'esprit; il y a beaucoup d'esprit dans les aquarelles de M. Lewis. Tant mieux pour ces messieurs, tant pis pour la peinture 1 C'est par l'esprit que l'art périt en Angleterre, et le beau n'a pas d'ennemi plus dangereux que ce maudit esprit.
M. Webster a de l'esprit à revendre. Son tableau
intitulé le Jeu du ballon est d'une couleur froide , d'un dessin soigné , d'une composition éminemment spirituelle. Figurez-vous une troupe de barribins frais et roses, bien endentés, bien portants, bien charnus et nourris de viande saignante. Ces petits mangeurs de rôti, villageois de leur état, se sont jetés à la poursuite d'un ballon qui les a entraînés malicieusement au milieu d'un buisson d'épines. Les trois plus ardents ont traversé le danger sans y laisser trop de flocons de leur laine; les autres se sont laissés choir en tas, l'un sur l'autre, au milieu des ajoncs et des ronces ; de l'un, on ne voit que la tête ; de l'autre , on ne distingue que le contraire ; l'un a le chapeau enfoncé sur les yeux, l'autre a les bas renversés sur les souliers; l'un se tâtelatête, l'autre le bras, l'autre le genou; l'un ouvre la bouche et ferme les yeux, l'autre ouvre les yeux et ferme la bouche; le premier prend les cheveux du second, qui pousse le troisième, qui se cramponne au bras du quatrième ; coups de pied et coups de poing vont trottant et ricochant d'un bout à l'autre du tableau ; le plus habile tacticien de la troupe a fait un détour ingénieux, il a pris l'avance sur le ballon, il l'attend : le saisira-t-il? C'est ce que M. Webster nous apprendra sans doute à la prochaine exposition universelle; car au bas de ces tableaux-feuilletons on pourrait écrire : « La suite au prochain numéro. «
Le même auteur, dans le Chœur d'une église de village, s'est amusé à réunir une vingtaine de grimaces , toutes nationales. Cette toile est d'un grand intérêt pour les collectionneurs qui veulent comparer toutes les variétés du type anglais. Les deux Portraits sont
une petite peinture fort agréable : la figure de l'homme me paraît un peu vulgaire; mais la tête floconneuse de la vieille femme est peut-être ce que M. Webster nous a envoyé de plus distingué.
Entre M. Webster et M. Goodall, il n'y a que la science du dessin. M. Goodall ne dessine pas ses personnages , il les indique. Son Bal au bénéfice de la veuve est une jolie composition , d'une couleur tolérable, mais d'un dessin faible. A tous les personnages, grands et petits, que l'auteur a mis en branle, il manque ce cachet de personnalité, cette existence propre que le dessin seul peut donner. Cependant le tableau plaira : l'idée est bonne, la composition spirituelle, et le pubhc tient peu de compte des qualités d'exécution.
Je le dis sans flatterie anglo-française, on passerait une journée fort agréable au milieu des tableaux de genre que l'Angleterre nous a envoyés , et qui composent le meilleur de son bagage. Ce sont des œuvres de goût curieux, sans aucune prétention au génie, exécutées avec un soin fort honorable, et où l'esprit ne fait jamais défaut. Le Fidèle ami de M. Horsley est un gros chien merveilleusement dessiné qui se laisse caresser par une petite fille. L'enfant est une de ces frêles créatures que les Anglais savent si bien élever. La tête est vraie et ressemblante; par malheur la main est disproportionnée. V Écrivain public de M. Philip est un tableau séduisant , sauf la crudité de la couleur. On s'adresserait plus volontiers à ce gros escribano en plein air qu'à nos scribes en échoppe, qui écrivent sur leurs carreaux : Les personnes pas heureuses trouve-
ront ici tous les égards dus à leur position. La Première rencontre de Pierre le Grand et de Catherine, par M. Egg, ne manque pas d'une certaine grandeur. Le jeune empereur en uniforme jette un regard de curiosité , d'intérêt et de convoitise sur la puissante beauté qu'il mettra un jour sur le trône. La future czarine remplit avec une majesté innée ses fonctions de servante, et, si elle baisse les yeux devant ses hôtes, c'est par sauvagerie, et non par timidité. VOncle Tohie et la veuve Wadman, de M. Leslie , sont une délicieuse page arrachée au volume de Tristram Shandy. La veuve est d'une fraîcheur très-séduisante, et, en présence du léger fichu qui cache mal sa poitrine, on souhaite que la célèbre blessure de l'oncle Tobie n'ait pas eu de suites fâcheuses. Il se porte bien, ce digne parent de notre ami Tristram; il a le teint frais, son embonpoint est raisonnable, sans avoir rien d'exagéré : ce qui serait inquiétant. A la façon dont il s'approche pour souffler dans l'œil de la jolie veuve, on reconnaît un homme qui n'est pas encore détaché des choses de ce monde. Je vous le dis en vérité, le siège de Dunkerque n'a pu qu'effleurer sa vigoureuse personne, et sa position est beaucoup, mais beaucoup meilleure que celle de Pope devant l'impitoyable lady Montague.
Le tableau de M. Frith qui montre l'amour du vieux poète aux prises avec le dédain de la noble voyageuse, est une œuvre superficielle. Je ne vois dans cette lady Montague qu'une belle femme qui rit aux éclats : encore sa beauté est-elle trop moderne, trop française, trop parisienne, et de la rive droite. Je voudrais trou- 198 h
ver en elle la grande dame et Técrivain de talent, la Sévigné de l'Angleterre , la femme qui nous a donné les premières notions exactes sur l'Orient, la bienfaitrice de l'Europe qui nous a enseigné l'inoculation, en attendant la vaccine. M. Frith n'a fait qu'une grande et belle rieuse qui montre ses dents et son esprit.
M. Landseer : lesprit des bêtes. — Jack en faction. — Deux ouistitis pour 50 000 francs. — Querelle d'Obéron et de Titania, par M, Paton. — Coloristes : sir C. L. Eastlake. — M. Knight, M. Poole. M. Danby, M. Hook. — Pré-raphaélites : M. Millais, M. Collins, M. Dyce. — Excentrique : M. Hunt.
Les animaux de M. Landseer ont le même défaut que les hommes peints par ses confrères : trop d'esprit. Ce n'est qu'en France et en Belgique qu'on sait peindre les bêtes. Le tableau intitulé Jack en faction q^X d'une finesse agaçante. Habillez tous ces chiens d'une veste et d'un chapeau, vous aurez une image du Charivari^ dans le temps où l'on faisait des animaux peints par eux-mêmes. Jack est le défenseur de la propriété : nous lui mettrons, s'il vous plaît, un chapeau de gendarme. Il semble défier les voleurs et leur dire : « Essavez 1 voici des dents qui tâteront de votre peau. >• Le petit chien (je lui placerais un bonnet de papier sur l'oreille) dit familièrement à Jack : «Donnez-m'en un peu, mon bon gendarme : seulement ce qui tiendrait dans votre œil; mes parents m'ont fait tout petit pour que je ne fusse pas cher à nourrir. » La grande chienne
■de chasse est une personne du monde qui a eu des malheurs ; il faudrait lui envelopper la tête dans un vieux madras. Elle ne demande rien, elle regarde la viande. Elle appartient à la catégorie des pauvres honteux : soyez sûr qu'elle a huit enfants qui l'attendent sur la paille. Le chien frisé est un mendiant de profession, animal éhonté , fainéant, goulu et gros plaisant : il fait le beau , et il essaye de dérider le gendarme par quelque énorme plaisanterie. Le dogue qui vient ensuite semble prendre la mesure du fidèle Jack : il voit un coup à faire, il se sent les reins solides, il sait par expérience que celui qui ne risque rien n'a rien ; il médite d'en venir aux dents avec la gendarmerie. Enfin le dernier accouru, qui n'a pas encore franchi le seuil de la porte, est un personnage prudent qui pratique la politique expectante , prêt à s'enfuir si Ton se bat, prêt à partager si l'on pille.
Il serait facile de faire la même étude sur une autre scène de la vie privée des chiens, le Déjeuner. Ces compositions, trop amusantes pour des tableaux, sont excellentes pour des vignettes; aussi M. Landseer est-il de tous leG peintres anglais celui qui a été le plus et le mieux gravé. Nous avons tous admiré à l'étalage de MM. Goupil et Yibert la gravure intitulé le Sanctuaire. Ce grand cerf arrêté au milieu d'un étang, immobile et l'oreille tendue aux bruits lointains de la chasse, tandis qu'une bande de canards effarouchés s'envole derrière lui , est une des compositions les plus simples et les plus dramatiques que les peintres d'animaux aient jamais inventées. Eh bien, le tableau est d'un moins bel effet que la gravure : on dirait que
le pinceau s'est efforcé sans succès de lutter avec le burin.
Cependant M. Landseer met au service de ses idées une habileté d'exécution vraiment prodigieuse. Les Animaux à la forge, le Bélier à l'attache, sont de main de maître. Mais la précision un peu exagérée du dessin, la crudité de la couleur, un je ne sais quoi de duriuscule dans la manière, et surtout le manque absolu de naïveté, fait que cette peinture a moins de charme que de mérite et qu'elle amuse les yeux sans satisfaire le goût. Avez-vous remarqué deux ouistitis occupés à grignoter un ananas ? C'est un tableau de 50 000 francs.
Un des tableaux les plus curieux , parce qu'il montre le travail et les sueurs d'un homme d'esprit à la poursuite de la fantaisie, est la Dispute dObéron et de Titania , yàv un peintre écossais, M. J. N. Paton.
Shakspeare, dans une pièce féerique qui est le pendant de la Tempête, a installé dans la ville d'Athènes, au beau milieu des temps héroïques, le roi des fées, Obéron, et sa femme, Titania. Obéron soupçonne sa femme de porter un trop vif intérêt à Thésée; Titania accuse son royal époux de regarder très-favo- .rablement l'amazone Hippolyte, mère du chaste héros que nous connaissons. Les deux souverains du monde invisible se querellent bourgeoisement au milieu de leur cour ailée.
M. Paton a voulu transporter sur la toile ce petit peuple léger, mystérieux, fleuri, très-nu et passablement saugrenu, qui sortit tout pétillant et tout sémillant de l'imagination de Shakspeare. Son tableau est
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l'œuvre d'un dessinateur qui s'est appliqué. Obéron en maillot vert et en pallium rose est un Anglais de la plus belle venue ; Titania est une lady du sang le plus pur, qui n'a point mis de corset. Je ne sais pourquoi le nu me paraît toujours cboquant dans la peinture anglaise. Il me semble que ces jeunes misses qui font la révérence in naturalibus vont s'enfuir en criant : For shame ! si elles s'aperçoivent que nous les regardons.
La dispute du roi et de la reine des fées est chez M. Paton une querelle de bonne compagnie accompagnée de gestes académiques. Il est facile de voir au mouvement des lèvres que l'on se querelle en anglais.
Autour du groupe principal , l'auteur a massé laborieusement une innombrable séquelle de petrts êtres falots, nains ventrus, démons légers, poussahs grotesques , feux follets bardés de fer, petits Priapes décents , diablotins blancs et noirs , les uns soigneusement coiffés du calice d'une fleur, les autres mitres d'un coquillage du meilleur goût, l'un à cheval sur un papillon , l'autre à âne sur un escargot , celui-ci aux prises avec une araignée, celui-là occupé gravement à souffler cette chandelle vaporeuse qui survit au pissenlit. Autour d'eux les insectes bourdonnent en mer sure, les scarabées grattent posément la terre, les Heurs se tortillent en toute connaissance de cause : un vertige savant s'est emparé de toute l'assemblée; on voit pleuvoir les baisers, aussi drus, mais aussi, froids que la grêle. Par un tour de force dont un Anglais seul était capable, l'artiste a groupé cette multi-' lude de petits êtres nus sans rien offrir de choquant
à la vue la plus puritaine : on ne voit de leur chair rose que ce qu'il est permis de regarder ; leurs caresses les plus proches ont je ne sais quoi de réfrigérant : sylphes et lutins semblent autant d'écoliers auxquels on a dit : «< Amusez-vous, mais soyez sages. » Cette interprétation de la poésie de Shakspeare est d'une habileté superlative ; mais les rêveries turbulentes du grand fantaisiste, ainsi mitigées, calmées et rangées, me font l'effet — les Anglais me passeront la comparaison — d'un punch k la glace.
Et cependant nos voisins auraient beau jeu, s'ils voulaient être coloristes. Leur climat un peu ténébreux devrait les pousser à la couleur. 11 ne faut pas croire que la couleur soit un fruit des tropiques. Sous un ciel sans nuages, dans un air pur, sec et limpide, on ne voit que des lignes. L'ombre manque , et sans ombre la lumière est sans valeur. Voilà pourquoi les Grecs étaient si grands dessinateurs et si pauvres coloristes : ils ne connaissaient pas plus la valeur d'un rayon de soleil qu'un miUionnaire ne connaît la valeur d'un sou. C'est dans les brouillards salés de Venise, sous le ciel pesant de la Hollande, qu'on a deviné pour la première fois la beauté de ces oppositions de la lumière et de l'ombre. Un tableau de Rembrandt serait un hiéroglyphe sur toile pour un indigène du Caire, d'Athènes ou de Beyrouth. Il se demanderait pour quel péché ces pauvres figures humaines ont été plongées dans les ténèbres extérieures. Les Anglais ne sont pas sujets à de tels étonnements : ils savent ce que c'est que de n'y voir goutte; ils connaissent le prix d'un rayon de lumière perçant comme une vrille
à travers un mur de nuages : si le brouillard est un excellent maître de couleur, ils sont à bonne école.
Mais je me souviens qu'au collège Gharlemagne, où nous avions les meilleurs maîtres de Paris, la plupart des élèves , au lieu d'écouter la leçon , s'amusaient à dessiner des bonshommes.
Cependant l'Angleterre a des coloristes. Si je disais qu'elle en a beaucoup, je mentirais comme M. Barnum; mais elle en a quelques-uns. Comptons sur nos doigts : M. Knight, sir C. L. Eastlake, M. Poole, M. Danby. Voilà quatre peintres de genre qui sont anglais, qui ont du talent, et qui peignent avec une brosse, et non pas avec un clou.
J'aurais peut-être dû citer en première ligne sir G. L. Eastlake, puisqu'il est le président de l'Académie royale de Londres ; mais j'ai sur le cœur son Spartiate Isadas. Le noble président de l'Académie royale semble avoir choisi ce sujet pour prouver victorieusement que la peinture d'histoire ne saurait prendre racine en Angleterre. La Svegliarina^ les Pèlerins et la Fuite de François de Carrare sont trois toiles chaudes et lumineuses. On voit que le peintre a rapporté sur sa palette un peu du soleil de l'Italie. La tête de jeune femme , qui se retrouve dans les trois tableaux, est distinguée. Les deux derniers sujets sont composés avec goût; le dessin est un peu lâché, mais on ne saurait avoir tout à la fois.
De tous les coloristes anglais, M. Knight est celui dont la peinture ressemble le plus à la nôtre. Son tableau des Naiifrageurs, drame en trois actes, rappelle en certaines parties la manière de M. Delacroix.
Le panneau de gauche est surtout d'un effet admirable. La torche plantée sur la tête du cheval projette des lueurs sinistres et éclaire horriblement bien la souquenille rouge, les jambes arquées et la figure scélérate du nègre. Le panneau du milieu est moins distingué comme dessin et comme couleur ; mais les deux autres peuvent soutenir la comparaison avec les bons ouvrages de l'exposition française. M. Knight est un peintre; M. Poole en est un autre. J'ai parlé de son Job. La Reine des Bohémiennes et le Passage d'un ruisseau sont deux jolies idées revêtues d'une couleur vague, vaporeuse, et d'un charme infini.
]je Canon du suii\ de M. Danby, est une œuvre simple et vigoureuse. Un navire de guerre , mouillé dans une rade lointaine, en pays plat, triste et morose, salue d'un coup de canon la chute du jour. De longs nuages , mi-parlis de noir et de rouge , s'étendent à l'horizon ; la terre est enveloppée d'un crépuscule épais, que perce à peine un feu de pêcheurs allumé sur le rivage. Le navire est immobile; cette grande machine tumultueuse entre dans son repos ; la mâture est déserte, aucun gabier ne court plus sur les vergues soigneusement alignées ; ce coup de canon est le dernier signe de vie de tout l'équipage. Le tableau de M. Danby respire la tristesse et la solitude; il laisse dans l'esprit une impression mélancolique.
A cette liste si courte , j'ajouterais volontiers M. Hook pour son joli tableau de Venise comme on la rêve. C'est moins un tableau que la superposition de deux peintures liées ensemble par un bras et par une rose. Les draperies sont élégantes, la couleur joyeuse; c'est
une œuvre de bonne humeur, un agréable préservatif contre le spleen.
Mais la couleur trouve si peu de faveur en Anglf^terre , que les rois du jour sont les peintres préraphaélites, dont le chef est un jeune homme de vingt-quatre ans, M. Millais.
Je regrette que M. Millais , esprit très-libéral , s'adonne à la peinture réactionnaire. Pourquoi revenir au Pérugin et considérer Raphaël, Michel-Ange et Titien comme non avenus? La peinture n'a-t-elle fait aucun progrès depuis le XV" siècle, et faut-il dire que tout le génie des grands maîtres n'a servi qu'à corrompre le goût?
M. Millais dessine divinement et peint savamment. Ses tableaux, exécutés avec une conscience toute britannique, reproduisent non-seulement le modelé et la couleur des chairs , mais jusqu'au grain des étoffes : le marchand qui a vendu le drap reconnaîtrait la qualité de ses tissus ; le mouton qui a fourni la laine retrouverait la nature de sa toison. Ce mérite serait médiocre, si le fini des détails nuisait à l'effet de l'ensemble; mais M. Millais exprime aussi bien un sentiment qu'une paire de guêtres, et une passion qu'une manche d'habit. \j' Ordre d' élargissement est un chefd'œuvre , malgré la perfection minutieuse de tous les détails. Cette jolie petite Ophélia , qui se noie sans y penser, est pleine de grâce et de naïveté; le paysage même qui l'entoure est d'un sentiment très-mélancolique, quoique les feuilles des arbres soient comptées. Que conclure delà? Que M. Millais a infiniment de talent, puisqu'il nous émeut et nous charme en se
privant de tous les moyens que Tart moderne a découverts. On dirait un coureur du stade qui a mis des semelles de plomb et qui remporte , ainsi chaussé , le prix de la course. M. Millais ira loin , s'il consent à changer de souliers.
M. Collins appartient à la même école que son ami M. Millais. Comme lui, il se défend soigneusement contre les excès de l'archaïsme; mais ce n'est pas seulement de l'excès qu'il devrait se garantir. Il peint avec conscience et avec amour; il étudie la nature fidèlement et de près. Ses premiers ouvrages péchaient par une composition faible; son tableau de Mme de Chantai, sans être irréprochable, dénote uu progrès. Les qualités dominantes de M. Collins sont une simplicité austère dans la conception, un soin et une habileté remarquables dans l'exécution ; mais sa peinture ressemble si peu à la nôtre qu'il faut toute une éducation pour l'apprécier.
Quant à la Vierge à V Enfant, de M. Dyce, c'est un pastiche trop sec du Pérugin. Elle lit l'Évangile par anticipation , dans un livre bien imprimé en lettres gothiques. Elle a, comme son fils, une physionomie imperceptiblement chinoise. L'exécution est bien inférieure à celle du maître de Raphaël. Les ombres sont sales et terreuses, et le corps du divin enfant aurait bon besoin d'un coup d'épongé.
Le Christ à la lanterne , de M. Hunt, et les Moutons égarés, du même artiste, sont deux tableaux précieux, en ce sens qu'ils nous montrent à quelles aberrations le goût d'un peintre peut se laisser aller. Cette peinture savamment hideuse devrait avoir une
place à part. On aurait dû créer pour elle un cabinet des horreurs^ comme on a fait au bout des galeries de cire de Mme Tussaud , cet objet éternel de l'admiration des badauds de Londres.
Portrait : Sir J. Watson Gordon, Mme Carpenter, M. Boxall, M. Grant. — Paysage : MM. Linnell, Holland, Creswick, Redgrave. — Aquarelle : M. Haag. — M. Duncan. — M. Burton. — M. Corbould. — Le harem de M. Lewis. — M. Cattermole, vrai peintre d'aquarelle, — Un mot de conclusion.
La patrie de Lawrence nous a envoyé quelques beaux portraits, trois surtout, et de caractères fort différents.
Le plus beau , si je ne me trompe , est le portrait en pied du Prévôt de Peterhead, par sir J. Watson Gordon. A part un peu d'uniformité dans les plans et de monotonie dans le modelé, ce tableau est un chefd'œuvre. La figure est bien réelle , bien vivante , bien anglaise; et ce n'est pas un Anglais quelconque, c'est le prévôt de Peterhead. On peut dire a priori^ et sans avoir vu l'original, que l'image est d'une ressemblance saisissante.
Le portrait d'une dame âgée, par Mme W. Carpenter, sans être aussi vigoureusement peint, est d'une sûreté et d'une largeur remarquables. La vieille dame a une figure fine et fière, douce cependant; c'est de la dignité aristocratique plutôt que de la fierté. Elle porte sur son front ce recueillement pensif
qui est la plus belle parure du grand âge. Le costume, qui semble dater de deux siècles , l'arrangement de la coiffure, le chapelet autour du cou, et jusqu'au vernis de vétusté qui couvre et adoucit la peinture , tout est harmonieux. Si le livret ne m'avait averti de mon erreur, j'aurais cru voir le portrait de la grande Elisabeth, un an avant sa mort, lorsque ses passions éteintes et la mémoire d'Essex effacée de son cœur ne laissaient plus de place qu'aux grands desseins de la politique , aux principes austères de la religion et au contentement d'avoir bien régné. Remarquons en passant que l'histoire si dramatique de Marie Stuart n'est pas même mentionnée dans l'exposition anglaise ; pas un tableau, pas une aquarelle. Les Anglais suivent le précepte de Napoléon : ils lavent leur linge sale en famille.
M. Boxall a peint avec une déUcalesse toute féminine le portrait d'une jeune dame. Elle est blanche comme une goutte de lait, et fraîche comme une rosée de printemps. Sa tête naïve semble jeter sur les choses du monde un long regard timide et étonné.
Les portraits de M. Grant sont parfaits, sauf un peu d'affectation. M. Grant est l'héritier le plus direct des qualités et des défauts de Lawrence.
Les Anglais, qui ont l'art de fabriquer des paysages dans leurs parcs et dans leurs jardins, me semblent moins habiles aies peindre. J'excepterai M. Linnell, qui est à la fois un paysagiste exact et un chaud coloriste. Le Chariot sortant des arbres d'une forêt et le Chemin dans les montagnes seront remarqués. Je regrette seulement que la nature apparaisse si hé-
rissée et si velue dans les tableaux de M. Linnell. 11 y a là un peu de manière.
M. HoUand a peint des eaux magnifiques dans sa Vue de Rotterdam. La Tamise en aval de Greenwick est une œuvre distinguée. Il ne manque rien à cette peinture, qu'un peu plus de naturel. Les Averses de M. Creswick montrent un peu moins de talent et un peu plus de vérité. Le Ravin des poètes, de M. Redgrave, est un joli tableau, un peu monotone, et fatigant par l'excès des détails. \jQ Paysage de M. Gilbert, bien dessiné, frais, fm et d'une belle harmonie, est trop lourd, trop lustré, et d'une facture ennuyeuse. Mais M. Gilbert se distingue de ses compatriotes par la vraisemblance de sa couleur. Je crains que tous les paysagistes anglais ne voient la nature avec des yeux prévenus : l'un s'arme de verres roses, l'autre de verres jaunes; presque tous prennent un microscope. Eh! messieurs, laissez là vos lunettes, et ouvrez tout bêtement les yeux : c'est ainsi que la nature veut être regardée.
Je puis passer sans transition de la peinture à l'huile à l'aquarelle : ces deux genres sont moins distants en Angleterre que chez nous. Plus d'un tableau anglai>:présente la pâleur et la grâce effacée de l'aquarelle; plus d'une aquarelle est aussi vigoureuse qu'un tableau. L'aquarelle est pour les Anglais un art national. Il existe à Londres deux sociétés de peintres d'aquarelle : Old water colour society et Neiv ivater coloitr Society, qui se chargent d'exposer brillamment et de vendre chèrement les ouvrages de leurs associés. Ce genre de peinture, que nous abandonnons volon-
tiers aux pensionnats de demoiselles, est cultivé en Angleterre par les artistes de premier ordre. Aussi nos voisins font-ils de véritables tours de force avec leurs couleurs à l'eau claire : ils obtiennent des effets que nous n'avons pas même cherchés.
Les deux peintures de M. Haag, la Soirée au château de Balmoral et la Matinée dans les montagnes d'Ecosse , ne ressemblent en rien aux petites drôleries en détrempe qui se collent dans les albums ou qui s'offrent avec un bouquet , le jour de la fête des grands parents. Ce sont deux beaux et bons tableaux, solides de dessin , chauds de couleur, et qui ne doivent rien à l'éclat du vernis ou au prestige de l'empâtement. Tout y est de bon aloi : l'aquarelle n'admet pas le charlatanisme. L'effet de nuit est presque aussi puissamment rendu que dans les Naufrayeurs de M. Knight; le cerf est dessiné comme par M. Landseer, les personnages comme par M. Mulready. Je dirais que l'aquarelle n'a rien fait de plus remarquable, si je n'avais vu à quelques pas plus loin les Bateaux hollandais de M, Duncan. Voilà ce qu'on appellerait une aquarelle magistrale, si ces deux mots pouvaient se rapprocher dans notre langue. M. Duncan a bien mérité l'immense réputation dont il jouit en Angleterre , et je regrette qu'il n'ait pas envoyé un assez grand nombre de tableaux pour rendre son nom populaire chez nous. M. Jackson, autre nom célèbre , ne brille à l'Exposition que par son absence : nous y perdons, et lui aussi. M. Burton nous montre ses Pèlerins Franconiens. Les critiques anglais ont trouvé cette peinture admirable dé composition, pauvre
d'effet et de couleur : je voterais volontiers avec les critiques anglais; ce^^endanX ad?nirab le est bien fort.
M. Corbould aspire non-seulement aux effets dont la peinture à l'huile croyait avoir le privilège ; mais encore il donne presque à ses aquarelles les dimensions de la peinture d'histoire. Certes, sa Scène tirée du Prophète est un joli tour de force; mais à quoi bon?... Les artistes qui se donnent tant de peine pour faire avec de l'eau ce qu'ils feraient aisément avec de l'huile, ressemblent à ces amants romanesques qui entrent par la cheminée quand la porte est ouverte à deux battants.
— Oui, mais l'aquarelle est un genre national.
— Lorsque je vois l'aquarelle viser à la couleur et prétendre aux* grands effets , je crois rencontrer une jeune et jolie pensionnaire qui s'enfuit de son couvent sous des habits de mousquetaire.
— Mais la nation anglaise est en possession depuis plusieurs siècles de...
— Je crains enfin que les peintres d'aquarelles ne sacrifient leur gloire à venir à leur popularité présente. Car enfin les aquarelles, quoiqu'elles se conservent plus longtemps que les confitures, ne sauraient durer autant que les tableaux.
— Mais nos pères ont fait de l'aquarelle ; et nous , leurs descendants...
— A la bonne heure! je ne discute pas les questions de patriotisme, surtout avec des Anglais. Parlons plutôt de M. Lewis.
Son chef-d'œuvre , le Harem d'un hey, s'est vendu k Londres 23 000 francs. On a payé une somme égale
le droit de le graver : total 50 000 fr. Je pense qu'il est difficile de pousser plus loin le fétichisme de l'aquarelle.
M. Lewis a passé plusieurs années au Caire, et je le soupçonne fort d'être le bey dont il a peint le harem. Il a fallu bien des mois pour exécuter cette grande salle à claire-voie, où le soleil pénètre à travers lin grillage et vient dessiner de petits losanges sur les hommes et les animaux. M. Lewis travaillait tous les jours à cet étrange ouvrage. Après avoir esquissé la composition, qui est jolie, il passa à l'exécution, qui est médiocre, au dessin, qui est faible, au coloris , qui est criard. Lorsqu'il avait manqué un morceau , il l'enlevait proprement, remplaçait le papier par une pâte de fabrique anglaise, et recommençait la besogne. Un jour, il trouva l'aquarelle fendue en deux. Il l'envoya en Angleterre , fil recoller soigneusement les morceaux , et reprit la suite de son travail. Vous voyez que la fabrication des aquarelles anglaises est chose compliquée; mais il y a gros à gagner dans ce métier-là. Les petites études de M. Hunt, qui frisent de près la caricature , se vendent plus cher que les tableaux de M. Ingres et de M. Delacroix.
M. Gattermole peint des aquarelles qui n'ont pas la prétention d'être des tableaux. Ce sont de petites scènes spirituellement arrangées , et exécutées avec une rare habileté. Je serais fort en peine s'il me fallait choisir entre les onze compositions de M. Gattermole. Ce sont partout les mêmes qualités, et quant aux défauts, je les cherche encore. Le dessin est correct sans atîeclation : M. Gattermole a plus de largeur que la plupart
des peintres de son pays. La scène des Brigands chez Benvenuto mériterait peut-être la préféreHce, si Benvenuto était ressemblant.
Des écumeurs de grand chemin ont rencontré dans leurs voyages nocturnes un vase d'or de la façon de Benvenuto Cellini. Ils voudraient savoir si l'affaire est bonne et s'ils n'ont pas été volés : dans le doute, ils viennent consulter l'artiste lui-même.
Les brigands ont bien la physionomie de leur emploi et de leur temps. Par malheur, M. Cattermole n'a lu ni les Mémoires de Cellini, ni Ascanio de M. Alexandre Dumas. Il a donné à l'artiste florentin la figure et la corpulence d'un forgeron de Gretna-Green. Le tableau gagnerait beaucoup, si l'on y voyait ce grand drôle audacieux, ce vantard, ce bretteur, ce joueur, ce coureur d'amours faciles, ce svelteet nerveux aventurier qui fut le véritable Benvenuto.
Décidément, j'aime mieux sir Biorn aux yeux ètincelants. Sir Biorn est un Anglais du bon temps. Il se grise tous les soirs, seul, et, comme on dit, a l'anglaise. La seule compagnie qu'il souffre autour de lui est celle de ses aïeux. Il fait asseoir en rond leurs armures rouillées , et il boit à leur santé , sans trinquer. Le grand-père de sir Biorn, ou du moins son armure, est déjà sous la table. Deux autres ancêtres d'acier s'adossent l'un à l'autre pour ne pas se laisser choir, et le rejeton de toute cette illustre ferraille promène sur sa parenté un regard fiUal et hébété. C'est par cette aquarelle que nous terminerons notre examen de la peinture anglaise : avouez qu'on ne saurait mieux finir.
En résumé, l'école anglaise est la seule au monde qui ne relève pas de la nôtre et qui ait gardé une originalité marquée.
Elle a plus d'esprit que d'imagination, plus de science que de talent , plus de minutie que de verve , plus de dessin que de couleur : elle cherche la petite bête, comme on dit dans les ateliers de Paris. Le procédé , le savoir-faire , l'adresse de main s'y perfectionnent tous les jours.
Telle qu'elle est, elle obtient un énorme succès d'argent dans toute l'étendue du Royaume-Uni. Ses produits sont recherchés, elle élève ses prix, elle ne peut suffire aux demandes. La nation est insatiable ; elle emploie à payer des tableaux tout l'argent de ses économies.
En Angleterre, la peinture est, pour ceux qui l'achètent , le plus haut degré du luxe , et pour ceux qui la font , le plus haut degré de l'industrie.