ALLEMAGNE
Les grandes écoles : voir au musée du Louvre. — Peinture d'histoire en Allemagne. — Les cartons de M. Guillaume de Kaulbach et de M. Cornélius. — Les cartons pour rire : M. Schroedter et son petit commentaire.
Nous avons au Louvre une grande galerie, la plus belle du monde, où l'on a réuni les chefs-d'œuvre des écoles allemande, hollandaise, italienne et espagnole. Les tableaux espagnols y sont plus rares que je ne voudrais, mais n'importe. Cette collection est précieuse, et nous ferons bien de la garder avec soin ; car, si un incendie venait à détruire nos tableaux, ni les Allemands, ni les Hollandais, ni les Italiens, ni les Espagnols ne nous en feraient d'autres.
Les amateurs qui viendront à Paris pour le plaisir de comparer ces quatre grandes écoles peuvent se dispenser de prendre un billet de saison : ils n'ont qu'à montrer leur passe-port au gardien du musée du Louvre. Aimez-vous la peinture d'Holbein, si forte et si naïve? Allez au Louvre. Aimez-vous la lumière des
Rembrandt, la chair des Rubens , la finesse des Téniers ? Allez au Louvre. Si vous adorez la splendeur des Titien, la vigueur des Velasquez, la perfection des Raphaël, suivez le cours de la Seine jusqu'au guichet du Louvre : c'est là qu'on les admire. Au palais des Reaux-Arts on les regrette.
Que voulez-vous? L'Allemagne, la Hollande, l'Italie, l'Espagne ont fait leur temps. La Grèce n'a pas envoyé un tableau à l'Exposition : il n'y a pas beaucoup plus de deux mille ans qu'elle possédait les seuls peintres qui fussent au monde. Apelles et Zeuxis, de classique mémoire, composaient, dessinaient et peignaient des œuvres admirables, dit-on, pendant que tout l'art de nos ancêtres se bornait à façonner de jolies petites haches de caillou avec lesquelles ils égorgeaient pieusement des enfants à la mamelle. Les contemporains de Phidias, en Gaule, ne savaient de plastique que ce qu'il en fallait pour construire des mannequins d'osier où l'on faisait cuire des hommes. Nous avons fait quelques progrès depuis cet âge d'osier et de caillou. Mais d'autres ont perdu ce que nous avons gagné. Quand l'enfant se fait homme, son père se fait vieux.
Jusqu'au jour où l'Exposition universelle a ouvert ses portes, on a menacé les peintres français de la concurrence allemande. Les Allemands sont patriotes, et ils ont raison. Ils ont fait de grands noms à leurs artistes : c'est un défaut qu'on ne nous reprochera pas. Ils trouvent autant de plaisir à vanter Kaulbach et Cornélius que nous en trouvons à décrier le génie de M. Ingres ou de M. Delacroix. Voilà pourquoi on a pu
menacer M. Ingres de Kaulbach et M. Delacroix de Cornélius. Les voyageurs français qui avaient fait deux ou trois cents lieues pour aller admirer les œuvres des maîtres allemands ne voulaient pas avoir perdu leurs peines ; ils admiraient par amour-propre, et ils écrivaient à leurs amis : u TS^ous avons vu des merveilles. » C'est ainsi que dans un bain froid les premiers qui ont sauté à l'eau disent en claquant des dents que Veau est bonne.
L'Exposition universelle nous permet enfin de comparer sans préjugé la peinture allemande et la nôtre.
MM. G. de Kaulbach et Cornélius ont renoncé à concourir avec nos coloristes, puisqu'ils n'ont pas exposé un centimètre de peinture. Mais en envoyant les cartons de quelques-unes de leurs fresques, ils ont montré ce qu'ils savaient faire dans l'art de la composition et du dessin.
La Tour de Babel de M. Guillaume de Kaulbach est une énorme composition qui pourrait avoir quelque succès, si elle n'était pas opposée, dans une même salle, aux cartons de M. Ghenavard. Les personnages sont fort bien dessinés; les têtes, soignées comme têtes d'expression, disent bien ce que l'artiste a voulu dire : il y a du mouvement et de l'épouvante dans cette grande déroute des nations. Le principal défaut que je reprocherais à tout l'ouvrage, c'est une certaine surabondance d'intentions, un imbroglio d'idées qu'un public ordinaire est inhabile à démêler. Cette toile aurait besoin d'un commentaire français, comme le livre de Kreutzer, que M. Guigniaut a si savamment
expliqué. Un interprète devrait être attaché à chacun des cartons de M. de Kaulbach.
Je n'essayerai pas d'entrer dans le détail des beautés variées et compliquées de celte tour de Babel : je m'y perdrais. Mais les esprits curieux et pénétrants qui devinent les charades en société et les rébus des bonbons au jour de l'an y trouveront une ample matière à leur sagacité.
Je mécontenterai, pour ma part, de décrire deux sujets isolés, aussi peu compliqués que possible, qui indiquent cependant d'une manière suffisante les qualités et les défauts de l'auteur. Ces deux sujets, dont l'un est le pendant ou la réplique de l'autre, s'appellent l'Histoire et la Légende.
L'Histoire est une grande figure assise de profil. Ses traits rappellent le type italien , un peu modifié par un voyage en Allemagne. Son torse est nu, ses cheveux bien nattés, une longue épingle romaine ge plante horizontalement dans son chignon. Assise sur un siège empire auprès d'un candélabre empire, elle écrit d'une façon fort incommode sur un long agenda tenu verticalement par un bambin emplumé. A ses pieds, un sablier indique la chronologie et l'art de vérifier les dates.
A la rigueur, cette grande femme sérieuse ne déparerait pas les murs d'une classe d'histoire. Les élèves ennuyés par la leçon du maître regarderaient l'image afin de varier leurs ennuis. Mais que dirons-nous de la Légende? Faites d'abord coucher les enfants, il est inutile de les effrayer. Écoutez!
« C'était une grande femme, pâle comme la lune et
maigre comme l'ombre d'un bouleau. Elle était assise sur un tas de grandes pierres mal taillées, et son banc ressemblait à un dolmen armoricain. Depuis si longtemps elle était assise, que le lierre s'enroulait déjà autour de sa tête et courait au milieu de ses cheveux. Ses cheveux étaient si étrangement tournés ensemble, qu'on ne savait si c'étaient des cheveux ou des serpents. A ses pieds la bruyère se tordait en volutes mystérieuses; le lézard, ami des tombeaux, rampait entre les herbes; la terre crevassée vomissait les urnes funèbres et les os desséchés des morts. Elle remuait avec son bâton magique un monceau d'épées, de sceptres et de couronnes. Deux corbeaux lui parlaient à l'oreille, et, lorsqu'elle les avait écoutés, elle contait. » Qu'ai-je dépeint, à votre avis ? Une sorcière ? Non. C'est trait pour trait la Légende de M. de Kaulbach. Heureusement on trouve en Allemagne des légendes plus gracieuses que celle-là. Le peintre n'a rendu qu'un des côtés de son sujet, le sinistre. Ce luxe d'horreurs, ce noir prodigué, ce bagage extrait des magasins du mélodrame, indiquent à la fois un manque de goût et une certaine défiance de la perspicacité des spectateurs. Ce n'est pas ainsi que les anciens comprenaient l'emploi des attributs : ils indiquaient l'idée, ils la montraient du doigt, ils n'avaient garde de l'écraser. Avec un épi de blé, ils faisaient reconnaître Cérès ; une étoile suffisait à désigner Uranie. M. de Kaulbach, en pareille occasion, donnerait à Uranie un télescope, un quart de cercle, et l'Annuaire du bureau des longi^ tudes ; il placerait autour de Gérés tout le matériel de ia boulangerie, sans excepter le pétrin. Ses intentions
sont bonnes, mais il en a trop. Sa peinture est pavée de bonnes intentions ; l'enfer aussi î
M. Cornélius doit être un lecteur de Dante. Le livret nous apprend qu'il est actuellement à Rome : je parierais qu'il campe dans la chapelle Sixtine, devant \q Jugement c?enî/e/' de Michel-Ange. Si j'avais l'honneur de faire partie du gouvernement romain, j'interdirais à M. Cornélius l'entrée de la Sixtine : la compagnie de Michel-Ange ne lui vaut rien. La Fontaine a dit, dans une fable dont je ne me permettrai pas de rappeler le titre : Ne forçons pas notre talent. M. Cornélius a du talent, mais un talent qu'il a forcé. Il ne rêve que grandeur, puissance et violence : je voudrais qu'il songeât quelquefois au naturel. Il traite les sujets les plus simples et les plus familiers avec un effort de Titan. Voyez, par exemple, les cartons qui représentent les OEuvres de la charité chrétienne. Si jamais un peintre a dû faire montre de simplicité, c'est dans un pareil sujet : pour rassasier ceux qui ont faim, pour abreuver ceux qui ont soif, pour soulager les prisonniers, pour consoler les affligés, pour renseigner les voyageurs qui ont perdu la route, il ne faut ni grands gestes, ni gros muscles, ni cheveux ébouriffés. Mais les fresques de Michel-Ange et l'admiration des Berlinois ont persuadé à M. Cornélius que le génie consiste à peindre des cheveux en serpents , des draperies tortillées , des efforts de geindre et des torses capitonnés. Le chrétien qui descend dans le cachot pour soulager les prisonniers est cinquante fois plus majestueux que Marius sur les ruines de Carthage. Les deux consolateurs qui entrent dans la maison eu
deuil sont plus sombres et plus dramatiques que Brutus et Cassius à la veille de la bataille de Philippes, et le jeune cantonnier qui montre le chemin aux voyageurs ressemble tout au moins à César indiquant le Rubicon. Sa bouche est ouverte comme s'il haranguait une armée, et il tend le bras comme pour prendre possession du monde.
Ce défaut est peut-être encore plus sensible dans le tableau où l'on donne à boire et à manger. Les grandes femmes du premier plan, avec leurs grands bras, leurs grands visages et leurs grandes jambes, pèchent par un excès de grandeur : il est bon d'atteindre le but ; il est mauvais de le dépasser. Le cuisinier qui arrose un gigot, à gauche du tableau, verse le jus d'une façon terriblement magistrale , et le sommelier qui vide une outre ressemble à un fleuve qui médite une inondation. Tous les personnages portent des perruques incohérentes; toutes les draperies sont tourmentées; la tente qui devrait couvrir la compagnie est si savamment tortillée , qu'elle court d'arbre en arbre sans abriter personne. Les animaux sont mauvais, les arbres maigres et secs, l'architecture déplorable ; mais les personnages sont pires. On ne peut rien imaginer de plus grimaçant, de plus faux, de plus mal proportionné. (Xi dirait que l'artiste a fait vœu de ne point regarder la nature. Certes, M. Cornélius a du talent, mais la nature en a plus que lui, et il ferait mieux de reproduire modestement ce qui est que de recommencer à ses frais la création tout entière.
Je conseille aux visiteurs de l'Exposition de se reposer des cartons de M. Cornélius en étudiant les
cartons de M. Schrœdter, membre de l'Académie de Berlin : on a toujours soin, au Théâtre-Français, de donner une comédie après la tragédie.
L'honorable académicien a fait ce que M. de Kaulbach aurait dû faire et ce que j'oserai recommander à messieurs les peintres allemands : il a écrit un petit commentaire au bas de chaque dessin.
Je n'ajouterai aucune observation à la prose poétique de ces lieds explicatifs : je veux respecter jusqu'aux singularités de l'orthographe, qui prouvent que l'Académie de BerUn n'est qu'une parente éloignée de l'Académie française.
La parole est à M. Schrœdter.
V hiver.
« L'hiver, en long manteau de neige et la barbe glacée, passe orageux sur les lacs et les bois, il glace les uns et brise les autres. Le pêcheur content reste dans sa cabane bien chauffée et répare les filets en attendant le printemps, mais les rudes chasseurs bravant le froid et l'ouragan cherchent les hôtes des bois pour leur livrer un combat à mort. L'homme sait employer la glace à ses plaisirs en patinant et guidant son traîneau. Dans les arabesques on trouve le peu de phanérogames qui ont survécu , près des lichens et des mousses qui dominent. »
Le printemps.
« Le printemps affranchit le fleuve de glaces, le laboureur commence à sillonner la terre. Le blaireau
regarde hor^ de son trou, et déjà arrivent les bécasses, l'oiseau favori du chasseur. Les petits messagers aériens du printemps reveillent à une vie nouvelle les germes des plantes endormies. Sur la paisible chaumière du paysan paraissent le professeur cigogne et sa femme arrivant d'Afrique leurs coffres bien remplis. (En Allemagne ce sont, dit-on, les cigognes qui apportent les petits enfants.) Les hirondelles arrivent aussi, et ces messagers de bonheur sont salués par un jeune ménage. Le pécher, le lilae et le pommier en fleurs entourent la maison. Le jeune printemps arrive sur un char de muguets, traîné par des papillons et des scarabées, en haut les papillons de jour, en bas les phaJiens (phalènes). A son passage, les jeunes fleurs se hâtent de faire toilette et se joignent son cortège. Derrière lui paraissent les fleurs déjà in full dress (en grande toilette). La renoncule, l'anémone. Torchis, le martagon (?), l'aconit qui protège une faible primevère contre les importunes abeilles. Sur le voile vaporeux du jeune garçon se balancent les libelles blues [liheWiûeshleues). Un concert charmant se prépare sous un buisson d'aubépine en fleurs. Le rossignol, le gai pintou (pinson), etc.; au-dessus d'eux tourbillonne dans l'air l'alouette jouant du violon. A droite on fait les premiers foins, etc., etc. >»
Il ne faut pas abuser des meilleures choses : je borne donc ici la citation. Les cartons de M. Schrœdter sont plus spiri tuels que sa prose, et il dessine infiniment mieux qu'il n'écrit. Il a des idées, de l'esprit, une main étonnante, et point de goût. Dans le dernier de ces dessins, le printemps est un énorme babij, un gigan-
tesque poupard d'Allemagne, qui patauge au milieu des plantes et des animaux. Les plantes sont peintes dans le style de Grandville : l'aconit est un chevalier bardé d* acier bleu qui défend une paysanne coiffée d'une primevère. Le pinson joue du cor et le rossignol embouche la double flûte des anciens Grecs. Deux petits chasseurs en grande tenue chevauchent dans les airs sur le dos des bécasses ; le professeur cigogne a des lunettes et un parapluie; sa femme tient un carton de chapeau : deux ou trois enfants nouveau-nés soulèvent à coups de tête le couvercle de leur malle. Bonnes gens, Dieu vous garde de l'allégorie !
De la profession de modèle en Allemagne. — Portraits.— M. Frédéric Kaulbach. — M. Magnus. — Mlle Sophie Fredro et M. Richter. — Trois peintres français égarés en Allemagne : M. Victor MuUer, M. Charles Muller, M. Bohn. — Sic vos non robis.
Un voyageur français m'a conté que, dans les beaux jours du règne de Louis de Bavière, lorsque Munich devenait une autre Athènes et Athènes une autre Munich, quand les monuments croissaient à vue d'œil et que les peintres couvraient de leurs chefs-d'œuvre toutes les murailles de la ville, il n'y avait dans Munich qu'un seul modèle, et le pauvre diable mourut de faim. Ce mépris du modèle, c'est-à-dire de la nature, explique la faiblesse de la peinture d'histoire en Allemagne.
Les peintres de portrait n'y sont pas très-forts, quoique leur profession les oblige à travailler d'après nature.
M. Frédéric Kaulbach, frère de M. Guillaume de Kaulbach, nous a envoyé trois portraits en pied, de grandeur naturelle. Le meilleur des trois, sans comparaison, est celui qui porte le numéro 200. C'est une peinture froide, mais fine et raisonnablement distinguée. Le numéro 199 est bien au-dessous : on dirait que l'artiste a cherché la vie et la couleur ; il n'est parvenu qu'à peindre une dame très-rouge dans le premier feu de la digestion. Le portrait de M. Guillaume de Kaulbach est l'œuvre d'un bon frère, mais non d'un bon peintre. Rien n'est plus sec que ce dessin ; rien n'est plus froid que cette couleur à fleur de toile. Le manteau est pitoyablement drapé, et l'on s'étonne que deux peintres habiles, en unissant leurs efforts, n'aient pas su inventer d'autres plis.
Les trois portraits de M. Magnus sont encore plus faibles. Cependant M. Magnus, qui est le premier portraitiste de Berlin, avait une belle occasion de faire du style. S'il avait été condamné à peindre la femme d'un marchand de toiles de Silésie , ou le torse d'un capitaine de la landwehr , on lui pardonnerait la modestie et la pauvreté de l'image ; mais ses originaux étaient Mendelssohn, Mme Jenny Lind, et cette pauvre Mme Sontag !
Ne croyez pas cependant que l'Allemagne ne nous ait pas envoyé de bons portraits : il en est jusqu'à deux que je pourrais nommer. L'un est le portrait de M, le comte F..., par Mlle Sophie Fredro. Le dessin est
excellent, la couleur belle; peut-être les chairs manquent-elles un peu de solidité, mais ce sont des chairs. Le second et le meilleur est le portrait d'une trèsjolie femme, par M. Richter. C'est une peinture qui serait remarquée dans le Salon carré de la France, comme elle le sera dans le Salon carré de la Prusse. Mlle Fredro est née à Lemberg ; M. Richter est né à Rerlin , mais leurs tableaux sont nés à Paris. M. Richter est élève de M. Cogniet ; Mlle Fredro a reçu les leçons de MM. Chiffart et Rodakowski. Ces deux beaux portraits sont à nous ; l'Allemagne en aura la gloire. Sic vos non vobis..., comme dit un poète allemand.
Avant de parler de la peinture de genre en Allemagne, j'ai bien envie de dire un mot de trois autres tableaux français égarés au milieu des peintres allemands.
Le plus éclatant des trois a pour titre : VHomme, le Sommeil et le Rêve. C'est une belle peinture, chaude, vivante et lumineuse. Le dessin est correct, la composition simple ; la couleur descend en droite ligne de Titien. L'auteur de cette belle toile est M. Victor Muller, talent tout français, habitant de Paris depuis plusieurs années, élève de M. Couture, et qui promet un rival à son maître.
Le second est un ouvrage de M. Karl Muller, jeune Wurtembergeois de l'atelier de M. Ingres : C'est Roméo et Juliette dans le caveau. Les têtes sont chastes et pures, le dessin sévère, la couleur douce, le style élevé. Ce sujet, que tant de peintres ont traité depuis Shakspeare , n'a pas souvent été rendu avec
autant de distinction : on ne se sépare du tableau qu'avec regret, et l'on emporte une tristesse douce. M. Bohn, autre Allemand de la rue Neuve Bréda, a intitulé son tableau : la Sérénade. Celte sérénade est donnée par des anges à une jeune malade sur son lit de mort. Avec un peu plus de couleur, cette toile serait une des meilleures de l'école française ; car il ne faut point la comparer aux produits de l'art allemand. L'effet général est un peu pâle; mais la composition est bonne et l'idée charmante. Le jury d'admission a refusé un tableau de Gustave Doré, d'une exécution toute différente , mais conçu dans le même esprit. Un jeune sculpteur, plein de cette foi naïve qui a fait l'originalité du moyen âge, s'occupe à ciseler la frise d'une cathédrale gothique; et les anges, divins modèles, descendent du ciel pour poser devant lui.
Genre : M. Herbig, Allemand trop allemand. — Une charge d'atelier. — M. Menzel et le grand Frédéric. — M. Erhardt et Charles-Quint. — M. Schrader et Milton. — Peintres se récréant dans l'atelier après le travail ou Les jeux innocents , par M. Gensler. — M. Meyereira et M. Meyer, peintres flamands. — M. Steffeck. — M. Kretzschmer : un chameau invraisemblable et un âne paradoxal. — Histoire des bonnets de coton dans la régence de Tunis.
Et maintenant, après ce petit voyage à l'étranger, rentrons en Allemagne avec M. G. Herbig, peintre de genre, dans le genre le plus allemand.
Le livret dit : Jeune dame occupée à filer; mais
la jeune dame ne file pas. Son rouet se repose auprès d'elle; un beau rouet aristocratique, en bois de palissandre. La quenouille est chargée d'un lin plus doux que la soie. La Barberine blonde et blanche est vêtue d'une robe de soie , dans le style noble, décemment décolletée. Elle s'appuie sur un balcon gothique; elle porte sur l'index un chardonneret, et ses yeux bleus contemplent à l'horizon un château bleu sur une montagne bleue que baigne un ciel richement bleu. Je ne sais comment vous donner une idée de l'innocence de cette peinture. Dans certains ateliers , lorsqu'il arrive un nouvel élève , on commence par enlever subtilement le jaune de Naples qu'il a mis sur sa palette, et on le remplace par du beurre. Je suppose que M. Herbig a été si souvent l'objet de cette mauvaise plaisanterie, qu'il a pris son mal en patience et qu'il s'est accoutumé à peindre avec les matériaux que ses camarades lui imposaient. Mais les rieurs sont bien punis ; M. Herbig a l' Aigle-Rouge de quatrième classe.
Non moins allemand est le tableau de M. Menzel qui représente le grand Frédéric à Sans- Souci. Mais la mélancolie a fait place à la joie; la dernière châtelaine a fermé depuis longtemps la dernière fenêtre gothique, et le dernier chardonneret de salon s'est envolé en sifflant les refrains du dernier lied. Nous sommes au milieu du xviii^ siècle, et M. Menzel nous donne le spectacle de l'hilarité tudesque. Voltaire, Maupertuis et quelques bons Allemands , admirateurs des poésies du roi leur ^naître, dment ensemble à Sans-Souci. Tous les visages sont rouges ; tous les convives font les efforts les plus méritoires pour se
mettre en gaieté et en esprit. Ils rient comme s'ils étaient chatouillés par une main invisible. A voir cette lourde et unanime gaieté, on croit les entendre se dire l'un à l'autre : « Ayons de l'esprit ; ayons-en beaucoup ; nous n'en saurions trop avoir. Nous ne sommes pas ici pour autre chose que pour avoir de l'esprit. Que dirait-on dans le monde, si l'on savait que nous avons dîné chez le grand Frédéric et que nous n'avons pas eu d'esprit? » M. Menzel s'est si bien pénétré de la situation, qu'il amis tous les visages à la torture : trop d'intention, c'est un défaut allemand. De la couleur de la toile, je ne dirai qu'un mot : elle est trop grande pour un devant de cheminée , et trop petite pour un paravent .
Le Charles-Quint de M. Ehrhardt, autre tableau de genre historique, est d'une faiblesse magistrale. Un vieux Juif en veste de tricot, les jambes enveloppées dans un manteau de velours, contemple le portrait d'une femme rousse qui fait la moue. C'est ainsi qu'un professeur de l'Académie royale de Dresde interprète le& dernières pensées de Charles-Quint.
Le Milton de M. Schrader n'a pas trop déplu au gros du public. Toute idée un peu dramatique attire les yeux de la foule , si elle est exprimée avec clarté. Cependant, que le sujet est mal compris! Ce doux vieillard qui scande innocemment un vers res?semble bien mal au révolutionnaire fougueux, au théologien farouche, au régicide qui justifia l'exécution de Charles I". Un poëte allemand a fait de Marie Stuart une mélancolique Allemande ; un peintre allemand vient à son tour tremper le vieux Milton dans 19.S d
l'eau fade du Rhin. Je ne veux pas relever une inexactitude sans importance : M. J. Schrader a donné trois filles à Milton, qui n'en avait que deux. Mais pourquoi avoir entouré le vieillard d'un luxe qui a manqué à sa vieillesse? Il y a trop de velours dans cette maison, et les filles du poëte sont trop bien mises : M. Schrader ne sait-il pas que le Paradis perdu s'est vendu 7S0 francs ?
Au demeurant, ce tableau est de ceux qui n'arrêtent pas les artistes; l'exécution est molle, la couleur froide , les têtes assez jolies : Milton ressemble un peu à l'éternel vieillard de Greuze; mais Greuze peignait mieux , et il ne donnait pas à un tableau de genre les proportions d'un tableau d'histoire.
Un peintre de Hambourg, M. Gensler, a exposé un grand tableau qui pourrait être intitulé comme la jolie petite pièce de M. Edouard Foussier : Les Jeux innocents. Le livret, m.oins laconique , l'appelle autrement : Peintres se récréant dans râtelier ajjrès le travail. Ils sont trois, qui, pour passer agréablement une heure ou deux , se montrent à la ronde un croquis représentant une tête de bœuf C'est un de ces divertissements que la morale autorise et qui sont plus à plaindre qu'à blâmer. On s'amusait bien autrement, vers 1820, dans l'atelier de M. Horace Vernet! Mais pour jouer à la tête de bœuf est-il besoin d'être aussi grands que nature? et, dans ces immenses tableaux pour de petits sujets , n'y a-t-il pas de la toile perdue!
M. Meyereim use moins de toile et l'emploie mieux. Les deux petits tableaux qu'il nous a envoyés sont de bon goût , simples et presque naïfs : cependant la
naïveté est un mérite bien rare chez les chevaliers de l'Aigle-Rouge. La Famille d'un artisan est une excellente peinture d'intérieur; le vieillard est plein de finesse et de bonhomie : dans cent ans, M. Meyereim se vendra pour un vieux Flamand. Les Paymns de Brunsivick allant à l'église auront encore plus de prix, quand le temps, cet artiste infatigable, aura mis la dernière main au travail de M. Meyereim. La jeune fille est gracieuse , simple et franchement paysanne ; le petit Prussien est à croquer avec sa casquette, son gros livre et sa gravité enfantine. Peut-être a-t-il des mollets au-dessus de son âge; mais je ne connais pas assez la race prussienne pour trancher la question. Les arbres sont trop secs : on dirait qu'ils ont été peints en 1820, dans l'âge de fer du paysage; mais si un peintre était parfait, il ne serait plus un homme.
M. Meyer doit être un peu cousin de M. Meyereim. Dans son tableau intitulé : 3lère et enfants , la jeune mère et la petite fille sont plus qu'agréables, et leurs visages un peu chinois sont dii plus joli ton de chair qui se puisse imaginer. L'enfant n'est pas trop bien dessiné, la chambre manque d'air, et la muraille du fond serre de bien près les personnages; mais la couleur est bonne, et, s'il y a une justice en ce monde, M. Meyer, qui n'a encore obtenu qu'une petite médaille d'or, en aura bientôt une grande.
J'en promets tout autant à M. Sleffeck , qui est un des meilleurs peintres de la Prusse, n'en déplaise aux professeurs de toutes les académies. Ses Soldats ■se logeant dans un couvent sont une scène tragi-
comique comme en fait quelquefois M. Penguilly ; mais l'intention est originale et n'appartient qu'à M. Stefîeck. Il y a surtout dans ce tableau un certain coup de pied.... je parie que le peintre est protestant. Les Chiens à f antichambre sont aussi bien dessinés et plus largement peints que les animaux de M. Landseer, et cette petite toile en vaut cinq ou six grandes.
N'ai-je pas reproché aux peintres anglais de donner trop d'esprit aux bètes ? Un peintre prussien, M. Kretzschmer, leur donne quelque chose de plus : la gaieté I Il les fait rire à gorge déployée. Cependant un grand philosophe a dit :
.... Rire est le propre de riiomme.
Suivant M. Kretzschmer, l'homme partage ce privilège avec l'âne et le chameau. Passe encore pour le chameau, il est bossu : mais l'âne, cette mélancolique créature que le ciel a condamnée à porter des choux et à n'en point manger !
Au premier abord , j'ai cru que le Diner dans le désert et V Embarquement à contre-cœur étaient des illustrations destinées à quelque conte des Mille et une Nuits : les costumes orientaux donnaient quelque vraisemblance à la supposition, mais le livret m'a détrompé. Dans le second tableau, l'artiste n'a voulu peindre que deux portefaix musulmans qui embarquent un âne malgré lui ; dans le premier, il n'a pas voulu représenter autre chose que le dîner, ou plutôt la dînette d'un chamelier et d'un chameau. Dans l'une et l'autre toile , les hommes rient à l'unisson des
bêtes, et la gravité orientale a tort. Heureux qui peut rire en plein Sahara, comme le chamelier de M. Kretzschmer, à vingt pas d'une carcasse rongée par les vautours ! Dans les villes , les Turcs se permettent quelquefois un accès de gaieté , comme ce bey de Tunis qui fit la fortune d'un Marseillais. C'est depuis cette célèbre aventure que les juifs de Tunis se coiffent en plein jour de bonnets de coton.
Un Marseillais eut l'idée d'importer des bonnets de coton dans la capitale de la régence : il en prit une cargaison sur son navire. Tout Marseillais a un navire, comme tout escargot a une coquille. Arrivé, les employés du port, à qui il n'avait rien donné pour boire, l'empêchèrent de débarquer sa marchandise. Il patienta un mois ou deux ; puis il se rendit au sérail du bey, et demanda z-ustice.
« Quelle justice veux-tu que je te rende? dit le bey. Française, ou turque?
— Française, répondit fièrement le Marseillais.
— Retourne donc à ta marchandise : je te remirai justice à la française. »
Un mois après , le Marseillais n'avait entendu parler 'de rien, et les employés du port s'opposaient plus que jamais à son déballage. Il retourna au sérail.
« Moussu le bey, dit-il , vous avez promis de me rendre zustice : il faudrait voir un peu à me rendre zustice.
— De quoi te plains-tu? Je te rends justice à la française.
— Oh! oh! Ze comprends. Alors, moussu le bey, rendez-moi zustice à la turque. »
Le jour même , le bey publia un édit enjoignant à tous les juifs de porter des bonnets de coton , sous peine de la vie.
Le peuple d'Israël courut au navire, et acheta la cargaison au poids de l'or. Le Marseillais, devenu riche en un tour de main, vint remercier son bienfaiteur. « Je n'ai pas fmi , lui dit le bey. Tu vas voir si je fais grandement les choses. » Séance tenante , il rendit un décret condamnant à mort tout juif qui serait convaincu de posséder un bonnet de coton. Les enfants de Jacob retournèrent au port et payèrent le Marseillais pour qu'il consentît à reprendre sa cargaison. Mais la légende ajoute qu'ils avaient eu le temps d'apprécier la douceur, la souplesse , et peut-être aussi la majesté de celte benoîte coiffure, et qu'ils importunèrent les magistrats jusqu'au jour où on leui* permit de l'arborer.
Assez longtemps après l'ouverture de l'Exposition, il est arrivé au palais des Beaux-Arts dix ou douze toiles petites et grandes signées Induno. Ces tableaux se distinguent de leurs voisins par une composition claire , un dessin savant et une couleur douce. On les a dispersés au milieu des envois de l'Autriche, quoique M. Induno, artiste italien, n'ait pas un seul des défauts allemands. Il étudie scrupuleusement la réalité; il recherche les sujets simples et mélancoliques ; il étudie la vie intime , sans toutefois reculer devant un incendie ou une bataille. Malheureusement, ses tableaux, fort dignes d'être étudiés de près, manquent d'effet et de relief : les personnages semblent découpés aux ciseaux et appliqués sur le fond. Malgré
DES BEAUX-ARTS. 5o
ce défaut, M. Induno est sans comparaison le meilleur peintre de genre que l'Allemagne nous ait fait connaître.'
Paysage. — M. Zimmermann. — M. André Achenbach. — MM. Hildebrandt et Jules Rauch. — De la neutralité de l'Autriche. — Conclusion.
• Les paysagistes allemands sont au nombre de quatre, si je sais compter. Il est surprenant que les philosophes de l'Allemagne sentent si bien la vie de la nature, et que ses peintres la rendent si mal. L'Allemagne riche en forêts garde pour elle ses vieux chênes et ses grands hêtres : elle n'en a pas envoyé à l'Exposition universelle.
Mais on y admire le paysage d'hiver de M. Richard Zimmermann, peintre bavarois. Le ciel est noir de froid, la terre est blanche de neige; la nuit tombe : malheur aux voyageurs attardés ! Une famille d'émigrants, traînant avec elle son maigre bagage, vient frapper à la porte d'une ferme. La maison hospitalière s'ouvre pour les recevoir. Un grand clair feu de fagots illumine le foyer, et, malgré la neige qui couvre le toit, malgré la glace qui pend en stalactites aux brindilles du chaume, les petites filles, qui ont suivi en trottinant le pas des chevaux, trouveront où réchauffer leurs pauvres pieds. On en rencontre beaucoup sur les chemins de l'Allemagne, de ces familles grelottantes que la faim chasse de leur patrie, et qu'une vague espé-
rance entraîne vers les pays lointains. Mais elles ne trouvent pas tous les soirs un foyer pétillant sous un chaume hospitalier.
M. André Achenbach, de Gassel, est peintre de genre autant que paysagiste : dans ses tableaux, ce ne sont pas les arbres que j'apprécie le plus. Cependant il y a de bons oliviers sur un excellent terrain , dans son tableau des Côtes de Sicile. Mais son chefd'œuvre est la Kermesse par un clair de lune. Sur la gauche du tableau , la pâle lumière de la lune s'avance en frisant l'eau d'une rivière et en éclairant quelques hameaux endormis. A droite, une kermesse s'agite et danse sous de grands arbres, à la lueur des lanternes et des quinquets. C'est par un prodige d'habileté que l'auteur a dessiné toute la fêle dans une ombre épaisse , que la lumière rouge éclaire sans la dissiper.
M. Hildebrandt, deDantzick, expose un bon paysage d'hiver et une fort belle marine; M. Jules Rauch, de Berlin , une Vite du Havre finement peinte et spirituellement faite. M. Hildebrandt est élève de M. Isabey, et M. J. Rauch, de M. Ziem. Règle générale : si vous rencontrez un bon peintre allemand, vous pouvez le complimenter en français.
J'ai parlé des Allemands comme s'ils formaient une seule nation : puissent-ils être un jour unis dans leur pays comme ils le sont dans mon livre ! Si maintenant vous me demandez de faire la part de chaque Étal , M. Victor Muller est né dans la ville libre de Francfort-sur-le-Mein ; MM. Bohn et Charles Muller appartiennent sous toutes réserves au petit royaume de
Wurtemberg; la Bavière, la glorieuse Bavière, possède un peintre, M. Zimmermann ; l'Autriche n'en a point; Mlle Sophie Fredro est polonaise; M. Induno est italien. La Prusse a donné naissance aux deux Kaullydch, à MM. Cornélius, Magnus, Richter, Meyer, Meyereim, Steffeck, Achenbach, Jules Rauch et Hildebrandt. Cette nomenclature semblerait prouver que, pour le mérite artistique, la Prusse est le premier État de l'Allemagne, l'Autriche le dernier, ou peu s'en faut. D'où vient cela, je vous prie? Est-ce parce qu'on lit beaucoup en Prusse, et peu en Autriche; qu'on pense beaucoup en Prusse, et peu en Autriche ; qu'on discute beaucoup en Prusse, et peu en Autriche? Peut-être. Peut-être encore est-ce une question de géographie : l'Autriche est loin , la Prusse est près de nous.