‹ Voyage à travers l'Exposition des beaux-artsChapitre 7 sur 13 · SCULPTURE · texte numérisé non relu

SCULPTURE

France. —M. David d'Angers. — M. Préault. — M. Etex : Caîn et sa race. — Une jeune génération de sculpteurs : M. Guillaume.— M. Gumery, M, Lequesne et les Faunes. — ^i. Maillet. M. Cavelier. —M. Diébolt. — M, Perraud. — Bwf/i, par M.Bonnardel.

S'il fallait décider à la majorité des voix quel est le plus grand peintre de l'Europe eh 1 800, les suffrages seraient partagés entre M. Ingres et M.. Delacroix. Je voterais , la main haute , pour M. Delacroix ; mais je reconnais que M. Ingres aurait pour lui tous les admirateurs de la ligne, tous les enthousiastes de la perfection, tous les fanatiques de la "tradition et de l'antiquité , tous ceux que l'incorrection scandalise , que la fougue épouvante , et que la couleur force à cligner des yeux.

Lorsqu'il s'agira d'élire le roi des statuaires , tous les artistes au premier tour de scrutin , sans ballottage, nommeront M. David d'Angers.

M. David est aussi puissant que M. Delacroix , et

aussi parfait que M. Ingres. Il réunit le génie et la science , l'invention et la tradition , la fougue et le style, la passi-on la plus ardente et la simplicité la plus austère. Il a fait dix ou douze chefs-d'œuvre au bas desquels les dessinateurs et les coloristes écriraient unanimement : parfait. Dans le cours d'une longue existence admirablement remplie, il a produit autant d'ouvrages que le peintre le plus fécond aurait pu peindre de tableaux : cependant la sculpture ne s'improvise pas. Ses grandes compositions décorent nos temples et nos arcs de triomphe; ses groupes et ses statues embellissent les places publiques de la France, de l'Europe et de l'Amérique. Ses bustes sont l'ornement le plus magnifique de nos palais et de nos musées. Six cents médaillons, d^ins jouets de son génie, sont dispersés sur les murs de toutes les maisons intelligentes de l'Univers, Mais M. David n'est plus jeune, il est souffrant, il ne songe pas à la gloire, qui ne l'oubliera jamais. Il revient à peine d'un long et pénible voyage : il n'a rien envoyé au salon de sculpture, qu'il aurait pu remplir à lui seul. M. Préault est un disciple original de David. Son exécution est beaucoup moins parfaite, son modelé moins savant , sa science du corps humain moins profonde. Mais il est plein de grandes idées qu'il exprime sans les mener à la perfection. Il manque absolument de cette habileté qui est une cjualité chez quelques-uns et un défaut chez plusieurs. Il manie le marbre et la pierre avec la gaucherie puissante d'Hercule , qui brisait tous les fuseaux d'Omphale. Il a conçu et esquiss('' plusieurs chefs-d'œuvre qu'il n'a j»as Vduhi

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terminer , et il a donné de magnifiques ébauches que le publie n'a pas toujours comprises , mais que les artistes ont admirées au point d'en être jaloux. Son Marceau , qui n'est point parfait , né pouvait être fait que par lui ; il restera comme une œuvre monumentale. Sa Comédie humaine, exposée en iSoO, a mérité et obtenu un succès de même nature que la Médée de M. Delacroix. Sa Tuerie est aussi fougueuse, aussi palpitante , aussi pleine de rage que le Boissy d'Anglas ou VEvêque de Liège. Sa Clémence Isaure est le noyau d'une admirable statue ; il suffirait de la dépouiller d'un peu d'écorce. M. Préault vient d'envoyer au château de Versailles un beau Mansard ; il vient de placer sur le Louvre , en face du Palais- Royal , deux groupes d'enfants héroïques qui appartiennent à la famille vigoureuse de V Hercule Farnèse. Il a permis à son fondeur d'exposer d'admirables basreliefs k l'Exposition ; mais il n'a rien envoyé aux Beaux- Arts . il craignait , à tort sans doute , d'être refusé par le jury.

Au Salon de 1833, deux jeunes sculpteurs se révélèrent au public , qui les adopta du premier bond et fonda sur eux les plus grandes espérances : l'un était M. Préault , l'autre M. Etex.

M. Etex avait exposé un groupe magnifique qui est encore une des œuvres capitales de l'Exposition universelle : Caïn et sa race maudits de Dieu. En sculpture comme dans tous les arts , une grande idée a plus de prix que tous les raffinements de l'exécution. Le Caïn de M. Etex n'est pas sculpté avec assez de finesse, mais c'est h peine si l'on s'en aperçoit.

L'artiste, nourri de fortes études et familier avec les chefs-d'œuvre de l'antiquité, a recherché la simplicité du modelé et la largeur des plans ; il a un peu abusé des méplats. Cette qualité , exagérée jusqu'au défaut, ne nuit pas à la carrure de cette composition, bien construite et solidement assise : une exécution trop minutieuse aurait peut-être gâté l'ensemble. D'ailleurs le plâtre , comme le bronze , supporte assez bien ce laisser aller ; le marbre seul exige la fermeté et la précision. Le début de M. Etex fut donc une victoire ; il entra dans la sculpture par un arc de triomphe. Ceux qui remarquèrent les imperfections de son premier ouvrage , les bras de Gain mal modelés , les jambes de l'enfant qui est à sa droite singuhèrement négligées , comptèrent fermement que M. Etex se débarrasserait de ses défauts sans rien perdre de ses éminentes qualités : l'événement n'a pas tout à fait répondu à cette espérance.

Depuis cinq ou six ans il s'est produit toute une génération déjeunes statuaires qui se disputent, sur le terrain de l'art sérieux, la place que M. Etex a refusé de prendre.

M. Guillaume est un artiste sincère et convaincu, qui cherche le beau et le grand , sans faire aucun sacrifice au goût du jour et au caprice de la mode. Sa statue d'Anacréon , un peu dure en certains endroits, est une belle étude de l'antiquité. Le faire laisse encore à désirer un peu plus d'unité ; la lumière, en coulant sur le marbre, s'arrête trop souvent dans les petits creux pratiqués à l'insertion des muscles ; mais ce corps est jeune et beau , cette tête est

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bien digne de porter la couronne de roses. Le Tombeau des Gracques est un 'des morceaux les plus franchement romains que l'étude de l'histoire ait jamais inspirés. Les têtes sont fines , fières et pensantes : voilà bien les fils de Cornélie , la fleur de la jeunesse de Rome , l'espoir de la démocratie , la terreur de la noblesse, les précurseurs de Marins et de Catilina. Leurs fronts sérieux , empreints d'une beauté fraternelle, sont gros des tempêtes du Forum, des lois agraires , et de cette guerre d'éloquence qui finit par leur coûter la vie. De tels sujets sont plus dignes d'occuper l'activité des artistes et l'admiration du public que les torses plus ou moins contournés des petites demoiselles nues. Aujourd'hui , tandis que le public n'a d'yeux et de lorgnettes que pour les seins de marbre et les hanches opulentes des statues, M. Guillaume a le courage d'exposer un Faucheur robuste et trapu , rasant à tour de bras une prairie de bronze. Cette statue , poétique à la façon des vers de Lucrèce , est pleine de verdeur et de sève. Ce n'est pas le faucheur de Pierre Dupont , le faucheur en sabots et en blouse bleue , qui a bien sa beauté aussi :

Prends ta faux , ton bidon pour boire , Prends ton marteau , ta corne noire , Faucheur....

Non , c'est quelque chose de très-différent , et cependant d'aussi réel : c'est un Romain de la Sabine , un de ces hommes énergiques qui labouraient le caillou , fauchaient l'herbe rude des montagnes , et conquéraient le monde à leurs moments perdus.

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M. Giimery, autre Romain, et non pas Piomain de la décadence , a envoyé de la villa Medici un charmant petit Faune jouant avec un de ses parents : les chevreaux sont les cousins germains des faunes. Le Faune de M. Gumery est nerveux , léger comnle une plume , et bondissant comme un ressort. Que les jeunes gens d'aujourd'hui semblent laids, mous et effacés, lorsqu'on les compare à cette gaillarde et robuste adolescence !

Le Faune de M. Lequesne, qui bondit sur une outre gonflée, a quelques années de plus : malheur aux nymphes qu'il rencontrera sous les noisetiers 1 Cette figure, heureusement trouvée, heureusement rendue , n'est pas au-dessous du succès qu'elle a obtenu et de la réputation qu'elle a faite à son auteur. L'ensemble en est parfait et le mouvement trèsspirituel : on ne sautille pas plus agréablement. Peutêtre le modelé est-il un peu trop sautillant. Le torse a quelque chose de martelé : c'est le contraire de ce qu'on reprochait au Gain de M. Etex. Une poitrine n'est ni un mur ni un sac de noix : la poitrine du Gain ressemble un peu trop à un mur.

M. Maillet a rapporté de Rome un beau commentaire de ce texte célèbre de Tacite ;

« Quel spectacle digne de pitié, de voir l'épouse de Germanicus se sauver du camp de son époux, emportant son enfant dans ses bras ! »

C'est le groupe d'Agrippine et Caligula. Il faut le regarder de droite à gauche , du côté où la mère présente son enfant. La tête d'Agrippine exprime une douleur orgueilleuse , pleine de rancune et de ven-

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|j;(.'an<'L'. Les draperies , larges et sévères , donnent à ce groupe une tournure monumentale. Peu d'artistes jtossèdent à un plus haut degré que M. Maillet le sentiment de la largeur. Son Agrippine est ample comme une matrone romaine, et l'enfant, quoique un peu lourd et ventru , se présente sous un aspect imposant.

Le Printemps de la vie est une jolie fille en tête k tête avec une nichée d'amours. Le chqix d'un tel sujet exposait l'artiste à tomber dans le gracieux et le joli ; mais M. Maillet s'en est tiré à son honneur. Il a conçu largement cette frêle et déhcate figure : il l'a exécutée sans affectation , sans coquetterie et avec la sainte horreur des petits agréments. Par habitude et par nature , il n'a pas fait une statuette de boudoir , mais une statue digne des ombrages des Tuileries ou du Luxembourg.

M. Cavelier, l'auteur de cette charmante Pénélope ({ui manque à l'Exposition , ne s'est pas assez bien défendu contre le goût du jour ; sa Bacchante est plus tortillée qu'il ne convient à une honnête bacchante. La Vérité vaut mieux, comme goût et comme exécution ; cependant elle a trop de roideur dans sa pose et trop peu de fermeté dans sa chair. Elle porte son miroir comme pour le planter dans le ciel ; ses draperies sont tiraillées, ses formes peu arrêtées , sa beauté imperceptiblement gélatineuse. Ces défauts sont moins sensibles dans la statue que dans la critique que j'en fais, et je suis forc^ de les exagérer pour les exprimer. La Vérité est, malgré tout, l'œuvre sage et consciencieux d'un beau talent. Cornélie avec

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ses enfants est un groupe bien étudié et qui sent une-bonne odeur d'antiquité. Peut-être le jeune Tibérius a-t-il les traits plus accentués qu'il ne convient à son âge ; mais il est difficile de prendre en faute le goût et la science de M. Cavelier. C'est un artiste expérimenté , une main sûre, un esprit calme et sérieux , peu susceptible de passion , mais fort peu sujet à l'erreur. Il a déjà fait une statue hors ligne ; il en fera peut-être d'autres, mais ses œuvres ne tomberont jamais au-dessous du niveau des bonnes choses.

M. Diébolt n'a presque rien exposé : deux bustes et une statuette! mais cette statuette a le style qui manque à beaucoup de grandes statues : elle a servi de modèle à une figure colossale qui remplissait en 1851 le rond-point des Champs-Elysées. La France, splendidement drapée à l'antique , étend les bras à droite et à gauche pour distribuer des couronnes. C'est le même mouvement qu'on admire dans le groupe de M. Elias Robert, au sommet de l'Exposition de l'industrie. Les deux bustes sont des œuvres éminentes, du goût le plus parfait et de la plus remarquable exécution. L'un représente une femme de notre temps, coiffée et vêtue à la mode d'aujourd'hui; i-1 est d'une beauté tendre , suave , amoureuse. L'autre, un peu moins grassement modelé, se distingue par une coiffure plus élégante , un costume plus intéressant, une composition plus heureuse. Car la composition occupe une place dans toutes les œuvres de l'art, dans un buste comme dans un tableau , dans un médaillon comme dans un poëme épique.

Le plus robuste de tous ces élèves de Rome (nous

siommes toujours en pleine Académie), est un jeune homme complètement inconnu du public , M. Joseph Perraud.

Je dis le plus robuste , et non le plus habile. M. Perraud a le culte de la forme , mais il est encore assez loin de la perfection. Il y joint la passion de la force, et ce n'est pas un amour malheureux. Son Adam n'arrêtera pas au passage les promeneurs qui vont voir les statues comme Dandin allait voir donner la question , pour passer une heure ou deux. C'est un sujet ingrat, sans attrait pour le public. Un homme assis sur un rocher, sa charrue entre les 'jambes, et méditant sur cette prédiction sinistre : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, » n'est pas un spectacle attrayant pour les gens du monde. Les dames surtout préféreront les groupes de dénicheurs de M. Lechesne, de Caen, groupes mondains, groupes spirituels, groupes inspirés par Mme Loïsa Puget ,' ef destinés à paraître en tète d'une romance :

« Du nid charmant caché sous la feuillée ! »

Voilà deux groupes agréables à regarder , agréables à connaître , agréables à raconter dans les réunions de famille , le dimanche soir. Mais un grand dialDle chevelu appuyé sur un soc de charrue ! on ne s'y arrêtera pas.

Arrêtons-nous-y cependant, je vous prie : M. Perraud est un homme de style. Il a su imprimer un grand caractère de désespoir et de vigueur, d'abattement moral et de force physique à ce personnage malheureusement choirai. La tête, un peu forte, est sur-

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chargée de cheveux , et les cheveux sont un peu mêlés ensemble; mais Voltaire a prouvé, longtemps avant M. Perraud ,

Qu'au paradis Adam était mouillé, Lorsqu'il pleuvait sur notre premier père , Qu'Eve avec lui buvait de belle eau claire; Qu'ils avaient même , avant d'être déchus , La peau tannée et les ongles crocluis,

et la chevelure inculte, cela s'entend de reste. Ce qu'il faut louer beaucoup, et même admirer un peu dans la statue de M. Perraud , c'est le caractère mâle et héroïque , la force humaine , non pas copiée textuellement d'après un hercule forain, mais agrandie, idéalisée, élevée par le talent de l'artiste. Ce torse puissamment modelé, ce cou de taureau dompté, ces J)ras magnifiques n'appartiennent ni à un portefaix, ni à une statue du Vatican , mais à M. Perraud, qui, sur la science de l'antique et l'éiude du modèle , a greffé son originalité.

Ce n'est pas qu'il soit incapable d'arriver à la grâce. La grâce s'allie fort bien à la vigueur : M. David a fait le Monument de Botzaris de la même main qui avait pétri les muscles du Philopœmen, et M. Rude a sculpté la Marseillaise après le petit Pécheur napolitain. Le bas-relief des Adieux, de M. Perraud, offre un beau contraste de force et de délicatesse. La jeune femme, enveloppée dans une draperie merveilleuse de légèreté, rappelle un peu ces belles déesses de Phidias qui grelottent au Musée britannique.

Un jeune sculpteur, inscrit indûment sur le cens des citoyens roinuin>, ])arr:' /ju'ii {•<{ pensiriunaire de

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l'Académie de Rome, M. Bomiardel, a cherché la grâce et l'a trouvée. « Cherchez et vous trouverez. » Sa statue ou plutôt sa statuette de Ruth est un joli morceau de sculpture. La tête est agréable, quoiqu'elle soit mal construite et que les yeux ne paraissent pas bien rnchâssés. Les draperies, bien conçues, sont d'une exécution faible, comme si l'artiste avait été surpris par le temps. Les épis manquent de roideur; oai dirait de la passementerie. Si M. Bonnardel avait jamais glané, pieds nus, dans les chaumes, il saurait que les épis de blé barbu sont moins souples que du cordonnet. Ce détail, qui semble insignifiant, ajoute à la mollesse de la sculpture. Une autre réflexion me vient à l'esprit : la Ruth de M. Bonnardel est bien jeune. La Ruth de l'Écriture, cette fdle honnête et hardie, qui s'est glissée par les pieds dans le lit du vieux Booz, devait avoirquelques années de plus. Elle se maria le lendemain, ou, si je ne me trompe, le soir même. La frêle créature de M. Bonnardel est trop mignonne pour devenir sans danger la femme d'un gros propriétaire.

France. — Les bustes de M. Oliva. — Les statues de M. Marcellin. — M, Elias Robert. — MM. Droz, Travaux et Poitevin, — M. Barre. — Le Metabus de M. Raggi. — Grâce pour M. Christophe! — M. Mélingue. — M. Cordier, sculpture ethnographique. — MM. Justin père et fils. — M. Emile Hébert. — M. Graillon de Dieppe.

Cette génération de jeunes artistes, qui cherche le

style et qui le Irouve quelquefois , fail lierubtiif à un

groupe de jeunes peintres qui ont M. Ingres pour général, et pour capitaine M. Cabanel.

En dehors de la tradition académique, le jeune sculpteur qui est arrivé au plus haut point de perfection est M. Oliva. Ses bustes, sans avoir le style grandiose des œuvres de M. David, ont le fini des plus beaux ouvrages de Pradier. M. Oliva est un artiste original : son Rembrandt, exécuté d'après un tableau, est un des efforts les plus curieux et les plus heureux que la statuaire ait jamais tentés pour imiter la peinture. C'est une sculpture coloriste. Je sais bien que la patine du bronze est pour quelque chose dans le succès, et que ce buste perdrait beaucoup s'il était en marbre; j'avoue que les anciens comprenaient tout autrement l'art de la statuaire, et que le mot de sculpteur coloriste aurait fort intrigué l'esprit de Phidias. Mais pourquoi la statuaire se refuserait-elle un genre de beauté, et dédaignerait-elle de joindre le charme de la couleur à la pureté des lignes? Le buste de la révérendissime mère Javoney est d'une exécution très-habile, trop habile peut-être: certains traits sont effacés, certaines parties du visage sont comme dans un brouillard ; la perfection tinil par dégénérer en mollesse. Mais le portrait de M. Deguerry est irréprochable : la ^ie s'y montre ferme et la pensée solide : les yeux voient, les narines respirent, une large et vigoureuse poitrine palpite sous le camail.

Quand M. Deguerry ne nous regardera plus, nous irons nous asseoir devant les statues de M. Marcellin. Aimez-vous les dessins de M. Vidal? Il y a gros à parier que vous aimerez M. Marcellin. Je ne les mets

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pas sur la même ligne, car il faut plus de science el de travail pour ébaucher un sculpteur que pour compléter un peintre. M. Marcellin est le plus fort des deux. Mais son talent est de la même nature : il se compose surtout de grâce, d'élégance et de délicatesse. Le Retour du printemps est une jolie figure; Cypris allaitant l'Amour est un groupe délicieux, quoique l'enfant soit trop petit. Peu de lignes, peu de style et peu de naturel; mais le soin, le fini, la gentillesse, un je ne sais quoi de nouveau que nous n'avons jamais vu dans les ouvrages des maîtres, font de ces deux marbres deux petits chefs-d'œuvre maniérés.

M. Elias Robert est un tout jeune homme, et déjà il a eu l'honneur de sculpter un groupe colossal sous lequel l'Europe entière vient défiler. Cette fortune rapide date du salon de 1847 et d'un charmant petit marbre intitulé l'Enfant Dieu. M. Elias Robert n'a pa^ seulement des idées heureuses; il exécute bien, et chez lui la main ne retarde pas sur l'imagination. Il sait son métier autant qu'homme du monde; mais peut-être produit-il un peu vite , et la multitude de travaux dont il est assiégé ne lui laisse-t-elle pas assez de temps pour songer au style. Son maître, Pradier, n'en avait pas : M. Éhas Robert a pris de lui tout ce qu'il pouvait en prendre. Sa Phrijné est bien bâtie, bien portante et bien en chair; mais est-ce la maîtresse de Praxitèle? celle qui posa peutêtre pour la Vénus de Milo?M. Éhas Robert a fait pour le Louvre une belle [statue de Rabelais , vive et pensante : elle n'est pas à l'exposition des Beaux-Arts.

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V Étude de jeune fille, de M. Droz, est d'un joli mouvement et d'une heureuse exécution. La tête est déparée par une chevelure laineuse ; mais le dos est supérieurement modelé et les petits pieds sont des bijoux. La Rêverie, de M. Travaux, est une de ces figures qui font rêver : elle ne manque ni de sentiment, ni de grâce, ni de soin; on n'y regrette qu'un peu plus de savoir. Réduite au quart, elle fera une charmante statuette. On a vivement admiré, et critiqué sévèrement, le Roland furieux de M. Du Seigneur. Il y a bien à dire sur l'expression et la tournure, mais il est impossible de nier le talent de l'exécution et la beauté du modelé. Le Joueur de billes de M. Poitevin semble une étude d'après nature : l'artiste sait tout ce qu'il doit savoir; il a modelé habile-

. ment le torse, les jambes et tout, sauf le pied gauche qui semble cassé ; mais il ne s'est pas élevé au-dessus

. de l'imitation du modèle. Le bambin manque de distinction : mettez-lui une blouse , et il ira continuer sa partie au Luxembourg. M. Rarre a peut-être un peu plus d'habileté , mais il n'a pas plus de style : sa Bacchia n'est pas laide; elle est irtsignifiante : j'aime mieux le buste de Mlle Fix.

Le grand salon de sculpture a deux portes. L'une est gardée extérieurement par le Metabus, de M. Raggi ; l'autre est défendue par la Douleur, de M. Christophe.

Le Metabus, taillé dans le plus beau bloc de marbre qui figure à l'Exposition, est une œuvre sérieuse, composée avec soin, exécutée avec tendresse. On devine que l'artiste y a travaillé plusieurs années , sans

se presser, sans se décourager, soutenu par une volonté ferme et patiente. Je ne goûte pas beaucoup la composition, et ce casque posé sur le chef cVun père nourricier. La tête du Metabus sent un peu trop l'école ; ses rotules ne sont pas d'une nature distinguée; mais l'enfant est charmant dans son mouvement, dans sa physionomie et dans tous les détails de sa petite personne. Le corps du père présente des morceaux d^étude remarquables , et ce beau bloc de marbre n'est pas trop à plaindre d'être tombé aux mains de ^L Raggi. Quand on songe qu'il pouvait être acheté par M. Deshœufs!

On a trop maltraité la Douleur , de M. Christophe. Pères de famille , ne vous moquez pas d'un jeune liomme hardi qui travaille, qui s'est trompé, et qui ne se trompera pas toujours. Souhaitez que vos fils ne fassent jamais de folies plus regrettables, et qu'ils ne dépensent votre argent qu'à acheter des quintaux de plâtre ! D'ailleurs, la statue de M. Christophe a un coté intéressant. Vue par derrière, elle ressemble trait pour trait à cet œuf de roc dont il est parlé dans les Mille et une nuits.

M. Mélingue est un sculpteur habile, vif, spirituel, qui a ie sentiment de la couleur et qui tortille vigoureusement une statuette. Son Histrio7i est d'un joli sentiment , plus moderne qu'antique , mais vrai. M. Giraud ne doit pas être mécontent de son portrait. Bronze pour pastel, c'est M. Giraud qui gagne au change : il vivra plus longtemps. Le bronze de M. Mélingue est d'une aussi jolie couleur que le pastel de M. Giraud.

M. Gordier se livre avec succès à la sculpture ethnographique : je voudrais être peau rouge pour qu'il me fit mon portrait. Ses hronzeë polychromes formeront un jour une belle collection de types. 11 est à souhaiter que son musée se complète de toutes les races vivantes : cela serait un chapitre intéressant de l'histoire de l'humanité. Le plus remarquable de ses bustes est celui qui représente un nègre. Cependant •j'ai vu un Chinois s'entretenir familièrement avec la femme mongole qui lui rappelait son pays et peutêtre ses. amours.

Je ne sais trop pourquoi l'on a placé au salon de sculpture les bas-reliefs de MM. Justin Mathieu père et fils. Leur place était parmi les tableaux, autour de la Bataille des Cimbres de M.Decamps. Ce ne sont pas des sculptures , mais des tableaux un peu plus empâtés que les autres. MM. Justin ont un talent original, leurs batailles remuent et retentissent. Ils excellent à entasser'les chevaux sur les hommes et les hommes sur les chevaux. Dans le Passage de la mer Rouge , les personnages ondoient comme les blés au souffle du vent; l'Invasion de barbares passe comme une aval-anche, en écrasant rochers et forêts. Ces petites esquisses sont touchées avec une verve surpre^ nante; mais il serait impossible de les exécuter en grand.

Le Méphistophélès de M. Emile Hébert est aussi une œuvre de fantaisie. Il est fin , sec et nerveux , doué de plus de muscles que l'Académie de médecine n'en reconnaît, écorché spirituellement, et sans autre épiderme que ses habits. Les plis de son manteau

sont arrangés avec un goût qui n'est pas vulgaire. En résumé, joli bronze de cabinet : Faust le mettra sur son bureau.

Les bas-reliefs de M. Graillon sont l'ouvrage d'un honnête artisan de Dieppe , qui s'est éveillé sculpteur un beau matin. Il n'était plus de la première jeunesse, mais il savait qu'on apprend à tout âge ; il vint demander quelques conseils à M. David d'Angers. Le grand artiste le reçut à bras ouverts et ne lui épargna pas les leçons. La nature aidant, l'ouvrier devint un artiste. Ses sculptures sur bois , sur ivoire et .sur cachalot ne sont pas des œuvres de style ; ce sont pourtant des œuvres d'art. Quelquefois ses personnages ressemblent un peu trop aux indigènes des tableaux de M. Grosclaude ; il -en est aussi de distingués et d'élégants, comme la femme qui tient son enfant par la main, les Vieux buveurs et le Groupe d'enfants. M. Graillon est chevalier de la Lésion d'honneur .: M. Préault le sera.

France. — Quels sont les artistes qui vivent le plus longtemps? — Gravure en médailles. — M. Oudiné.^ — M. Gatteaux. — MM. Chabaud, Merley et Vauthier. — Les paysagistes delà sculpture : M. Barye. — M. Frémiet. —M. Mène. —M. Jacquemart.—M. Isidore Bonheur.— M, Knecht.

Savez-vous quels sont les artistes dont les ouvrages ont le moins à craindre du temps ? Les graveurs en médailles. Les pastels et les dessins passent comme les roses ; les lithographies et les eaux-fortes se rou-

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lent en coriTets ; les marbres sont mis dans les tbars à chaux ; les ivoires se subdivisent en cure-dents ; les bronzes se fondent pour faire des sous ; les sous arrivent entre les mains d'une vieille femme qui les enterre dans une marmite , et on les retrouve tout neufs au bout de trois mille ans. D'où je conclus qu'un sculpteur qui veut être immortel doit graver son nom sur les sous.

Cependayt il est rare qu'un sculpteur éminent s'adonne par goût à la gravure des médailles. C'est une besogne rude et ingrate , où l'imagination a trop peu d'espace et la main trop peu de repos. Le peuple ne s'informe pas du mérite artistique de ces rondelles de métal qu'il échange contre son pain quotidien ; il s'occupe uniquement de leur valeur légale. Lorsqu'on jette sur le comptoir d'un marchand une pièce de cinq francs à l'eftigie de Louis XVIII , on ne se doute pas qu'on dépense un petit chef-d'œuvre. Cette indifférence n'est pas faite yjour encourager les artistes ; aussi tout graveur de médailles revient-il à la grande sculpture dès qu'il en trouve l'occasion.

La Psyché de M. Oudiné n'est pas mauvaise, mais sa pièce de cinq francs de 1848 était plus belle. La Minerve déshabillée et le Michel- Ange de M. Gatteaux sont au-dessous du médiocre. Auriez-vous jamais cru que la chaste déesse irait montrer à Paris ce que les cantinières ne laissent pas voir à tout le monde? J'ai vu deux soldats arrêtés devant la Minerve de M. Gatteaux : « Gomment appelles-tu cellelà, disait l'un?

— C'est l'ancienne patronne des troupiers, répon-

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dait l'autre. Elle est sèche comme un coup de trique. » Le Michel-Ange n'est pas beaucoup plus moelleux.

M. Chabaud, qui avait une jolie statue et deux beaux groupes à montrer, n'a exposé que des médaillons et des médailles. Les portraits de M. Thuphême et de M. Pécarer sont fins et spirituels ; le médaillon de Mlle Wahast est coloré et plein de vie.

M. Merley a exposé , entre autres ouvrages distingués, une belle médaille de la Découverte de Ninive. La France enlève le voile qui cachait une reine assyrienne.

Le cadre de M. Vauthier renferme dix portraits. Le plus fort est celui qui représente M. Dufresne de La Châuvinière. Mlle Marie 0... est naïve et vivante; M. Dufresnoy est légèrement modelé. C'est M. Vauthier qui grave les timbres de l'État. Dieu vous garde de recevoir les gravures de M. Vauthier!

Les sculpteurs d'animaux sont les paysagistes de l'art Statuaire. Ils ont pour chef M, Barye, qui n'égalera jamais les anciens, mais que personne entre les modernes n'a encore égalé. M. Frémiet chiffonne avec beaucoup d'esprit la toison d'une brebis , le plumage d'un vautour ou la tunique d'un soldat. Mais le corps ne se montre pas assez clairement sous cette surface grenue. Les poils de ses personnages ressemblent, trop souvent à des moisissures. Les anciens ne hérissaient pas leurs animaux : les lions du Gapitole, dont les moulages décorent le Ghâteau-d'Eau , à Paris , sont parfaitement rasés ; vous semblent-ils moins magnifiques? Le caractère d'un animal n'est pas dans son pelage, mais dans sa charpente et dans les lignes

de son corps. Le meilleur morceau de rexposition de M. Frémiet est le Chien courant blessé à la patte. On s'intéresse involontairement à ce Philoctète des chiens. Mais la Chatte et ses petits a bien son charme aussi. On ne sait à qui donner le prix, et l'on hésite entre chien et chat.

M. Mène est un excellent animalier, c'est-à-dire un arbre qui produit d'excellents animaux. Les succès qu'il a obtenus dans les expositions et dans le commerce ne l'ont pas gâté ; il travaille avec autant de soins qu'aux premiers jours. Ses Chevaux arabes sont moins touchés , mais plus vrais que toute la ménagerie de M. Frémiet.

Le Lion pédicure de M. Jacquemart me semble une heureuse idée mal rendue. Ce lion a de gros muscles carrés : c'est un monstre, c'est une machine de guerre , c'est un moulin à moudre les hommes ; il lui manque d'être un chat. La souplesse des articulations, le moelleux des mouvements, le patelinage des manières sont les traits caractéristiques de la race féline. La crinière est de luxe ; la patte de velours est de rigueur.

Les Chevaux de Diomède , par M. Isidore Bonheur, attestent l'ambition d'un esprit hardi. L'avanttrain du cheval couché n'est pas heureux : le cou s'allonge démesurément. L'animal voisin est mieux réussi : sa tête est expressive ; une de ses jambes est bravement tendue. Mais Hercule ! J'allais l'oublier. Hercule est gros et lourd ; quelques centimètres de plus seraient à sa taille un supplément utile. Son corps , modelé par gros morceaux , se tient mal en-

DES BEAUX-ARTS. 2o3

semble. A travers ces défauts, on devine que M. Bonheur a le sentiment de la grandeur et de la force , et que son audace est soutenue par un véritable talent. M. Knecht, né à Strasbourg , non loin de la forêt Noire , a sculpté à coup de couteau un des bas-reliefs les plus gras, les plus larges qu'on ait jamais exécutés en bois. Il semble que cette matière ingrate se fonde et s'amollisse sous la main de M. Knecht. Ce n'est pas là une de ces œuvres de patience qu'on pourrait exposer indifféremment à l'Industrie et aux Beaux- Arts. L'ouvrage est, dit-on, d'une seule pièce, sans un morceau recollé ; mais c'est là son moindre mérite : il a une valeur intrinsèque, et on l'estimerait presque autant s'il était en cire. Je ne lui reprocherai qu'un torse de perdrix faiblement modelé sous la plume. Peut-être aussi les feuilles de chêne qui, prises à part, sont très-grasses, s'éloignent-elles un peu trop du fond, ce qui les maigrit.

France.— Retour aux maîtres : les chefs-d'œuvre connus,— M. Rude.— M. Duret. — M. Dumont. —La chapelle de M. de Chateaubriand. — M. Jouffroy. — M/ Bonassieux. — La Velléda et le Spartacus.

Les plus beaux ouvrages du Salon de sculpture ne <latent pas d'hier ; on dirait que nous nous reposons un peu sur nos lauriers. C'est entre 1830 et 1840 que MM. Rude, Dumont et Duret ont surpassé leurs devanciers et leurs successeurs. LEnfant à la tortue^ de

^5i VOYAGE A TRAVERS L'EXPOSITION

M. Rude, a pris sa place parmi ies chefs-d'œuvre, auprès du Pêcheur napolitain de M. Duret, et de la Leucothée de M. Dumont. Mais la distance est grande entre VEnfant à la tortue et le Maréchal Ney qui ouvre un large bec derrière le Luxembourg. M. Rude se remue trop, cherche trop, vise trop au nouveau. Il a trouvé la perfection , et il ne s'y est pas tenu.

V Improvisateur de M. Duret est d'un sentiment moins exquis et d'une forme moins belle que son Pécheur. Le marbre de Chateaubriand , posé comme on en posait en 1824, est d'une exécution négligée; il semble que l'artiste ait fait la part trop grande au praticien. Les pieds (c'est aux pieds que l'on reconnaît si une statue est faite en conscience), les pieds sont plats et laids. Comment M. de Chateaubriand peut-il être si mal chaussé ? Il n'était cependant pas cordonnier. M. David a fait autrefois un admirable buste de Chateaubriand que M. de Chateaubriand plaça dans une chapelle de velours, entre deux cierges qui brûlaient jour et nuit. Voulait-il honorer ainsi le génie de l'artiste, ou le sien? c'est ce qu'on n'a jamais pu savoir.

M. Dumont n'a rien fait de mieux que sa Leucothée de 1831 ; mais il n'a jamais rien fait de mauvais. Son Étude déjeune femme, exposée en 18i4 , est d'une forme moins large; la tête est un peu mesquine, mais le corps est délicieusement modelé. On reconnaît une force réelle qui ne tourne pas les difficultés , qui les aborde de front et qui les surmonte haut la. main. La statue colossale de Buffon , qu'il faudrait voir à distance, est d'une exécution très-fine malgré sou

énormité. Le mouvement en est noble , le style ample et élégant : Biiffon la signerait.

La Jeune fille confiant son secret à Vénus , de M. Jouffroy, a obtenu, en 1839, mi succès de réaction, comme la Lucrèce de M. Ponsard : on expulsait le romantisme. Cette petite figure maigrelette, avec son profil égyptien et ses yeux cbinois , eut la vogue d'un antique retrouvé ; on lui pardonna sa chevelure à la fois lourde et maigre, ses jambes et ses pieds trop négligemment étudiés; on ne vit qu'une idée charmante, un corps jeune, chaste et gracieux.

La Méditation de M. Bonnassieux est un beau corps peu fait pour méditer : elle a le front d'une courtisane grecque. L Amour se coupant les ailes est une idée spirituelle correctement rendue; aussi ce marbre a-t-il réussi. Vous ne sauriez croire combien il y a de statues et de groupes qui ne vivent que par l'idée : je ne parle pas pour M. Bonnassieux, qui exécute bien. Mais la Velléda de M. Maindron , mauvaise figure, mal bâtie, posée en danseuse de la porte Saint-Martin, habillée de lambrequins, a fait la fortune de son auteur parce qu'elle exprimait une idée. Le Spart acus de M. Foyatier n'était, dans le principe, qu'une bonne figure d'étude, une académie solidement campée sur ses jarrets. L'exécution était grossière , le type commun. On en a fait un Spartacus ; le nom et la pose. Vidée et le mouvement assurent à cette statue un succès de quelque durée. La siesta , du même artiste , n'est pas plus mal sculptée ; mais l'idée manque , et le public regarde comme une f'urio^ité d'histoire naturelle cette femme en papil-

lottes et en ferronnière, qui lit un roman doré sur tranche , qui tient des fleurs et un lézard dans la main, et qui devrait porter des manches à gigot.

Le Berceau primitif , de M. Debay, est un groupe trouvé avec bonheur et exécuté avec soin. L'expérience manque un peu , et l'on devine la main d'un peintre ; les enfants surtout sont faibles d'exécution. Mais les jambes de la mère sont exquises , les rotules sont joliment tournées; le public ne sait pas combien les belles rotules sont rares !

M. PoUet le sait bien ; il modèle à merveille. Son Heure de la nuit est la plus heureuse des sculptures récentes : elle date de cinq ans. Achille àScyros me plaît beaucoup moins , quoique le torse de la jeune fille soit admirable; mais le défaut de style se fait trop vivement sentir dans la composition. Cet Achille est un grand drôle ; comment le roi Lycomède ne le surveille-t-il pas mieux ? Toute sa personne est alarmante : il y a du carabinier dans cet éphèbe , et je ne lui donnerai pas mes filles à garder.

La Minerve de M. Simart a coûté, dit-on, GOO 000 fr. Les hommes positifs, qui savent que la Vénus de Milo n'en a coûté que GOOO, feront grand cas de la Minerve de M. Simart.

M. le duc de Luynes , qui a commandé et payé ce grand travail archéologique, est le dernier des grands seigneurs. Après lui, il n'y a plus que des banquiers.

Yoilk ce que je pense de la Minerve de M. Simart.

DES BEAIX-ARTS. ^57

Sculpteurs étrangers. — Prusse : M. Rauch, M. Kiss. — Bel gique : MM. Jean et Guillaums Geefs; M. Joseph Jaquet; M. Vanhove. — Angleterre : M. Macdowell, sir R. Westmacott, M. Gibson, M. Weekes, M. Munro, M. Miller. — Italie : MM. Gandolfi, Fraccaroli, Vêla , Ma^ïm. — Grèce : Phidias. Pemmas, Cossos, Torsis.

Si un Grec du siècle de Périclès ou un Romain du temps d'Auguste était admis par grâce spéciale à visiter notre exposition de sculpture, il rendrait justice au mérite de quelques-uns de nos artistes , mais il garderait une impression générale de faiblesse et de médiocrité.

Cependant la France occupe le premier rang dans la sculpture comme dans tous les autres arts.

La Prusse nous a opposé son grand statuaire , M. Rauch, c]ui ne soutiendrait pas la comparaison avec M. David. Certes le monument du grand Frédéric , dont la réduction en plâtre se voit dans le salon de la Prusse , est un des ouvrages les plus imposants de la sculpture moderne. Cette statue équestre, entourée de tout un peuple de statues , assise au sommet de deux piédestaux superposés, domine d'assez haut l'Exposition entière. Les détails de ce grand ouvTage , autant qu'on peut en juger par un moulage de la tète du roi, répondent à la beauté de l'ensemble. Mais la Danaïde de M. Rauch n'est qu'un ouvrage ordinaire. C'est une sculpture ferme, un peu trop ferme, 198 q

et qui aurait besoin de la transparence du marbre pour ne point paraître lourde. La tête est mal construite , si la poitrine est bien modelée ; les lignes du corps sont pures , mais sans charme. Les deux cerfs du même maître ne valent pas , à beaucoup près , les animaux de M. Barye.

Après M. Rauch est-il permis de citer le monstrueux Saint Georges de M. Kiss , ce dragon habillé de têtes de clous, ce cheval vermiculé qui n'a pas assez de muscles et qui a beaucoup trop de veines, ce cavalier semblable à un porc-épic , tout cet ensemble hérissé , sans un méplat , sans une ligne , sans un coin oïl les yeux puissent se reposer? Si une statue aussi irritante s'était étalée sur l'agora , tous les Athéniens auraient été frappés d'ophthalmie. Si on l'exposait sur la place de la Concorde, tous les gamins viendraient suspendre leurs casquettes aux aspérités du dragon, de l'homme et du cheval. Si M. Kiss en faisait hommage au Céleste Empire , les Chinois l'emporteraient à la guerre pour effrayer leurs ennemis : ils économiseraient ainsi une armée. Eh bien, cet ouvrage à cornes est peut-être destiné à hérisser une place publique de Berlin : ô patiente Allemagne !

Si la Belgique m'en croit , elle sera moins fière de ses sculpteurs que de ses peintres. Les frères Geefs ont du talent, mais ils sont loin des frères Stevens. La sculpture est dépaysée en Europe. Les particuliers n'en veulent pas : ils ne sauraient où la mettre. Les gouvernements n'en veulent pas de bonne, puisqu'ils payent 8 ou iOOOO francs une statue de marbre. Les artistes perdent le goût du beau, en pré-

sence d'un horizon de paletots et de crinolines qui leur dérobe le spectacle du nu. Les modèles , mal nourris , mal exercés , violentés et meurtris par les supplices du costume moderne , n'offrent qu'une nature contrefaite. Que fait l'artiste? Il imite. MM. Jean et Guillaume Geefs sont des imitateurs de Canova : l'Angleterre et l'Italie cheminent paisiblement à la remorque de Canova. Le Lion amoureux de M. Guillaume Geefs est un joli groupe : c'est une sculpture élégante , mais creuse et ratissée à l'excès. Le vide se fait encore mieux sentir dans les ouvrages de M. Jean Geefs , son frère. Le Metabus serait une bonne figure de concours à l'école des Beaux-Arts , mais on y reconnaît trop la main d'un élève. Le Thierry Maerteus ne manque pas d'aspect ; mais n'y cherchez point de détails. M. Joseph Jaquet est élève de la même école ; élève distingué, mais élève. M. Yanhove suit une autre voie et fait bien : il étudie d'après nature. Un nègre est venu dans son atelier, s'est dépouillé de ses habits , et s'est couché sur la table à modèle : M. Vanhove a exécuté très-habilement ce qu'il avait sous les yeux.

Voilà ce qu'on n'osera jamais faire en Angleterre. Tous les sculpteurs y cherchent l'élégance par un procédé unique : ils pétrissent tous la même terre , ils manient le même ébauchoir, ils imitent le même maître. Leur peinture est originale , leur sculpture ne l'est pas : on dirait que toutes leurs statues ont été exécutées dans un phalanstère.

Le plus élégant des statuaires anglais est assurément M. Mac Dowell. Sa Jeune fille lisant a près-

que autant de grâce que le Retour du Printemps de M. Marcellin. La Jeune fille se préparant pour le hain est d'une anatomie suspecte ; son corps n'est pas ensemble , comme on dit dans les ateliers , et ses épaules sont si bien effacées qu'elle n'en a plus. Elle plait cependant. La Baùjneiise de sir R. Westmacott plaît aussi, quoiqu'elle soit d'une nature moins distinguée.

Les statues anglaises pèchent surtout par les jambes : les belles rotules y sont plus rares que les jolies têtes. M. Gibson a beau vivre à Rome , il est Anglais par les jambes. M. Weekes cherche l'originalité où elle n'est pas. Sa Jeune naturaliste ornée d'un coup de vent dans les cheveux est excentrique en pure perte. Son Berger chevauchant une barrière y un chien et un bâton , est en contradiction avec tous les principes de la sculpture : où sont les lignes, s'il vous plait? Je me permettrai d'indiciuer à M. Weekes un troisième sujet auquel il ne semble pas avoir songé : Hercule tournant autour d'un trapèze. Cette statue pourrait se suspendre au milieu d'un musée.

Le groupe de Paul et de Françoise de Rimini , par M. Munro, est une agréable sculpture de genre. VAriel de M. Miller est un bas-rehef de bon goût, bien dessiné , et d'une exécution parfaite. Ce qui distingue les sculpteurs anglais de la plupart des nôtres, c'est la conscience cju'ils apportent à leurs ouvrages. Ils se font un point d'honneur de ne pas escamoter l'approbation du public et l'argent des acheteurs. N'en disais-je pas autant au chapitre de la peinture?

Les Italiens aussi ont l'habitude d'achever ce qu'ils font : ils sont d'admirables marbriers. V Emigrante de M. Gandolfi est un ouvrage très-fmi , ce qui ne veut pas dire un ouvrage achevé. Le public regarde ce tour de force comme il regarderait un homme qui avale des sabres. M. Fraccaroli est peut-être plus habile encore que M. Gandolfi , mais sa sculpture est loin d'être spirituelle. Eve repentante , Dédale prenant mesure à Icare , Atala et Chactas , vieux sujets , mal choisis, peu compris et nullement rajeunis ! M. Fraccaroli ferait de belles choses , s'il en avait l'idée.

M. Vêla doit être un chercheur : il a entrepris de rajeunir Spartacvs. Examinez cette figure, elle en vaut la peine. Vous y trouverez les souvenirs de l'antique et un certain sentiment moderne, l'étude du musée Bourbon, de Canova et de M. David ; la gaucherie d'un homme qui ne sait pas, et la fermeté d'un homme qui veut. Si M. Vêla avait trouvé un mouvement heureux, comme M. Foyatier, sa statue serait excellente. Si M. Foyatier savait son métier comme M. Vêla, le Spartacvs des Tuileries aurait plus d'avenir.

M. Magni , vu de loin , me semble ambitieux et hardi.

Ses cinq envois composent une encyclopédie. Vous y verrez le jeune David préparant la fronde qui doit tuer le terrible Goliath ; le sage Socrate insulté par Aristophane dans la comédie des Nuées ; la belle Angélique attachée à son rocher ; le grand Napoléon consolant la France affligée , et Mlle Bigolette disant

adieu à son petit chien avant de partir pour le bal de l'Opéra.

Un bloc de marbre était si beau Qu'un statuaire en fit l'emplette.

Qu'en fera, dit-il, mon ciseau?

Sera-t-il dieu, table ou cuvette?

Il sera, répond M. Magni, une bergère des Alpes entourée d'un king-Charles et d'un masque , et méditant, entre chien et loup, tous les exploits dont une fdle de marbre est capable. Pauvre marbre de Carrare ! C'est M. Magni qui aurait le droit de dire : « Le marbre tremble devant moi. » Ce bloc innocent pouvait-il prévoir , en sortant de la carrière , qu'il servirait à exécuter en grand une gravure de modes ?

Le masque, la robe, la broderie, la dentelle, la passementerie, le cordonnet, la cannetille, l'indéplissable, la ganse, les boutons, les agrafes et les cordons, toul ce qui n'a rien de commun avec l'art est exécuté avec un art prodigieux. Je pose en fait qu'aucun sculpteur n'est aussi adroit que M. Magni, la Chine mise en dehors du concours. Son Angéliqve n'est ni laide ni disgracieuse, et le torse du jeune David est d'une exécution soignée. Socrate a la tête des bustes antiques, et un manteau d'une naïveté trop exagérée : pas plus de plis que sur un Hermès.

La Grèce renaît lentement. Parmi les naturels de ce petit royaume , il s'en trouve quatre ou cinq qui cultivent les arts. M. Pemmas a copié en bois un admirable bas-relief du temple de la Victoire aptère , que

quelques voyageurs attribuent à Phidias. Il en a si bien changé le style , qu'on croirait voir une sculpture de 1809 ; c'est un hommage que la république d'Athènes rend à l'empire français. M. Torsis a sculpté un buste de Miaoulis : s'est appliqué. M, Cossos a payé un tribut de reconnaissance à deux philhellènes , le général Fabvier et M. Saint-Marc Girardin : voyez à quoi l'on s'expose !

Pipr.

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