‹ Voyage à travers l'Exposition des beaux-artsChapitre 6 sur 13 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

M. Ingres. — Son portrait et son talent. — Mot de M. Préault sur M. Ingres. — Le plafond d'Homère. — Saint Symphorien. — Incorrections du dessin de M. Ingres. — Essai d'une définition du style. —Histoire de trois poètes et d'un inspecteur des eaux et forêts. — Comment M. Ingres fait un portrait. — Le vœu de Louis XIII. — Jeanne d'Arc. — La vierge à l'hostie. — Les statues antiques. — Le moyen âge. — Tableaux de genre. — M. Bertin. — La muse de la musique et le faux toupet de Cherubini. — La belle femme de 1807. — Portraits aristocratiques.

Bonnes gens (car c'est pour vous que j'écris, et des méchants fort peu je me soucie), bonnes gens, dis-je, pourquoi regardez- vous d'un œil si consterné la peinture de M. Ingres?

N'essayez pas de nier : je vous ai vus. Quand vous vous promeniez avec vos femmes et vos enfants au milieu du grand salon , vous étiez confiants , hardis et assurés; vous vous placiez le front haut devant les beurrées de M. Pérignon ou de M. Dubufe. Quand votre destinée vous a conduits devant les toiles éclatantes de M. Delacroix, vous avez peut-être cligné des yeux, mais vos yeux ne se sont pas baissés. Vous avez

censuré hardiment Roméo et Juliette, vous avez plaisanté sur la couleur du cheval de Trajan, et vous avez demandé à vos femmes de quel côté il fallait tourner la Chasse au lion. Vous avez admiré de bonne foi les petits chefs-d'œuvre de M. Meissonnier; vous y avez appliqué votre lorgnette , et le gardien a dû vous prier de les regarder de moins près. Vous vous êtes extasiés sur la patience de l'artiste qui a pu faire de si petits tableaux sans être un natif de Pékin. Devant la Smala de M. Horace Vernet, vous vous êtes sentis merveilleusement à l'aise. Vous avez respiré à pleins poumons , vous avez reconnu que vous étiez chez vous. Vous avez promis à votre petit garçon de lui acheter un cheval. Si vous aviez rencontré M. Horace Vernet, vous l'auriez invité à dîner. Pourquoi donc avez-vous peur de M. ïngres? Lorsque vous traversez le salon qu'il s'est approprié sans le remplir, au détriment de tant d'autres artistes, vous vous serrez les uns contre les autres sans mot dire. Vous jetez un coup d'oeil, par acquit de conscience, sur le portrait de M. Berlin, et vite vous courez aux tableaux de M. Biard, ce Raphaël de la bourgeoisie. Vous passez si vite que vous n'avez pas le temps de regarder les peintures de M. Ingres , et qu'elles ont à peine le temps de vous voir. Vous craignez qu'un indiscret ami ne vous demande votre avis ; vous avez peur de paraître manquer d'admiration, ou d'être pris en flagrant délit d'admiration déplacée. Vous êtes aussi embarrassés que le jour où vous avez entendu le Prophète au grand Opéra. La peinture savante vous oppresse de la même façon que la musique savante. Venez donc avec moi ; j'es-

père, sinon vous éclairer, au moins vous rassurer un peu.

Cherchons d'abord, s'il vous plaît, le portrait de M. Ingres. Quand on connaît la figure d'un homme, on n'est pas loin de connaître son caractère , son esprit et son talent. Ne savez-vous pas que M. Horace Vernet a l'apparence d'un joli petit lieutenant-colonel de l'armée d'Afrique? M. Delacroix, avec ses yeux d'escarboucle et sa moustache tourmentée, a la laideur intelligente et admirable d'un homme de génie. M. David (d'Angers), qui ne s'est pas sculpté luimême, a la physionomie décidée , vivante et passionnée qui se retrouve dans les neuf dixièmes de ses chefs-d'œuvre. Voyons donc le portrait de M. Ingres. Numéro 3373; nous y voici. Ce tableau, un des plus parfaits de l'auteur, porte la date de 1804; il a donc cinquante et un ans d'existence. M. Ingres a remporté le grand prix de Rome en 1801 : Cela nous pousse, comme disent les vieillards.

Ce beau portrait, le plus vivant et le plus coloré de cette galerie, représente un petit homme brun, intelligent et têtu. Sa chevelure noire et robuste s'ébouriffe avec une remarquable indépendance. La raie qui la sépare est tracée à la hâte avec un clou. Il y a presque toujours un crâne épais et un cerveau puissant sous ces broussailles de cheveux. Le front n'est ni très-vaste, ni très-beau, ni très -largement modelé : c'est le front d'un piocheur , et les professeurs de toutes les écoles couronnent chaque année un certain nombre de ces fronts-là. Les narines sont ouvertes et palpitantes : elles aspirent. La mâchoire

est proéminente, comme chez les hommes doués d'une forte volonté. Les yeux gros et à fleur de tête lancent des éclairs raisonnables. Leur regard est celui qui remplit les parents de bonnes espérances, et non celui qui trouble le cœur des jeunes filles : je vous défie d'y voir autre chose que les chastes ardeurs du travail. Ce petit homme campé dans son manteau, en face d'un chevalet et le crayon blanc à la main , semble dire aux regardants : « Je serai un grand peintre, parce que je veux. » Il a tenu parole.

Volonté, travail, étude, obstination, patience, voilà les éléments dont se compose le talent de M. Ingres. Buffon , qui est presque son contemporain , semble l'avoir deviné lorsqu'il a dit que le génie est une longue patience. Il aurait le droit de prendre pour devise : « Vouloir, c'est pouvoir. »

Un artiste d'infiniment d'esprit, M. Préault, disait ces jours passés en parlant de M. Ingres : « C'est un Chinois égaré dans Athènes. » En effet, M. Ingres est Chinois par la patience et Athénien par le sentiment du beau. Il a vécu à Rome au milieu des chefs-d'œuvre de la Grèce et de l'Italie. Il s'en est, je ne dirai pas inspiré, mais pénétré; il s'est refondu lui-même, il s'est créé de nouveau à l'image des maîtres , et il est devenu un maître.

Il n'a jamais eu cette fougue, ce tempérament spécial qu'on définit vulgairement sous le nom de diable au corps. Jamais il n'a rien abandonné à l'inspiration, jamais il n'a laissé courir son pinceau. S'il a jeté ses idées sur la toile, c'est à la façon de Virgile, qui écrivait cent vers le matin et qui les travaillait tout le

jour pour les réduire à cinq ou six. Chacune des toiles que vous admirez a été peinte plusieurs fois : lorsqu'on achète un de ces tableaux, on en a dix ou douze superposés les uns aux autres. La dernière fois que la Stratonice fut exposée en public, M. Ingres vint la voir , l'examina avec une émotion visible , la trouva bien, et dit qu'il pourrait en faire quelque chose si on lui permettait de la retoucher. Il n'a pas seulement l'amour du beau , il a encore la rage du mieux. Son chef-d'œuvre , le plafond d'Homère n'est pas autre chose qu'une admirable leçon d'archéologie. Devant un temple ionique s'élève le trône du poète. Sa figure est un portrait scrupuleusement tracé d'après les statues antiques. A ses pieds sont ses deux filles, l'Iliade et l'Odyssée. L'Odyssée est vêtue d'une tunique verte comme les flots de la mer; son visage est doux et triste comme celui de Pénélope; elle est assise auprès de la rame d'Ulysse. L'Iliade porte sur son beau front la colère d'Achille; un glaive antique repose auprès d'elle ; sa robe trempée dans le sang des combats laisse entrevoir un flanc vigoureux et une poitrine palpitante. Il y a dans ces trois figures une somme d'études, d'observations et d'intentions qui suffirait à défrayer plusieurs tableaux de M. Delacroix. Ce n'est pas que je préfère M. Ingres à M. Delacroix. Autour d'Homère, le peintre a groupé tous ceux qui se sont inspirés de son génie, c'est-à-dire tous les grands artistes de l'antiquité et des temps modernes. Car Homère est le père des poètes, comme l'Océan est le père des fleuves. On reconnaît, à la droite du spectateur, Racine, Molière, Regnard, Fé-

nelon , Alexandre , ce grand artiste dont le chefd'œuvre fut la conquête de l'Asie, Phidias, Périclès, Socrate, Platon, Auacréon, Ésope et beaucoup d'autres, tous représentés fidèlement sous les traits que la sulpture nous a fait connaître, et avec les attributs auxquels on les reconnaît le mieux. De l'autre côté, on distingue dans la foule Poussin , Corneille , Dante et son compagnon de voyage, Raphaël et Apelles, Euripide, Sophocle et la tête chauve d'Eschyle; Hérodote enfin, cet Homère de l'histoire. Dans cette immense composition , rien n'est livré au hasard , pas même le pli d'une draperie : tout est voulu, cherché et étudié. Pas un coup de pinceau qui ne porte , pas un trait de crayon qui ne soit un trait d'esprit. Malgré le soin minutieux des détails, l'ensemble est d'un effet grandiose. On y chercherait en vain la passion , le mouvement , et cette turbulence de vie qui remplit les œuvres de M. Delacroix. Tout est calme, imposant et majestueux : c'est une séance de la grande académie du génie , de cet institut de tous les siècles qui n'a pas besoin d'un quarante et unième fauteuil. Le jour qui baigne le tableau est un jour sage et académique, qui se pose gravement sur les objets et descend profondément dans les plis des draperies. Ce n'est pas cette lumière folle qui s'amuse à courir d'angle en angle, à rebondir de saillie en saillie , à s'allumer au coin d'un vieux meuble, à s'éteindre sur un pourpoint de velours , et à persiller de ses capricieux reflets le visage des hommes et des dieux. M. Ingres fait Juife un soleil archéologique sur sa peinture admirative.

Le plus tourmenté de ses tableaux , et celui pour lequel on l'a le plus tourmenté , saint Symphorien , est d'une composition aussi étudiée et d'un travail aussi religieux que le plafond d'Homère. Pour quiconque a des yeux il est évident que M. Ingres, las de s'entendre reprocher l'immobilité de sa peinture, a voulu se livrer k une débauche de mouvement. Il a prodigué sur cette grande toile un luxe incroyable de gestes, de contorsions et presque de convulsions, sans se départir un moment de ses habitudes de soin minutieux, d'étude attentive et d'exécution scrupuleuse. C'est un mérite auquel les critiques de 1827 n'ont pas rendu assez de justice. Pour entasser dans un seul tableau une multitude si touffue de personnages, il a fait de grands sacrifices de perspective. Les têtes qui se pressent sous le bras droit du saint ne trouveront jamais où placer leur corps. Le jeune homme qui se baisse pour ramasser une pierre ne saurait mouvoir son bras dans cette mêlée. Jamais on n'a assisté à un pareil étouffement, si ce n'est dans quelque fête publique, après le feu d'artifice. On peut faire et l'on a fait bien d'autres reproches à ce tableau. La pose du saint est trop théâtrale , mais elle est bien savamment étudiée. Les accessoires dont la toile est encombrée donnent à ce martyre l'apparence d'un déménagement; mais les accessoires sont exécutés aussi soigneusement que les personnages. Les figures, et surtout les figures de femmes, sont faites sans modèle vivant, de convention, ou, si l'on veut, de mémoire. Toutes les bouches se ressemblent ; mais il est impossible d'égaler la variété des attitudes et des exprès-

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sions, et toutes ces figures, convenues ou non, sont belles. Les muscles des hommes sont exagérés au point de scandaliser les anatomistes; mais M. Ingres sait assez bien dessiner pour violer, lorsqu'il lui plaît, les lois du dessin.

Je sais qu'il semblera un peu paradoxal de critiquer le dessin de M. Ingres, ce roi des dessinateurs; mais je ne le critique pas. Le gros licteur qui se tient au milieu du tableau a l'épaule droite en marmelade : on dirait qu'il a reçu un coup de massue qui lui a brisé la clavicule. Les muscles tirent chacun de leur côté, et il semble que cet énorme réseau va se séparer avec éclat. Le modèle qui a posé ce licteur est un nommé Séveau. C'est le même qui a prêté ses muscles à M. David d'Angers pour cet admirable Philopœmen, qui est le chef-d'œuvre de la sculpture moderne. Ni Séveau ni aucun homme vivant n'a eu l'épaule que M. Ingres a peinte, et M. Ingres le sait bien ; mais il avait ses raisons pour la rendre ainsi. La femme qui serre son enfant dans ses bras écrase son enfant, son bras et sa figure. Il est impossible de rattacher ses membres à ses épaules et de trouver la moindre place pour le corps de l'enfant : M. Ingres ne l'ignorait pas, et ce n'est pas sans intention qu'il a méprisé les règles du dessin. Une faute d'orthographe ne gâte pas un beau style.

J'ai promis de définir le style en parlant de M. Ingres. C'est que le style est la meilleure et la plus incontestable partie de son talent. Mais la définition du style est moins facile à trouver que celle du triangle.

Il y a quelques années, M. Victor Hugo, M. de La-

martine, M- Alfred de Musset, et un jeune inspecteur des eaux et forêts, visitèrent ensemble un des plus beaux quartiers de la' forêt de Fontainebleau. Dès les premiers pas, M. Hugo fut vivement frappé de la grandeur du tableau, M. de Lamartine fut saisi par la tristesse du paysage , M. de Musset goûta délicieusement la fraîcheur de l'ombre; le jeune inspecteur tira sa gourde et but un coup.

« Que cette vie des forêts est puissante! pensa M. Victor Hugo. La terre est un immense animal qui tourne sur lui-même dans l'espace comme un lion dans sa cage : l'infini est la cage de la terre. Cette bête dont nous sommes les parasites porte une chevelure de chênes et de sapins. Les bûcherons que j'entends là-bas sont les perruquiers du globe : ils travaillent quarante ou cinquante ans pour lui arracher une poignée de cheveux.

— Les bois sont tristes, pensa M. de Lamartine. Les hommes ressemblent à ces arbres plantés côte à côte sur un même coin de terre. Ils végètent parallèlement sans se connaître. Tous les bonheurs et toutes les gloires de notre vie ressemblent à ces feuilles qui poussent au printemps et sèchent à l'automne. Après quelques années, un jour arrive où l'arbre laisse tomber ses dernières feuilles et l'homme ses dernières illusions. La hache de ces bûcherons frappe sur mon cœur comme un bruit de mort.

— La vie est une belle chose, pensa M. Alfred de Musset , et le diable est bon diable de nous laisser ici-bas. L'ombre est une invention magnifique qui fait merveilleusement valoir le soleil. Le soleil était un

pauvre sire avant la découverte de l'ombre. Pour un rien, je me coucherais sur cette bruyère et j'y ferais un somme :

Dormir la tête à l'ombre et les pieds au soleil !

Les patriarches n'ont jamais rien fait de plus patriarcal, et les sept sages delà Grèce n'ont rien imaginé de plus sage.

— Il y a de la besogne ici , pensa le jeune inspecteur, et je n'ai pas de temps à perdre, si je veux que mon rapport soit prêt pour l'heure du dîner.

— Voilà , pensait M. Victor Hugo , un beau reposoir pour le brave Siegfried et la belle Criemhilde. En avant la chasse , les piqueurs , les chevaux et les haquenées! Les habits verts des chasseurs frôlent en passant les belles robes rouges des amazones. Le cor d'ivoire sonne dans la forêt sombre. Siegfried a tué trois ours et deux sangliers; il a lavé ses mains dans la fontaine , il les a essuyées à sa barbe, et Criemhilde, qui le voit venir de loin, trouve qu'il est le plus beau des hommes parce qu'il est le plus fort et le plus brave. »

M. de Lamartine disait tout bas :

J'ai vu d'autres forêts ; durant des jours entiers Je me suis égaré dans de plus frais sentiers; Aux bords de l'Eurotas, où Léda se repose, J'ai vu pleuvoir sur l'eau les fleurs du laurier-rose, Sans oublier tes bois tout fleuris d'églantiers !

M. de Musset disait tout haut :

Diane, Et ses grands lévriers;!

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Le jeune inspecteur étudia la nature du terrain, compta les diverses essences d'arbres , et minuta en une heure ou deux un état de lieux irréprochable.

Le soir, à Fontainebleau, chez l'inspecteur général, les trois poètes lurent leurs vers. On admira ceux de M. Victor Hugo, malgré un hiatus ou deux ; on pleura en écoutant M. de Lamartine , malgré quelques longueurs ; on fut charmé de la poésie de M. de Musset , malgré quelques négligences. Mais personne ne put deviner quel était le canton de la forêt qu'ils avaient voulu peindre. Le jeune inspecteur lut son rapport, et chacun reconnut le carrefour du Chêne feuillu.

Quelques jours après, M. Corot, M. Rousseau et un photographe de Paris vinrent faire une étude au même endroit. M. Corot peignit une forêt blonde et vaporeuse , peuplée de nymphes et de satyres ; M. Rousseau peignit une futaie puissante et élancée, où le soleil couchant étalait comme dans un écrin tous les trésors de sa lumière; le photographe disposa son appareil , et recueillit comme sur un miroir le carrefour du Chêne feuillu. Ni le photographe ni l'inspecteur n'étaient des hommes de style. Le rapport de l'inspecteur était d'une exactitude irréprochable : pas un mot de trop. L'épreuve du photographe , dessinée par le soleil en personne, était exacte à un brin d'herbe près ; mais tous les photographes du monde et tous les inspecteurs des eaux et forêts en auraient fait autant. M. Hugo, M. de Lamartine, M. de Musset, M. Corot, M. Rousseau avaient peint la forêt, non pas telle qu'elle est, mais telle qu'ils l'avaient vue. Ils

l'avaient transformée à leur manière et suivant la nature de leur esprit. Ils se l'étaient appropriée, ils l'avaient créée de nouveau ; ce n'était plus la forêt de Fontainebleau, mais la forêt de M. de Lamartine ou de M. Rousseau.

Et maintenant comprenez-vous le sens de ces mots : Le style , c'est Ihoinme? Le style est la transformation des choses par l'esprit de l'homme. L'art n'est pas une imitation servile, mais une interprétation originale delà réalité. Prenez un homme dans la rue, conduisez-le chez un photographe ou chez un peintre vulgaire. On vous fera un portrait mathématiquement exact : le nez sera bien à sa place, les yeux, la bouche et le menton conserveront leurs proportions naturelles, et chaque trait sera mesuré comme au compas. C'est l'affaire de quelques instants , tout au plus de quelques séances. Ce n'est pas ainsi que M. Ingres fait un portrait. Il étudie un visage, il s'en fait une idée vraie ou fausse, mais une idée à lui. Il se dit : M Cet homme a une figure d'empereur romain , ou cet homme ressemble à un puritain d'Ecosse, ou cet homme ressemble à un renard, ou à un lion, ou à un singe. » Suivant le cas, il agrandira le masque au détriment du crâne, ou il arrondira la tête, ou il enfoncera les yeux, ou il hérissera la crinière, ou il allongera les bras; il mettra en relief le point saillant de la physionomie, il exagérera le caractère, il effacera les côtés insignifiants; en un mot, il créera un nouvel homme. Il y a gros à parier que le portrait sera ressemblant, mais à coup sûr il sera beau. Les neuf dixièmes des regardants diront : « C'est le portrait dt-

monsieur tel; '> les dix dixièmes s'écrieront : « C'est un portrait de M. Ingres. »

Si le style est la marque personnelle de l'artiste, un artiste a plus ou moins de style , selon qu'il sait transformer un sujet et s'approprier un modèle. Un grand style correspond donc presque toujours à une grande force de volonté. Le petit style, ou la médiocrité originale , porte un autre nom : on l'appelle la manière.

Et maintenant, revenons à nos martyrs. Nous ne nous en sommes pas tant écartés qu'on pourrait le croire. M. Ingres a peut-être exagéré la délicatesse pâle et morbide de saint Symphorien ; ce n'est pas sans raison. Qu'est-ce qu'un martyr? une idée souffrante. Il a certainement exagéré les muscles du licteur : c'est pour mieux peindre la force brutale aux prises avec la pensée. Il a dessiné en dépit de toute anatomie la mère qui étouffe son enfant; il a créé ainsi un mouvement admirable. Cette mère impossible, c'est une tirade de beaux vers avec un hiatus au milieu : l'hiatus peut concourir à l'harmonie. Il a outré la compression de la foule; l'invraisemblance de ces détails produit en dernière analyse un effet saisissant qui supplée à la vraisemblance. Un carton des vitraux de Dreux représente une femme qui prie. Ses yeux se lèvent vers le ciel, ses mains ouvertes s'abaissent vers la terre , son bras droit ne tient à l'épaule que par une sorte de miracle. Mais le geste est magnifique, et une erreur de dessin, erreur évidemment volontaire, donne à toute la figure une apparence de foi et de résignation sublime.

i28 VOYAGE A TRAVERS L'EXPOSITION

Le Vœu de Louis XlIIaété beaucoup moins critiqué que le saint Symphorien. Il a moins de défauts, mais aussi moins de qualités. Le roi est représenté par un manteau semé de fleurs de lis ; la Vierge est lourde, bouffie et sans élégance. Elle ressemble à la Jeanne d'Arc , à la Vierge à r hostie, et à trois ou quatre autres têtes de femmes que M. Ingres a uniformément manquées. Elle n'est ni debout ni assise, et elle pose sur des nuages qui doivent être de métal pour supporter un poids si considérable. Le reste du tableau est rempli par trois générations d'anges que je ne m'explique pas fort bien. Les petites têtes rondelettes qui entourent la Vierge sont des anges du premier âge, sans sexe déterminé, comme il convient. Les deux admirables bambins qui supportent l'inscription appartiennent évidemment au sexe masculin. Les deux anges drapés , qui s'envolent à droite et à gauche, sont certainement deux femmes. Je ne suis pas grand théologien; mais je me demande comment les anges peuvent changer de sexe en grandissant, et combien il faut de coups de tonnerre pour que les deux garçons du premier plan ressemblent aux deux jeunes femmes du premier étage. Le Vœu de Louis XII l appartient à la cathédrale de Montauban. OEdipe, les Odalisques , les Baigneuses, Angélique et la Vénus Anadijomène , sont des statues antiques. M. Ingres est élève de Phidias. Il a lui-même formé MM. Simart, Étex et Oudiné. Il a appris à l'école des maîtres athéniens le grand art de la perfection. Les mains et les pieds de toutes ses figures peuvent soutenir l'examen le plus minutieux. Les

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moindres plis de ses draperies sont aussi savants et aussi distingués que s'ils appartenaient à la Proserpine du Parlhénon. De toutes ces gracieuses figures, la plus parfaite est la Vénus Anadyomène.

Regrettez- vous le temps où le ciel sur la terre Vivait et respirait dans un peuple de dieux? Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère, Ruisselait, vierge encor, des larmes de sa mère. Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ' ?

La blonde déesse s'élève sur un nuage d'écume cotonneuse. Les Amours baisent ses pieds d'argent. Au loin, les Néréides, les Sirènes, et tous ces beaux fruits vivants de la mer viennent s'épanouir, çk et là , sur la surface des eaux bleues. La poésie antique n'a rien inventé de plus suave que cet océan émaillé de blanches rêveries.

Le moyen âge réussit moins à M. Ingres. V Entrée (Je Charles V à Paris n'est qu'une curiosité historique d'un goût contestable. La Jeanne d'Arc est un mauvais tableau, où l'acier et le cuivre jouent le principal rôle. Je préfère infiniment la Françoise de Ri mini , quoique Lanciolto y soit bien laid. Il me semble que je l'ai vu moins affreux dans un tableau semblable de M. Ingres, au musée de Naples. Il est bon qu'un mari soit laid , pour que sa femme soit excusable ; mais il y a des limites à toutes choses. M. Ingres , le peintre de la beauté , n'a représenté la laideur qu'une fois en sa vie, mais il s'en est donné à cœur joie. En revanche, les deux amants sont adorables : Fran-

t. Alf. de Musset, KoUa.

Gesca , confuse, aimante, émue, laisse échapper le livre avec une grâce infinie. Paolo Malatesta est peutêtre encore plus beau. Sa jambe gauche est comme un ressort qui le jette tout entier vers celle qu'il aime. On comprend , à ce spectacle , le mot de l'homme qui disait : « Il m'en restera toujours une pour vous aimer. » Le baiser, ce funeste baiser qui doit lui coûter la vie , n'est pas seulement sur ses lèvres , il est dans tout son corps , il remplit toute sa personne , il lui gonfle le cou , et vient enfin expirer sur la bouche de Francesca. Devinez -vous maintenant ce que j'entends par le style? Dans l'intention de M. Ingres, Paolo n'est pas un homme : c'est un baiser.

Ce qui fait valoir les petits tableaux de genre de M. Ingres, ce n'est ni une pensée très-vigoureuse, comme chez M. Delacroix, ni une idée très-spirituelle, comme chez M. Decamps , ni une couleur éclatante , comme chez l'un et l'autre. C'est une ordonnance sage du sujet et une exécution merveilleuse des détails. Le tableau de Jupiter et Antiope est un petit chefd'œuvre. Les deux Chapelles sixtines enferment dans leurs cadres étroits toute la splendeur et toute la majesté des fêtes romaines. Le poète Arétin, dédaignant la chaîne d'or de Charles-Quint, est un dessin parfait. Le poète est divinement campé sur son fauteuil ; ses mains, sa tête, ses lèvres , ses jambes, et même ses pantoufles expriment le mépris le plus élégant. La colère de l'ambassadeur fait un contraste plaisant. Les belles filles, qui se montrent au fond dans un costume du paradis terrestre, sont un curieux mobilier chez l'homme qui mourut d'un fou rire , après avoir

failli devenir cardinal. Mais pourquoi deux femmes, je vous prie? Passe encore si nous étions dans l'atelier d'un peintre : on pourrait les prendre pour des modèles.

Tintoret mesurant la taille d'Arétin avec son pistolet forme une heureuse réplique. Le poète y paraît moins dédaigneux , moins insouciant et moins chez lui. Dans un pareil moment, les habitantes du paradis terrestre auraient tort. Henri IV chevauché par ses enfants est une peinture fine et précieuse; Philippe V décorant le maréchal de Bericick pèche par un excès d'archéologie; il y a trop de mentons. Je sais bien que le xvii* siècle est le siècle des gros mentons , comme le xvi* est le siècle des grands nez , comme le xviii^ est le siècle des nez retroussés ; mais il ne faut pas exagérer la physionomie d'une époque.

Don Pedro de Tolède est un plat courtisan et un ambassadeur indigne de son pays. Qu'aurait-on pensé, en d 840, à la cour de Fontainebleau, si l'ambassadeur d'Espagne avait arrêté un page en demandant à baiser à genoux l'épée de Napoléon? Les artistes ne devraient ni peindre ni faire des platitudes.

Je passe rapidement sur le plafond de l'hôtel de ville, dont on a déjà beaucoup parlé, et j'arrive aux portraits. Le plus beau sans comparaison, après celui de M. Ingres, est le portrait de M. Berlin. Ce gros homme , assis sur son fauteuil comme sur un trône (c'était le trône du Journal des Débats), s'appuie sur ses genoux dans une attitude pleine de fermeté, de

fierté et d'indépendance. La tête, modelée de main de maître, rappelle le masque antique de Vitellius. Les mains sont puissantes , les épaules impérieuses. Voilà une œuvre de style , si jamais il en fut. La figure entière est d'un relief surprenant ; on en ferait le tour : ce serait un voyage.

Le portrait de M. Ingres père résume toute une époque, la Révolution. M, le marquis de Pastoret et 31. le comte 31olé représentent bien des choses : r' aristocratie qui s'en va, et le régime parlementaire qui s'en est allé. Ces deux hommes d'État sont dignes sans orgueil ; un peu roides, où est le mal? La génération présente a plus de souplesse et moins de tenue.

Cherubini est une tentative malheureuse. M. Ingres a entrepris la tâche difficile de réconcilier le présent avec le passé; il a enfermé dans un même cadre la canne, le faux toupet, la rosette de la Légion d'honneur, la lyre à sept cordes et la couronne de laurier. Le masque plâtré du bonhomme Cherubini contraste un peu beaucoup avec la jeunesse et la beauté de la Muse : on dirait un mariage disproportionné.

Parmi les portraits de femmes , le plus admirable a été peint à Rome en 1807. C'est le portrait de Mme D... Jamais M. Ingres n'a rien dessiné d'aussi pur; jamais surtout il n'a rendu aussi bien cette flamme intérieure qui s'appelle la vie. Tout le soleil de l'Italie s'épanche complaisamment sur la peau satinée de Mme D.... Ses yeux noirs brillent comme des diamants d'Alençon , et ses lèvres rouges exercent une fascination étrange ; cette petite bouche a comme un reirard. Le sein, enfermé dans un de cesi

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affreux corsages de l'Empire, se débat énergiquement contre sa prison. Il crie, comme le sansonnet de Sterne : / cannot go out ! Le costume même trouve dans sa gaucherie une grâce divine. Voyez plutôt le gros ourlet du velours. Ce n'est pas là un portrait qui fait plaisir, c'est un portrait qui fait rêver. Lorsqu'on songe que la femme qui a posé devant M. Ingres est aujourd'hui

.... au foyer bonne vieille accroupie.

(jue l'âge a passé une couleur terreuse sur cette rayonnante jeunesse, que cette peau fraîche et tendue s'est ridée comme les pommes de l'an passé , et que ces grands yeux ont éteint leurs flammes , on admire la puissance du génie qui a assuré à cette beauté fragile vingt ou trente générations d'admirateurs.

Malheureusement , M. Ingres a perdu le secret de la couleur, et ses portraits de 1850 sont moins éblouissants que ceux de 1804 et de 1807. Il excelle encore dans l'art de poser ses modèles ; son dessin n'a rien perdu de sa pureté, son style est resté au même niveau de noblesse, ses draperies sont aussi savamment traitées qu'autrefois ; mais on dirait qu'il secoue dans les ombres une poussière de plâtre ou de cendre. Ce défaut est surtout sensible dans le portrait si familièrement aristocratique de Mme la comtesse d'Haussonville. On assure que le temps se chargera de le corriger; mais M. Ingres n'est pas de ceux qui doivent s'aider d'un collaborateur. Le temps d'ailleurs est un peintre capricieux. Il a servi certains Hollandais , mais dans quel état a-t-il mis la Joconclc?

Le portrait de 31me Moitessier est un type de reine. M. Ingres l'a entouré de majesté et de grandeur , sans négliger ni les fleurs , ni les draperies , ni une admirable dentelle de Chantilly. 3Ime la princesse de Broglie est fine, délicate, élégante jusqu'au bout des ongles , grande dame enfin en dépit du niveau sous lequel nous marchons tous. M. Ingres a exprimé avec un rare bonheur ces dons de la naissance. Mme la princesse de Broglie est une délicieuse incarnation de la noblesse. Sa pose seule trahirait sa race quand la finesse de ses traits ne nous en avertirait pas. Autour de cette beauté exquise, le peintre n'a rien épargné de ce qui peut en relever l'éclat. Il a soigné également la toilette et le mobilier, cette toilette extérieure. Le satin de la robe, les bijoux, les dentelles et les marabouts de la coiffure sont d'une précision chinoise et d'une élégance anglaise. On a fait un grand mérite à M. Muller de son habileté à peindre les soieries. Mais lorsqu'on vient de voir la robe de Mme la princesse de BrogUe, toutes les soieries de M. Muller paraissent achetées au Temple.

Le talent sans le style : M. Horace Vernet et M. Scribe.— La dynastie. — Victoires et conquêtes. — Retour de la chasse au lion. — Les oies du frère Philippe. — L'atelier en 1820.— M. Biard et M. Paul deKock.

Voulez-vous juger de ce que peut faire le talent sans le style? Entrons chez M. Horace Vernet. Il a son sa-

Ion comme M. Ingres. Plus hospitalier que lui, il a permis que toute la place qu'il n'occupait pas fût laissée à des confrères sans domicile et à des tableaux qui craignaient de monter au premier étage. Grâce à cette complaisance , j'ai vu des gendarmes de la garde impériale s'extasier devant certain tableau d'église qu'ils attribuaient naïvement à M. Vernet.

M. Vernet a presque autant d'années de gloire que M. Ingres. Il est né en d789; il est entré dans l'art au sortir du berceau, et il a pris la brosse le jour où il a quitté le hochet. Sa naissance le prédestinait à la peinture, puisqu'il est le dernier rejeton d'une dynastie de peintres. Antoine Vernet engendra Joseph Vernet, qui engendra Carie Vernet, qui engendra Horace Vernet ; ainsi s'expriment les généalogies. Après M. Horace Vernet, il faudra tirer l'échelle et le chevalet , car il n'a aucun héritier de son nom.

Non-seulement M. Horace Vernet est décoré de tous les ordres connus et membre de toutes les académies sublunaires ; il est encore le plus populaire des peintres français. Hors de Paris , on ne connaît ni M. Ingres, ni M. Delacroix, ni M. ïroyon, ni M. Th. Rousseau, ni M. Corot, ni M. Hamon ; M. Horace Vernet est admiré jusque dans l'Ardèche. C'est quelque chose, cela. Cependant les neuf dixièmes des critiques donneraient quatre toiles de M. Horace Vernet pour un seul tableau d'un de ces peintres inconnus. La bourgeoisie verrait M. Horace Vernet ministre des beaux-arts , elle n'en serait nullement scandalisée ; l'armée apprendrait qu'il vient d'être nommé maréchal de France, elle trouverait

qu'on lui a rendu justice : voilà ce que j'appelle une solide et franche popularité.

Le fait est que M. Horace Yernet compose bien , dessine bien et ne peint pas mal. Il est rempli de verve, d'adresse et de facilité. Si le gouvernement le chargeait de peindre à fresque la rue de Rivoli dans toute sa longueur, il méditerait quelque temps, puis , sans faire ni dessin , ni esquisse , ni croquis , il commencerait son tableau à la place de la Concorde, et le terminerait sans accident au coin de la rue Saint-Antoine. Le tableau de la Smala n'est pas tout à fait aussi long , mais il n'y a aucune objection sérieuse à l'allonger d'une lieue. Ce qui est vraiment admirable, c'est que dans une œuvre de celte étendue le talent de M. Horace Yernet ne se démentirait pas une fois. Vous n'y trouveriez pas un mètre carré à reprendre : dessin , couleur, disposition , tout se soutiendrait parfaitement de la place de la Concorde à la rue Saint-Antoine, de la rue Saint-Antoine à la place de la Concorde. Un tel ouvrage serait un panorama bien plus qu'un tableau, j'en conviens. C'est aussi le reproche qu'on peut adresser à la prise de la Smala.

M. Horace Yernet est surtout un peintre de guerre; les gros bataillons ne lui font pas peur. Il a suivi les armées , il a entendu le sifflement des balles et cette étrange musique qui plaisait tant à Charles XII. Il a appris sur le terrain l'art difficile de masser les troupes; il a assisté à des conseils de guerre, il a passé des revues, il possède la théorie comme un caporal instructeur, la comptabilité comme un sergent-major

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et l'uniforme comme un capitaine d'habillement. Aucun pompon ne lui est étranger, et il sait son troupier à un bouton de guêtre près. Avec une visière de shako il vous reconstruirait un soldat, comme Cuvier, avec un osselet, reconstruisait un mégathérium. C'est là le secret de sa popularité militaire. Ce qui séduit les hommes de guerre, c'est de ne voir dans ses tableaux que des manœuvres possibles , logiques , calculées, et qui assurent le gain de la bataille. Un jeune capitaine, qui revient de Sébastopol, me disait ces jours passés devant un tableau de la bataille de l'Aima : «< Si nous nous étions placés ainsi , nous étions roulés dans la mer Noire. Parlez-moi de M. Horace Vernet î voilà un homme qui sait son état. «

Le gros public, beaucoup moins compétent, admire surtout dans les batailles de M. Vernet deux quaUtés éminemment françaises , le mouvement et la clarté. J'entends un mouvement sans passion et une clarté sans éclat. Ses tableaux sont intéressants et intelligibles, comme les pièces de M. Scribe. M. Scribe est aussi populaire que M. Horace Vernet, et pour les mêmes raisons : facilité, clarté, correction suffisante, élégance raisonnable, et point de style. M. Scribe s'est enrichi, comme M. Horace Vernet. Tous les tableaux de M. Vernet se vendent bien , comme toutes les pièces de M. Scribe font de l'argent. M. Scribe et M. Vernet ont énormément d'esprit et de fécondité ; ils se sont livrés l'un et l'autre à la culture du colonel, et ils ont eu l'art de s'en faire un magnifique revenu. Tous leurs personnages sont assez vivants et assez vraisemblables pour n'étonner personne. Je pourrais

pousser la comparaison plus loin , mais vous m'avez compris.

Le Choléra à bord de la Melpomène est un petit drame bien arrangé. Les deux Mazeppa feront de l'effet, si on ne s'avise pas de les comparer aux vers de Byron : Byron est un homme de style. Rêbecca à la fontaine est une bonne mise en scène d'opéra. L'amphore est joliment placée, elle fatiguerait le poignet de Rébecca et les dents d'Èliézer si elle était en terre cuite et pleine d'eau ; mais rassurez-vous : nous sommes au spectacle. Le bonhomme Éliézer cache ses bijoux derrière son dos , comme un bon père qui veut faire une surprise à sa fille. Cette disposition serait applaudie à la scène. Judith ne tue Holopherne que pour causer aux regardants cette terreur douce qu'on va chercher au théâtre. Il n'y a rien dans ce tableau qui remue profondément les entrailles; mais on y voit une idée claire , élégamment exprimée. C'en est assez pour produire de l'effet.

Une des idées les plus heureuses et les plus fines de M. Horace Vernet est celle qui lui a inspiré le Refour de la chasse au lion. C'est un mélange charmant du drame et de la comédie. Dans un frais ravin , au pied d'un arbre couvert de fleurs , passe un jeune Arabe monté sur un âne. C'est un adolescent, presque un enfant; sa figure est naïve, tranquille et souriante; il s'appuie indolemment sur un long fusil. Ce petit homme qui est à âne , qui sommeille à demi , et qui sourit agréablement, vient de tuer un lion. Il ne s'en vante point, il ne crie pas victoire, il ne dit pas : « Je suis le rival d'Hercule, de Samson et de Gé-

rard ; >» mais la peau du monstre est toute saignante devant nos yeux, elle sert de selle à son âne.

Le portrait du frère Philippe ferait une pauvre figure auprès du portrait de M. Bertin. C'est pourtant un joli portrait, et qui a fait fureur il y a quelques années. Le style, qui manque absolument, a été remplacé par une chaussure caractéristique et une célèbre lézarde dans la muraille. Le public comprend mieux ces signes extérieurs que les lèvres minces et les terribles épaules de M. Bertin. Et cependant.... mais passons.

Si vous n'avez pas remarqué, dans un coin, en face de la Smala , un petit tableau représentant un atelier, vous n'avez rien vu. Ce tableau, qui ne porte pas de date, mais qui doit être de 1820, est une curiosité historique. On pourrait l'intituler : l'Art et les Artistes sous la Restauration.

Au milieu de l'atelier, deux peintres, dont l'un ressemble à M. Horace Vernet, font des armes sans masque, au risque de s'éborgner. L'un d'eux fume une cigarette : grand bien lui fasse ! Il aura du bonheur si la fumée ne lui monte point aux yeux. L'un et l'autre tiennent dans la main gauche pinceaux, palette et appuie-main. 0 Bertrand, mon cher maître, comment feront-ils pour se fendre? Près d'eux un élégant, bien chaussé et couvert d'une blouse appelée rouHère, s'appuie légèrement sur un fusil de munilion, tandis que deux boxeurs, nus jusqu'à la ceinture, se chauffent sur un poêle de faïence. Un cheval pose paisiblement pour un tableau d'histoire , un dogue aboie contre une gazelle, un singe épluche la che-

velure d'un homme bien mis , un amateur de musique souffle dans un cornet à piston , et un monsieur décoré, assis sur une malle ouverte, bat le tambour à tour de bras. Au milieu de cette symphonie, deux artistes travaillent, dix ou douze visiteurs causent, fument le chibouk, examinent des albums, manipulent des plâtres, regardent, écoutent, bâillent, rient ou s'ennuient. La muraille est ornée de chapeaux d'uniforme , de harnais, de casques, d'armes exotiques, de palettes, de violons et de l'éternel buste de plâtre coiffé du shako polonais. Le beau temps I la grande époque! et les heureuses gens 1 Reverrons-nous jamais cette fougue, ce mouvement, ce tapage d'originalité? Non. Eh bien! tant mieux.

M. Horace Vernet manque de style, mais il n'est pas vulgaire. Son talent tient le juste milieu entre le génie et la trivialité. Descendez un échelon ; descendez-en plusieurs, descendez encore : vous arriverez à M. Biard.

Si M. Vernet est le Scribe de la peinture, M. Biard en est le Paul de Kock.

M. Biard et M. Paul de Kock ont autant d'esprit l'un que l'autre, et du même. Leur penchant les entraîne vers les mêmes sujets , et leurs admirateurs habitent les mêmes faubourgs. L'un et l'autre se plaisent à peindre les gardes nationaux de la banlieue , les comédiens ambulants, les bourgeoises endimanchées et le bourgeois qui porte un melon comme saint Denis portait sa tête. S'ils abordent d'autres sujets, ils font fausse route. M. Biard est aussi incapable de peindre un homme du monde que M. Paul de Kock de faire parler les gens de bonne compagnie. Le

salon de M. de Nieiiwerkerke est plein de figures spirituelles que M. Biard a uniformément vulgarisées en les soumettant au même sourire et à la même physionomie. Voyez ce qu'il a fait de la tête charmante de M. Alfred de Musset; cherchez ce qu'est devenu, Èous son pinceau, M. Prosper Mérimée, le plus exquis des romanciers et le plus fin des sceptiques ! Je me demande comment une femme jeune, jolie, et qui a une robe à elle , peut s'exposer à un portrait de M. Biard. La johe femme qu'il a peinte au milieu d'un bois avec une robe rose et l'ombrelle assortissante, devait être une femme du monde; elle n'en est plus depuis ce malencontreux portrait. Si un caporal de la garnison de Vincennes la rencontrait au bois , ainsi peinte , il lui parlerait.

L'Aïu^ore boréale et la Pèche aux morses sont des curiosités blafardes assez intéressantes , le talent de l'exécution mis en dehors. On est bien aise de pouvoir dire , rue Vieille-du-Temple : u Je sais ce que c'est qu'une aurore boréale : c'est blanc. « Et l'interlocuteur reprend : « Moi, je sais ce que c'est qu'un morse : c'est laid. » Que de morses vous avez peints, cher monsieur Biard !

La Halte dans le désert, tableau plus qu'à moitié vide, doit avoir été peint pour remphr un espace déterminé entre une étagère couverte de sucreries et un portrait de sergent de la garde nationale. La peinture centrale a deux bordures , dont une est dorée et l'autre ne l'est pas. On pourrait rogner le tableau de deux bons tiers sans le diminuer de rien. Gulliver dans l'Ile des Géants est la fantaisie d'un

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homme d'esprit; je n'ai jamais dit que M. Paul de Kock fût une bête. Mais la manière, la vraie manière de M. Biard et de l'écrivain qu'il traduit à coups de pinceau, se montre surtout dans la Posada espagnole. Le héros de ce drame burlesque est un moine ventru, frère Fredon majuscule, qui se fait raser en fumant une cigarette et en lorgnant d'un œil effronté une vertu de quarante ans. Un autre révérend, assis dans la poussière , gratte mélancoliquement sa guitare, lorsque toute une communauté de cochons, attirée par l'odeur de l'olla-podrida , fait irruption dans la salle, culbute tout, expose au grand jour les mollets des dames , et produit un de ces effets de comique épouvante dont M. Paul de Kock se plaît à régaler nos portiers.

L'école du style; professeur, M. Ingres. — Distribution des prix. — M. Hippolyte Flandrin , reflet du maître. — M. Amaury DuvaL — M. Chenavard, section des sciences. — MM. Cabanel et Benouville, Lenepveu etBonguereau. —M. Barrias. — M. Bracquemond. — MM. Jalabert, Ravergie et Landelle. — M, Lehraann , ou l'ambition.

Le style ne s'enseigne pas ; cependant M. Ingres a fait école. Ses élèves se reconnaissent à la science de l'antiquité, à la recherche du beau, à l'amour du simple, au fini du dessin, au soin du modelé, à la tempérance de la couleur.

L'empire de M. Ingres, comme l'empire d'Alexandre, n'aura pas d'héritier : sa succession sera partagée , et chacun de ses élèves s'y taillera un petit royaume.

S'il avait nommé un légataire universel, nul doute qu'il n'eût choisi M. Hippolyte Flandrin. M. Flandrin est. un admirable élève, mais il était né pour être élève. Son talent a fleuri en espalier le long du génie de M. Ingres. Ses tableaux sont des reflets rarement éclatants, toujours purs. Il compose simplement, dessine noblement et peint comme un sage. La figure d'étude qu'il a assise sur un rocher est une de ses œuvres les plus finies : c'est son OEdipe. La seule différence est que cette figure sent plus le modèle que l'antique, tandis que V OEdipe fait plus songer à l'antique qu'au modèle. Les portraits de M. Flandrin sont peints dans la manière de M. Ingres ; on y retrouve tout du maître, excepté le je ne sais quoi. Le meilleur et le plus tendrement caressé est le portrait de l'auteur. Il fut peint il y a quinze ans, lorsque M. Flandrin se prit de passion pour les demi-teintes et la peinture dans l'ombre. Cet ouvrage, fait et refait plusieurs fois devant la glace , reste un des plus parfaits de l'auteur.

Non-seulement M. Flandrin ne détrônera pas son maître; mais il ne lui ajoutera rien. Tous ses tableaux introduits dans l'exposition de M. Ingres ne lui donneraient pas , aux yeux de la critique , une qualité de plus. Je n'en dirai pas autant de M. Amaury Duval, autre élève du même atelier.

Le portrait de Mme L. B., par M. Amaury Duval, n'est pas une œuvre irréprochable. Il est un peu sec de dessin, un peu froid de couleur. Mais, lorsqu'on a relevé ces deux défauts, on a épuisé les -reproches , et il ne reste plus qu'à louer. Finesse ,

distinction, élégance sans parade, beauté délicate et sévère, tout abonde dans cette toile charmante; la robe de satin bleu est d'une perfection étonnante. Le modelé du visage et des mains est exquis, d'une couleur égale et savante qui cache habilement le coup de pinceau, et ne trahit jamais les secrets de l'exécution. Certes, M. Ingres a fait mieux; mais cette toile, iniroduite dans son bagage, lui ajouterait quelque chose. C'est un portrait plus fm , plus serré , plus précis , plus intime. Le portrait de M. Amaury Duval père n'est pas ce qu'on appelle un tableau amusant ; mais tous les peintres y reconnaîtront des qualités capitales.

Ceci posé, je vous abandonne le portrait de la Tragédie^ c'est-à-dire de Mlle Rachel. Je ne sais pourquoi, dans les arts, Mlle Rachel s'appelle la Tragédie. Cette synonymie n'est pas aimable pour Mme Ristori. Maintenant qu'il y a deux tragédiennes en Europe , il est bon de faire à chacune sa part.

Ce portrait, dans le style grec, est d'un dessin sec et d'une couleur désastreuse. En admettant le pastiche et les teintes plates , on ne peut s'empêcher de regretter la froideur delà peinture, qui ressemble à une fresque sur plâtre. La tête et les bras sont couleur de brique, quand Mlle Rachel a une carnation délicieuse.

En dépit de ce tableau, que le jury hésitait à recevoir et qu'il eût bien fait de refuser, M. Amaury Duval est l'élève de M. Ligres qui a le mieux résisté à la tyrannie de l'éducation, et le mieux défendu son individualité.

M. Chenavard offre un exemple bien curieux d'un

génie vigoureux amorti par l'étude. Si vous voulez connaître M. Chenavard , regardez d'abord son portrait peint par M. Ricard : il ne s'agit que de monter au premier étage. Il est ressemblant, en petit. M. Chenavard est taillé dans un bloc de marbre : c'est une tête vaste et puissante qui offre tous les caractères extérieurs du génie. Une grande et légitime ambition, des aspirations très-hautes , une tendance prononcée vers les idées générales, ont retardé trop longtemps l'éclosion de ce génie. M. Chenavard s'est dit : « Je resterai dans mon œuf jusqu'au moment où j'aurai les ailes de l'aigle. » Il a étudié l'histoire, la Httérature, la politique, la philosophie; il s'est fait un bagage immense, sachant bien que la faiblesse de l'éducation première et l'ignorance des faits ont paralysé le talent de plus d'un grand peintre. Il s'est nourri à la conversation de tous les hommes éminents de notre pays ; il a vécu dans l'intimité de Ballanche , de M. Thiers , de Louis Blanc et de tous les semeurs d'idées. Il a voyagé, parce que les voyages étendent l'horizon de l'esprit. Il a vécu en Italie pour apprendre la peinture : il sait les tableaux comme M. Villemain sait les classiques , comme M. Guizot sait les historiens. Pas un muscle de Raphaël , pas un rayon du soleil de Titien , pas un pli des draperies de Vçronèse n'est nouveau pour lui. Mais tandis qu'il apprenait, il oubliait de produire : on ne saurait tout faire à la fois.

Brunet disait, dans je ne sais quelle folie du théâtre des Variétés : La lecture abrutit. M. Chenavard s'est un peu paralysé par excès de science. Il porte dans l'esprit un bagage si pesant que sa marche en est ra-

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lentie. Les artistes sont des soldats en campagne : ils doivent avoir dans leur sac tout le nécessaire, mais rien au delà. Alexandre, voyant que ses soldats étaient devenus trop riches, fit mettre le feu aux bagages de l'armée : ainsi allégé , il conquit l'Asie.

M. Ghenavard a entrepris de résumer, dans un travail gigantesque, le résultat de ses études sur la vie de l'humanité. Il faudrait tout un volume pour esquisser cette œuvre puissante , qui était destinée à la décoration du Panthéon. Les principales époques y sont esquissées à grands traits, avec une science des faits, une fermeté de génie et une assurance de main surprenantes. Mais ces cartons qui couvrent les murailles au grand salon de sculpture seront-ils jamais exéculés? Un carton n'est qu'un projet, l'espérance visible et palpable d'un tableau. Les artistes l'étudient et l'admirent; le public ne le remarque pas. Il serait à souhaiter que l'admiration de l'Europe et un franc succès à l'Exposition universelle forçassent enfin M. Ghenavard à donner quelque chose de plus que de magnifiques promesses.

M. Ingres a formé hors de son atelier, chez M. Picot, chez M. Delaroche, et surtout à l'Académie de Rome, une génération d'élèves qui s'inspire de son esprit et travaille à l'égaler. Tous ceux qui recherchent la perfection du dessin et l'austérité de la couleur sont, de près ou de loin , les élèves de M. Ingres.

Le premier de cette jeune école, qui occupe déjà une place honorable dans nos palais et nos musées , est M. Gabanel.

La Glorification de saint Louis est une de ces

compositions encyclopédiques qui rappellent le plafond d'Homère. Le roi très-chrétien , assis entre la Justice et la Religion, accueille les gloires et les misères de son peuple, rassemble autour de lui tous les grands hommes de son temps, et embrasse d'un seul coup d'œit son règne tout entier. L'exécution de ce tableau s'éloigne bien peu de la perfection. Toutes les têtes sont belles, largement étudiées, sans aucun luxe d'archéologie. Les draperies sont originales et ne doivent rien à personne. La couleur, sobre et savante, se répand avec égalité , sans soubresauts , sans caprices , sans vacarme de tons ; elle a cette unité , cet ensemble , et surtout cette continuité qui distingue les grands maîtres de Rome et de Florence. La Mort de Moïse rappelle les compositions grandioses de Fra Bartolomeo. Le Martyr chrétien a peut-être encore des qualités supérieures. Il faut beaucoup de science pour conserver à tous les tons leurs valeurs dans ce crépuscule. L'impressiofi générale est sérieuse et profonde. Le Soir cVautomne vaut moins. Les draperies sont aussi bien étudiées, les nus aussi bien modelés , mais ils devraient l'être davantage. -On veut plus de fini dans un petit tableau que dans un grand, comme on exige plus de jolis détails dans un sonnet que dans un poëme.

M. Léon Benouville a travaillé fraternellement avec M. Cabanel à la décoration d'un des plus jolis salons de l'hôtel de ville. Ces deux jeunes peintres, sortis presque en même temps de la même école , ont une certaine parenté de talent : il me semble cependant que M. Cabanel marche en tête. Son portrait de

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Mme J. P. est plus simple et plus magistral que les deux portraits de M. Benouville. Les Martijrs chrétiens entrant à ramphithédire ne manquent ni de beauté ni de grandeur; mais les premiers plans, trop poussés au blanc, nuisent à l'effet de l'ensemble. Le Prophète de Jitda tué par un lion est d'une couleur trop étouffée, et d'une facture un peu grosse. Le meilleur ouvrage de M. Benouville est le Saint François rf Assises qui vient du musée du Luxembourg. C'est une peinture sobre, austère et religieuse, un bon tableau d'histoire encadré dans un charmant paysage historique.

M. Barrias sort aussi de l'Académie de Rome, quoi- (|u'il soit admis en thèse générale que l'Académie de Rome ne produit rien de bon. 11 y était, si je ne me trompe, le contemporain de M. Cavelier. Les Exilés de Tibère resteront, malgré un peu de sécheresse et de dureté , une peinture forte et dramatique. Le portrait de Mme A. B. , moins savant que la plupart des autres portraits de l'école de M. Ingres, s'en distingue par une qualité toute moderne, la vérité des chairs. C'est presque l'ouvrage d'un coloriste. Si l'école en fait reproche à M. Barrias, le public le dédommagera amplement.

M. Lenepveu et M. Bouguereau, Arcades arnho^ c'està-dire anciens pensionnaires de Rome, marchent pai-allèlement dans la route que M. Ingres a tracée. Les Martyrs aux catacombes ^ de M. Lenepveu, sont un tableau très-distingué ; le Triomphe du martyre^ de M. Bouguereau, est un excellent envoi de cinquième année. Peut-être y a-t-il un peu trop de lignes droites

qui se croisent au milieu du tableau de M. Lenepveu ; peut-être aussi la lumière y est-elle un peu trop sage; mais quand le soleil descend dans les catacombes , ce n'est pas pour s'amuser. Ce qu'on regrette, c'est que l'Académie de Rome abuse un peu trop du martyre. M. Gabanel, M. Benouville, M. Lenepveu, M. Bouguereau , successivement , se sont donné la satisfaction d'égorger ou d'ensevelir quelques chrétiens : je demande grâce pour ceux qui restent.

La Chapelle sixtine , de M. Lenepveu , est une tentative hardie après les deux tableaux de M. Ingres; mais comme elle n'est exposée à aucune comparaison, cette Chapelle de 1855 obtient dans son coin un fort joli succès. M. Lenepveu est un homme de goût, il compose bien , et il excelle dans l'art de grouper ses personnages. L'Amour fraternel, de M. Bouguereau, est mieux qu'une jolie composition : c'est un tableau senti. La jeune mère est belle, l'enfant qui avance les lèvres pour baiser la joue de son frère fait une petite moue délicieuse. Le ton général est doux; toute cette peinture a je ne sais quoi de pâle et de mélancolique, sans rappeler l'aspect maladif des tableaux de M. Hébert. Auprès de V Amour fraternel, on voit une petite tête de bacchante que le livret désigne sous le nom d'Étude. C'est le portrait d'une fille de la campagne de Naples, appelée Teresina. Je vous conterai à ce propos une jolie histoire, plus intéressante que bien de? romans italiens, quand j'aurai le temps .

La commission de placement a logé au premier étage, non loin des pastels de M. Maréchal , mais plus

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haut, un grand dessin sur fond d'or. C'est l'œuvre et le portrait de M. Félix Bracquemond. M. Bracquemond descend de M. Ingres par M. Joseph Guichard , dont les tableaux les plus remarquables sont au musée de Lyon. L'écolier a vingt-deux ans , et du style. Son portrait est d'une grandeur et d'une austérité qui rappellent les chefs-d'œuvre d'Holbein. Le modelé de la tête et le dessin magnifique des mains ne scandaliseraient personne dans le salon de M. Ingres.

M. Paul Delaroche a affadi le style de M. Ingres, et ses élèves ont enchéri sur lui. M. Jalabert a un talent incontestable, mais un talent efféminé. Son Annonciation est une peinture vaporeuse, élégante, qui ne manque de rien que de corps. Ce n'est pas un ange qui descend chez une femme, c'est un nuage qui en visite un autre. Sa Villanella ne rappelle que de bien loin ce qu'il a voulu rendre : ce n'est ni un visage, ni un soleil d'Italie. Ses portraits sont distingués et de bon goût, mais froids, mous et sans relief. La Vierge et V Enfant de M. Ravergie est une œuvre spirituellement archéologique qui tiendra bien son rang, soit, dans un musée, soit dans une église.

Vûme , poëme en 18 tableaux, par M. Janmoî, obtiendrait, si je ne me trompe , un grand succès en Allemagne. Cette galerie allégorique est pleine d'idées heureuses , inégalement rendues. Le septième et le huitième tableau sont composés avec un rare talent; mais la faiblesse de l'exécution est générale. Ce n'est pas tout de penser, il faut peindre. « La fo...orme, monsieur! « comme dit Brid'oison.

Le Repos de la sainte Vierge, de M. Landelle,

DES BEAUX-ARTS. iM

est gracieux , sans beaucoup d'autres mérites M. Landelle peint agréablement; ses portraits à l'huile et au pastel séduisent si bien les yeux par un éclat de jeunesse, qu'on ne songe pas à demander rien de plus. Il a manqué la ressemblance de Mlle Delphine Fix ; mais Mlle Fix sera-t-elle jamais ressemblante? Elle ne se ressemble pas à elle-même; elle a mille • visages , tous charmants , et elle abuse de cette richesse pour se métamorphoser cent fois en une heure. Si elle ressemble à quelque chose, c'est à cette petite fleur de mai que les jardiniers appellent poétiquement le déscapoir des peintres.

De tous les élèves de M. Ingres , le plus ambitieux est M. Henri Lehmann : l'ambition n'est pas un vice, mais une vertu chez les artistes. M. Lehmann est né en Allemagne ; il aurait pu rester Allemand , la chose dépendait de lui; l'école de Dusseldorf, lui tendait les bras; ses tableaux, placés au milieu de l'exposition allemande, eussent pris d'emblée le premier rang, et M. Lehmann aurait eu le rare bonheur d'être prophète en son pays. Il ne l'a pas voulu; il s'est fait naturaliser Français, et il aime mieux disputer la première place en France que de l'occuper en Allemagne.

Son début a été un légitime succès. Le Départ du jeune Tobie promettait à l'école française un nouveau maître. La Flagellation a montré que M. Lehmann pouvait s'élever au-dessus du genre historique et aborder la grande peinture. Ceci prouvé, il s'est mis au portrait, et il a réussi. Le plus grand des deux portraits de Mme H. Lehmann soutient hardiment la comparaison avec les meilleurs de M. Flandrin et de

J5t> VOYAGE A TRAVERS L'EXPOSITION

M. Amaury -Duval. Le succès n'a fait qu'accroître sa hardiesse : il a lutté avec les poètes , il a peint Hanilet et Ophélie. Peut-être l'admirable Hamlet de M. Delacroix troublait-il un peu son sommeil. Son Ophélie est plus hagarde que belle, et son Hamlef n'exprime guère d'autre passion qu'un violent mal de tête; mais n'importe. Il se disait comme La Fontaine :

J'aurai du moins l'honneur de Tavoir entrepris.

Bientôt il a laissé Shakspeare pour Eschyle, el il a peint, dans un style et dans une couleur que je ne goûte pas, lea Océanides. C'est ainsi qu'il a abordé successivement le genre, l'histoire, le portrait, la religion; la mythologie, cherchant sa voie , ou plutôt, je le crains, cherchant à mettre le pied dans la voie de chacun de ses rivaux. En ce moment, il s'adonne au coloris, quoiqu'il ne soit pas né coloriste, et son Adoration des mages est un feu d'artifice prémédité.

M. Lehmann n'était pas nécessaire au développement des idées de M. Ingres ; il n'a pas suivi assez assidûment sa tradition pour la compléter. Il a couru çà ei là , poursuivant le succès sur le terrain de toutes les écoles. Son originalité est dans son caractère plutôt que dans son talent. C'est l'homme qu'il ne faut défier de rien : s'il rencontrait aujourd'hui M. Horace Vernet, il peindrait demain une bataille. Je ne sais qui l'a défié de peindre une Vénus Anadyomcne et un Rêve d'Érigone; mais s'il y a eu gageure, M. Lehmann a gagné. Le torse de la petite Vénus est d'une beauté parfaite, frais, blond, tendre et appétissant.

Les deux amours qui luttent devant elle sont trop disloqués, mais celui qui se hausse sur la pointe des pieds est aussi joli que sa mère. Le Rêve d'Érigone est composé avec une verve étincelante > il y a du diable au corps dans tous les groupes, du feu dans tous les mouvements, de la vigueur dans tous les muscles; c'est un sabbat mythologique du plus haut goût. Quel plafond pour la salle des délibérations d'un conseil municipal !

M. Rodolphe Lehmann a un joli talent; mais il n'est pas l'aîné de la famille. Son tableau de Graziella est agréable à regarder, quoique trop cuit, d'une couleur trop égale et d'un dessin trop convenu. Ce sujet mélancolique appartenait de droit à M. Hébert.

Les néo-grecs : MM. Gérome et Hamon. — MM. Jobbé-Duval, Picou, Isambert, ïoulmouche. — M. Gendron. — M. Glaize : le Pilori. — M. Hébert.

Le jour où M. Gérome exposa son Combat de coqs il n'y eut qu'un cri :

Du grec! Il sait du grec! du grec! Quelle douceur!

Plus d'une voix murmura doucement à l'oreille du jeune artiste :

Ah! pour l'amour du grec...

pl aucune Henriette n'eut la cruauté de lui dire :

Excusez-moi, monsieur, je n'entends pas le'grec.

lU VOYAGE xV TRAVERS L'EXPOSITION

C'est que le ^vec de M. Gérome était plus intelligible que celui de Thucydide. Son savoir n'avait rien de pédantesque; son érudition se montrait élégante et mondanie : c'était la main légère de Cléante, et non la lourde patte de Trissotin. Les Français des deux sexes applaudirent à l'avènement de M. Gérome.

Le Combat de coqs est un tableau grec, non-seulement par le sujet, mais surtout par le style. La Grèce est la patrie de la simplicité. Tout y était simple et uni, les hommes et la terre. Autant la campagne dTtalie est encombrée de beauté et de richesse, autant la campagne de Grèce est nue et démeublée. En Grèce, l'horizon n'est qu'un trait précis, une courbe élégante qui ferme la vue en charmant les yeux. Le ciel est vide de nuages , la campagne est vide de forêts ; le regard , doucement baigné dans la limpidité de l'air, s'arrête avec une satisfaction paisible sur les lignes nettes et découpées qui terminent les objets. Au milieu de ces paysages, la vie des anciens Grecs ne contrastait point : elle était simple, facile et familière. Si j'avais un Plutarque sous la main, je vous montrerais tout ce qu'il y avait de bonhomie dans les plus grandes âmes de ce petit pays. Leur esprit était à la fois très-simple et très-subtil : les dialogues de Socrate sont quelquefois d'un enfant de quatre ans. Vous n'êtes pas sans avoir vu les moulages de la frise du Parthénon : c'est un dessin à la pointe, une ligne simple et charmante qui effleure délicieusement le marbre Pentélique. Dans les tragédies grecques, que nous connaissons mal, Antigone, OEdipe, Philoctète, Polyxène, ne sont que des figures tracées au trait avpc

beaucoup de précision, peu de couleur, et sans cette complexité de nature qui distingue les personnages du drame moderne.

M. Gérome fut grec du premier coup, parce qu'il fut simple. Mais il est bien difficile de rester simple, et l'on ne trouve guère de naïvetés dorées au feu. Toutes les femmes sont simples jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans ; mais une fois que l'esprit leur est venu, c'en est fait pour la vie.

Le succès a jeté M. Gérome loin de la route que lui-même avait tracée , et que ses amis parcouraient derrière lui. 11 a accepté la commande d'un énorme tableau d'histoire. Adieu les éphèbes accroupis sur leurs talons et les jeunes fdles drapées dans leur peplus! L'empereur Auguste siège pompeusement sur son trône; l'allégorie entasse devant lui les prétendants égorgés , les barbares vaincus et les dépouilles du monde. Les artistes, les orateurs, les poêles, les soldats de Rome forment une couronne vivante autour du prince ; et tandis que la société païenne , ivre de gloire et de puissance, se complaît dans le spectacle de sa grandeur, un enfant mal peint vient au monde pour la renverser.

Jamais le talent d'un peintre n'a trouvé plus illustre matière; mais que nous sommes loin de cet admirable petit combat de coqs! M. Gérome a groupé son sujet avec talent, rempli les vides de la toile avec esprit, et dessiné les figures avec une précision qui serait plus que suffisante dans un tableau de genre. Mais son Siècle d'Auguste a trente-trois pieds de long, et le public, qui a une vive sympathie pour l'artiste, lui

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dit, sans autre critique et sans autre reproclie : « Faites-nous donc de ces petits tableaux que vous peignez si bien ! »

Qu'a fait M. Gérome? Il avait envoyé, avec cette toile immense , deux excellentes petites études : un Gnrdeur de troupeaux et un Pifferaro. Il s'est remis courageusement au travail; il a achevé, verni el exposé un tableau de genre qui est peut-être son chef-d'œuvre : le Concert de soldats russes. Voilà comme il faut répondre à la critique. M. Gérome a prouvé à la fois la justesse de son esprit et la variété de son talent : il est revenu à la peinture de genre sans revenir à l'antiquité grecque. Ses musiciens sont d'une laideur exquise ; leurs grosses têtes naïves feraient honneur à un peintre d'animaux. Leur dos, familier avec le knout , se courbe gracieusement sous la capote grise; ils soufflent, ils raclent, ils chantent avec un parfait détachement de l'art , de la gloire et de toutes les choses de ce monde : leur unique souci est d'éviter une fausse note, qui se résoudrait en coups de bâton. Ils font cet exercice avec la même précision que tous les autres, en attendant que \f tambour les rappelle à la clarinette de cinq pieds et à la musique sifflante des balles. La muse qui les inspire est un caporal d'orchestre qui se promène à quelques pas plus loin , en compagnie d'un fouet plombé.

Que M. Gérome dessine finement! chaque pli de ces tuniques pourrait être signé par M. Meissonnier. M. Gérome ira loin, bien loin dans la peinture àv genre; mais chaque pas qu'il fait en avant l'éloigné

de son point de départ, de la naïveté grecque , el de ce petit chemin bordé de lauriers-roses où M. Hamon est resté.

Aujourd'hui, c'est M. Hanion qui marche à la tète de l'école néo- grecque. Il serait plus juste de dire qu'il y est seul; car nul ne partage avec lui ce précieux héritage de la grâce dans la naïveté. Ce n'est ni par la correction du dessin , ni par la sécheresse des lignes qu'il rappelle la peinture des anciens Grecs : son dessin est souvent lâché , ses figures manquent parfois de précision, son modelé est un peu confus. Mais ce qui fait de lui un peintre inimitable, c'est quelque chose de simple, de candide, déjeune, de frais, de moelleux, d'enfantin qui se retrouve dans tous ses ouvrages; c'est surtout un goût d'art, une saveur poétique que j'essayerais vainement de définir, et qu'on essayerait en vain de copier.

La Comédie humaine est un sujet un peu compliqué, et qui aurait besoin d'un commentaire; mais les détails en sont exquis. Peut-être ne serait-il pas facile d'expliquer à un habitant de Carcassonne ou de Pondichéry ce théâtre où l'on représente la lutte éternelle de la sagesse et de la passion, l'amour pendu à la place du chat, et Bacchus rossé comme le commissaire , tandis que les poètes et les sages viennent assister au spectacle, prendre des notes, et donner un sou après avoir vu. Un étranger se demandera ce qu'il y a de commun entre Homère, Eschyle, Dante, Platon, Thespis, Diogène, Virgile et ce canut lyonnais qui s'appelle Guignol? L'idée est ingénieuse et même assez profonde ; son seul tort est de n'être intelligible qu'à

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Paris. Mais arrêtez-vous un peu sur les détails; cherchez si vous avez vu , même en rêve , une figure pUis chaste et phis pure que cette Béatrix? Socrate, assis sur le banc avec les enfants, comme un gros haby pensif, ne ressemble pas, je l'avoue, au Socrate de David , et cependant c'est bien le vrai Socrate. Si vous aviez lu Xénophon, vous n'en douteriez pas. Les enfants sont groupés avec une grâce sans égale : M. Hamon est le seul peintre qui comprenne les enfants. Ce que j'admire le plus dans sa première idylle. Ma sœur ny est pas , ce n'est ni le paysage qui est trèsvrai, ni la lumière qui semble rapportée d'Athènes, ni le jeune homme qui est un peu lourd, ni la jeune fille qui est trop frêle et trop légère : c'est le corps, et la tête, et le geste, et la physionomie, et le tout des deux enfants. Dans la deuxième idylle. Ce n'est pas moi, la belle jeune fille qui ouvre la porte ressemble un peu trop à un enfant ; mais les délicieux marmots! Ils sont si appétissants, qu'on excuse la friandise des ogres qui se nourrissaient de ces petites créatures.

M. Hamon n'est pas seulement grec par le choix de ses sujets et la sobriété de sa peinture. Lorsqu'il traite un sujet moderne, il y porte ce goût et cette naïveté dont lui seul a gardé le secret : le costume n'y fait rien. La Gardeuse d'enfants en est une preuve; le tableau des Orphelins en est une autre. On n'a jamais rien fait de plus attique que ce doux petit tableau.

Les autres ouvrages de l'école néo-grecque sont, en dépit du costume , abominablement français. M. Picou, dont le début annonçait un artiste éminent, s'est

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jeté dans une ornière. Tl fatigue son pinceau à peindre des Amours à V encan, des Moissons d'amours, des amours de toutes couleurs au milieu d'un olympe de beautés modernes qu'il choisit entre la Madeleine et Notre-Dame de Lorette. Toutes les demoiselles à qui il offre des amours à vendre n'ont pas pour habitude d'en acheter : au contraire.

M. Isambert, M. Toulmouche, M. Jobbé-Duval sont aussi des talents fourvoyés. Parce que M. Gérome a réussi deux ou trois tableaux dans le style anticjue, parce que M. Hamon a eu le bonheur de naître Athénien dans un village des Côtes-du-Nord , on s'imagine qu'il est facile d'égaler leur succès; on sert au public une peinture spirituelle et coquette , mais sans éclat dans la couleur et sans distinction dans le dessin. M. Jobbé-Duval a jadis interprété avec un rare bonheur quelques vers d'André Chénier ; mais depuis î La Toilette d'une fiancée représente neuf ou dix filles courtes, rondes, la bouche en cœur, qui font la même grimace, qui portent le même uniforme, et qui semblent exercer la même profession.

M. Gendron est plus élégant; ses figures de femmes ne font pas songer au bal d'Asnières. Le jour du dimanche, scène florentine du xv*' siècle, est un heureux mélange de jeunesse, de plaisir, de beauté et de repos. Le tableau de M. Glaize, Ce qu'on voit à vingt ans, est d'une couleur joyeuse, d'une composition élégante, d'un dessin lâché, mais d'une distinction très-suffisante. Papety avait fait presque un chef-d'œuvre sur le même sujet : Rêve de bonheur, M. Glaize a encadré dans un paysage poétique tous

les plaisirs que convoitait autrefois l'imagination de la jeunesse, les buissons d'aubépine, les cabinets de verdure , les tapis de mousse , les belles eaux , les danses folles, les gaies chansons, les chastes baisers. Aujourd'hui le progrès a changé l'horizon de nos espérances. Les jeunes gens de vingt ans ne voient en songe que des buissons d'écrevisses, des cabinets de la Maison d'Or, des anges aux ailes de cachemire et des danses qui effaroucheraient le dieu Pan ; les jeunes filles rêvent les tapis d'Aubusson, les fleurs de Constantin, la musique de l'Opéra et les rivières de diamants.

Gomme M. Gérome, M. Glaize a risqué un grand tableau : le Pilori. G'est une belle et généreuse idée de montrer enchaînés à un pilori tous les grands hommes que le monde a bafoués, emprisonnés , tués ; tous ces martyrs du génie à qui leurs contemporains ont dressé des échafauds, et la postérité des statues.

Mais lorsqu'on prend à tâche de relever les injustices des hommes, on doit soi-même se garder de l'injustice. C'est ce que M. Glaize n'a pas fait. Il impute à la société plus de crimes qu'elle n'en a commis. Homère ne fut jamais persécuté par personne : il était aveugle , mais ce n'est pas le peuple qui lui avait crevé les yeux; il était pauvre, mais aucun gouvernement ne l'avait dévalisé; il était errant, mais il n'avait point de gendarmes à ses trousses. Partout où il se présentait, il trouvait un accueil hospitalier, une place au feu et à la table, et quelques applaudissements, doux régal pour un poêle. Ayant ainsi vécu, il mourut de vieillesse. Les malheurs de Corrége sont

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peu connus; ceux d'Andréa del Sarto sont bien plus célèbres. Kepler n'eut qu'un chagrin dans sa vie : l'empereur Rodolphe II, qui lui avait fait une pension, n'en payait pas régulièrement les quartiers. Ésope était esclave, mais ce ne sont pas ses fables qui le tirent condamner à l'esclavage; il était bossu, mais c'est la nature qui lui infligea cette infirmité. Papin, médecin célèbre, physicien estimé, membre correspondant de l'Académie des sciences, n'eut pas la joie de voir marcher les chemins de fer, mais il ne fut ni exécuté, ni fouetté, ni même montré au doigt sur les places publiques. Homère, Ésope, Corrége, Kepler, Papin , cinq figures à effacer.

Bernard de Palissy est mort en prison, mais pour- ({uoi? Est-ce parce qu'il était potier? Non, certes. La poterie était étrangère à l'événement. Dante est mort en exil parce qu'il était gibelin, et non parce qu'il était poète. Hypatie fut égorgée par les chrétiens d'Alexandrie comme païenne, et non comme philosophe. Lavoisier fut condamné à mort, non pas en qualité de chimiste, mais en qualité de fermier général. Lavoisier, Hypatie, Dante, Palissy n'ont rien à faire en ce tableau : tirez, tirez, tirez! sinon je dirai que c'est vous qui mettez l'humanité au pilori.

Maintenant, que penserons-nous de cette étrange réunion de personnes qui ne s'attendaient pas à se trouver ensemble? Croyez-vous que Jeanne d'Arc soit bien aise de se voir au milieu des païens et des protestants? Homère doit trouver naturel que les Anglais aient brûlé Jeanne d'Arc, qui leur faisait la guerre. Dante aurait apporté du bois au bûcher <lc Jean Huss. 198 k

Si le Christ est dans le vrai, Hypatie est dans le faux. M. Glaize a bien fait d'attacher ses martyrs : ils se seraient battus.

Je pense qu'on pouvait tirer meilleur parti de ces beaux vers de Béranser :

On les persécute, on les tue, Sauf, après un long examen, A leur dresser une statue Pour la gloire du genre humain.

M. Glaize, qui sait peindre, a peut-être commis une imprudence en entreprenant tant de grandes ligures. Ses Martyrs ne sont pas aussi beaux que je les voudrais. Hypatie ressemble à une tragédienne de province , et Jeanne cVArc à une servante inconsolable. Salomon de Caus est seul excellent : il argumente , il grimace , il hurle. Les quatre figures allégoriques du premier plan exagèrent un peu trop la manière de Michel-Ange : restons chacun chez nous.

M. Hébert reste chez lui à soigner des poitrinaires, ïl s'est créé , en dehors de toutes les écoles , excepté peut-être l'école de médecine, une manière originale, sympathique, louchante, qui réussit, qui mérite le succès, mais dont il ne faut pas abuser. Depuis ce célèbre tableau de la Mal' aria, dont la vogue n'est pas près de finir, M. Hébert, soit par reconnaissance, soit par tout autre motif, a cultivé la maladie comme les autres cultivent la santé. Il dessine raisonnablement, sa couleur est belle , sa peinture est pleine de sentiment , mais que voulez-vous ? elle n'est pas saine. Si j'avais dans ma chambre un tableau de M. Hébert , je ne sau-

rais m'empêcher de le regarder à chaque instant, et je prendrais la fièvre.

Crescenr^a à la prison de San Germano est un tableau touchant. Il s'est vendu, dit-on, ioOOO francs, et il les vaut. Mais Crescenza est malade. Si l'on ne la soigne , et de très-près , elle mourra dans l'année. Voyez quelle perte pour l'amateur qui l'a payée 1 3 000 francs 1

Les filles (TAlvito se portent mieux : elles entrent en convalescence. Mais elles sont si belles, si simples, si majestueuses, si reines et si paysannes que je n'ai pas le courage de les chicaner sur leur santé. On peut critiquer la peinture de M. Hébert, on peut lui reprocher, ici une figure un peu livide , là un terrain mou et tiraillé ; mais on l'aime.

Ce qui plaît aux dames : M. Pérignon. — MM. Dubufe. — M. Muller, de Paris, et M. Vidal.— MM. Baron, de Beaumont, Besson, Charles Giraud. — M. Eugène Giraud, grand prix de Rome. — M. Célestin Nanteuil. — M, Auguste Delacroix.

Ce qu'on peut dire à la louange de MM. Pérignon et Dubufe père , c'est que la plus belle et la plus ignorante moitié du genre humain se mire complaisamment dans leurs portraits. Cette peinture luisante et pommadée ressemble à la poésie des albums et à la crème des meringues : elle ne rebute pas le goût, elle affadit.

M. Edouard Dubufe a ajouté un défaut et une qua-

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lité à l'héritage de son père. Ses portraits sont plus jolis et plus communs. Il est difficile de passer auprès d'eux sans les regarder , mais il est impossible de croire qu'ils représentent des femmes du vrai monde. Lorsqu'on ouvre ensuite le livret , et qu'on y voit des noms de marquises et de baronnes , on reste étonné comme devant une boîte à surprise. Il est impossible que ces jolies personnes aient la physionomie spéciale et la beauté facile que M. Dubufe leur a prêtées. Se laisser peindre ainsi, c'est se compromettre gratuitement. Les voyageurs qui ont étudié les mœurs de l'Inde, Jacquemont, M. de Warren , M. de Jancigny , M. de Bréhat, nous apprennent que les Indiens ne craignent rien tant que de perdre leur caste : les plus jolies femmes de Paris sont-elles donc moins prudentes que les Indiens ?

M. Muller, de Paris, est un talent de même ordre que M. Edouard Bubufe; il pourrait prétendre à d'aussi grands succès , s'il consentait à ne peindre que des portraits. V appel des dernières victimes de la Terreur est une collection de portraits groupés de manière à figurer un tableau d'histoire.

Vive V Empereur ! est la traduction d'une tirade d'un poète officiel , M. Méry. Les débris de la grande armée défilent, clopin-clopant, devant la porte Saint- Denis, et le peuple ému de leur misère leur apporte du. bouillon et leur offre des chaises. Cette procession rhancelante ne ressemble pas mal à la descente éplorée d'une Court ille où l'on s'est battu : c'est une collection de grimaces pénibles, de gestes disgracieux et de cris discordants. Le sujet commence à droite du ta-

DES BEAUX-AlUS. Itia

bleau et tînit à gauche, sans autre idée de composition; vous diriez une vignette destinée k une histoire de l'Empire : mais M. Raftet a dessiné mille vignettes qui ont plus d'ensemble et de grandeur. Le tableau de M. Muller ne présente ni le caractère populaire des (Ouvres de Gharlet, ni le mouvement leste et rapide des moindres croquis de M. Horace Yernet ; il ne parle ni à l'esprit ni aux yeux , il n'existe ni par la composition, ni par le dessin, ni par la couleur : c'est un vaste néant étalé sur un mur du grand salon.

M. Vidal a autant de talent et moins d'ambition que M. Muller , de Paris ; ses dessins qu'on emporterait sous le bras sont élégants à moins de frais. M. Baron a surtout une couleur élégante. Son tableau intitulé le Bouquet est un joli bouquet. Ses dessus de porte seraient charmants s'ils étaient moins vides. Un des- . sus de porte doit être plein , comme un bas-relief. M. de Beaumont,qui dessine assez mal, compose bien, et peint avec grâce. M. Faustin Besson , sans se soucier beaucoup de la vérité, a l'instinct de l'élégance et le sentiment de la couleur. M. Charles Giraud a peint avec beaucoup d'esprit et de gaieté une des plus jolies salles à manger de Paris. M. Eugène Giraud, que personne ne soupçonnait d'être un grand prix de Rome , est le peintre le plus mondain, le plus parisien de Paris. Il ne faut ni chicaner sur son dessin , ni regarder sa couleur à la loupe ; il dessine vile , et ses tableaux ressemblent à de fortes aquarelles ; mais personne n'a la main plus légère et le trait plus hardi. Il escamote les difficultés plutôt qu'il ne les surmonte ; il a de l'esprit comme deux ateliers. Si le chic venait à se

perdre, on le retrouverait dans ses tableaux. Son Voyage de Paris à Cadix est aussi gai qu'un chapitre de M. Alexandre Dumas; c'est le même style, le même entrain, et le même sans façon. Son pastel de M. Mélingue n'est ni une ceuvre de travail, ni une œuvre de science ; mais la tournure en est belle ; c'est un portrait jeté. Le Zapateado n'est pas de ces tableaux qui conduisent leur homme à l'Institut ; non ; mais ces contorsions, ces reflets, ces jeux de hanche et ces jeux de lumière, cet abus du soleil et du meneho exercent comme une fascination irrésistible.

M. Nanteuil, un dé nos lithographes les plus habiles, n'a pas renoncé à la peinture et il a bien fait : les Souvenirs du passé sont un tableau fort agréable. Un d'Artagnan mis à la retraite repasse au coin du feu tous les souvenirs de sa vie, depuis le bonnet d'âne et les férules jusqu'aux amours, aux batailles, aux incendies et aux coups de poignard. La jolie romance en deux cents couplets ! Il n'y manque que des paroles.

M. Auguste Delacroix n'a aucune parenté avec M. Eu-

gène Delacroix.

La Finesse : M, Meissonnier. — MM. Plassan, Andrieux, Chavet, Fauvelet, Pezous, Edouard Frère, Mme Cave. — La Force : M. Laemlein, M. Janet-Lange. — M. Yvon. — Le Caractère : M. Penguilly. — M. Robert Fleury et M. Comte.

De tout petits tableaux qui ne sont pas meublants

ont fait à M. Meissonnier une réputation européenne. Les expositions ross >mblent aux bagarres : un tableau.

pour se tirer d'affaire , doit être très-grand ou trèspetit. Les grands dominent les autres de toute la tête ; les petits se glissent entre les jambes des grands, tandis que les toiles de moyenne taille s'étouffent et s'entre^détruisent le long des murs. M. Meissonnier dé^ buta par des tableaux microscopiques; on fut bien forcé de les regarder de près : c'est là que M. Meissonnier nous attendait. Les critiques les "plus sévères reconnurent, la loupe à la main, que personne ne dessinait mieux que lui, que ses figures étaient irréprochables et ses draperies parfaites ; que ses personnages lilliputiens ne manquaient ni de tournure, ni de dignité, ni d'élégance. Il peignait de vrais gentilshommes, aussi distingués que Lauzun et aussi exigus que des scarabées ; il entassait cinquante gardes françaises, très-vivants et très-remuants, sur une toile où deux hannetons seraient trop serrés. Il surmonta si bien les énormes difficultés qu'il s'était imposées , qu'il se trouva bientôt à l'aise dans le cadre le plus étroit. Il est maître de son art, il le possède, il le domine ; il rend tout ce qu'il veut rendre, il entre dans un sujet, il s'y installe, il s'y carre; sa peinture dit bien ce qu'elle dit. Peut-être son faire manque-t-il un peu de largeur : peut-être aussi l'usage de la photographie s'y fait-il quelquefois sentir; mais l'originalité prend toujours le dessus. On voit qu'il consuhe la photographie, comme Molière consultait sa servante. La photographie est la très-humble servante des artistes. La couleur de M. Meiasonnier n'est pas aussi belle que son dessin ; tant s'en faut. Mais tous ses tablaai^x sont d'une excellente localité, c'eRl-h-dire- que 'toutes les

partiêb qui les composent sont prises au même endroit, éclairées de la même lumière, sans disparate, sans heurt , sans rien qui vienne rompre l'unité. Il est peu de tableaux qui se tiennent solidement ensemble , et qui soient comme une statue taillée dans un seul bloc. La localité est le privilège des maîtres , ou de ceux qui sont organisés pour devenir des maîtres. Le grand tableau des noces de Cana, malgré l'assemblage de tons les plus divers, est d'une admirable localité. M. Ingres a le secret delà localité; M. Delacroix, si différent de M. Ingres, partage ce mérite avec lui, quoiqu'il soit sujet à s'oublier. Le tableau de VÉréque de Liège est d'une aussi belle localité que le Saint Sj/mphorien ; )e n'oserais pas en dire autant de la Chasse au lion. M. Courbet, qui a plusieurs qualités de maître et plusieurs défauts d'écolier, a fait vingt tableaux d'une localité excellente. Ceci posé, j'espère que vous apprécierez le mérite du petit Jeu de boules de M. Meissonnier.

Depuis le salon de 1852, M. Meissonnier, sans renoncer au plaisir de faire des tours de force, a prouvé qu'une toile un peu plus grande ne l'effrayait pas , et qu'il n'était point dépaysé au milieu d'un plus vaste cadre. On retrouve dans la Piixe et dans les Bravi toute la perfection qu'on aimait dans les petits tableaux, avec un supplément de vigueur, d'énergie, je dirais presque de rage. Son talent a grandi avec ses tableaux : s'il devait progresser toujours dans la même proportion, je conseillerais à M. Meissonnier d'emprunter une grande toile à M. Horace Vernet ou à M. Diaz.. . hélas!

Si l'on se cûiitenlait de couvrir d'or les tableaux de M. Meissonnier , ils seraient donnés pour rien. Aussi l'usage a-t-il prévalu de les couvrir de billets de banque.

MM. Chavet, Fauvelet, Plassan et Andrieux imitent spirituellement la manière de M. Meissonnier. Leurs tableaux ne se vendent pas mal , et bientôt on n'en vendra plus d'autres, car la vie se resserre et les appartements deviennent de jour en jour plus petits. M. Pezousest un Meissonnier au petit pied, avec beaucoup moins de dessin et un peu plus de couleur.

M. Edouard Frère est un vrai peintre hollandais : non-seulement il dessine bien , mais sa peinture est large et colorée. Il ne faut pas le confondre avec M. Théodore Frère, coloriste assez habile, qui fait <lu Decamps moins propre et moins cuit.

Enfin, Mme Cave, que je placerais (galanterie à part) immédiatement après M. Meissonnier et M. Edouard Frère, est une artiste pleine d'élégance et de fermeté. Non-seulement ses tableaux sont trèsjolis , mais sa peinture a même cette largeur qui manque quelquefois à M. Meissonnier.

La Bruyère , qui écrivit tout un livre sans faire de transitions , passerait sans effort des petits tableaux de Mme Cave aux grandes toiles de M. Laemlein : c'est un voyage aux Antipodes.

Je n'ai pas encore vu de M. Laemlein un seul tableau achevé , et cependant un instinct secret me dit que M. Laemlein doit être un grand peintre. Soit que le temps le presse , soit qu'il se sente poussé par une certaine impatience de produire, il n'expose que des

ébauches , mais si grandes , si fières et d'un style si élevé, qu'on voudrait les voir dans un palais ou dans une églibe : c'est la vraie peinture monumentale. Dans la Vision d'Ezéchfel, ces grands chevaux c|ui serrent l'espace entre leurs c|uatre pieds ne sont peut-être ni très-correctement dessinés, ni peints très-savamment; mais je crains c]u'il n'y ait de la pédanterie à chicaner sur les détails dans un ensemble aussi majestueux. On trouverait bien des choses à reprendre dans la Vision de Jacob , et surtout dans cet ange du premier plan qui ressemble trait pour trait à un figurant du boulevard ; et pourtant ce tableau imparfait vous frappe , vous étonne , et se grave impérieusement dans votre mémoire. Ne l'examinez pas de trop près, et laissez là votre lorgnette ; ne voyez que l'idée et le sentiment, livrez-vous à votre impression, ne vous défendez pas contre la stupeur qui vous saisit devant cette œuvre étrange, et vous reconnaîtrez avec moi la puissance de M. Laemlein. Il était né pour cette noble peinture que Molière a si noblement chantée , la fresque. Mais la mode en est passée.

Après la vision d'Ezéchiel , il faut aller voir Néron disputant le prix de la course aux chars, par M. Janet Lange. Ce grand tableau est tout à l'éloge de M. Laemlein.

M. Yvon est aussi vigoureux que M. Laemlein, et pliis parfait : je songe surtout à ses dessins des Sept péchés capitaux.

La Retraite de Russie est un tableau bien peint et mal conçu. L'exécution en est excellente, la composition très-faible. Les parties, mal liées, ne se lienncu!

pas ensemble. Le groupe où l'on voit le maréchal Ney est, à proprement parler, tout le tableau : si l'on pouvait le détacher de cet énorme accessoire qui l'environne, on aurait presque un chef-d'œuvre.

Les Sept 'péchés capitaux se distinguent au contraire par la puissance de la composition. Ce libre commentaire des plus beaux vers de Dante , prouverait au besoin à M. Chenavard combien l'inspiration est supérieure à la science. Il est évident que M. Yvon n'a pas dépensé plusieurs années de sa vie à grouper ces grandes et robustes figures : il ne s'est pas enfermé dans un amphithéâtre pour étudier un à un tous ces muscles ; il n'a pas vieilli sur les tableaux des anciens maîtres pour chercher le secret de ces mouvements convulsifs ; il n'a pas réuni un concile de philosophes, de poètes et de critiques pour leur demander leur avis. Il n'a pas laissé sa verve s'endormir et ses idées se faner : il a pris un crayon.

Aucun peintre de genre ne donne à ses tableaux plus de caractère que M. Penguilly. Veut-il peindre un Breton? Il s'empare du personnage, il le retourne de tous les sens, il le pressure, il en extrait tout l'élé^ ment breton et le transporte sur sa toile sans en rien perdre. Voyez ses binious qui se rendent à quelque fête de village en soufflant un air aux échos. Jamais Breton ne fut plus naïf, plus ahuri, plus hébété, plus têtu : on meurt d'envie de leur frapper la tête à coups de marteau, pour casser le marteau. Le maître biniou est d'une gravité magistrale; le jeune ambitieux gonfle sa peau de bique avec un recueillement religieux : aucun peintre, pas même M. Luminais, qui est né à

Nantes, ne fera rien de plus bretonnant que ce duo de Bretons. Cependant M. Luminais est un artiste d'avenir.

Rétrogradons, s'il vous plaît, d'une vingtaine de siècles. Une vedette gauloise, épie, du fond d'un marais, les mouvements d'une armée romaine. L'homme et le cheval sont tendus vers l'ennemi ; ils écoutent le vent , ils plongent leur regard comme une sonde dans l'obscurité du crépuscule ; leurs narines ouvertes flairent le Romain. La terre est fauve et hérissée comme eux : c'est une terre sauvage et fière , pleine de pièges pour les conquérants. Elle combat avec ses fils, elle les cache dans ses buissons, elle les conduit secrètement à travers ses ravins , elle les transporte en silence sur l'eau discrète de ses rivières; mais elle a des gouffres tout prêts à dévorer les armées romaines , elle leur réserve des lits funèbres au fond de èes marécages : elle aussi , elle veut manger de l'ennemi.

Maintenant avez-vous remarqué un pauvre diable qui meurt dans un tripot? Il a joué, il s'est querellé, il s'est battu , il a reçu un coup d'épée en pleine poitrine, et il expire appuyé sur une table, en laissant tomber sur ces cartes meurtrières un regard désespéré. Les brocs indifférents jonchent la terre; les bancs sont jetés l'un sur l'autre, l'assassin fuit en laissant la porte ouverte ; mais les cartes sont toujours là : quel sermon que ce dernier coup d'œil!

Et cependant, ce n'est pas encore le chef-d'œuvre de M. Penguilly : la mort du moine Schwartz est plus belle. Ici le genre s'élève à la hauteur de l'histoire. Cette tête morte semble crier par sa blessure roug>'.

Cet liomme a bien sauté en l'air, il est admirablement aplati. Une couleur de mort éclaire son laboratoire; un filet de fumée rampe encore entre les interstices de la pierre: on sent la poudre. Le moine Schwartz fut, suivant un chroniqueur, la première victime de la poudre à canon. On ne sait pas encore précisément quelle sera la dernière.

Les deux nouveaux tableaux de M. Robert Fleury ne sont ni ses meilleurs ni des meilleurs. Le Pillage des juifs par les chrétiens de Venise , et les Derniers moments de Montaigne^ me semblent mollement peints , et d'une mauvaise localité. On y retrouve à peine ce caractère énergique, cette passion sobre et contenue qui assure aux premiers ouvrages de M. Robert Fleury une gloire durable. La Scène d^inquisition obtient toujours le même succès qu'au salon de i841 ; c'est bravement plaidé. Le Beiivenuto Cellini est admirablement vrai, il ressemble non-seulement à l'homme, mais à la nation et à l'époque. C'est un pur Italien , et du siècle de Léon X ; on reconnaît en lui l'ouvrier, l'artiste et l'aventurier; il a tout ce qui manque au Benvenuto de M. Cattermole.

Quant au Colloque de Poissy, il compte parmi les dix ou douze chefs-d'œuvre de l'Exposition universelle.

Il ne s'agit de rien moins que de ramener les protestants dans le giron de l'ÉgUse. Le cardinal de Lorraine et les champions du cathohcisme discutent, en présence de la cour, contre les docteurs calvinistes et le grand Théodore de Bèze. L'artiste n'a pas caché sa prédilection pour les hérétiques : dans son tableau ,

174 VOYAGE A TRAVERS L'EXPUSlTlorS

les protestants sont austères, impassibles et admirables de barbe et de majesté ; les catholiques n'écoutent qu'en grimaçant, ne parlent qu'en criant, et dissimulent assez mal leur tyrannique impatience. La cour est pour eux; le petit Charles IX, cet enfant aux jambes grêles, aux lèvres minces, n'a pas été élevé à l'impartialité. Catherine de Médicis songe déjà peutêtre à la Saint-Barthélémy. Le moine fauve qui poursuit, en gesticulant, une argumentation épileptique, a dû porter les armes , onze ans plus tard , dans cette croisade intérieure où le sang chrétien fut si largement répandu. Pauvre chancelier de L'Hôpital! Il disait avec cette gravité douce qui ne l'abandonna jamais : « Otons tous ces noms de protestants et de catholiques; ne changeons le nom de chrétiens. » Il faillit être égorgé à la Saint-Barthélémy , et mourut de douleur d'avoir vu égorger les autres.

M. Comte est élève de M. Robert Fleury. Si je ne m'abuse, les tableaux de M. Comte iront un jour au Luxembourg, et l'artiste à l'Institut. La rencontre d'Henri III et du duc de Guise n'est pas aune grande distance du Colloque de Poissy. M. Comte a rendu avec un vrai talent la figure de ces deux hommes qui vont communier ensemble , et dont l'un sera demain assassiné par l'autre. Chacun d'eux est suivi de sa cour: ici la cour du roi, là l'état-major de la Ligue. Comme on s'observe ! comme on s'épie ! Tous les yeux s'appliquent à bien voir , tous les visages se composent pour ne rien laisser voir ; c'était l'âge d'or de la pantomime.

Coloristes. — M. Delacroix.

Si j'étais quelque peintre ou quelque étudiant,

j'aurais bien des choses à vous apprendre sur la peinture de M. Delacroix. Je vous livrerais les secrets de son atelier; je vous dirais où il achète ses couleurs et comment il fait sa palette ; je vous ferais voir que plusieurs de -ses tableaux ne sont que des esquisses, et qu'il ne sait ou ne veut pas dessiner correctement.

Une telle dissertation tournerait inévitablement à votre instruction et à ma gloire. Elle prouverait que j'ai lu quelques feuilletons et fréquenté quelques artistes ; elle vous apprendrait cinq ou six mots baroques que vous ne manqueriez pas d'employer à contre-sens. Mais elle ne vous donnerait aucune idée du génie de M. Delacroix.

Il est bien vrai que M. Delacroix ne dessine pas aussi correctement que M. Flandrin ou M. Lehmann, et qu'il ne remporterait pas même un accessit dans la classe de M. Ingres. Il serait placé dans les dix derniers, avec Rubens et quelcpes autres artistes immortels qui ne dessmaient pas mieux que lui. Il le sait, et il s'en console. « Je suis boiteux , dit-il , et à mon âge une telle infirmité est sans remède. Ne me la reprochez pas ; vos remontrances ne me guériraient point. Ne tirez pas ma jambe pour la redresser, elle

J7(i VOYAGE A TRAVERS L'EXPOSITION

casserait. Je suis boiteux , et je descendrai dans la tombe en boitant. Mais , jusque-là , je veux ([u'on dise en me voyant marcher : Gomme il boite bien! et que" mon infirmité tasse des jaloux , et que les artistes essayent de boiter comme moi. »

Il est également certain que M. Delacroix possède une couleur inimitable, et qu'il manie la lumière comme s'il avait passé un marché avec le soleil. Mais ce n'est pas cela qu'il faut louer en lui. Si j'admirais dans Corneille l'élégance des épithètes et si je félicilais M. Hugo de la richesse de ses rimes, vous m'appelleriez cuistre ptvous auriez* raison. M. Delacroix est trop haut pour que les cuistres d'atelier puissent l'atteindre à coups de fronde ou à coups d'encensoir.

M. Delacroix est plus qu'un peintre , c'est un créateur. Il est- celui qui donne la vie. Son génie consiste à prêter un corps aux récits de l'histoire et aux fictions de la poésie. Quand vous lisez dans un historien la narration d'un combat , votre esprit se représente à la hâte le champ de bataille, l'ordre des armées, la marche des étendards, l'éclat des armes, la splendeur des costumes, l'attitude des chefs , l'entraînement des soldats. Lorsqu'un voyageur vous raconte les mœurs d'un peuple lointain , lorsqu'un poète vient offrir à votre imagination les personnages éclos de sa cervelle , vous sentez naître en vous comme un dessin confus , une image mouvante que le moindre souffle peut effacer : vous concevez vaguement les contorsions des Aïssaouas d'Afrique ou la vie somnolente des Moresques d'Alger; vous esquissez en vous-même un portrait brumeux du Tasse enfermé avec les fous ; vous rêvez confusément

à la barque de Dante ; vous entendez , comme dans le lointain , les cris de Marguerite sur le cadavre de son frère ; vous devinez tant bien que mal la pâle grimace d'Hamlet en présence du crâne d'Yorick. Et maintenant, allez voir les tableaux de M. Delacroix. Au premier aspect, votre esprit recule étonné. Est-ce donc ainsi que cela s'est passé ? Regardez cependant ; regardez encore. Peu à peu la peinture s'empare de vous; les images descendent à travers vos yeux jusqu'au plus profond de votre être ; elles s'y fixent, elles s'y installent, elles y resteront si bien engravées que nulle autre impression ne saurait les effacer. Je vous défie de con^ cevoir un autre Hamlet, une autre Marguerite, un antre Dante et d'autres Foscari que ceux de M. Delacroix. Relisez Shakspeare , Gœthe , Byron et la Divine comédie : toutes les images confuses et incolores qui s'agitaient naguère dans votre esprit prendront un corps déterminé par M. Delacroix, une couleur décrétée par M. Delacroix. Ce génie impérieux, qui ne vous a point séduit, qui vous a presque effrayé au premier coup d'œil, vous impose le joug.

Notez bien, s'il vous plaît, que M. Delacroix n'est ni le peintre d'une époque, ce qui serait une faiblesse, ni l'interprète d'un poète, ce qui serait une infériorité. Tous les temps sont de son domaine, tous les pays relèvent de son talent, tous les poètes ont passé par ses mains, et il parcourt en moissonneur superbe le vaste champ de l'imagination. Une fécondité incroyable, une conception rapide, une exécution foudroyante, un travail obstiné qui ne s'attarde ni à discuter la critique, ni à savourer le succès, lui a permis de produire 198 i

une œuvre immense, sans vieillir et sans s'épuiser. Son exposition, qui ne contient que la moindre partie de ses ouvrages , est une véritable encyclopédie. Il a pris Médée à la Grèce, à Rome le Triomphe de Trajan, la Mort de Marc Aurcle, la Sibylle et Jiistinien; à la tradition chrétienne, trois Christs et la Madeleine dans le désert. Le moyen âge, qui a si vaillamment inspiré M. Victor Hugo, ce Delacroix de notre poésie, lui fournit deux magnifiques batailles , la Prise de Constantinople, et trois tableaux de genre qui ne seront jamais surpassés : Marino Faliero , les Foscari et VÉvêque de Liège. Devant VÉvêque de Liège vous trouverez sir Walter Scott bien pâle; devant les deux Foscari, vous avouerez que Byron lui-même s'est laissé vaincre : la tète coupée de Marino Faliero, l'escaher des Géants, l'épéedu conseil des Dix, les grandes draperies étalées et la pourpre folle qui inonde ce tableau vous font songer à la poésie grandiose , éclatante et intempérante de M. Hugo. En voyant le paysage à la fois réel et fantastique de la bataille de Nancy , je me rappelais ce passage de Brantôme :

« Hélas ! j'ai vu ces lieux-là, et c'était sur le tard, à soleil couchant, que les ombres et les mânes commencent à se paraître comme fantômes plutôt qu'aux autres heures du jour , où il me semblait que ces âmes généreuses de nos braves Français là morts s'élevaient sur la terre et me parlaient , et quasi me répondaient sur mes plaintes que je leur faisais de leur combat el de leur mort , eux accusants et maugréants par millions de fois les endroits de là, couverts de marais mal avantageux pour la cavalerie eî la g^ndarmerir^ fran-

çaise, qui ne peut là si bien combattre comme elle eût fait ailleurs. «

Il y a de l'évocation dans la peinture historique de M. Delacroix, et son appui-main est une baguette magique. Il n'6st pas jusqu'aux événements contemporains qu'il ne sache transporter dans un monde- idéal. Le Boissy d'Anglas est une bataille de démons. Le 2SJuilletlS30 n'est pas une scène de barricades, c'est l'image d'un peuple sortant du tombeau. Le 3Iassacre de Scio est une peinture accablante ; on se la rappelle malgré soi ; on en est obsédé ; elle pèse lourdement sur la mémoire comme le songe d'une nuit d'orage.

Connaissez-vous rien de plus triste et de plus doux que Roméo et Juliette au tombeau des Capulets ? La scène du balcon est d'un sentiment exquis : le soleil hésite à se lever, de peur de séparer les deux amants ; la rosée pleure avec eux , la terre entière s'associe à leur joie et à leurs regrets. M. Delacroix a plusieurs cordes à son arc : c'est un lion qui sait couper ses ongles. Il était terrible dans cette barque où les naufragés de Byron tirent la mort à la loterie ; il était amer dans la Prison du Tasse ; il ricanait avec Méphistophélès sur le cadavre de Valentin ; il rugissait dans le cachot des prisonniers de Chillon ; maintenant il pleure. « Il est homme, et rien d'humain ne lui est étranger. » Il sait peindre les plaisirs naïfs et les émotions douces, comme les tourments et les fureurs de la passion. S'il fait une excursion en Orient, il en rapporte dans une main les convulsions des Aïssouas et dans l'autre la noce juive ; il expose la famille arabe en facf de la chasse au lion.

Vous me direz peut-être que vous m'attendiez là, et que la Chasse au lion ne vous paraît pas un joli tableau. D'accord : M. Delacroix a effacé le moXjoli de son dictionnaire de poche. La Chasse au lion n'est autre chose qu'une décoration du plus grand éclat : on en ferait aux Gobelins la plus belle des tapisseries. Pardonnez à M. Delacroix de faire de temps en temps comme Rubens, de la peinture décorative ; pardonnezlui de peindre plus volontiers la crinière roussâtre des lions que la peau satinée des petites dames en corset ; pardonnez-lui de préférer les sujets terribles aux sujets drolatiques. On vient chez lui pour chercher des émotions austères , des souvenirs profonds , des idées fortes : lorsqu'un drapier veut faire tirer le portrait de sa femme, il va chez M. Dubufe, et lorsqu'il veut rire à ventre déboutonné, il s'adresse à M. Biard.

YIII.

Le troisième larron : M. Decamps. — L'homme humilié devant la pierre. — Théorie de l'art pour l'art. — M. Isabey, ou le damas de soie. — La gaze, ou M. Ziem.

Tandis que M. Ingrès et M. Delacroix se disputaient le premier rang, tandis que les coloristes accablaient de leur dédain le talent de M. Ingres, et que les dessinateurs frappaient à tour de bras sur les chefsd'œuvre de M. Delacroix, M. Decamps élevait sans contradiction sa gloire et sa fortune. Personne n'a jamais attaqué M. Decamps, tout le monde l'a loué, tous ses ouvraiJies se sont bien vendus et en bon lieu ;

DES BEALX-AHiS. 181

ils sont logés dans les plus grandes maisons et les plus belles galeries de Paris, le Luxembourg excepté. La critique, qui ne respecte rien, n'a vu dans tous ses tableaux que de petits soleils sans tache ; le temps, qui gâte tout , a pris soin de les embellir : M. Decamps est un heureux peintre.

Je n'ai pas la moindre envie de contester un mérite si universellement applaudi : c'est un sot rôle que le rôle de l'esclave qui courait en maugréant derrière le char du triomphateur. Mais je crois qu'il est permis de définir, c'est-à-dire de limiter le talent de M. Decamps.

Ses tableaux ont pour eux le premier coup d'œil. Du plus loin qu'on les aperçoit dans leur bordure , on se dit, avant de distinguer aucun trait : « Voilà qui doit être joli. » Ils flattent le regard, ils préviennent les yeux en leur faveur, ils sont pittoresques. Ils pa«raissent veinés comme des onyx et brillants comme des agates. M. Etex raconte que, dans son enfance, lorsqu'il jouait avec M. Decamps dans les carrières de Montmartre, M. Decamps s'attardait toujours à admirer les cristaux brillants et les miroirs fantastiques qui étincellent au milieu du plâtre. Le petit garçon se laissait prendre par les yeux : c'est aussi par les yeux que le grand artiste nous a pris; sa peinture offre comme un reflet des plus J)eaux cristaux de Montmartre.

Lorsqu'on voit côte à côte deux tableaux de M. Decamps , on trouve que son talent est très-varié. Lorsqu'on en voit quatre , on trouve qu'il est assez varié. Lorsqu'on en voit dix , on pense qu'il pourrait être un

peu plus varié. A l'Exposition universelle , la commission de placement commença par en mettre quarante à la file, mais elle se hâta de les disperser un peu. Décidément, ils n'étaient pas assez variés : n'en regardons qu'un à la fois.

Au second coup d'œil , on admire combien M. Decamps est homme d'esprit. Jamais sa peinture n'est vulgaire, ni même ordinaire. Il donne un aspect original à tout ce qu'il peint, les paysages, les arbres, les bêtes, les murs, tout enfm, excepté les hommes. On remarque ensuite l'habileté de sa composition : il sait arranger un paysage historique comme un grand prix de Rome.

Enfm, pour peu qu'on soit initié aux secrets de la couleur, on se demande avec stupéfaction par quel secret ou par quel miracle il peut produire de tels effets avec des moyens si simples. M. Delacroix 'et M. Rousseau n'arrivent à peindre des toiles si éclatantes qu'en chargeant leur palette de toutes les nuances de l'arc-en-ciel : ils peignent avec de la couleur; M. Decamps peint avec de la lumière. On dirait, à voir certains tableaux , qu'il a cherché les difficultés pour le plaisir de les vaincre , et qu'il joue avec l'impossible. Regardez, par exemple, ses Chevaux de halage: vous y verrez des jambes de cheval qui s'enlèvent, on ne sait comment, sur un terrain de même valeur. Il y a, dans ce tableau, un effet d'eau jaillissante que le copiste le plus adroit ne saurait jamais reproduire.

M. Decamps est le seul peintre qui ait su rendre la couleur de l'orient. Sa Pèche miraculeuse est un bain

DES EEAUX-AUÏS. JS3

de ôûleil; fcon tableau représentant un Tigre et un Éléphant a un éclat qui grille les yeux; chez son Boucher turc , le mur blanc qui remplit le rôle principal reflète une somme incalculable de lumière ; le grand Bazar turc suffirait a éclairer une salle obscure. Malheureusement il a si bien pris l'habitude de peindre des orientales , que ses paysages de France et d'Italie semblent rapportés de l'Orient.

Sa peinture produit chez les regardants , non pas des émotions, mais des sensations très-vives. Qu'il peigne une cour de ferme chauftée par. le soleil de midi, on croit y être, on étouffe, on sue, on voudrait ôter son habit. Ce n'est pas son esprit qui parle au nôtre, c'est sa couleur qui parle à nos yeux , la matière qui agit sur la matière.

M. Decamps est donc un artiste puissant. Il le serait davantage si sa peinture avait une âme.

Ce qui fait la grandeur de M. Delacroix, c'est qu'il exprime et qu'il inspire des idées; c'est qu'il rend et qu'il produit la passion . sa peinture vit et vivifie. M. Decamps produit des effets, et rien dé plus.

Chez M. Delacroix, les hommes et les paysages sont tout; chez M. Decamps, l'homme n'est rien, et l'arbre est peu de chose. Les pierres sont des personnes beaucoup plus importantes : elles renvoient si bravement les rayons du soleil ! Où est le boucher turc? au fond de sa boutique, bien effacé dans l'ombre. Le mur vient en première ligne; après le mur, le chien. Dans les Enfants à la tortue, qu'admire-t-on le plus? Une magnifique auge de pierre. Les enfants sont des accessoires, et, comme tels, un peu négligés. Il y a des

181 VOYAGE A TKAVEKS L'EXPOSITION

entants dans le tableau intitulé : Anes d'Orient; toujours les mêmes enfants , qui sont bien inférieurs aux ânes. Il y a des hommes dans la bataille des Cimbres : combien? deux cent mille environ. Où sont-ils? cherchez ! si vous en trouvez un seul , vous aurez de bons yeux. Pour moi , je n'y vois que de la poussière. La rue d'un village en Italie est une excellente étude de maisons. C'est une rue deSubiaco, très-ressemblante; les cochons sont de Subiaco : il y a toujours des cochons dans ce coin-lk. Les costumes sont de Gervara, très-exacts. 'Les personnages ne sont d'aucun pays : on dirait des monstres. Les cochons ne leur parlent pas , de peur de se compromettre. Le Mendiant comptant sa recette n'est pas un homme , mais un costume. Ses haillons sont de la plus admirable couleur. Après les pans de muraille , M. Decamps prise assez les pans d'habit. Mais la tète de ce mendiant est froide et beurrée. Elle n'exprime rien, ne dit rien, ne fait penser à rien ; elle est moins vivante que la plus modeste couture de son vêtement rapetassé.

Lorsqu'on sort de l'exposition de M. Decamps, on se demande si le grand artiste n'est pas brouillé avec le genre humain, tant il affiche de prédilection pour tout ce qui n'est pas nous. Il aime les terrains, il adore les murailles, il estime les draperies; il a du goût pour les chevaux, du penchant pour les chiens, de la passion pour les singes, de la tolérance pour les tigres; pour l'homme, il n'a que du dédain. L'homme est son pis-aller; il l'emploie de temps en temps pour briser une ligne ou pour boucher un trou. Il sème sur ses yjremiers plans des têtes rondes de

DES liEÂUX-AHTS. J83

marmots, avec toute l'indifférence d'un joueur de boules. Avez-vous jamais entendu exposer la théorie ingrate de l'art pour l'art? Elle est admirablement commentée par les œuvres de M. Decamps.

Aussi l'art lui doit-il beaucoup. Peu de peintres méritent d'être étudiés aussi soigneusement; aucun ne l'a été avec autant de profit. Les progrès immenses que la lithographie a faits en vingt années sont un bienfait de M. Decamps : MM. Mouilleron, Leroux et Français sont les élèves de ses tableaux, et comme les externes libres de son atelier. Si j'ai moins insisté sur ses qualités que sur ce qui lui manque, c'est parce que ses qualités sautent aux yeux et que le défaut de sa peinture n'est pas sensible pour tout le monde. Je sais qu'en thèse générale il faut juger les œuvres d'art par leurs qualités et non par leurs défauts; qu'on doit remercier un artiste de ce qu'il nous donne sans lui demander compte de ce qu'il n'a pas. Il y aurait de l'injustice et de l'absurdité à condamner un bel arbre parce qu'il ne porte que des fleurs ; mais on peut donner la préférence à celui qui porte des fleurs et des fruits.

M. Isabey est un bel arbre à fleurs. Lorsqu'il peint une cérémonie émaillée de riches costumes, il dispose la foule comme un bouquet; il fait admirablement papilloter les draps d'or , les moires épaisses , les damas à grands ramages et les jupes qui se tiennent debout. Les chiens, les chevaux, les hommes concourent sans jalousie à cet eftet d'éblouissement qui est pour lui la dernière fin de l'art. Sa couleur est gaie, accidentée, remuante et capricante • on ne s'en-

nuie jamais devant ses tableaux. Peint-il une marine? il chiffonne la mer comme une robe de bal et il pare les vaisseaux comme des mariées. Ses tempêtes mêmes ont un air de fête : on dirait les colères d'une jolie femme.

Les personnages de M. Isabey sont peints avec soin, mais sans étude. Ils ont toujours des mouvements heureux, ils n'ont pas toujours des proportions bien calculées. Ses têtes sont fines et élégantes, mais elles se ressemblent toutes. Dans ses tableaux, comme dans l'Évangile, tous les hommes sont frères, toutes les femmes sont sœurs. Le Départ de chasse sous Louis XIII est une de ses toiles les plus merveilleuses ; mais regardez les trois dames qui descendent l'escalier. Ce ne sont pas trois têtes dans un bonnet; c'est une seule tête dans trois coiffures différentes.

M. Ziem, autre enchanteur de la même école, s'affranchit absolument des ennuis du dessin. Ses personnages ne sont que des échantillons des plus belles couleurs; ils n'ont ni forme, ni tournure, ni mouvement; leur rôle consiste à faire de jolies taches dans le tableau.

Entre un tableau de M. Isabey et un tableau de M. Ziem, la différence est à peu près la même qu'entre un beau damas de soie et une belle étoffe de gaze. Chez M. Ziem, la mer est une gaze verte, aussi fine et aussi transparente que le voile d'une touriste anglaise; les navires sont de gaze, sans excepter le mât et le gouvernail; les constructions sont une gaze imperceptiblement amidonnée et soutenue par quelques lils de fer ; les hommes et les femmes sont de délicieux

DES BEAUX-AIiTS. JS7

chiffons qu'un souffle de vent fait trembloter. L'esprit n'a jamais rien conçu de plus léger, les yeux n'ont jamais rien vu de plus brillant. Mais on craint toujours une goutte de pluie qui viendrait tout abattre, ou une bouffée d'air qui viendrait tout emporter.

M. Chassériau : le Tepidarium et les Gaulois. — M. Couture : une grande page effacée, deux portraita sur macadam, le Fauconnier. — M. Diaz et son petit rayon de soleil. — Un tableau de M. Lazerges, par M. Diaz.

M. Chassériau est élève de M. Ingres, comme Voltaire était élève des jésuites.

De deux choses l'une : ou M. Ingres Ta surpris en flagrant délit de couleur et lui a donné sa malédiction ; ou c'est lui qui s'est enfui par la fenêtre pour se livrer à la couleur buissonnière. Quoi qu'il en soit, M. Chassériau est un coloriste éminent. Il n'a ni la fécondité ni la grandeur de M. Delacroix, mais son talent n'est ni stérile ni mesquin. Comme M. Delacroix, il cherche la variété des sujets et se lance volontiers dans toutes les régions de l'histoire. Son exposition nous offre, sur six toiles, un tableau romain, un tableau gaulois, deux tableaux arabes, et une scène de la Bible. Le plus remarquable de ces ouvrages est le Tepidarium de Pompeï. Il m'est arrivé de passer à Pompeï une semaine entière, seul avec les souvenirs grecs et romains qui habitent ces ruines. Je m'amusais, comme tous les voyageurs, à rebâtir les maisons

et à repeupler la ville. Le Tepidarium , ou chambre tiède, ou séchoir des bains publics, est encore debout, et en assez bon état. Le grand brasier d'airain où M. Chassériau a rallumé le feu est toujours à sa place, et j'ai essayé plus d'une fois de grouper alentour les belles baigneuses dont la cendre même a péri. J'avoue en toute humilité que mon imagination n'a rien produit d'aussi pittoresque que le tableau de M. Chassériau. Cette foule est vraie; cette variété de couleurs, de poses, d'ajustements, ne satisfait pas setilement les yeux : elle donne à penser , et l'esprit y trouve son compte. La nature de ces femmes est toute lascive et bestiale : combien y a-t-il de siècles que la femme fait partie de l'humanité? sept ou huil. Elles se reposent doucement, sans bruit, les unes contre les autres, comme des hirondelles, après une longue traversée, sur la flèche d'un même clocher. Leur demi-sommeil n'est pas pesant : elles goûtent ce repos léger et animé qui suit un bon bain de vapeur : on se sent à la fois soulagé et affaibli, comme si l'on avait laissé tomber une portion du fardeau de la vie. Ce qui nuit un peu à l'effet du tableau, c'est que les figures ne sont pas assez belles pour être examinées de près. On pardonne à i\L Delacroix d'ébaucher ses têtes sans les finir, lorsqu'un sentiment profond ou une passion violente vient compléter, leur physionomie. Alors les imperfections du dessin disparaissent dans la beauté de l'ensemble, et l'impression générale s'impose au point de nous fermer les yeux sur les détails. Mais lorsqu'il peint une action tranquille, une scène de la vie privée, le repos engourdi des femmes d'Alger, M. Delacroix dessine

-es figures comme M. Ingres. Il barbouillera d'un trait de pinceau les têtes de Roméo et de Juliette, mais il achève soigneusement une créature insignifiante dont le rôle est de se montrer. Il raisonne comme les directeurs de l'Opéra qui permettent un long nez à un premier sujet, mais qui le feraient impitoyablement couper à un figurant : qu'est-ce en effet qu'un figurant sans figure ?

Les figurantes du tableau de M. Chassériau n'ont pas tout à fait le physique de leur emploi.

Dans la Défense des Gaules , ce qu'on aperçoit au premier coup d'œil, c'est beaucoup de chair humaine : c'est aussi ce qui frappait les Romains dans leurs guerres contre les Gaulois. Les historiens parlent avec une certaine émotion de ces grands corps nus , dont la chair blanche courait au-devant des blessures et semblait défier la mort. En les voyant ainsi marcher , les vieux légionnaires endurcis frémissaient involontairement sous leurs cuirasses : ils reculèrent plus d'une fois devant cet héroïsme tout nu. M. Chassériau a rendu avec talent l'aspect de ces étranges guerres , le courage naïf et presque enfantin de nos ancêtres , l'acharnement et les cris de nos aïeules : son tableau vaut une page de M. Michelet.

M. Couture a écrit aussi, en 1847, une belle page d'histoire romaine. Depuis huit ans, son encre a pâh, et les Romains de la décadence semblent un peu blafards. Nous sommes tous de cette couleur-là, à la fin d'un bal, en hiver, lorsqu'on ouvre les volets vers huit heures du matin. Heureusement pour M. Couture, îon tableau n'a pas été exposé dans le salon de

M. Delacroix : sa réputation de coloriste y aurait couru trop de danger. Ce que le temps n'enlèvera pas à cette composition, c'est la grandeur de l'idée, l'arrangement dramatique du sujet, et la beauté des personnages. M. Couture est un des coloristes qui dessinent le mieux.

Je regrette qu'il ait exposé deux portraits qui semblent peints non sur caoutchouc, mais sur macadam. On se demande par quel miracle un certain air de vie et de naturel s'élève au-dessus de cette pâte.

Le meilleur de ses ouvrages , le plus séduisant et le plus irréprochable , est le Fauconnier. Tout est charmant dans ce tableau , la pose, le mouvement, la couleur. Le velours du pourpoint est rendu comme par miracle ; les cheveux légers et animés frisent élégamment autour d'un visage rayonnant de malice et de naïveté. « Le joli petit homme ! » Ainsi s'exprimait hier unebelle Anglaise dont j'ai recueilli pieusement l'exclamation.

M. Diaz est un célèbre enchanteur qui a su par magie dérober un petit rayon de soleil. Il le porte partout avec lui, et le répand sur ses tableaux. Le rayon est tout petit, mais il se renouvelle à mesure qu'il se dépense, comme la fortune du juif errant. Si vous regardez les cinq petites toiles que M. Diaz a exposées, vous y verrez des nymphes gracieuses, des amours coquets et spirituels, des paysages exquis, et partout le joli rayon de soleil qui ne s'épuisera jamais. C'est par la vertu de ce bienheureux petit rayon que M. Diaz a obtenu de grands succès et acquis la réputation d'un grand peintre.

Au-dessus des cinq tableaux de M. Diaz, j'ai découvert une grande toile couleur de guimauve. Cinq femmes, cinq apparences, cinq fantômes, cinq illusions plus grandes que nature semblent nager dans cette vaste solitude. Je n'ai pas douté au premier coup d'œil que ce ne fût un des meilleurs tableaux de M. Lazerires, le peintre favori des poitrinaires. Mais un second examen m'a fait découvrir que cet ouvrage démesuré appartenait à M. Diaz.

Tandis que je m'étonnais en moi-même, j'entendis derrière moi la conversation suivante :

« Tu es sur que c'est un Diaz ?

— Il est signé.

— Mais un vrai Diaz? Du même qui a fait ces adorables petits tableaux?

— Regarde le livret. Le livret est comme le Moniteur; il ne ment jamais.

— On a peut être trompé le gouvernement.

— Le vrai Diaz aurait réclamé.

— Comment expliques-tu qu'il ait peint ce tableau-là?

— On assure que les lauriers de M. Ingres l'empêchaient de dormir.

— Mais qu'a-t-il fait de sa couleur et de son soleil?

— Mon ami, suppose que tu mettes un morceau de sucre dans un verre d'eau.

— Je le suppose.

— Tu feras une boisson très-agréable.

— Assez.

— Mais si tu mettais le même morceau de sucre dans une tonne d'eau, tu ferais une boisson insipide.

— Compris. »

Cette tentative malencontreuse de M. Diaz n'aura pas de suites fâcheuses; elle ne nuira ni à son talent ni à sa réputation. Et pourquoi ? Parce que l'échec a été complet. Si le tableau avait soutenu la discussion, les amis de M. Diaz l'auraient défendu; on se serait échauffé de part et d'autre, et l'artiste se serait peutêtre enfoncé plus avant dans un chemin de traverse. M. Diaz doit savoir maintenant qu'il est très-difficile de faire un grand tableau, lors même qu'on peint admirablement les petits, et que pour risquer des figures plus grandes que nature il faut être sûr de les faire beaucoup plus belles que nature. Il rentrera dans ce petit sentier où il marche seul et sans rivaux, entre les nymphes et les amours ; il se remettra à modeler des torses, à chiffonner des draperies, à figurer des physionomies, à grouper des bambins ailés , à dorer des paysages ; il ne s'exposera plus à noyer son cher petit rayon de soleil, et il gardera dans son atelier les Dernières larmes comme un souvenir de sa première erreur.

M. Gustave Doré : Bataille de l'Aima. —Mme O'Connell est Un maître. — M. Rieseuer : mythologie un peu villageoise, — Une Léda et une faunesse. ~ M. Ricard : portrait de Mme Sabatier. — M. Rodakowski. — Mme de Rougemont. — M. Chaplin. — M. Maréchal : Galilée. — M. Bida, coloriste au cravon noir.

Mon cher Doré, si je m'écoutais, je ne dirais pas un mol de votre exposition. Mes lecteurs vous con-

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naissent comme le dessinateur le plus original de notre temps ; ils ont vu votre magnifique illustration de Rabelais ; ils iront voir à l'Industrie votre Juif errant et les contes drolatiques de Balzac ; ils lisent \e Musée français-anglais et le Journal pour rire; ils ont entendu parler de votre fabuleuse fécondité et ils savent peut-être que vous avez publié plus de dix mille gravures. J'ai bien envie de leur persuader que vous ne faites pas de tableaux.

Vous en avez envoyé onze au jury, et les trois qu'il a reçus ne sont pas les meilleurs. Si vous en aviez envoyé cent (et vous le pouviez), peut-être en aurait-on reçu quatre. Votre Riccio devait avoir un grand succès ; je n'en doute pas, et notre ami Théophile Gautier n'en doute pas non plus ; mais on vous a réservé ce triomphe pour l'Exposition prochaine : on attend que l'âge vous ait mûri et que vous ayez vingt-quatre ans.

Le peu qu'on a reçu prouve que vous savez peindre les paysages et les batailles, les zouaves et les fleurs des champs. Votre paysage de peupliers est d'un beau sentiment et d'un grand aspect ; mais il est juché si haut qu'il faudrait deux échelles bout à bout pour en voir quelque chose. On vous a porté aux nues du premier coup, et votre mérite comme paysagiste n'est visible qu'au télescope. Votre Bataille de VAlma est une œuvre originale. Tous les peintres d'histoire installent au premier plan un général entouré de son état-major : la fumée, les soldats et la poussière s'agitent pêle-mêle dans le fond. Pour vous, vous avez eu l'idée originale et généreuse de faire une bataille de soldats. C'est dans le même esprit que 198 m

M. Michelet a écrit l'histoire de France, reléguant les princes au fond du tableau, et donnant la place d'honneur au héros véritable, le peuple. Vos chasseurs à pied et vos zouaves se battent avec une belle furie : vous étiez né pour retracer ces mêlées fougueuses, ces combats corps à corps et cette intempérance de courage : vous êtes vous-même un zouave de la peinture. Votre dessin, quoique improvisé, ne tombe pas souvent à faux : vos personnages sont peints d'un trait, et le trait est presque toujours juste. Tout homme qui ne craindra pas de se fatiguer les muscles du cou, reconnaîtra dans votre tableau la puissance d'un véritable artiste. « Ce n'est pas la bataille à tout le monde , >> comme dirait un héros de M. Henri Monnier. Votre couleur est franche, vive, éclatante, et, ce qui n'est pas k dédaigner, elle est bien à vous. Vous n'imitez ni les Vénitiens, ni les Flamands, ni les Espagnols; aussi vous imitera-t-on bientôt. Si je pouvais conduire mes lecteurs dans votre atelier, je leur ferais avouer, sans leur mettre pied sur gorge, qu'il y a en vous l'étoffe d'un grand peintre. La sévérité du jury ne me permet pas de faire cette démonstration au palais des Beaux-Arts : le jury est un dieu terrible, je ne veux pas dire un dieu jaloux. Souffrez donc que je descende de la région escarpée où vos tableaux sont perchés, et venez voir avec moi les peintures de Mme O'Connell.

Si Mme Frédérique O'Connell avait compté sur la galanterie du jury, elle aurait été bien trompée. On lui a refusé un magnifique portrait de M. Arsène Houssaye assis dans le quarante-unième fauteuil. Les

quatre tableaux qu'on lui a permis cVaccrocher h la muraille sont aussi mal placés que les vôtres. Et cependant Mme O'Connell est un admirable peintre. Lorsqu'elle arriva de Belgique, il y a quelques années, avec un carton de gravures qui rappelaient Van Dyck et une douzaine de tableaux qui faisaient songer à la fois à Rubens et k Gorrége, notre hospitalité lui offrit plus de critique que d'éloges. On ne put s'empêcher de re-, connaître qu'elle avait le don de la couleur, l'art de la séduction, le privilège de la grâce; mais on lui reproche d'être de son sexe et de manquer de vigueur. On trouva que ses personnages, merveilleusement modelés, n'avaient pas assez d'os sous la peau; on lui reprocha de peindre des chairs molles et cotonneuses; on lui promit de l'admirer sans restriction lorsqu'elle serait un' homme.

« Petite et grasse, blanche et brune, avec deux diamants noirs en guise de prunelles ; la main potelée et les doigts fins ; spirituelle en cinq ou six langues , et vive ! Voilà Mme O'Connell. »

A ce croquis d'un artiste charmant, M. Louis Énault, ajoutez en guise de commentaire un beau portrait inscrit sous le numéro 3737 , et voyez si Mme O'Connell avait de bonnes raisons pour rester femme !

Cependant elle accepta le défi : ces doigts fins, cette main potelée apprirent à manier les brosses les plus rudes ; l'artiste résolut de joindre la vigueur à la grâce. Elle n'en eut pas le démenti. Ce que femme veut... ; aujourd'hui, Mme O'Connell peint comme un homme. Aveugle qui ne le voit pas, et injuste qui le nie!

190 VOYAGE A TRAVERS LEXPOSITION

Ses trois portraits sont richement peints. La couleur des chairs est d'une vérité saisissante ; on voit courir sous la peau le sang, la pensée et la vie. Cette belle jeune femme blonde méritait de servir de modèle à Rubens ; la.plaindrez-vous d'être peinte par Mme O'Connell ? Cet homme grand , svelte et fier ne montre-t-il pas sous ses muscles tous les os dont la nature nous a doués ? Sa main seule est tout un tableau. Le portrait de l'artiste n*est peut-être pas d'un dessin irréprochable , mais il est d'un beau style et d'une couleur éblouissante. Si les contours de la main sont accusés avec un peu de négligence, la manche est un magnifique morceau de peinture.

Le chef-d'œuvre de Mme O'Connell à cette exposition est une Faunesse nue, assise au milieu d'un beau paysage. Pour comprendre toute la valeur de cette peinture, il faut d'abord donner un coup d'œil aux tableaux de M. Riesener.

Ce n'est pas que les tableaux de M. Riesener soient faits pour servir de repoussoirs aux autres. M, Riesener a un talent vigoureux et une originalité incontestable. Sa Léda, sa Racchante et sa Vénus sont d'excellentes figures dont le défaut presque unique est de manquer de poésie. Ce sont trois belles créatures, saines, rouges et éclatantes. Leur chair a la verdeur appétissante des beaux fruits à demi mûrs ; elle vit, elle palpite : elle rebondirait sous la main , elle croquerait sous la dent. Mais ces figures un peu courtes, un peu ramassées, un peu rustiques , manquent absolument de style. Leurs noms rappellent les fables poétiques et les riants mystères de l'antiquité ; leur

personne appartient à notre temps et à notre voisinage : cette Léda , cette Bacchante et cette Vénus ne sont que de belles paysannes déshabillées. C'est en vain que M. Riesener prodigue autour d'elles tous les trésors de sa couleur; ses draperies sont du plus beau rouge, ses paysages du vert le plus délicieux, le blanc plumage du cygne est peint avec un art admirable ; mais toute cette dépense de talent, au lieu de donner des ailes à notre imagination, la rapproche de la terre. Les têtes de ces jeunes femmes , et surtout celle de la Léda, sont gracieuses et animées, mais elles n'expriment que des sentiments vulgaires.

La Faunesse de Mme O'Gonnell a quelque chose de plus large, déplus complet, déplus magistral; elle est tout aussi peu vêtue, et cependant elle est plus chaste ; sa poitrine, divinement modelée , parle plus à l'imagination et moins aux sens. Jamais la poésie antique n'a revêtu une forme plus pure, jamais l'esprit et les yeux n'ont été plus complètement satisfaits : c'est l'œuvre d'une main savante et d'une âme charmante.

Les portraits de M. Ricard ont un éclat et une splendeur de vie qui manqueront toujours à la réahlé. Nous sommes ternes et sans couleur sous le ciel piteux de la France. Si jamais la nation se fait repeindre, je souhaite que M. Ricard soit chargé de l'opération. Il a vécu en Italie, entre Titien et Véronèse, et il a surpris les secrets de la couleur vénitienne. M. Ricard excelle à jeter sur une tête un faisceau de rayons lumineux qui éclairent les côtés saillants de la physionomie. A son début, il fut accusé de pastiche, c'est-à-

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dire de demi-plagiat : on prétendit qu'il avait dérobé la manière des anciens. Cette manière lui appartient si bien et il se l'est si complètement appropriée, que je ne sais si c'est lui qui s'inspire des anciens ou les anciens qui se sont inspirés de lui. Le portrait de Mme Sabatier, qui a fondé sa réputation au salon de 1851, est une de ces œuvres provocantes qui arrêtent les gens au passage et les forcent d'admirer. Je me rappelle que lorsqu'il fut exposé pour la première fois j'étais à l'École normale : je m'échappais , avec quelques amis, du cours de M. Saint-Marc Girardin, pour venir voir Mme Sabatier avec son petit chien sur les genoux. Puis nous regagnions à toutes jambes la grande salle de la Sorbonne , heureux de rapporter dans nos yeux le souvenir d'une si radieuse beauté. 11 s'est passé depuis ce temps quatre énormes années , et le portrait a plus gagné' que perdu. Les nouveaux ouvrages de M. Ricard sont moins dangereux pour la jeunesse : M. Dauzats, M. Ghenavard , M. Pécarer , ne. sont pas appelés à décimer l'auditoire de M. Saint- Marc Girardin ; mais la différence n'est pas dans le mérite de la peinture : elle tient uniquement au choix des sujets. Le portrait de la belle Mme Kalergi a de quoi faire rêver les écoliers " : il en est de tout âge. Lorsqu'on admire cette chair nacrée, on croit voir une reine nourrie de perles , comme Gléopâtre. Le plus beau tableau de M. Ricard est le portrait de la jolie Mme de G*'**. G'est le mieux dessiné, le mieux peint, le plus vivant et le plus spirituel. Et cependant M. Ricard a eu beau faire : l'original a plus d'esprit qUe le portrait.

DES BEAUX-ARTS. Iîj9

M. Rodakowski, puisque nous sommes en PolognCj est aussi un coloriste éminent. Le portrait de la vieille Mme R*'^* fait pâlir toutes les jeunes femmes qui se sont laissé peindre par M. Pérignon et M. Dubufe.

Mme de Rougemont, pour être sûre que le peintre n'attadirait par sa piquante beauté, s'est placée devant une glace, et a fait son portrait elle-même. Devant un si charmant ouvrage, on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, de l'artiste ou du modèle. Je recommande la recette à toutes les jolies femmes qui veulent avoir un joli portrait : malheureusement, il ne suffit pas de se placer devant une glace.

M. Chaplin n'est ni un grand dessinateur, ni un grand coloriste, mais il sait le dessin et la couleur. Il n'a pas l'originalité puissante de Mme O'Connell , mais sa peinture est franche; ses portraits pourraient être plus animés , et cependant ce sont de beaux jjortraits.

J'ai remarqué dans un coin obscur un fort joli portrait d'un des plus élégants sociétaires de la Comédie- Française , M. Leroux. C'est l'ouvrage de M. Laugée , coloriste habile, peintre de genre spirituel, qui devrait être un peu célèbre, et qui est à peine connu.

M. Maréchal est un grand coloriste qui s'est condamné lui-même à ne vivre que cent ans : il peint au pastel. Pourquoi limiter ainsi la durée de sa gloire, et faire des chefs-d'œuvre que l'humidité d'une muraille ou le bris d'un verre peut détruire demain ? A quoi bon enchérir sur la fragilité des choses humaines ? Le Pâtre, le Loisir, V Étudiant, sont des ouvrages exquis : je n'excepte qu'un malencontreux serpent dont la

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visite n.e sourit ni . au pâtre ni à moi. Le Galilée à Vellelri est sublime : comparez-le, je vous prie, au Tintoret de M. Léon Cogniet.

Les dessins de M. Bida sont aussi d'un coloriste. M. Bida est élève de M. Delacroix. Ce qu'on appelle la couleur n'est pas un certain usage des nuances de rarc-en-ciel , mais simplement l'emploi heureux et hardi de la lumière. Un simple fusain peut être d'une belle couleur, quoiqu'il n'y entre que le noir du crayon et le blanc du papier, Les eauxrfortes de Rembrandt, de M. Paul Huet, de M. Méryon, de M. Jaques, de M. Daubigny, de Mme O'Connell sont d'une couleur admirable. C'est en ce sens que M. Bida est coloriste. Ses dessins dénotent une habileté remarquable et une science profonde du métier ;le sentiment en est toujours vrai , la composition quelquefois magnifique : ils n'ont d'autre défaul qu'un, excès de travail qui fait que ce ne sont plus des dessins. Le trop de soin et l'amour exagéré de la perfection donnent au meilleur de ces petits sujets, au Barbier arménien, une certaine apparence de mollesse. Le dessin doit être enlevé vivement, comme l'aquarelle. Ce que j'aime dans les aquarelles de M. Cattermoie et de M. Eugène Lami, c'est qu'elles ne veulent pas être des tableaux.

Les réalistes. — M. Courbet commenté par lui-même. — Ce qui fûtadvenu si Alcibiade avait fait remettj-e une queue à son chien. — Bonjour, M. Courbet! — M. Millet, peintre austère. MM. Salmon , Dervaux et Lafond. — M. Tassaert. — M. Bonvin. — M. Antigna. — MM. Leleux-,

Qu'est-ce qu'un réaliste ?

Dans une parade intitulée le feuilleton cV Aristophane, un certain Réalista s'avance sur la scène et dit :

« Faire vrai, ce- n'est rien pour être réaliste :

C'est faire laid qu'il faut !. or, monsieur, s'il vous plaît ,

Tout ce que je dessine' est horriblement laid !

Ma peinture est affreuse, et pour qu'elle soi^t vraie.

J'en arrache le. beau comme on fait de l'ivraie !

J'aime les teints terreux et les nez de carton,

Les fillettes avec de labarlDe au menton,

Les trognes de tarasque et de coquesigrues ,

Les durillons, les cors aux-pieds et les verrues!

Voilà le vrai. » •

M. Gustave Courbet distribue, pour dix centimes, une définition beaucoup plus compliquée du réalisme. Bonnes gens , chaussez vos lunettes à l'oreille , afin d'entendre plus clair.

M Sans m' expliquer sur la justesse plus ou moins grande d'une qualification que nul , il faut l'espérer, n'est tenu de bien comprendre, je me bornerai- «à quelques mots de développement pour couper court aux malentendus.

202 VOYAGE A TRAVERS L'EXPOSlTlOiN

« J'ai étudié, en dehors de tout esprit de système et sans parti pris, l'art des anciens et l'art des modernes. Je n'ai pas plus voulu imiter les uns que copier les autres ; ma pensée n'a pas été davantage d'arriver au but oiseux de l'art pour l'art. Non ! J'ai voulu tout simplement puiser dans l'entière connaissance de la tradition le sentiment raisonné et indépendant de ma propre individualité. »

« Savoir pour pouvoir, telle fut ma pensée. Être à même de traduire les mœurs, les idées, l'aspect de mon époque, selon mon appréciation; en un mot, faire de l'art vivant, tel est mon but. »

Voilà pourquoi M. Courbet est réaliste et votre fille muette.

En 1851 , M. Courbet, soit par haine du style, soit plutôt par un désir effréné de faire connaître son nom, a exposé d'immenses tableaux qui frisaient de près la caricature : il a écrit au bas, en grosses lettres : c'est moi qui suis Courbet, berger de ce troupeau; il a fait assavoir, à son de caisse, que la nature était perdue et qu'il l'avait retrouvée. Le pubHc n'a témoigné aucune sympathie pour cette exhibition de laideurs exagérées sous prétexte d'exactitude. IVlais les critiques ont servi M. Courbet. Les uns ont crié Bravo ! les autres ont crié Haro ! Les uns ont proclamé que M. Courbet peignait solidement, franchement et de verve; que son pinceau ne man(|uait pas de finesse, qu'il avait la main déUcate à l'occasion, et que sa peinture était une fausse paysanne du Danube; les autres ont déploré trop haut qu'un talent si estimable se dépensât à peindre dus trognes. M. Courbet, également servi par la

louange et par la critique, se fit une réputation mipartie de scandale et de célébrité. Lorsqu'il vit tous les yeux braqués sur lui, la tête lui tourna ; il fut pris de vanité, mais d'une vanité qui n'est point haïssable, car elle est sincère : mieux vaut vanité franche que fausse modestie. Il proclama qu'il n'avait point de maître, et qu'il était issu de lui-même, comme le phénix. Le phénix est de tous les oiseaux celui qui s'aime le plus : comme fils, il révère en soi un père vénérable ; comme père , il chérit en soi le plus tendre des fils.

Aujourd'hui M. Courbet aurait beau jeu s'il voulait rentrer en grâce avec le bon goût. Il n'y aurait pas assez de veaux gras pour fêter le retour de cet enfant prodigue : on lui saurait un gré infini chaque fois qu'il peindrait un visage propre ; tout nez qui ne serait pas en carton lui attirerait des actions de grâces ; toute jambe sans varices serait proclamée une jambe louable , bienfaisante , utile au peuple et chère aux gens de bien. Que n'eût-on pas dit dans Athènes si Alcibiade, ce Courbet de la politique, avait fait remettre une queue à son chien ï Les propriétaires de mines, les armateurs de navires et les riches marchands de poissons auraient crié tout d'une voix : « Gloire au jeune Alcibiade ! Il se réconcilie avec le bon sens après lui avoir donné des coups de pied : Alcibiade nous est cent fois plus cher que les hommes raisonnables qui ne se sont jamais moqués de nous. »

La facilité d'un tel triomphe ne séduit pas M. Courbet, car il entretient ses défauts avec autant de soin ([ue s'ils étaient des qualités. Depuis son portrait

de 1831, qui avait le malheur d'être irréprochable, il ne s'est plus laissé prendre en flagrant délit de perfection. Les Demoiselles de village, sont un paysage excellent , gâlé par la présence de quelques figures hétéroclites. Le chien est charmant , les vaches bien dessinées , mais les vices de la perspective rachètent soigneusement le mérite du dessin. M. Courbet n'aurait garde d'aller demander une leçon de perspective à M. Forestier : il aime mieux s'inspirer d'une caricature de Hogarth,

La Fileuse est une bonne figure, grassement peinte, mais » malpropre au dernier point. Les Cribleuses (le blé, placées dans un cadre un peu vide, ne manquent ni de mouvement ni de charme. Celle qui agite le crible lance ses bras avec une certaine grandeur. Mais la disposition des jambes est plus que triviale; • elle est presque indécente. Le portrait d'une dame espagnole n'est peint ni avec de l'huile ni avec de la pommade, mais avec je ne sais quel onguent grisâtre qui n'a de nom dans aucune langue. M. Courbet at-il à se venger de l'Espagne ? Dans quel intérêt prêlet-il à la terre des Hespérides un fruit si étrange ? Je verrais plutôt dans ce portrait une habitante des frontières du Luxembourg, une danseuse des Closeries de la rive gauche, une victime de la vie parisienne, qui expie à l'âge de trente ans les soupers de sa jeunesse.

Le plus important des nouveaux tableaux de M. Courbet est la Rencontre, ou Bonjour, monsieur Courbet l ou la Fortune s' inclinant devant le Génie. Le sujet est d'une grande simplicité. 11 fait chaud; la diligence de Paris à Montpellier soulève au loin la poussière de

DES BEAUX-ARTS. 20o

la route; mais M. Courbet est venu à pied. Il est parti de Paris le matin sur les quatre heures , à travers champs, le sac au dos, la pique en main. Entre onze heures et midi il arrive aux portes de Montpellier. Voilà comme il voyage! Son admirateur et son ami, M. Bruyas, vient à sa rencontre et le salue très-poliment. Fortunio , je veux dire M. Courbet, lui lance un coup de chapeau seigneurial et lui sourit du haut de sa barbe. M. Courbet a mis soigneusement en relief toutes les perfections de sa personne ; son ombre même est svelte et vigoureuse; elle a des mollets comme on en rencontre peu dans le pays des ombres. M. Bruyas est moins flatté : c'est un bourgeois. Le pau-vre domestique est humble et rentré en terre comme s'il servait la messe. Ni le maître ni le valet ne dessinent leur ombre sur le sol ; il n'y a d'ombre que pour M. Courbet, lui seul peut arrêter les rayons du soleil.

C'est dans le paysage que le talent de M. Courbet se montre pur et presque sans tache. Ses terrains sont solides , se3 couleurs franches , son dessin ferme et hardi. Voyez le Château (TOrnans et le Ruisseau du puits noir ^ et dites si M. Courbet n'aurait pas mieux fait de rivaliser avec M. Rousseau que de disputer à M. Daumier la palme de la caricature !

Autant M. Courbet est tapageur, autant M. Millet est silencieux. Personne ne connaît M. Millet, que ses amis. Il n'a jamais ouvert de boutique, il n'a jamais battu le tambour. Il a digéré doucement les rigueurs du jury et les applaudissements du public. Loin de Paris, il vit en paysan parmi les paysans , il travaille au milieu des travaux de la campagne, il vit et il peint

simplement. Sa couleur est forte et modeste , comme lui. Point d'éclat, point de bruit, point de scandale; un dessin large, un style austère , un goût irréprochable. Vous souvenez-vous de son Semeur? C'était une grande peinture. Son Paysan greffant un arbre est peint dans le même esprit de sagesse et de simplicité. Peut-être les bras de l'homme sont-ils un peu ronds ; mais la femme et l'enfant forment un groupe magnifique. Le paysage est à l'unisson , rustique et simple, mais non jusqu'à la nudité. L'excès de cette manière serait de faire des tableaux vides : à force d'écarter le superflu, on exclurait jusqu'au nécessaire. [La Gardeuse de dindons, de M. Salmon, tombe un peu dans cet excès. Le paysage est naïf, les dindons bien étudiés, la gardeuse se voit à peine. Le Déménagement de M. Dervaux est plus complet dans sa simplicité. C'est une charrette chargée de tout le mobilier d'une famille pauvre : un vieillard est couché au sommet, sur un matelas ; on déménage aussi les malades. Le chef de la famille aide l'àne à tirer son fardeau; une petite fille aux mains frêles, pousse à la roue; un jeune garçon porte son frère sur le dos , la mère porte un autre petit sur les bras : que la misère est féconde! et comme les enfants viennent en foule à ceux qui ne peuvent les nourrir ! Une grand'mère , enveloppée dans un manteau de rouher, marche en serrant piteusement les mains. Tout le tableau est sombre, gris, couleur de misère. M. Dervaux doit être élève de M. Millet.

MM. Millet, Salmon, Dervaux, sont réalistes dans le sens véritable du mot. Ils cherchent à rendre la na-

tare telle qu'elle est, sans l'embellir, mais sans la rendre laide ou grotesque. J'ai vu un Soiiit Sébastien de M. Lafond qui m'a para peint dans le môme esprit. Le corps du saint est soigneusement dessiné d'après un modèle bien choisi ; la couleur des chairs est vraie et vivante ; au demeurant , nulle trace de style. Mais la peau n'est pag terreuse, les membres ne sont pas difformes, la pose n'a rien de grotesque ou de choquant. Voilà le vrai réalisme, qui n'a rien à démêler avec les difformités de M. Courbet.

Toute peinture réaliste est un peu triste , comme la réalité. M. Tassaert excelle à peindre la misère. Ses petits tableaux sont touchants, familiers, intimes; ils font aimer le peintre. Mais il ne faut pas que M. Tassaert s'échappe de la vie réelle pour ■ entrer dans le domaine de la poésie. Toute excursion sur le terrain de l'idéal lui est interdite par la nature môme de son talent. Qui ne connaît la charmante orientale de Sara la baigneusel Personne ne la reconnaîtrait dans le tableau de M. Tassaert. C'est une traduction en hollandais.

M. Bon vin , dans cinq tableaux ou plutôt cinq études, montre une observation savante de la réalité. Le portrait de 3Ille H.... n'est pas beau, mais il est d'un naturel parfait. Évidemment Mlle H.... ne songe pas à se marier. Les Keligieiises tricotant ont un grand air de vérité ; c'est bien le froid du cloître et l'ennui monastique. La Cw/sïV?/ère est entourée d'accessoires très-fmement rendus. Tout est bon, la jupe, la nappe, la cruche, l'oignon; cet oignon ferait les délices de M. Poirier.

:> i8 VOYAGE A TRAVERS L'EXPOSITION

M. Antigna produit trop et trop vite; il a l'air de pondre et non de peindre des tableaux. Et cependant tout ce qu'il fait porte sa marque. Il aime la vérité, il la poursuit, et il l'atteint quelquefois. Son Paralytique est intéressant, son Incendie est dramatique; ses bambins courts et rougeauds ne déplaisent pas, malgré un excès de mollesse et de rondeur. Il ne cherche pas le laid, et il pense, contrairement à l'opinion de M. Courbet , que toutes les vérités ne sont pas bonnes à peindre.

MM. Leleux, réalistes sans couleur , ont- commencé depuis quinze ans un assez grand nombre de tableaux. Puissent-ils vivre assez longtemps pour en iinir un !

La vieille garde. —M. Heim. — M. Abel de PujoL — M. Schnetz, — M. Léon Cogniet. —M. SignoL — M. Forestier, — M. Vinchon.

11 est heureux que l'Exposition universelle ait permis à nos artistes de réunir leurs œuvres complètes : les uns y ont gagné , les autres, y ont perdu , mais l'opinion et la critique se sont éclairées. Justice a été faite de quelques réputations un peu exagérées ; justice a été rendue à quelques talents un peu méconnus. On a vu que la peinture de M. Decamps est moins variée qu'on ne croyait ; on a constaté la variété et la puissance miraculeuse du génie de M. Delacroix. On a reconnu que la couleur de M. Ingres était plus belle en 4 804 qu'en 18îjo, et que la couleur de M. Horace

DES ilEAUX-AKTS. 209

Vernet gagnait à être vue dans sa fraîcheur. On s'est étonné d'apprendre que M. Gudin n'avait jamais fait un bon tableau, et que M. Heim, dont la réputation est bien tombée , en avait fait d'excellents. Dans les expositions annuelles, lorsqu'on voyait trois ou quatre paysages de M. Gudin, on disait : « Ceux-ci sont mauvais, mais les autres étaient bons. »> Dans une Exposition universelle, on est encore à chercher les bons dans la multitude des mauvais. M. Heim a eu le tort impardonnable de naître au xviii^ siècle et de remporter le grand prix de Rome l'année de la bataille d'Eylau. Les jeunes gens se fondaient là-dessus pour l'appeler le père Heim, et pour prétendre qu'il était contemporain du père Énée. Et voici qu'on découvre au grand salon que les tableaux de M. Heim n'ont presque pas vieilli. On s'arrête devant deux petites batailles esquissées avec la fougue et la vigueur des plus grands maîtres; on s'étouffe autour d'un tableau représentant V Exposition de iS2i ; on y reconnaît une composition spirituelle, un dessin distingué, une couleur solide ; on avoue que les peintres de cérémonies, soit en France, soit en Angleterre, ne produisent plus rien de pareil. « De qui ce tableau? — Du père Heim. « On lève les yeux, et l'on rencontre le Martyre de saint Hippolyte : « Quel est le maître qui a modelé ces nus? — M. Heim. >» On monte au premier étage, et l'on découvre seize portraits au crayon, seize tôtes jetées sur le papier avec une verve et une facilité surprenantes : « De qui ces beaux dessins? — De Heim. » Petits peintres dédaigneux, si vous ne déclarez pas que tous ces ouvrages sont excellents, et J98 n

±[0 VOYAGE A TiUVEKS L'EXPOSITION

qu'ils sont de M. Heim , vous serez hachés connue chair à pâté.

M. Abel de Pujol est moins bien conservé que M. Heim; cependant ses grisailles se soutiennent. Si les habitués de la Bourse avaient le temps de lever les veux en l'air, ils verraient sur leurs têtes des valeurs solides et qui ne sont pas sujettes à la baisse : ce sont les compositions de M. Abel de Pujol. Dans le même ^enre, le tableau des Danaïdes qu'il a exposé est un bon ouvrage : je ne parle pas de l'illusion et du trompel'œil, mais du dessm et du modelé. La ville de Valenciennes, tableau allégorique, n'est plus de notre époque: c'est un anachronisme en peinture. Le vieillard barbu armé d'un portefeuille représente trop plaisamment le conseil municipal. L'artiste a peint dans l'exercice de leurs talents les jeunes Valenciennois pensionnés par la ville. Un de ces jeunes gens est M. Abel de Pujol lui-même, occupé à esquisser son tableau de Saint Etienne. M. Lemaire ébauche le fronton de la Madeleine. M. Gustave Crauk, un tout jeune sculpteur qui revient a peine de l'académie de Rome, s'accroupit pour polir un fond de bas-relief. M.Alexandre Crauk , qui vient d'exposer un beau portrait, fait la moue à quelques pas de son frère : ces jeunes talents et ces jeunes visages contrastent un peu trop avec cette vieille allégorie.

M. Schnetz est encore jeune et le sera longtemps; les années passent sur sa tête sans la glacer et sans la blanchir. Nous avons peu d'artistes plus vifs et plus aimables que ce jeune et spirituel vieillard. Son talent s'est conservé comme sa gaieté, en vertu du même pri-

vilége. Il dessine aussi fermement, il peint aussi solidement que le jour où il a obtenu sa première médaille, en 1819. Ses plus anciens tableaux ne sont pas de ceux dont on dit: ils ont été bons. Leur couleur un peu grosse n'a rien perdu de son éclat. On admirera longtemps encore à l'église Saint-Roch le Vœu à la Madone. M. Schnetz n'a jamais été acclamé comme un maître, mais dès son début le public l'a estimé comme un bon peintre : il n'a pas une réaction à redouter, comme tant d'autres.

Qui ne se souvient d'avoir été un peu étouffé autour du Tintoret peignant le portrait de sa fille? C'était au salon de 1843; on n'avait d'yeux que pour le chefd'œuvre de M. Léon Gogniet. Je me rappelle d'autant mieux ce succès de compression , que je n'étais ni assez grand pour regarder par-dessus les épaules des autres, ni assez petit pour me faufiler entre leurs jambes. Il n'y avait qu'un cri, et je l'entends encore : admirable! Après douze ans, ce tableau revient à Paris ; il quitte le musée de Bordeaux , il se dérobe à l'enthousiasme de la Gironde, il veut se montrer encore une fois à ses admirateurs : où sont-ils ? Le public passe indifférent. La couleur a-t-elle rougi, ou était-elle déjà aussi rouge en 1843? Les draperies ne sont plus de bon goût : est-ce le goût qui a changé, ou les draperies? Les tètes sont plus académiques (lue touchantes : d'où vient cela, s'il vous plaît? La scène du massacre des innocents a bien autrement vieilli : il est vrai qu'elle date de 1824. C'est un tableau momifié. Cependant le talent de M. Léon Cogniet est hors de doute; la meilleure preuve, c'est qu'il a fait

des progrès, et qu'il ne s'est pas condamné à se recopier lui-même. Son meilleur ouvrage est son dernier : à combien de peintres accorderait-on le même éloge ? Combien au contraire pourraient dire avec un artiste célèbre :

Ce que je sais le mieux c'est mon commencement !

Le portrait de Mme la comtesse de '*'^*, qui n'attroupe pas les spectateurs, est bien dessiné, bien vivant, et d'une belle physionomie. La couleur en est un peu fausse, les chairs pourraient être moins persillées, les mains gagneraient à être plus faites; mais la tête respire la distinction.

M. Signol refait avec une persistance courageuse son tableau de la Femme adultère. Est-ce un mauvais tableau? non. Alors pourquoi le recommencer? La seconde épreuve ne vaut pas la première. Le Christ est court et écrasé. Si la Madeleine se relevait (et elle se relèvera, n'en doutez point) elle serait plus grande que lui.

M. Henry Scheffer couvre de sa peinture une assez grande étendue de muraille. En présence de ses tableaux et de ses portraits, on s'étonne un peu de sa réputation. Ses tableaux sont mauvais, ses portraits mornes. Ils ne sont pas mieux peints que ceux de M. Dubufe , et ils sont beaucoup moins agréables à regarder. M. Henry Scheffer aurait-il bénéficié de son nom, et de la ressemblance de Henry avec Ary? M. Schopin, autre gloire oubliée. On a fait d'assez jolies gravures, d'après les tableaux de M. Schopin.

M. Forestier, dont les premiers succès datent du

premier empire, est un de ces artistes honorables qui ne craignent pas de dépenser sur un tableau plusieurs années de leur vie. Ses funérailles de Guillaume le Conquérant sont une œuvre de longue haleine, de grand labeur, de talent mûr et sérieux. Le choix seul du sujet dénote une âme qui n'est pas vulgaire. Au moment où les conquérants de l'Angleterre vont ensevelir dans une église la pesante dépouille de leur chef Guillaume, un paysan saxon se jette au travers de la cérémonie : «< Ce terrain est à moi, dit-il : l'homme pour qui vous priez, me l'a pris de force pour y bâtir son église. Je défends que le corps du ravisseur y soit placé. » Ne disions-nous pas, quelques pages plus haut, que les artistes ne devraient ni peindre ni faire des bassesses? C'est un principe qui n'a été jamais violé par M. Forestier.

M. Vinchon peut dire aussi à ceux qui attaquent son talent : « Du moins, je n'ai peint que des actions honorables. »> Il est à remarquer que M. Vinchon a contre lui presque tous les critiques, et presque tout le gros public pour lui. Le dimanche surtout, les enrôlements volontaires et le Boissy d'Anglas ont le privilège d'attirer la foule. Cette circonstance ne prouve pas que M. Vinchon soit un Raphaël ; cependant elle prouve quelque chose. M. Vinchon sait composer un grand tableau ; sa peinture est pleine d'intentions souvent heureuses, et qu'un enfant de dix ans peut comprendre. Son dessin, toujours soigné, séduit les yeux de la foule ; sa couleur trop rose n'offusque pas tout le monde. Mais ce qui assure à l'ensemble de son œuvre une véritable popularité, c'est un choix de sujets

■2\i VOYAGE A TRAVERS L'EXPOSITION

intéressants, dramatiques, nationaux, honnêtes: sa peinture est honnête dans tous les sens du mot : on y devine un pinceau consciencieux au service d'une droite conscience.

M. Louis Boulanger était en 1830 un des chefs de l'école romantique. Il vivait dans un cercle d'amitiés illustres; des vers admirables lui ont été dédiés. Ses amis sont dispersés et sa gloire a pâli, mais son talent n'a point passé. Le portrait de M. P... est bien beau, malgré la laideur du modèle : « il n'est pas de serpent.... » commedisait Boileau. La peinture de M. Boulanger restera ; moins longtemps toutefois que les vers de ses amis, "

XITL

Paysage. — École classique : MM. Paul Flandrin , Desgoiïe. Alfred de Curzon, Lecointe, Bellel, Aligny. — Le plus original des paysagistes, M. Corot. — M. Cabat, M. Jeanron, M. Français. — Coloristes et réalistes. M. Th. Rousseau. — M. Daubigny. — M. Charles Le Roux. — M. Paul Huet. -- M. Eugène Lavieille. — M. Lambinet. — M. Jongkind. — II. Nazon. — MM. de Yillevieille , de Lafage , de Varennes, Chintreuil, etc.— M. Belly. — MM. Lapierre. Léon Noël, Léon Fleury. Jules André, etc. — Marine : MM. Gudin . Barry. Lepoittevin. — Fleurs : M. Saint-Jean.

Ce qui doit surtout frapper les étrangers qui visitent nos expositions de peinture , c'est la diversité des genres. Le temps n'est plus où nos artistes se groupaient par écoles. On ne trouve plus à Paris de ces grands ateliers qui comptaient les élèves par centaines, et qui engageaient des batailles rljaque fois qu'ils se

DES BEAUX-ARTS. iiirj

rencontraient dans la rue. L'atelier de M. Ingres a été le dernier. Aujourd'hui chaque artiste travaille chez soi et pour soi; chacun prétend à l'originalité. Au xvii*' siècle , tous les peintres français avaient un air de famille : Poussin , Lesueur et Lebrun différaient par leur talent, mais non par leur manière. Au xvm*, la France entière imitait Boucher et Watteau ; il y a cinquante ans , tous les artistes français , sans exception, relevaient de David. Aujourd'hui, l'école française n'est qu'une immense collection d'individualités diverses , ou plutôt il n'y a plus d'école française. Ce n'est pas que tous nos artistes soient originaux : l'un imite les Hollandais, l'autre les Vénitiens, l'autre les Florentins, l'autre les Espagnols, l'autre son voisin. ■ Le seul genre où les peintres français semblent réunis en école, est le paysage. Cette e^cole moderne date de trente ans. Elle diffère des autres en ce qu'elle ne reconnaît pour maître que la nature , et qu'elle n'adopte qu'un seul atelier , la campagne. Personne n'y sacrifie son originalité , personne n'y copie le voisin. Cinquante ou soixante artistes , de même force ou peu s'en faut , se dispersent dans les champs avec armes et bagages. Ils rentrent à Paris, ils comparent leurs tableaux à la plus prochaine exposition , et ils reconnaissent qu'ils ont fait à peu près la même chose. Ils n'étaient convenus de rien au départ ; ils ne s'étaient pas dit les uns aux autres : « Nous copierons textuellement les objets que le hasard mettra sous nos yeux ; nous nous abstiendrons de toute composition ; nous nous garderons de déranger un arbre ou une montagne ; nous ferons une photographie intelligente

'2\{\ VOYAGE A TRAVERS LEXPOSlïlOxN

et colorée de la nature. »> Et cependant ils se rencontrent comme s'ils s'étaient entendus.

Au milieu de ce mouvement réaliste, le paysage classique est bien délaissé. A peine lui reste-t-il quelques fidèles ; sans l'Académie de Rome, il n'en aurait plus. Le plus célèbre de ces dessinateurs du paysage est M. Paul Flandrin, bon peintre français, comme on disait en 1690. M. Flandrin obtient à force de dessin ce que les autres paysagistes obtiennent à force de couleur : il frappe. Ses lignes sont belles et pures, •ses tableaux sont d'un grand aspect. Malheureusement sa couleur est désagréable au point de faire mal aux yeux ; il a des bleus, des verts, des rouges tellement •crus qu'on se demande chez quel marchand il a pu les trouver, et qu'on le soupçonne de les avoir commandés exprès pour lui. M. Desgoffe a encore plus de talent et moins de couleur que M. Flandrin. Ses compositions sont magnifiques , son faire est si large qu'il rappelle les chefs-d'œuvre de Poussin. M. Ingres, son maître, lui disait, en répétant un mot d'Alexandre : « Si je n'étais moi, je voudrais être vous. » Mais la couleur de M. Desgoffe est encore plus acariâtre que celle de M. Flandrin. L'une crie, l'autre hurle. M. Alfred de Curzon n'est pas coloriste, et cependant il est impossible de dire que sa couleur soit mauvaise. Il dessine bien, sans toutefois qu'on puisse le ranger parmi les dessinateurs. Il a sa manière , une manière sobre et distinguée, toujours consciencieuse et jamais médiocre, un peu froide, et cependant élégante : tableaux couleur de vertu, peinture d'honnête homme. Ses trois paysages de la Campagne (V Athènes sont d'une grande

vérité. Si vous voulez connaître le sol maigre de l'Attique, la terre poudreusg, les arbres haletants, les temples désolés qui entourent la capitale du roi Othon et la triste parodie d'Athènes, regardez les tableaux de M. de Curzon : tout est là. Il a tout vu , tout compris, tout rendu; excepté peut-être l'éclat du soleil qui cuisait ses mains comme des écrevisses, lorsque nous chevauchions côte à côte sur les cailloux brûlants de rilissus. M. Bellel est un talent voisin de M. de Curzon. Son dessin est plus ferme, sa couleur plus solide et plus franche. Ses tableaux sont aussi heureusement conçus et exécutés plus librement. Il a exposé , avec dix beaux fusains, une Fuile en Egypte qui n'amusera pas le public des dimanches : c'est cependant un noble tableau. Le Figuier maudit de ]VL Lecointe est un paysage bien peint, mais d'une couleur un peu trop maudite. Il semble que le malheur de ce pauvre figuier assombrisse tous les environs et mette en deuil la nature entière. M. Aligny dessine correctement, recherche la ligne droite et abuse des couleurs désagréables. Que la paix soit avec le paysage historique! - •

M. Corot (nous ne sommes pas encore arrivés auK réalistes), M. Corot est un peintre unique , exceptionnel , en dehors de tous les genres et de toutes les écoles; il n'imite rien, pas même la nature, et il est inimitable.

Aucun artiste n'a plus de style et ne fait mieux passer ses idées dans le paysage. Il transforme tout ce qu'il touche , il s'approprie tout ce qu'il peint , il ne copie jamais, et lors même qu'il travaille d'après nature , il invente. En traversant son imagination , les

f>l<S VOYAGE A TRAVERS L'EXPOSITION

objets revêtent une forme vague et charmante; les couleurs s'adoucissent et se fondent; tout devient frais , jeune, harmonieux : il est le poëte du paysage. A peine a-t-il esquissé les contours d'une forêt, que les nymphes et les amours , radieux enfants de l'imagination des poètes, s'échappent de toutes les pages des vieux livres et viennent peupler les beaux ombrages qu'il a créés.

Il est impossible , même à M. Corot , de copier un Corot. Il pourrait reproduire un même effet, et non refaire un même tableau. Il peint d'inspiration ; il voit le but, il y va sans regarder le chemin. Il n'a pas, comme tant d'autres peintres, des procédés arrêtés. Il ne marche pas dans un sentier ; il s'avance librement, humant l'air et admirant le soleil.

Les critiques à microscope sont fort embarrassés lorsqu'ils cherchent dans un de ses tableaux le secret de son charmant génie. On voit bien que rai,r inonde sa peinture, mais on ne saura jamais par quel secret il est parvenu à peindre l'air. Ses eaux sont d'une limpidité enivrante ; mais on aurait beau coucher dans son atelier, on n'apprendrait pas en dix ans comment il arrive à rendre la beauté de l'eau. Ses arbres sont dessinés sans contours et peints sans couleur : comment cela s'est-il fait? Il l'ignore lui-même. Il se dit un beau jour: « Je vais peindre un soleil couchant. »> Il prend ses brosses et sa palette; il esquisse des arbres, des eaux, des personnages , sans trop y songer : il ne songe qu'au soleil couchant. Le tableau exposé, vous ne remarquez ni les personnages, ni les eaux, ni les arbres ; vous vous écriez dès la première vue : t Ah î le beau soleil couchant! »

M. Cabat aussi a peint des paysages : je parle de longtemps. Ses anciens tableaux ressemblaient au Ravin de Villcroy qu'il a exposé cette année ; ils étaient très-faits, très-jolis, très-joyeux. Ses derniers sont nus, froids, piteux et désolés. Son Matin est triste ; son tableau du Soir au lever de la lune est navrant ; sa peinture a un air de deuil et de consternation : hic jacet.

Ce n'est pas qu'il soit interdit à un peintre d'exprimer la tristesse, et je n'ai point prétendu que tout paysage dût être gai comme un baptême. Ce que l'on reproche à M. Cabat, c'est de rembrunir toutes choses, et de faire le printemps aussi triste que l'hiver, le matin aussi triste que le soir. Le matin est le réveil de la vie, la jeunesse du soleil, le prmtemps du jour. Levez-vous à cinq heures et descendez au jardin, vous verrez.

Quand M. Jeanron répand sur ses tableaux une teinte de mélancolie, lorsqu'il nous montre les Bergers d' Âmbleteuse , enveloppés dans leurs gros manteaux et promenant un long regard froid sur un paysage brumeux, M. Jeanron sait ce qu'il fait, il rend une impression, il exprime un sentiment, il parle à notre esprit. L'idée s'élève, comme un brouillard léger, au dessus de sa peinture. Nous nous associons à la pensée de l'artiste, et nous lui savons gré de nous serrer le cœur. Entre les tableaux de M. Jeanron et les derniers paysages de M. Cabat, il y a la même différence qu'entre un livre touchant et un livre ennuyeux. Je remercie l'auteur qui m'arrache des larmes ; je voue aux dieux infernaux celui ({ui me fait bâiller.

ÎJ^O ^ÛYAGE A TRAVERS L'EXPOSITION

M. Français n'est ni maussade comme M. Cabat, ni mélancolique comme M. Jeanron. Ses tableaux sont riants, ses paysages sont heureux, sa peinture est jolie fille. Il a plus d'habileté que de sentiment, son talent est plus facile qu'original, il produit trop et trop vite, ses tableaux sont trop courus, il gagne trop d'argent. Mais je n'ai jamais vu que de charmants tableaux de M. Français. Sa composition est presque toujours heureuse, sa couleur est toujours charmante. Dans son tableau de la Fin de C hiver, le ciel pétille de lumière. Ses Grands blés sont les plus beaux que j'aie jamais vus; les épis lourds, riches, bien nourris, s'appuient bien sur leur tige et la font plier sous le poids. Je regrette de ne pouvoir parler ici des admirables lithographies de M. Français.

M. Français, M. Jeanron, M. Cabat composent leurs tableaux, et les achèvent. C'est en cela surtout qu'il se distinguent de l'école réaliste.

Le chef de cette école, M. Théodore Rousseau, a exposé toute une galerie de paysages, qui commence à 1833, qui finit à 1855, et qui nous permet de suivre pas à pas la marche de son talent. Le moins bon de tous ces ouvrages est le premier, les Côtes de Granville. Le meilleur est le Marais dans les landes, qui porte la date de d853. Pendant vingt ans, M. Rousseau a marché de progrès en progrès.

Les Côtes de Granville ne ressemblent pas mal à l'intérieur d'un pâté où l'on aurait entassé des arbres, des maisons, des figures, un peu de tout. On y sent l'avidité impatiente d'un jeune homme de talent, qui voudrait dévorer d'une bouchée la nature entière. Ce

tableau , dont la couleur n'est pas agréable, a fondé la renommée de 'M. Rousseau.

Le Marais dans les landes est une petite toile radieuse où l'eau miroite, où le soleil scintille, où les fleurs s'épanouissent, où les vaches s'ébattent joyeusèment. Rien n'est plus simple, plus vrai, et cependant plus délicieux que ce petit tableau. R est fini, notez ce point.

Parmi les autres ouvrages du même artiste, on en compte beaucoup qui sont d'admirables pochades, comme le Coucher du soleil dans la forêt de Foniai- 7iebleau, et ce tableau vert tendre où un petit pêcheur chargé de ses filets, s'avance nonchalamment, la tête dans le brouillard, les pieds dans la rosée. Mais il est trop facile de faire des pochades. Tout homme qui fréquente un peu les ateliers sait qu'il y a toujours, vers la deuxième ou la troisième séance, un moment où l'ébauche est très-belle. Le difficile est d'en faire un tableau sans la gâter. M. Rousseau et son école, de peur de gâter leurs paysages, les laissent volontiers à l'état d'ébauches.

M. Rousseau peint grassement, sa facture est large, il ne lèche pas ses tableaux. Peut-être serait-il bon de les lécher davantage. Les grands paysagistes hollandais peignaient aussi largement, et leurs tableaux étaient plus finis. L'Avenue de la forêt de l'Isle-Adam ne ressemble pas mal à ces mosaïques qu'on exécute avec des coquillages.

La couleur de M. Rousseau est très-séduisante, non très-savante. W est coloriste, mais non pas à la façon de M. Decamps. Ce n'est pas par l'emploi des couleurs,

±lt VOYAGE A TRAVERS L'EXPOSlTlUxX

c'est par le choix des tons qu'il charme les yeux. Il ne ferait pas un tableau avec du blanc et du noir habilement ménagés : il sème sur sa toile de jolies taches bleues, rouges, vertes, jaunes, dont le regard est tout réjoui.

M. Daubigny a envoyé cinq tableaux à l'Exposition. Le Jury en a reçu quatre, et refusé, dit-on, le meilleur. De ceux qu'on a reçus, deux sont très-beaux, deux sont jolis et de défaite. Les Bords du llii plaisent à tout le monde ; les arbres se mirent coquettement dans l'eau ; la façade blanche des maisons rit au soleil derrière les arbres. Le 2^ ré à Valmondois est une agréable étude d'après nature. Mais V Écluse d'Optévaz est un paysage composé, dessiné, peint dans la perfection. La 31are au bord de la nier est l'esquisse d'un chef-d'œuvre. Si vous n'avez jamais fait le voyage de Dieppe, ce petit tableau à peine ébauché vous ap- ]>rendra combien la mer est grande, et vous y prendrez un avant-goût de l'immensité.

De tous les peintres réahstes, le plus naïf, le plus sincère, le plus convaincu est M. Charles Le Roux. Il adore la nature, telle qu'elle est, sans la vouloir et sans la concevoir plus parfaite. Il pense que tout est bien dans le plus beau des mondes possibles, et il transporte sur la toile les paysages qu'il a sous les yeux. Confiné loin de Paris, au fond de la Bretagne, M. Charles Le Roux ignore ou dédaigne les petits moyens, les artifices, et ce qu'on appelle vulgairement les ficelles du métier. Sa peinture est candide et nullement parisienne. Elle sent, je ne dirai pas la province, mais la campagne. Elle n'est ni sotte ni spirituelle ; elle est

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vraie. Au bas de chacun de ces tableaux, la nature elle-même écrirait : certifié conforme.

La couleur de M. Charles Le Roux est aussi belle que celle de M. Th. Rousseau, et à moins de frais.

M. Eugène Lavieille est un Parisien de beaucoup d'esprit , qui passe l'année à Barbizons , au milieu des bois. Il a exposé deux vues de Barbizons , très-jolies. Le paysage d'été , où l'on voit des enfants tout ronds se rouler sous de longs peupliers , est très-vrai et trèsspirituel ; les maisons du fond sont d'une couleur magnifique et d'une excellente localité. J'ai été moins frappé de son Effet d'hiver : c'est la faute des corbeaux qui sont trop petits. Lorsqu'en janvier, dans un carrefour de foret , on aperçoit des corbeaux sur lu neige, ils semblent énormes , on ne voit qu'eux, tout le reste disparaît, ils rempHssent le paysage de leur sinistre couleur. Avec ces corbeaux, M. Lavieille pouvait faire un tableau funèbre , et dont on aurait rêvé. Pourquoi les a-t-il faits si petits?

Je ne sais si M. Lambinet est élève de M. Troyon , mais on le dirait. M. Lambinet est un vrai paysagiste, bien rugueux, bien vivant, bien pittoresque. Dans ses tableaux, la terre est une nourrice grasse, les arbres de gros enfants bien nourris; l'herbe se réjouit de croître dans ses prairies , les fleurs s'y épanouissent à l'aise; toute la nature a je ne sais quel air de santé et de contentement, elle remercie M. Lambinet. M. Jongkind est un coloriste très-fin. Sa couleur, un peu trop grise , n'appartient qu'à lui ; ses paysages , vivement ébauchés, ont un grand caractère; ses ta-

i>-2i VOYAGE A TRAVEHS L'EXPOSITION

bleaiix se reconnaissent entre mille : c'est un mérite assez rare aujourd'hui. M. Jongkind s'est frayé dans Fart un fort joli chemin, cjui n'est y^as une route royale, mais oii il marche seul et sans être coudoyé. M. Nazon s'avance d'un pas délibéré dans le sentier de M. Millet. M. Paul Huet, un grand coloriste qui ne dessine pas assez , est le premier qui ait frayé la route où M. Rousseau et cent autres paysagistes s'étouffent depuis vingt ans. Mais ses compagnons de voyage l'ont laissé en arrière, et je doute qu'il les rejoigne jamais. Que sont devenus les pionniers qui ont tracé les premiers chemins en Amérique?

MM. de Villevieille et de Lafage se ressemblent comme deux frères, mais M. de Villevieille est le plus distingué des deux. Il a envoyé à l'Exposition deux paysages : l'un a été admis, et suspendu dans un escalier; l'autre a été refusé, recueilli par M. Deforge, fort admiré sur le boulevard et vendu immédiatement 1500 fr. M. de Lafage a été mieux traité par le jury. Ses quatre tableaux sont jolis, un peu pâles et d'une nature maladive. Le meilleur, la Moisson, représente une grand plaine, découpée comme un immense échiquier, divisée en champs, en prés, en vergers, en villages, émaillée de moissonneurs, traversée de charrettes, égayée çà et là par une longue traînée de fumée blanche qui rase lentement la terre, et va se perdre à l'horizon. M. Eugène de Yarennes est un tout jeune peintre, qui a gagné en deux expositions son diplôme de paysagiste. Il aime et comprend la nature, il dessine avec esprit, il est coloriste avant de savoir la couleur, il ne manque de rien , que d'ex-

DES BEAUX-AKTS. 2:2n

périence. Que voulez-vous? on n'est pas un vieux peintre à vingt-cinq ans.

M. Ghintreuil, coloriste pâle, fait des études excellentes : ses tableaux sont moins bons. M. Cals , qui n'a exposé qu'un petit tableau de genre, est un paysagiste qui s'ignore lui-même. Il peint tous les étés une vingtaine de petits panneaux qu'il livre en bloc à un marchand, sans trop se soucier de leur sort. L'hiver suivant, toutes ces études sont vendues, devinez à qui? aux peintres.

Le plus grand paysage de l'Exposition est, si je ne me trompe, un tableau de M. Belly. C'est une belle futaie de Fontainebleau , fièrement dessinée et peinte avec une certaine largeur. Cependant j'aime mieux les petits paysages de M. Belly : les terrains y sont plus Bolides , la couleur plus égale , l'effet général mieux compris. Le jeune artiste a risqué deux portraits; les paysagistes n'en font guère. Il ne dessine pas comme M. Ingres , mais ses personnages sont vivants et pensants. Je vous recommande le portrait de M. Manin, le plus grand citoyen de l'Italie.

Un hardi voyageur qui a pénétré jusqu'au fond de la Perse, M. Laurens, a rapporté un paysage de Téhéran. Pour ceux qui ne connaissent la Perse que par les dessins et les tableaux de M. Flandin , il est heureux que M. Laurens ait fait ce voyage. Ses lithographies sont admirables et son tableau est excellent. On y étouffe, on y sue, on y mange de la poussière ; on va prendre un bain après l'avoir vu. M. Laurens est un beau talent. Pourquoi n'a-t-il exposé qu'un paysage? MM. Jules Noël, Léon Fleury, Jules André , font de 198 o

i-m \OVAGE A TKAVEliS L EXPOSITION

jolis tableaux, qui plaisent aux dames et qui se vendent fort bien ; je n'en dirai pas davantage. Si l'on voulait seulement citer les noms de nos paysagistes habiles , on userait quatre pages à cette nomenclature. M. de Balleroy a peint d'excellents buffles et de beaux paysages d'Italie. M. Anastasi a fait de trèsbelles études en Normandie , en Prusse et à Bougival. Le Moulin de Bricmcon, par M. de Saint-Hilaire, est iin délicieux paysage. M. Lapierre est le plus coquet des élèves de Watteau. M. Bodmer, un peu froid et un peu lourd , a une excellente facture et un sentiment juste de la réalité. M. Fiers soutient sa vieille réputation par cinq petits tableaux très-bien faits, mais un peu trop faciles. M. Fiers pourrait être le Meissonnier du paysage , s'il dessinait moins vite. On trouve çà et là , dans la foule des tableaux de M. Gudin , un morceau moins mauvais que les autres. Les marines de M. Barry valent mieux que celles de son maître, M. Gudin. M. Lepoittevin est un artiste aussi vigoureux et aussi original que.... M. Victor Adam.

La peinture des fleurs , que les plus grands coloristes hollandais ne dédaignaient pas , et que nous abandonnons trop volontiers aux pensions de demoiselles, s'est réfugiée chez M. Saint-Jean. M. Saint- Jean est moins sec et moins froid que les autres maîtres de l'école de Lyon. Son faire était d'abord trop minutieux ; il s'est élargi. Son chef-d'œuvre à cette Exposition est un petit tableau de framboises pt d'oranges. De ma vie je n'ai rien vu de plus appétissant , et rien qu'à vous en parler Feau me viont à la bouche.

DES BEAUX-AKTS. 227

XÏV.

Peintres d'animaux. — M. ïroyou. — Mlle Rosa Bonheur. — M. Coignard. — Taureaux de Nuremberg, par M. Brascassat. — M. Jadin et les chasseurs. — M. Mélin et M. Couturier. . peintres d'histoire. — M. Palizzi, peinture hérissée. — Nature morte : M. Philippe Rousseau.

Le plus admirable de tous nos paysagistes est un peintre d'animaux, M. Troyon.

M. Troyon est un grand peintre, aussi vrai que Mme Georges Sand est un grand écrivain. Il sait dessiner comme elle sait écrire ; il possède les secrets de la couleur comme elle possède les secrets de la langue ; mais il ne s'amuse pas plus aux petits effets que Mme Sand ne s'amuse à la phrase. Sa peinture est large, ses idées simples, un profond sentiment de la nature anime tous ses ouvrages. Son grand tableau des Bœufs allant au labour, me rappelle les beaux paysages et les admirables bœufs de la Petite Fadette et de la 3Jare au Diable. Je ne sais pas un plus grand éloge à faire de ce tableau , le plus magistral de tous ceux qui paraissent pour la première fois à l'Exposition.

Les chîens de M. Troyon ne valent pas ceux de M. Joseph Stevens ; mais ils laissent bien loin derrière eux les prétendus chiens de M. Decamps. M. Troyon est plus grand coloriste que M. Decamps, pour deux raisons : d'abord , parce que sa couleur est plus vraie. C'est une couleur que nous connaissons, que nous avons vue dans la campagne sans faire le voyage de

228 VOYAGE A TRAVERS L'EXPOSlTlOiN

Consfantinople ou de Tombouctou ; elle ne dépayse pas nos yeux. Ensuite, la facture de M. Troyon est infiniment plus facile et plus libre. M. Decamps ébauche un tableau et le laisse sécher. Puis , il le gratte , le repeint , et le reporte au séchoir. Au bout d'un certain temps , il reprend son rasoir et son tableau , il gratte encore, il ajoute une ou deux couches de couleur : l'émail est fait. M. Troyon peint ses tableaux du bout de la brosse , et ils n'en sont pas plus mauvais.

On assure que M. Troyon a vendu pour cent mille francs de peinture dans le courant de cette année. Est-ce trop? Non, ma foi.

Mlle Rosa Bonheur est un excellent peintre , mais rien de plus. Ses paysages un peu froids , un peu monotones , un peu lourds, un peu plombés, sont fermement dessinés , solidement peints et d'un grand caractère. Sa peinture n'est jamais molle , son dessin n'est jamais commun , si ce n'est dans les Hthographies de M. Soulange Teissier. Son tableau de cette année, la Fenaison, est le meilleur qu'elle ait fait. La couleur en est trop triste , les figures trop roides ; mais la composition est plus savante , le dessin plus précis et le style plus large que dans les premiers. Malheureusement ce tableau est exposé en face des bœufs de M. Troyon.

Les meilleurs tableaux de M. Coignard ne sont pas à l'Exposition ; mais ses tableaux exposés sont loin d'être mauvais. Il n'a ni le grand style, ni le beau dessin de Mlle Rosa Bonheur ; mais sa couleur papil lotte agréablement. Il peint fidèlement les lerrains,

les herbes, les fleurs et les bêtes, sans embellir la nature et sans l'enlaidir. Il n'est ni distingué ni trivial , il est exact.

M. Brascassat compose bien , dessine mal , peint trop mal. Sa couleur est particulièrement désagréable. Ses paysages , grêles et communs , semblent empruntés k M. Victor Adam. Ses animaux ont la môme vigueur et les mêmes muscles que ceux qui viennent de Nuremberg. Quant au pelage, il est lisse et même un tant soit peu pommadé. Les tableaux de M. Brascassat , qui ont eu grand succès autrefois , sont le type du mauvais : il est le Winterhalter des bêtes. Du reste, membre de l'Institut.

Oudry , Desportes , Snyders , Jean Fit , grands artistes qui excellaient à peindre les chiens, ont laissé h M. Jadin presque tout leur héritage : ils n'ont gardé pour eux que la science du dessin.

Tel qu'il est , le talent de M. Jadin a le privilège de réjouir infiniment les chasseurs. Non-seulement il rend très-bien l'apparence extérieure d'un chien , mais il saisit habilement le caractère particulier des chiens de chasse : ses tableaux exhalent une franche odeur de chenil. La couleur de M. Jadin est bonne, solide , un peu dure; son coup de pinceau est spirituel; sa facture est d'une largeur remarquable. Que manque-t-il donc à ses chiens ? Rien de ce qui se voit. Il ne leur manque qu'un peu de dessous , une carcasse mieux accusée, un dessin plus vigoureux. Faute de ce peu , M. Jadin ne vient qu'en troisième ligne , après M. J. Stevens et M. Troyon.

Les chasseurs doivent goûter médiocrement les

i30 VOYAGE A TRAVERS L'EXPOSITION

tableaux de M. Méliu , parce que ses chiens sont un peu mous et qu'ils n'ont pas le poil assez rude. Pour moi , qui n'ai pas le carnier sur le dos, je suis grand partisan de M. Mélin. Sa couleur , un peu grise , est très-harmonieuse , et ses chiens sont beaucoup mieux dessinés que ceux de M. Jadin. M, Jadin a plus de manière , M. Mélin a plus de savoir. L'un attrape la vérité, l'autre la trouve. M. Jadin a vu quelques lancés et quelques retraites prises , M. Mélin est allé dans un amphithéâtre étudier l'anatomie du chien. Le premier est un peintre de genre , le second un peintre d'histoire.

C'est souvent un bon calcul de quitter la peinture d'histoire. Les batailles, les sièges de villes, les martyres , les adorations de mages , les apothéoses de onze mètres coûtent cher à établir^ et nul ne les achète si le gouvernement n'en veut p^s. Un tableau de chiens ou de poules n'exige pas de grands frais de modèle , et le premier passant qui le voit en étalage en demande le prix et songe à l'acheter.

Tl n'y a pas plus de trois ans, M. Couturier, peintre d'histoire ,

-; Logeait le diable en sa bourse, C'est-à-dire n'y logeait rien.

Il peignait en désespéré de grandes ligures lamentables, sans modèle : un modèle mange en une séance le pain de deux jours. Ses tableaux étaient-ils bons ou mauvais? je n'en sais. rien; mais le jury des expositions n'en voulait pas, l'État ne les achetait point, et les marchands np se souciaient iruère de les mettre en

étalage. Un matin , il sortit de son atelier avec un tableau terminé, dont il aurait bien voulu trouver trois francs. Il courut tout Paris, les trois francs n'y étaient pas. Rentré chez lui , il jeta sa toile dans un coin et la creva d'un coup de pied : ce fut son déjeuner pour ce jour-là. Il regardait mélancoliquement par sa fer nêtre, en comptant les pavés de la cour, lorsqu'il remarqua trois poules et un coq qui s'ébattaient au soleil. Sa première idée fut une idée de rôti ; la seconde fut une idée de peinture. Il ébaucha trois poules et un coq, vendit son tableau et reçut une commande. Il revint au logis ; les modèles emplumés posaient toujours : il peignit cette fois un coq et trois poules. Six mois après, ses coqs et ses poules étaient cotés sur la place; les marchands usaient son escaUer et se battaient à sa porte. On s'était enfin aperçu qu'il composait avec esprit , qu'il groupait élégamment ses petits personnages , que sa couleur était presque aussi joyeuse que celle de M. Diaz , et aussi chaude que celle de M. Decamps.

Un jour que les acheteurs avaient entièrement déblayé son atelier et enlevé jusqu'aux moindres études, un honnête marchand, M. Martin , aperçut dans un coin une toile crevée qui se souvenait encore de certain coup de pied ; il prit des ciseaux , découpa un coin qui n'avait pas trop souffert , le fit encadrer , et rapporta le lendemain 180 francs.. Depuis ce temps , M. Martin dit aux jeunes peintres d'histoire qui se découragent : «« Élevez des poulets dans votre cour. »

M. Palizzi donne la préférence aux chèvres , qu'il peint fort bien. Pour donner à ses tableaux un aii'

rustique , il hérisse les animaux , les arbres , la terre et le ciel môme : vous diriez qu'on tourne la roue d'une machine électrique auprès de chaque tableau de M. Pahzzi.

M. Philippe Rousseau peint les chevreaux mieux que M. Palizzi , les cigognes mieux que M. Decamps , les fleurs et les fruits mieux que M. Saint - Jean. C'est un charmant artiste que M. Philippe Rousseau. Son dessin est parfait , sa facture est habile , ses idées sont ingénieuses ; il dispose ses sujets avec un goût exquis , il donne de la grâce à tout ce qu'il to'Uche , même aux citrouilles. Sa peinture , destinée à la décoration des salles à manger, est toujours élé- • gante, saine et engageante. Ceux qui dînent au milieu de ses panneaux ont meilleur appétit que les autres, et plus d'esprit.

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