‹ Voyage à VeniseChapitre 12 sur 27 · TABLEAU DES PEINTRES VÉNITIENS · texte numérisé non relu

TABLEAU DES PEINTRES VÉNITIENS

Si j'avais à peindre ce radieux tableau, je choisirais un triptyque, comme ceux des peintres primitifs. Sur Je panneau central j'inscrirais en lettres de feu : Siècle d'or; le premier volet, je le consacrerais au siècle d'argent, et le dernier, au siècle à* alliage.

Dans le premier volet, au-dessous des maîtres mosaïstes qui sont l'enfance de l'art, je grouperais autour de Giovanni Bellini, le peintre ineffable, Schiavoni, qui dérobait les anges à Dieu et les emparadisait dans son œuvre; Gentile Bellini, le passionné du vieux style ; Andréa Montagna, ce Vénitien amoureux de l'antique, enthousiaste inspiré du ciel, qui le premier ouvrit les yeux aux peintres vénitiens sur les pompeux paysages de la Brenta; le Squarcione, surnommé le premier des peintres par ses élèves; Vitlore Carpaccio, « qui avait la vérité au fond du cœur, » dont les figures, par leur mouvement et leur expression, semblent

avoir une âme; Girolamo deSanta-Croce, le gracieux peintre des bacchanales, aube déjà lumineuse de Giorgione; Giam-Ballisla Ci ma, ou plutôt

le Conc^liano qui a tant de charme el de vérité dans ses mouvements, dans ses airs de le te, dans son coloris; Montagnana, l'excellent styliste aux teintes padouanes-, le correct et savant Francesco da Ponti ; Barlolomeo, qui composait ses tableaux avec des feuilles d'or autant qu'avec des couleurs; Andréa di Murano , qui cache sa sécheresse par certains aspects de l'antique ; les Vivârlnl, les éclatants coloristes, les peintres pieux et savants; Carlo Grivelli, le Pérugin exagéré de Venise; le svelte et élégant Marco Basaïti; enfin, quelques figures moins dignes de l'histoire et que l'oubli a voilées dans les demi-teintes.

Sur le panneau central, nous voyons apparaître quatre groupes tout rayonnants. C'est d'abord Giorgione a la touche hardie et dorée, autre Andréa del Sarlo; Pietro Luzino, son élève et son rival, qui de la peinture cavalière était tombé dans l'art des grotesques* qui enleva la maîtresse de son tnattre et le fit mourir de chagrin; Sébastien del Piombo, le peintre. aux couleurs transparentes, qui, à la mort de Raphaël, fut salué; en face de Jules Romain* le premier peintre de l'Italie ; Giovanni d'Idine, qui eut un instant la palette de Giorgione et le pineeau de Raphaël; Francesco le More, qui avait la main pour exécuter quand Jules Romain ou un autre voulait bien penser pour lut ; Lorenzo Lotto, qui tempérait son pineeau véhément par le jeu des demi-teintes, qui mourait les mains jointes devant une image de la Vierge de sa création, digne des figures de Leonardo di

Vinci ; Palma le Vieux, le père de Violante, le maître de Rqnifazio, Palma, qui avait Tari de cacher son pinceau dans ses adorables têtes de Vierges inspirées par la beauté de sa fille, avant qu/elle eût rencontré Tizianp ; le rude et doux Rocco Marconi ; Brusasorci, le poêle épique qui avait pris une palette au lieu d'une plume ; Paris Bordane, plein de grâces et de sourires; le Fordenone, le robuste et le passionné, qui rivalisa avec Tiziano, le pin* ceau à la main et l'épée au côté.

C'est ensuite le groupe de Titien, le grand maître Nicolo di Stefano , Francisco, ûrqzio, Fabrizio,Cesare, Tomasso et Marco Vicelli ; Tiziancllo et Girolamo di Tiziano, tous de la famille du roi des coloristes, font cercle autour de lui, ainsi que Bonifazio, Y ombre de son corps; Campagnola l'érudit; Callisto Piazza, qui signait ses tableaux fiziano sans offenser personne.

Au troisième groupe on voit rayonner sur un fond d'outremer un peu cendré la figure aux teintes vineuses du véhément et délicat Tintorelto qui, chassé de l'atelier de Titien le jaloux, avait écrit sur le mur de sa pauvre chambre : Le dessin de Michel- Ange et le coloris de Titien Tintoretto, qui eût été un des plus grands peintres, « si dans beaucoup de ses tableaux il ne se fût trouvé indigne de. Tinlprelto. » Près de lui apparaît Dominico Tintoretto, qui suivit les traces de son père, « comme Aseagne suivit celles d'Énée;» Maria Tintoretto, l'ange de la maison, qui fut belle par le coeur, par la Qgure et par le génie, la joie et la

douleur de son père, qui avait souri a son berceau et qui pleura toutes ses larmes sur son tombeau.

Tout près de Tintorelto, saluez, dans celte clarté douteuse, mais d'un effet magique, cette arche de Noé où ce génie instinctif qui se nomme Bassano s'amuse comme un enfant avec tous les animaux antédiluviens. 11 est entouré de ses quatre fils, tous marqués du même air de tête de Jacopo Appollonio et Jacopo Guadagnini, qui le rappellent de loin ; d'Antonio Luzzarini, ce noble Vénitien qui le reproduisit jusqu'à l'illusion.

Voici le quatrième groupe, qui se détache sur un fond transparent devant un palais k sveltes colonnes, à portiques majestueux où l'on célèbre quelque pieux festin avec une magnificence toute païenne. Reconnaissez- vous ce grand seigneur de la peinture a son air de tête riant, k l'élégance de ses mouvements, à la splendeur théâtrale de son costume? C'est Paolo Véronèse; il s'appuie nonchalamment sur son frère Benedello, le peintre des ornements et de la perspective; il entraîne à sa suite ses deux fils Carlo et Gabriele, qui ne furent que des enfants de grand homme; Parasio et del Friso, qui ont eu aussi une part d'héritage; enfin tous les imitateurs serviles.

Nous sommes au deuxième volet; nos yeux éblouis par tant d'éclat, tant de magie, tant de rayonnement, ne distinguent pas d'abord ces teintes grises étouffées par l'ombre. Cependant nous voyons apparaître Jocopo Palma le Jeune, le maître des maniéristes, celui-là qui fut le dernier

VOYAGE A VENISE. l\

du siècle d'or el le premier du siècle d'alliatje, ce génie indécis qui allait de Raphaël h Véfonèsc, de Polydore à Tinloret, grand maître si les tableaux de ces quatre maîtres n'existaient plus. On voit aussi dans l'ombre se dessiner vaguement Boseliini, qui peignait comme un matamore se bat ; Corona le grandiose ; Vicenlino, le peintre historien de la république; Peranda, le poëte; Malombra, le portraitiste; le doux et gracieux Pilotto. Plus loin encore on aperçoit la secte des ténébreux qui vinrent au xvir 8 siècle apporter à Venise le style de Cavaraggio, comme Tri va, Saracini , Strozza, Dcrcvensi, Ricchi. L'œil est attiré par un groupe qui rappelle au premier aspect le beau règne de la peinture vénitienne; c'est Contarino, Tiberio Tinelli, le lumineux et délicat Forabosco, Belloti, Carlo Ridolfi, Vecchia. Mais voilà que l'ombre se déchire comme la brume au soleil levant: quelle est cette ûgure radieuse? N'est-ce pas encore Titien ou Véronèse? C'est Varolari lu Padouan. Quelle grâce et quelle énergie ! Quel amour du beau romanesque ! Ah ! si l'Ariosle était là ! Les femmes de Titien et de Véronèse n'ont pas cette élégance héroïque et cette fraîcheur saisissante. Il est entouré de ses élèves Scaliger, Rossi et Carpioni; il laisse un peu de place à Liberi, le plus savant des peintres vénitiens ; au farouche et puissant Piazzetta, qui étincelle dans l'ombre ; a Canal etto, le paysagiste de ce pays où il n'y a pas un coin de terre; à l'impétueux el souriant Tiepolo, qui fut le dernier Véni:icn, — parce que la

Kosalba qui vint après lui, était une femme.

Que de figures dignes de mémoire j'ai noyées dans le lointain nuageux de ce tableau ! Et pourtant j'ai entassé Pélion surOssa, confusion sur confusion. La renommée est une vieille paresseuse qui se contente de prononcer çH et la un beau, nom et qui redit toujours le même. Que de poètes et d'artistes qui ont le génie et qui n'ont pas la gloire! Ce sont après tout les plus riches, car on ne saisit pas la gloire et on puise a pleines mains dans le génie.

Peut-être, au lieu d'esquisser un tableau, j'aurais dû imiter ce fou de Boscliini qui, dans un poème burlesque, trace une carte de navigation pittoresque^ dialogue entre un sénateur vénitien et un professeur de peinture sous les noms cT Excellence et de Compère, divisé en huit vents au moyen desquels le vaisseau de Venise est conduit dans lahaute mer de la peinture, où il domine en nyaître à la confusion de ceux qui ne connaissent pas la boussole. On voit qu'il y avait des Scudéry h Venise. La carte de navigation pittoresque ne vaut-elle pas la carte du Tendre ?

Ah ! si j'avais eu à ma disposition celte géographie de la peinture vénitienne avec un vaisseau de la république pour voguer en pleine mer du génie! Comme j'aurais découvert l'île de Giorgione toute peuplée de palais mauresques avec des pelouses d'amoureux chantant, au murmure des fontaines de marbre, les vers héroïques de l'Ariosle! El l'Ile de Titien avec V^nus endormie sur des

roses ou Violante qui agrafe son corsage devanl un miroir de Murano que soutiennent des amours ! El Tîle de Véronèse où l'eau est changée en vin pour enivrer ces gais convives, nés pour les festins et les galantes aventures ! El loutes ces lies où régnent Bel Uni et Tintoretlo, Sébastien del Piombo ou Palma le Vieux, Bassano ou Varotari, enfin lous les vrais rois de l'Adriatique.

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