‹ Voyage à VeniseChapitre 11 sur 27 · TITIEN ET GIORGIONE · texte numérisé non relu

TITIEN ET GIORGIONE

Après avoir vu le port rail vivant de Violante, je vis son portrait peint; mais est-elle moins vivante dans l'œuvre du Titien, sous sa couleur de feu ? Cette belle fille se retrouve dans presque toutes les galeries italiennes. Est-elle toujours peinte par Titien ? On y reconnaît la touche du maître, mais le plus souvent il n'y donnait que le dernier coup de pinceau, — le plus difficile, celui qui révèle le génie. Voici la raison de toutes ces Violante attribuées à Titien. « Son atelier était un sanctuaire impénétrable. Lorsque' ce grand maître sortait de sa maison, il laissait ouverte la porte de son atelier afin que ses élèves pussent copier furtivement les tableaux qu'il y laissait. Au bout de quelque temps il trouvait plusieurs de ces copies à vendre, il les achetait et les retouchait; de sorte que ces copies devenaient les originaux. Il lui arrivait même de les signer. » Après cette affirmation de Lanzi, historien digne de foi, on peut dire avec Théophile Gautier : « Hormis les sept ou huit musées royaux ou princiers où la généalogie des tableaux se conserve depuis qu'ils sont sortis de ia

main du peintre, toutes les toiles que l'on attribue aux grands peintres italiens ne sont que d'anciennes copies. » Cependant tous ces grands peintres italiens ont été si fertiles, surtout lcsVéni- ] tiens! Les deux Bellini peignaient encore k quatre-vingt-dix ans; Montegna, Palma et Tintoretlo étaient vaillamment à l'œuvre k quatrevingts ans. Pour Titien, tout le monde sait qu'il mourut de la peste à quatre-vingt-dix-neuf ans.

Quelle vie éclatante, toute pleine de génie et de I

gloire ! A son dernier jour il avait conservé toute I

la verdeur de ses vingt ans. J'ai vu k l'Académie des Beaux-Arts son premier et son dernier tableau , '

qui sont placés dans la même salle comme deux curieuses pages d'histoire : le croira-t-on ? le tableau le plus hardi, le plus vivant, le plus lumi- j neux, c'est le dernier. Je dirai même que, pour moi, c'est le plus beau tableau de ce peintre séculaire. C'est l'histoire du génie de Rembrandt, qui commença avec la sagesse et la patience, qui finit parles libertés et les hardiesses les plus sauvages. Homère écrivait V Odyssée dans l'hiver de sa vie.

Puisque j'ai parlé de Rembrandt, je dirai tout de suite que j'ai vu à Venise une de ses Madeleines hollandaises.

A force de vérité, Rembrandt devient sublime comme d'autres à force d'élévation et d'idéal. Il y a k Venise une Madeleine de ce maître qui est un chef-d'œuvre d'expression et qui contraste singulièrement avec toutes les Madeleines des maîtres italiens. C'est une belle et simple Hollandaise; mais

pour ce sublime poëme n'y a-t-il pas des modèles dans tous les pays? Si elle n'est pas belle par la grandeur des lignes, elle est belle par la douleur et le repentir (douleur et repentir de la première iille venue; mais pourquoi faire toujours de Madeleine une femme trop illuminée des splendeurs du Christ, un poëte par le cœur, une Sapho chrétienne chantant ses péchés plutôt qu'elle ne les pleure ?). Celte Madeleine de Rembrandt, on voit bien qu'avant de lever les yeux au ciel elle a aimé les hommes de la terre ; on voit bien qu'elle a pleuré de joie avant de répandre ces belles larmes que le génie a cristallisées. Elle n'est pas nue comme ses sœurs; on la voit à mi-corps et de face, habillée en Hollandaise; elle montre une main admirable comme les faisait Rembrandt en ses jours de bonne volonté. Elle vit encore de la vie humaine par le cœur, qui est l'orage de la créature ; toutes les passions qui l'ont agitée sur la mer des dangers sont h peine assoupies dans son sein.

Les inquiétudes de la pensée n'ont pas tourmenté la Ogure de Titien; il n'a rien compris aux épouvantements bibliques ni au paradis idéal de l'art. Il s'est contenté d'être vrai et rayonnant. Vivant à Venise dans toutes les joies furieuses de la volupté, il eut pour muse une bacchante et noya sa poésie dans la chevelure de sa maîtresse tombant comme une pluie d'or sur la neige de ses épaules. Il a peut-être manqué à Titien quelque atteinte du mauvais ange, un amour trompé, une

lulle sourde avec la misère, une grande peine de cœur : il a vécu heureux durant quatre-vingt-dixneuf ans, admiré de tous, même des rois, même des empereurs. François I er ramassait son pinceau et Charles V lui donnait les plus éclatantes lettres de noblesse, a Après avoir ouï le conseil de nos bien-aimés princes, comtes, barons et autres dignitaires du saint-empire, dans la plénitude de notre pouvoir césaréen, nous te créons comte du Sacré Palais de Latran, de notre cour et de notre impérial consistoire, t'en octroyons le titre par ces présentes, t'élevons à cette haute dignité et t'inscrivons au nombre des autres comtes palatins. Toi et tes enfants et leurs héritiers a perpétuité, nous vous déclarons aussi nobles qu'on peut l'être dans la plus haute condition humaine, comme si vous étiez nés de noble race, procréés par quatre aïeux paternels et maternels. Nous t'octroyons le glaive, l'éperon, la robe et la ceinture d'or. »

Mais la dernière heure de cette longue vie radieuse et sans orages fut le drame le plus sombre qui ait passé sur un homme.

Titien avait deux fils et une fille : Pomponio, Horace et Lavinie. Pomponio fut prêtre, Horace fut peintre, Lavinie fut belle. La peste vint fondre sur Venise, Horace fut des premiers atteints. Titien voulut veiller son fils, son cher Horace, celui qu'il croyait destiné à recueillir son héritage ; il tomba atteint sur le même lit. 11 eut la douleur de voir mourir Horace; il allait expirer lui même, quand Pomponio, qui était le plus mauvais prêtre

de ce xvi e siècle si fécond eu mauvais prêtres, accourant en poste de Milan, se précipita dans le palais Barbarigo , que son père habitait depuis longtemps. Il ne s'inquiéta point de fermer les yeux de son père, il pilla les meubles de prix et les tableaux précieux pour les tendre à l'encan.

Titien, le glorieux artiste, mourut seul sans ua ami» sans un serviteur pour lui dire adieu» Pom*ponio était moins qu'un serviteur. Il s'enfuit en toute hâte de Venise, laissant son père sans sépulture. Celui que François I er et Charles Y regardaient comme leur égal n'a pas eu un tombeau. On lui élève à cette heure un monument en face de celui de Canova, mais on n'a pas recueilli ses os. C'est a peine si Venise commence à reconnaître que ses peintres sont dignes de respect comme ses doges.

On taille du marbre pour Titien, mais on laisse Paul Véronèse sous une humble pierre, dans l'ombre d'une église abandonnée qui tombe en ruines, Saint-Sébastien, un sépulcre sans majesté.

Si pourtant Giorgione n'était pas mort en pleine jeunesse, comme un épi déjà doré dont le grain est encore vert, Titien serait-il le roi des coloristes accepté par la postérité ? Titien n'était que l'homme de talent quand Giorgione vivait ; quand Giorgione ne fut plus là, il osa être un homme de génie. En étudiant avec sollicitude l'œuvre des Vénitiens, on reconnaît bientôt que Titien a tout simplement recueilli l'héritage de trois maîtres, Zucati,Bellini et Giorgione. Et encore a-t-il atteint a toute la sua-

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vite de Bellini, à toute la poésie romanesque de Giorgione , cet autre Ariosle armé d'un pinceau ? La Madeleine de Titien égale-l-elle la Madone de Bellini? La célèbre Assomption vaut-elle le Moïse enfant de Giorgione ? Sa passion pour la palette ne domina point Giorgione au point de lui restreindre l'horizon, comme il arriva pour Tilien. Sa symphonie est moins bruyante, mais plus élevée. Dans le Moïse enfant, dans la plupart de ses tableaux, il n'a mis en opposition» qu'un petit nombre de couleurs, toujours admirablement rompues par les pmbres ; aussi son harmonie est-elle sévère dans son éclat.

Il reste à Denise peu d'oeuvres de Giorgione. On sait qu'il peignait la fresque sur la façade des palais, selon l'usage du xv e siècle. A peine en voit-on aujourd'hui quelques vestiges pieusement conservés. On reconnaît Giorgione du premier regard h sa fermeté de louche, a la fraîcheur orangée de ses carnations, au jet et a l'agencement de ses draperies; on le reconnaît surtout à son accent noble et fier. C'est un grand seigneur en peinture qui porte une vaillante épée et des éperons-d'or.

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