‹ Voyage à VeniseChapitre 16 sur 27 · LE DERNIER SOUPER DE GIAC1NTA · texte numérisé non relu

LE DERNIER SOUPER DE GIAC1NTA

* Voici l'histoire de Schiavoni et de Giacinta, un pauvre peintre el une belle fille.

a II commença par être peintre d'enseignes. 11 était né à Sebenigo, en Dalmatie. Il vint de bonne heure à Venise, où nul peintre alors célèbre ne daigna lui servir de maître.

« Cependant Titien le rencontra un jour qu'il allait, ses tableaux k la main, les offrir h un marchand. Le grand peintre fut surpris de la touche originale de Schiavoni. r— Qui donc t'a enseigné ces tons transparents et ces belles attitudes? — Je ne sais pas. — Pourquoi cette pâleur ? -r J'ai faim.

« Titieu prit la main de Schiavoni et l'emmena a la bibliothèque de Saint-Marc : — • Voila de quoi gagner Ion pain.

« Schiavoni peignit trois ronds près du campanile : 4es cavaliers sabrant leurs ennemis; un évoque qui assiste des pauvres; un roi qui distribue des récompenses à ses soldats.

« Mais après quelques jours de repos, il retomba en pleine misère; il n'avait travaillé que ppur payer ses dettes et passer gaiement le carnaval. (I ne rencontra plus Titien, jl n'osa plus aller à lui.

« Il se eoqsolait dans l'amour d'une belle fille

qu'il avait vue un soir pleurant- sur le Riallo. — Pourquoi pleurez* vous?— Mon père est embarqué et ma mère est morte. — Venez avec moi, car moi aussi je pleure et comme vous je suis seul

« Elle le suivit. Elle lui donna sa beauté, il lui donna son cœur. Mais Dieu sans doute ne bon il pas ces fiançailles.

a Pourtant ils espérèrent. Lui, le grand peintre, il avait fait de son art un métier; il peignait des enseignes ou des copies. Ils habitaient une petite maison non loin des palais Barbarigo et Foscnri. La nuit ils entendaient chanter les joies de la vie; ils ne pouvaient s'endormir, parce qu'ils avaient faim.

a Giacinla n'avait pas faim pour elle, mais pour ses enfants. Tous les ans, elle avait un enfant de plus, — - et huit années déjà s'étaient écoulées depuis la rencontre sur le Riallo. — La Providence a de cruelles ironies.

« Les Pères de Sainte-Croix vinrent un jour commander une Visitation a Scbiavoni : il se mit au travail, en croyant que les mauvais jours allaient finir pour sa chère Giacinta. Le tableau achevé, ce fut une fête dans l'église. Venise tout entière vint«pporter des fleurs devant la madone.

« Le peintre demeura en l'église jusqu'à la nuit. Quand tous les fidèles se furent retirés, il s'approcha des Pères de Sainte-Croix, et leur demanda un peu d'argent. — Nous n'en avons pas; emportez des fleurs, comme un tribut a votre génie.

* Schiavoni saisit avec désespoir deux banquets

de roses et s'enfuit comme un fou. Giacinta était à sa rencoutre avec ses huit petits enfants sur le seuil de la porte. — Des bouquets de roses ! ditelle avec son divin sourire. — Oui , voilà quelle est la monnaie des Pères de Sainte-Croix! dit Schiavoni en jetant avec fureur les roses aux pieds de sa maîtresse.

a Elle pâlit cl ramassa les roses. — Je vais servir le souper, dit-elle, amuse un peu ces pauvres petits.

« Schiavoni appela les enfants dans son atelier. Pauvre nichée affamée qui criait misère par tous ses becs roses! Quand il reparut, la table était mise; tous les enfants prirent leur place accoutumée.

« Dès que Schiavoni se fut assis, Giacinta lui servit sur-deux plats d'étain les bouquets de roses effeuillées.

« Ce fut le dernier souper de Giacinta.

« Schiavoni tenta de vaincre sa mauvaise destinée par le travail, par la prière, par le génie. Il mourut à la peine.

« Cette belle iille, qui se nourrit de roses, c'est le portrait de la pauvre Giacinta. Sans doute, Schiavoni le peignit de souvenir en versant toutes les larmes de son cœur. N'est-ce pas que les roses sont tristes k voir, quand on ponse a ce souper où il n'y avait pas une miette de pain ? »

« Hélas! reprit M. Schiavoni après un silence, moi, je n'ai pas de génie, et j'habite un palais! Des deux Schiavoni, quel est le plus pauvre? »

M. Schiavoni essuya une larme.

J'étais tristement incliné devant Giacinta. Je découvrais peu à peu sous son sourire ineffable toutes les angoisses qui l'avaient conduite à la tombe. — Giacinta! Giacinta! murmurai-je. Moimême je sentis une larme dans mes yeux. J'aurais voulu presser sur mon cœur cette belle créature si injustement frappée.

J'entendis un bruit de pas, je me retournai tout au sentiment qui avait saisi mon âme. C'élait encore Giacinta ou plutôt c'était mademoiselle Schiavoni qui venait avertir son père d'une visite du consul de Russie.

— Giacinta ! Giacinta ! lui dis-je en lui prenant la main et en lui baisant le front, — ah ! si vous viviez, comme je vous aimerais!

M. Schiavoni habile l'ancien palais Justinieîi, qui louche au fameux palais des Foscari. Étrange jeu des destinées! il y a deux cent cinquante ans, les Foscari étaient les rois de la république, et Schiavoni mourait de faim k l'ombre de leur palais ; aujourd'hui, les descendants de Schiavoni ont un palais, et les Foscari n'osent plus regarder celui de leurs ancêtres. L'an passé, il existait encore quatre Foscari à Venise. L'un des quatre est mort comme le vieux Schiavoni a sans laisser de quoi se faire enterrer. » On a quêté dans les églises de l'ancienne république pour lui faire des funérailles dignes de son nom. Il reste Irois Foscari : le premier vit obscurément dans un coin avec trois cent soixante-cinq zwanziger de revenu (dix-sept

sous par jour!); le second est fadeur de la poste aux lettres, — un Foscari! — le troisième est bouffon dans un petit théâtre. — J'aime mieux cela. Il brave la fortune en riant.

Le bouffon , c'est le seul qui se souvienne des doges ses aïeux.

Le tableau le plus vivant de la galerie Sehiavoni, c'est un Adam et Eve du Tinlorat, d'une lumière et d'une fraîcheur éblouissantes. Ave rappelle un peu celle de Lucas de Leyde et celle d'Albrecht Durer, ces païens du nord qui ont créé la femme pour les yeux plutôt que pour le cœur.

M. Sehiavoni a un fils qui est peintre, comme l'ont été tous les Sehiavoni depuis près de trois siècles. Celui-ci n'a pas la louche hardie de son père; l'amour des grands seigneurs l art ares pour Y art poli l'a presque à jamais perdu ; il peint des Vierges en porcelaine, contenant son pinceau comme un cavalier timoré contient son cheval. C'est d'ailleurs un homme d'esprit qui travaille pour la fortune, ne voulant pas de la gloire du vieux Sehiavoni à la condition de souper avec des roses, — même en compagnie de Giacinta — Il excelle a faire des tableaux de Bellini el même de Giorgione, où il ne manque guère que leur signature. Gomme je paraissais très amoureux des œuvres de ces deux grands peintres, il m'a promis de me faire en quelques jours une Vierge de l'un et une courtisane de l'autre. C'est surtout à Venise que l'art de contrefaire les vieux peintres est à son plus haut point. Il y a des ateliers modernes

VotAGK A VENISE. ÔÔ

d'où il n'esl jamais sorti un original. La Russie emporte tous les ans cent Titien, cinquante Giorgione, cent Véronèse» cinquante Beilini de contrebande. En arrivant à Venise, on salue partout les peintres du siècle d'or ; mais bientôt, harcelé par les copies, on ne veut plus les reconnaître, même dans leurs œuvres.

M. Schiavoni me demanda d'Un air distrait s'il y avait encore en France des peinires dignes de renommée. Vanité des vanités! Je ne savais que lui tiftpondre; j'avais envie de lui vanter M. Bidault et M. Pingrel. Je lui répondis gravement par M. Delaeroix et par M. tngres. Il me pria de lui dire s'ils, faisaient la figure ou le paysage.

— J'ai eu quelquefois, poursuivit-il, le désir d'envoyer mes tableaux aux expositions de Paris; mais, après tout, à quoi bon recbereber une gloire si lointaine ?

Cet bomme avait raison : les conquêtes du génie ne sont pas comme les conquêtes de la guerre, elles ne veulent pas se perdre dans l'espace ; il ne leur faut qu'un peu de place au soleil. Que de poètes et que de peintres qui n'écrivent leurs poèmes qu'en vue d'un petit nombre d 'esprits élevés, dédaignant les acclamations de la foule ! — la foule qui se tromperait toujours, si elle n'était çà et là entraînée dans son enthousiasme vagabond par l'enthousiasme consacrant des rois de la pensée.

M. Schiavoni me parla avec chagrin de la difficulté d'avoir des modèles ; se donner corps et

âme an premier gondolier venu, c'est admis parmi les» filles du peuple; mais se dévoiler la gorge, ou l'épaule, ou la jambe, dans un atelier, voilà ce qui indigne les courtisanes vénitiennes. Elles veulent bien que l'amour arrache son bandeau pour les voir à loisir; mais elles craignent la concupiscence des yeux, comme disait saint Paul. Elles qui ne rougissent jamais, elles rougiraient de se déshabiller gravement pour poser en Diane chasseresse, en Madeleine repentie ou en Nymphe bocagere. # On ne parvient à faire poser une Vénitienne qu'après lui avoir fait une déclaration galante. La passion, c'est le feu de joie qui purifie les ténébreuses vapeurs de la volupté.

M. Schiavoni me pria d'aller le revoir; il me promit de venir me voir à Paris. Promesses de voyage! On se donne cœur et âme pendant une heure; — une heure après, on s'est presque oublié. Je ne trouvai pas curieux d'aller revoir M. Schiavoni : j'avais lu son livre jusqu'au bout; sans doute, s'il vient à Paris, il n'aura pas le temps de rn'ôter son chapeau dans la rue , et j'en serai bien aise.

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