‹ Voyage à VeniseChapitre 17 sur 27 · UNE DANSEUSE OUBLIEE · texte numérisé non relu

UNE DANSEUSE OUBLIEE

J'ai rencontré mademoiselle "* dans l'ancien palais Grimani , à la poste aux lettres. Go n'était plus celle charmante vision détachée du ciel de l'Opéra, cette femme qui semblait se souvenir, quand elle dansait, d'un temps où elle avait des ailes. Jeunesse! jeunesse! pourquoi les fuis-tu comme les autres celles qui se sont abreuvées a ta coupe d'or, celles qui ont vécu de toutes les poésies , celles qui ont répandu d'une main distraite toutes les fleurs odorantes de l'amour ! Mademoiselle *** n'est plus celle exquise Bohémienne de l'art des Gamargo, s'élevant par la grAce à la hauteur de la fantaisie; c'est une citoyenne qui paye beaucoup de contributions, qui gouverne ses terres et ses maisons, je veux dire ses palais : elle en a trois ou quatre a Venise, c'est-à-dire la valeur d'une maison dans la rue Saint-Denis.

Ce jour-la, mademoiselle *** était devant le bureau de la poste aux lettres, attendant son tour comme la première mortelle venue, elle qui a été

n VOYAGE A VKKISK.

déesse et sylphide ! — J'attendais aussi el j'avançais avec elle derrière la foule.

Elle se présenta, — a son lotir, — et murmura d'un air quelque peu mystérieux et embarrassé : Marie **\

Vanité des vanités! L'homme de la poste restante ne connaissait pas ce nom glorieux. Pendant qu'il cherchait à la lettre T, elle le suivait des yeux et voulait lire avant lui. Toute son âme était dans la lettre qu'elle allait recevoir. Qu'allait-il donc lui dire? — Qu'il l'aimait toujours. — Gela se dit encore. — Qu'il la suivrait au bout du monde. — Gela ne se dit plus.

Cependant H n'y. avait plus à espérer que sur trois ou quatre lettres. L'homme du bureau allait plus lentement, comme s'il eût deviné les angoisses de celle qui attendait. Elle appuyait sa main fraîchement gantée avec un mouvement d'impatience sur le rebord de la fenêtre. (En Italie, tout se fait dans la rue ou à la fenêtre).

— Niente, dit tout à coup l'homme du bureau.

Ge mot frappa le cœur de la danseuse comme un coup de poignard. Elle se détacha lentement de la fenêtre sans bien savoir où aller. Ah ! pauvre fée qui avez perdu la baguette d'or des enchantements, il y a dix ans ce n'était pas vous qui attendiez une lettre; on venge aujourd'hui tous ceux que vous avez fait attendre; c'est là l'histoire de toutes les amours.

Dans la vallée humaine, la voix de l'homme

qui appelle la femme est d'abord sans écho :

Sarah !

Sarah ! !

Sarah ! ! !

A force d'être adorée, quelque déesse qu'on soit, on finit par ouvrir les yeux et par répondrocomme l'écho :

Sarah!

Ah!

Enfin, la voix qui appelait avec tant d'âme s'éteint peu à peu ; on n'entend plus que l'écho attristé coupant le morne silence, un cri de douleur,, le cri du délaissement :

Ah!

Ah ! !

Ah!!!

Oui, voilà comme on les retrouve toutes ces déesses qui ont dansé sous le ciel de l'Opéra.

r XII.

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