‹ Voyage à VeniseChapitre 20 sur 27 · VENISE IL Y A CENT ANS · texte numérisé non relu

VENISE IL Y A CENT ANS

Il y a cent ans, Venise avait encore son doge et ses courtisanes, son carnaval et ses gondoliers; — Venise avait encore un peintre vivant , — une femme, il est vrai, — la dernière fleur, le dernier sourire de la peinture vénitienne, Kosalba, dont l'éclat magique fait presque pâlir les mirages de La Tour.

Il y a cent ans, le président de Brosses, y voyageant avec Sainte-Pal aye, écrivait : « 11 n'y a plus de peintres, mais il y a encore des peintures dans les palais de quoi combler l'Océan. Nous ne songeons jamais à déjeuner, Sainte-Palaye et moi, sans nous être au préalable mis qua'tre tableaux de Titien et deux plafonds de Véronèse sur la conscience. Pour ceux de Tintoret, il ne faut pas songer à les épuiser. 11 fallait que cet homme-la eût una furia da diavolo. »

Déjà les idées sur les stylets vénitiens n'avaient plus cours que parmi les badauds de France et de Navarre. Jamais un duel, jamais un assassinat; à peine s'il tombait, trois ou quatre fois l'an, un bon chrétien dans la mer; et encore c'était, disait

la veuve éplorée, un insensé qui avait bu du vin de Chypre, et qui était tombé dans la rue.

La jalousie vénitienne était aussi un paradoxe; on n'avait pas le temps d'être jaloux. D'ailleurs la communauté de biens était admise pour toute la famille jusqu'au trente-sixième degré : « Dès qu'une fille» entre nobles, est promise* dit le président , elle met un masque , et personne ne la voit plus que son futur ou ceux à qui il le permet , ee qui est fort rare. En se mariant, elle devient un meuble de communauté pour toute la famille * chose assez bien imaginée* puisque cela supprime l'embarras de la précaution, et que l'on est sûr d'avoir des héritiers du sang. C'est souvent l'apanage du cadet de porter le nom du mari ; mais , outre cela , il est de règle qu'il y ait un amant; ce serait même une espèce de déshonneur à une femme, si elle n'avait pas un homme publiquement sur son compte. » Voilà pourquoi la noblesse de Venise, qui date du v e siècle, est venue jusqu'à nous sans interrègne; le mari pouvait se dispenser d'être présent; il lui arrivait quelquefois de faire un voyage sur les mers lointaines, pour le service de la république, sans que sa maison eût souffert de son absence ; à son retour, il la retrouvait pleine de petits enfants. Il voulait douter d'abord que ces petits enfants fussent de lui ; mais il n'y avait point à douter, le Livre d'Or de Venise avait enregistré les enfants à son nom.

Il y a cent ans, la galanterie, un peu fatiguée

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des palais, s'élaft réfugiée dans 1rs couvents. Les religieuses avaient lous les privilèges de la coquetterie : elles s'habillaient à peu près comme nos fameuses comédiennes qui jouaient des tragédies en paniers. Tout le monde vantait le charme de leur coiffure et la coupe profane de leur robe. On voyait la gorge et les épaules, mais à travers un voile. C'était d'ailleurs un acte d'humilité : elles abandonnaient sans doute aux pauvres l'étoffe supprimée au corsage. «Il y a, écrivait le très spirituel président, une furieuse brigue entre trois couvents de la ville, parce que chacun veut donner une maîtresse au nouveau nonce qui vient d'arriver. » Aujourd'hui il y a encore d( s religieuses, mais on ne voit plus ni gorges ni épaules.

11 y a cent ans, les gondoliers chantaient les vers du Tasse et de TArioste, parce qu'il y a cent ans ils conduisaient des amoureux dans leurs gondoles. Un noble ou patricien avait droit de haute justice dans retendue de son palais, mais la gondole était un asile sacré. « Il est inouï qu'un gondolier de madame se soit laissé gagner par monsieur; il serait noyé le lendemain par ses camarades. » C'était le voyage à Cylhère de Walleau ; la volupté, née de la blanche écume de la mer, % était indolemment bercée par la mer dans une gondole toute de velours, de soie et d'or. Aujourd'hui, on retrouve les mêmes gondoles svelles, élancées, courant sur l'eau comme les requins, mais on ne sait plus le chemin de l'île amoureuse.

VoYage a Venise. fi

11 y a cent ans, le carnaval durail six mois. Pendant six mois, doges, archevêques, seigneurs, prêtres, ambassadeurs ne pouvaient sortir de la ville sans avoir un masque à la main ou sur le nez ; les bacchanales païennes envahissaient les

f palais, les églises et les couvents; tout-le monde

f se donnait un peu au diable, ne fût-ce que pour

avoir la joie ineffable de revenir à Dieu. Aujourd'hui, on ne se donne ni a Dieu ni au diable;

| il y a encore de» masques, il n'y a plus de carna-

val. Alors la passion faisait lès courtisanes; au-

| jourd'hui, c'est l'argent. 11 y avait des théâtres où

►• se révélait le génie vénitien par l'esprit et par la

musique; il n'y a plus de génie national depuis que l'Autriche y a fait retentir sa musique, et que son esprit y court les rues.

f II y a cent ans, la place Saint-Marc était

« pavée de courtisanes, » comme l'enfer est pavé

i de bonnes intentions : aujourd'hui, on n'y voit

F plus courir que des colombes. Oh rencontre des

colombes a Venise comme on rencontre des chiens à Paris. On sait qu'aux anciens temps, le jour des

' Rameaux, il était d'usage de lâcher, « d'au-dessus

du portail de Saint-Marc, une multitude de pi-

I geons avec un petit rouleau de papier a la patte,

y ce qui les forçait a tomber après quelques ins-

tants de lutte. » Le peuple se ruait dessus et leur tordait le cou pour souper. C'était la poule au pot

► de Henri IV. Il arriva que chaque année trois

ou quatre pigeons échappèrent à cette Saint-Barthélémy et se réfugièrent sur les Plombs du palais

ducal, comme pour se consoler dans l'espoir avec les prisonniers. Ils se multiplièrent a l'inGni. Le Conseil des Dix, attendri, rendit un décret portant qu'ils seraient nourris aux frais de la république. Aujourd'hui, il n'y a plus de prisonniers sous les Plombs, et les pigeons apprivoisés se promènent nonchalamment en manchettes sur la place Saint- Marc, comme des bourgeois endimanchés.

Il y a cent ans, c'était encore l'art et le luxe qui gouvernait a Venise. On se ruinait royalement pour dorer les lambris, les plafonds et les cadres de son palais. Vous ne devineriez pas ce que devenaient les bâtardes ou les orphelines abandonnées par leur famille à la sollicitude de la république. On avait bâti pour elles des hospices où elles n'avaient d'autres devoirs à remplir qu'a chanter la gloire de Dieu et la gloire de Venise. Aussi c'était dans ces hospices comme un perpétuel concert d'anges. Les séraphins du paradis de saint Pierre, les péris du paradis de Mahomet ne vous ont jamais, dans vos rêves, donné l'idée de celte radieuse musique. Elles étaient toutes belles, parce que le génie des arts couronnait leur front et rayonnait dans leurs yeux. Elles étaient vêtues de blanc, et portaient dans les cheveux un bouquet de grenades. Elles jouaient du violon, de la flûte, de l'orgue, du hautbois, du violoncelle. « Il n'y a, dit de Brosses, si gros instrument qui puisse leur faire peur; leurs voix sont adorables pour la tournure et la légèreté. La Zabelta est surtout étonnante par l'étendue de la sienne et les coups

d'archet qu'elle a dans le gosier. Pour moi, je ne fais aucun doute qu'elle ait avalé le violon de Sorais. »

Il y a cent ans, on commençait pourtant à abandonner son palais, parce qu'on ne s'y trouvait plus assez grand; — ainsi nos aïeux abandonnaient leurs châteaux à tourelles ; — aujourd'hui, il n'y a presque plus de Vénitiens dans ces beaux palais du style oriental. Les Vénitiens de 4847 sont des Russes et des Anglais à moitié ruinés qui habitent ces demeures princières pour faire des économies. Madame la duchesse de Luchesi Palli , — ci-devant la duchesse de Berry, — est aujourd'hui la reine de Venise". Mademoiselle Taglioni est plus riche; mais, avec ses trois ou quatre palais, elle n'est toujours qu'une déesse de l'Opéra.

Il y a trois cents ans, on ne s'habillait pas tous les jours à Venise, voyez plutôt les courtisanes du Titien; il y a deux cents ans, on s'y habillait avec un luxe inouï, demandez à Véronèse ; il y a cent ans, on s'y habillait d'une perruque et d'un manteau pour braver les fureurs de l'été ; aujourd'hui, on s'y habille comme à Paris. — pays du style étoffé et théâtral! 6 patrie de la palette ardente !

Il y a cent ans, les prêtres déjeunaient de l'autel et soupaient du théâtre. On les voyait le soir a l'Opéra folâtrer avec les courtisanes, se démasquer devant elles pour recevoir en face du public des coups d'éventail sur le nez. Aujourd'hui, les

prêtres n'ont plus assez d'argent pour avoir des vices.

Il y a cent ans, l'inquisition n'élail plus qu'une ombre de puissance, parce que sa justice n'avait plus les ténèbres du mystère. Devant ce tribunal odieux, le conseil des Dix plaçait trois juges souverains. Dès que l'inquisition montrait ses ongles, un des trois juges souverains se levait et suspendait le jugement. Le conseil des Dix , de son côté, élait fort débonnaire; il fallait que l'accusé fût bien criminel pour être enfermé dans les Puits ou sous les Plombs. Aujourd'hui la justice de Venise, ayant à combattre Silvio Pellico, a voulu illustrer une dernière fois les Puits et les Plombs du palais ducal 1 .

Les prisons de Venise, qui ont été le prétexte de beaucoup de déclamations et de quelques tragédies en cinq actes, ne sont ni trop haut ni trop bas. Les Puits ne sont pas sous l'eau ; les Plombs ne sont pas au ciel. Les Puits sont des cachots fort habitables aux jours de mélancolie. La république, qui ne voulait pas la mort du pécheur, les a garnis de planches pour empêcher toute humidité. Les Plombs sont des espèces de mansardes d'où on jouit d'un des plus beaux panoramas du

i On voit encore un geôlier qui se glorifie d'avoir porté à Silvio Pellico son manteau pour aller au tribunal. C'est un vieux soldai de Bonaparte qui pleure en parlant du prisonnier du Sainte-Hélène, et qui vous montre sans jamais s'attepdrjr )cs prisonniers soumis à sa jgarde,

monde, c'est-à-dire Venise nageant sur la mer avec les cinquante lies qui l'environnent. Casanova ne s'y trouvait pas bien, parce que Casanova n'était pas un rêveur *. a Mais un président du tribunal d'appel de Venise, le comte Hosenberg, qui les a habités, a écrit dans un journal qu'il souhaitait à beaucoup de ses lecteurs de n'être pas plus mal logés *. »

Il y a cent ans, l'Évangile de saint Marc, exposé dans le Trésor à côté du clou , de l'éponge et du roseau de la Passion, était écrit en latin sur papyrus; aujourd'hui il est écrit en latin sur parchemin (il y reste a peine quelques lettres éparses). Il y a cent ans, il y avait, comme aujourd'hui, des incrédules ; on osait douter de l'authenticité de cette sainte merveille, sous le prétexte assez taquin que les apôtres ont toujours écrit en hébreu ou en grec.

Il y a cent ans, on ne dînait guère et on ne soupait pas h Venise. Les salles à manger étaient peintes par le Bassan ou ses élèves; on y voyait épars les plus beaux fruits du monde, les plus rares victoires de la chasse et de la pêche ; mais

* On sait que Casanova rejetait la lecture de la Consolation, de Boéce, parce qu'il n'y trouvait indiqué aucun moyen d'évasion.

* Valéry. Le même voyageur est de notre opinion sur l'ancien gouvernement de Venise : à l'arrivée des Français, en 4797, les .registres de condamnations pour crimes d'État ayant été ouverts, on trouva quatorze condamnés depuis le commencement du siècle.

sur la table il n'y avait presque rien a mettre sous la dent. C'était le regard qui dînait. « Les Vénitiens, avec leur faste et leur palais, ne savent ce que c'est que de donner un poulet à personne. Tai été à la conversation chez la procuratesse Foscarini. Pour tout régal, sur les trois heures, c'est-àdire à onze heures du soir de France, vingt valets apportent, dans un plat d'argent démesuré, une grosse citrouille coupée en quartiers, qualifiée du nom de melon d'eau , mets détestable s'il en fut jamais. Une pile d'assiettes d'argent l'accompagne, chacun se jette sur un quartier et s'en retourne a minuit souper chez soi. » Aujourd'hui cela n'a pas changé : — toujours les plats d'argent et les melons d'eau, & cette variante près qu'on m'a offert un soir, sur un plat de vermeil, une pomme de Normandie. Les pommes de Normandie sont très recherchées à Venise. J'ai vu plus d'une grande dame y mordre à blanches denlç, — comme si c'eût été la pomme amère.

Il y a cent ans, M. Alfred de Musset, qui était alors un amoureux de Grenade et de Venise, chantait avec son timbre d'or :

Dans Venise la ronge Pas un bateau qui bouge, Pas un pêcheur dans l'eau, Pas un fallot.

— Ah ! maintenant plus d'une Attend au clair de lune

Quelque jeune muguet, L'oreille au guet.

Pour le bal qu'on prépare Plus d'une qui se pare Met devant son miroir Le masque noir.

Laissons la vieille horloge Au palais du vieux doge Lui compter de ses nuits Les longs ennuis.

Comptons plutôt, ma belle, Sur ta bouche rebelle Tant de baisers donnés Et pardonnes.

Comptons plutôt tes charmes, Comptons les douces larmes Qu'à tes yeux a coûté La volupté.

Aujourd'hui les plus hardis chantent sur les gondoles des cantiques en l'honneur du pape Pie IX, — le réformateur. — Hélas! le monde ne s'est que trop réformé depuis un siècle. L'esprit humain est comme le soleil, qui n'éclaire que la moitié du monde à la fois, — ou comme la mer, qui perd d'un côté ce qu'elle gagne de l'autre. Paris a un peu moins de liberté qu'il y a cent ans; mais où est la république de Venise ? Dans la tabatière de M. de Melternich.

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