‹ Voyage à VeniseChapitre 23 sur 27 · LA MAITRESSE DE LORD BYRON · texte numérisé non relu

LA MAITRESSE DE LORD BYRON

11 y avait ce soir-là , au Lido , dans un cercle de cabarets improvisés, deux à trois mille Vénitiens qui étaient venus cour être acteurs ou spectateurs aux Bacchanales.

C'était une peuplade très animée et très pittoresque. L'île était assiégée de barcarols du côté de Venise ; du côté de la pleine mer, le rivage était couvert de baigneurs. Je m'étais arrêté non loin de San-Micheli, celte forteresse qui semble taillée en plein roc, devant une marchande d'huîtres. Je voulais savoir pour la première fois si les huîtres de l'Adriatique ont la saveur des huîtres d'Ostende. Les huîtres étaient excellentes. La marchande exposait les débris d'une beauté grave, altière, expressive ; elle avait conservé tout l'éclat de ses beaux yeux.

Comme je mangeais mes huîtres, le comte de F*** que j'avais rencontré au palais Barbarigo, tint s'arrêter devant moi.

— Est-ce qu'elle vous a dit son histoire? me demanda-t-il.

— Son histoire ! La destinée s'est donc amusée avec une marchande d'hutlres ?

— Elle a été pendant six semaines la maîtresse du plus grand poêle du monde.

*— La maîtresse de Byron !

Elle avait entendu ce nom magique.

— Lord Byron, dit-elle avec un sourire mélancolique et une voix dolente.

— Voyons, lui dit le comte de F***, racontez* nous cela *en deux mots. Nous mangerons des huîtres tant que durera votre récit.

Elle se fit un peu prier.

— C'est de la folie, murmura-t-elle en levant les yeux au ciel comme pour y lire ce beau roman de sa vie depuis longtemps oublié.

« C'était ici, il y a longtemps; j'étais a danser comme celles qui dansent là-bas ; il se promenait sur le rivage ; il vint, avec cette belle et noble bêle dont j'ai tant baisé le cou, jusqu'au milieu des Bacchanales. J'étais la plus folle, il me trouva la plus jolie.

« — Donnez-moi celte belle fille, dit-il a celui qui dansait avec moi, donnez-la moi, vous verrez comme je vais la faire valser à cheval.

a Mon danseur me saisit et me jeta dans les bras du cavalier, qui me pressa sur son cœur et éperonna son cheval. Ah ! quelle danse désordonnée ! J'avais si peur de tomber, que je n'avais pas peur pour ma vertu. Je me blottissais sur mon cavalier comme la biche sous la ramée pendant /orage.

« C'était la première fois que je me sentais a cheval ; je me croyais sur une vague à l'heure du flux. A chaque seconde, je (remblais de m'abîraer dan3 la mer. Je vous le dis : un vrai conte de fées.

a Le soir était venu, la nuit tombait sur nous, j'entendais les chants joyeux des Bacchanales à, travers le galop du cheval et le mugissement des v.igues. Je descendis de cheval pour entrer dans une gondole toute de velours et de soie. Ah ! quel voyage ! — Vous ne mangez plus, messieurs ? »

En effet, nous dévorions ce roman qu'elle nous racontait en dialecte vénitien, avec des images pompeuses, comme si Byron parlait par sa bouche.

Elle continua ainsi :

« Nous abordâmes au palais Mocenigo. Je tremblais comme les feuilles; j'étais heureuse, effrayée, éperdue. Un palais, un grand seigneur, des laquais, quand ma mère m'attendait près du Rialto pour souper dans notre chenil; ma mère, une marchande de poissons ! Ces laquais ouvraient des yeux grands comme les arcades du palais ducal, je n'osais passer devant eux ; mais lui qui m'aimait encore, me soutint à son bras et me conduisit dans sa chambre.

« Dè3 qu'il eut fermé la porte, il me donna un cachemire turc et m'ordonna de jeter ma robe par la fenêtre ; il m'attendait pour souper, il ne voulait pas que ma pauvre robe fût du festin.

« J'étais fort en peine. J'avais un lambeau de mantille, que je laissai tomber à mes pieds. Je

dégrafai ma ceinture tout en m'éloignant dans l'ombre des rideaux. J'étais décidée à ne pas aller plus loin; mais il parut s'impatienter et je laissai tomber ma ceinture sur le tapis. « Hâtez-vous, me dit-il, je vous attends pour souper. » Jamais je n'en aurais fini s'il ne m'eût aidée un peu. — Allons, messieurs ! encore quelques huttres.

« Le lendemain, poursuivit la marchande, il m'avertit qu'une gondole m'attendait à la porte du palais pour me conduire chez ma mère. — Je ne veux pas m'en aller, lui dis-je. Il pria, il ordonna; je fus inébranlable. — Est-ce que j'oserais jamais, lui disais-je, me montrer au soleil du Riaito ? ma mère me battrait ; mais ce n'est pas ma mère que je crains, c'est le soleil. — Eh bien ? me dit-il en m'embrassant, vous partirez ce soir quand le soleil sera couché. — Jamais ! m'écriai-je avec exaltation.

* Nous passâmes la journée gaiement et tristement. Que voulez-vous ! il s'amusait et s'ennuyait avec moi. Je ne savais que lui dire sinon que je l'aimais et voudrais mourir pour lui.

« Le soir venu, il me prit doucement la main : Adieu, me dit-il en m'entratnant, le soleil est couché ! adieu ! nous nous reverrons bientôt !

« Je ne savais plus résister, je me laissai conduire comme un enfant. Quand nous fûmes sur le péristyle, il me fit signe de descendre dans sa gondole; le gondolier m'attendait rame en main. — Adieu ! dis-je d'un air décidé. 11 voulait m'offrir la main, mais déjà je m'étais élancée dans le canal...

« — En vérité, messieurs, tous n'aimez pas les htttlres ! —

« Vous comprenez bien, reprit la marchande, que je ne restai pas longtemps dans l'eau. Ce fut lui qiii me sauva. Quand je revins à moi, j'étais eneore dans sa chambre; un médecin venait d'entrer; pour lui, il me soulevait la tête avec la tendresse d'un frère. Il était touché jusqu'aux larmes de mon adieu dans l'eau. — Margarita, me dit-il avec passion, vous resterez avec moi toujours. — Toujours, fnurmurai-je tristement. Le toujours de lord Byron dura six semaines, six siècles, il est vrai, si les siècles se comptent par les heures de joie. Quels beaux jours ! quelle^fête pour le cœur ! quelle adorable folie !

« Mous allions tous les jours dans cette chère gondole, où je cachais mon bonheur, du palais Mocenigo a quelque lie lointaine, souvent au Lido, où nous retrouvions le beau cheval, qui hennissait en nous voyant. Ah ! comme j'aimais la mer! la mer qui me partait d'amour et de mort !

« Lui quand il me parlait, je ne comprenais jamais. Et pourtant j'écoutais avec délices. J'entends encore sa voix. Il parait que j'avais fait une belle action en me jetant a l'eau, car il me disait souvent que, dans toute l'Angleterre, il ne trouverait pas une femme qui fit si bien cela.

« Je n'ai pas recommencé, du reste, et j'aimerais mieux être condamnée h vendre des huîtres et des poissons pendant trois ou quatre siècles que de boire un second eouj> en pleine eau.

« Ai -je besoin de tous dire la fin ! C'est toujours la même histoire, la un ne vaut pas le commencement. Au bout de six semaines il me pria d'ailer vivre avec ma mère, me jurant que son palais me serait toujours ouvert. Il attendait un ambassadeur, il ne pouvait le recevoir en ma compagnie. Celte fois, j'allai toute seule a la gondole... et je ne me jetai pas dans le canal...

« Je ne le revis plus que de loin en loin ; il m'avait bien aimée, il m'oublia bientôt. Un jour on me refusa la porte du palais Mocenigo, le lendemain il m'envoya une bourse pleine d'or. J'étais près de ma mère, devant le palais Grimani. Je jetai la bourse dans le canal, je courus à la maison, je me délivrai de ma robe de soie , je déchirai mes dentelles, je m'habillai avec une vieille robe de ma mère, et me voilà... J'ai vendu des poissons et des huîtres... J'ai pris mon parti, j'ai fermé le livre d'or a la plus belle page. Que voulez-vous ! je ne savais pas lire. »

Nous écoutions encore. — a Messieurs, vous n'en avez mangé que cinquante-trois. A un demizwanziger par huître : total, vingt-sept zwanziger. »

Ce furent ses dernières paroles. Nous trouvâmes les huîtres un peu chères. Le total était arbitrairement résolu, mais nous payâmes sans nous plaindre.

Celte marchande d'huîtres avait eu son heure de poésie. Byron lui-même, le suprême génie, n'avait jamais eu une si belle inspiration, que Margarita

lui disant adieu et s'élançant dans la mer. C'est la passion qui fait le poëte.

Je regardai cette femme avec une curiosité de plus en plus ardente, cette femme qui s'était montrée une amante sublime, et qui n'avait plus rien de la femme, depuis qu'elle avait fui le rivage odorant de la jeunesse, et que la soif du gain avait flétri ses lèvres.

Byron a raconté quelques fragments de son histoire avec Margarita. Son récit ne s'accorde pas de point en point avec celui de celte héroïne tempétueuse. Ainsi, il ne dit pas qu'il l'ait sauvée luimême. Voici d'ailleurs un portrait de Margarita par Byron :

« Elle prit sur moi un ascendant que je lui disputais souvent, mais qu'elle gardait toujours. Cet ascendant, c'était son œil noir, sa physionomie sombre et expressive ; elle avait le caractère vénitien dans le dialecte, dans la pensée, dans les manières, dans sa naïveté folâtre. De plus elle ne savait ni lire ni écrire, elle ne pouvait me fatiguer de ses lettres. J'en reçus cependant deux qu'elle fit écrire par un notaire, un jour que j'étais malade. Fière, impérieuse, arrogante, elle avait l'habitude de faire ce qui lui convenait sans trop s'inquiéter du temps, du lieu, ou des personnes qui étaient là; et si les femmes du palais s'avisaient de vouloir la contredire, elle les battait.

« Quand je la connus, j'étais en relazione avec la signora ***, qui, la rencontrant un jour, fut assez malavisée pour lui faire des menaces ; car

elle avait entendu parler de notre promenade à cheval. Margarita lui arracha son voile et lui cria : « Vous n'êtes pas sa femme, et je ne suis pas sa femme ! Vous êtes sa maîtresse et moi je suis sa maîtresse ! Du reste, quel droit avez-vous de me faire des reproches ? S'il m'aime mieux que vous, est-ce ma faute ? Si vous le voulez garder, attachez-le au cordon de votre jupe. Mais parce que vous êtes plus riche que moi, ne croyez pas que tous puissiez me parler sans que je vous réplique.» Et, après ce morceau d'éloquence, elle s'éloigna, laissant auprès de la signora une nombreuse assemblée pour disserter sur le galant dialogue survenu entre elles.

« Il lui vint mille caprices insensés. Elle était charmante avec son faziolo : elle voulut avoir un chapeau et des plumes : toutes mes raisons pour m'opposer a ce ridicule travestissement furent inutiles. Ensuite elle voulut avoir un vêlement de grande dame. Il lui fallait la robe à queue; toute résistance devenait impossible, et elle traîna avec elle sa maudite queue partout où elle allait.

« Elle m'aimait avec violence. Un jour d'automne que j'étais allé au Lido avec mes gondoliers, une bourrasque nous surprit et nous mit en danger. La gondole était pleine d'eau, la rame perdue, la mer orageuse ; la pluie tombait par torrents, nous voyions la nuit s'avancer, et le vent ne s'apaisait pas. Enfin, après de grands efforts, nous rentrâmes a Venise, et j'aperçus Margarita sur les marches du palais Mocenigo, les yeux baignés de larmes,

les cheveux épars et flottant sur son sein trempés par la pluie. Avec son visage pâle et ses regards errant sur la mer qui grondait à ses pieds, elle ressemblait a Médée descendue de son char, ou à la divinité de la tempête. Pas une autre créature vivante n'était la pour saluer, notre arrivée. Quand elle me vil, elle n'accourut pas à moi, comme on aurait pu s'y attendre,' mais elle cria : Ah ! can délia M adonna, no esta il tempo per andar ail* Lido. Et puis elle battit tout le monde, gondoliers et domestiques. »

Byron ne dit pas s'il fut battu lui-même. Cela ne me paraît pas douteux. Au théâtre n'est pas sifflé qui veut, disait Voltaire. — En amour n'est pas battu qui veut, disait Byron.

Nous revînmes à Venise, a la nuit close, par un beau clair de lune. Ne me parlez pas du Golysée au clair de la lune. Le plus beau spectacle nocturne de l'Italie, c'est Venise avec son silence, son aspect oriental, ses palais qui se mirent dans l'eau, la gondole solitaire, les dômes argentés, la voix solennelle des églises. La lune est le soleil des ruines. C'est par ce soleil éteint qu'il faut voir aujourd'hui cette ville éteinte.

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