VENISE
Sannazar a chanté Venise par les hyperboles les plus audacieuses. Il met en scène Neptune et Jupiter. « Voyez, dit le dieu de la mer au dieu de la foudre, voyez Rome et voyez Venise ! Vantez tant qu'il vous plaira votre Capitole et votre Tibre, œuvre des pygmées et fleuve des pygmées. Regardez l'une et l'autre ville ; vous-direz que Rome a été bàlie par les hommes et que Venise n'a pu l'être que par les dieux :
Si pelago Tybrîm prafers, tirbem aspice utramque ; Illam homines dices, banc posuisse deos.
Byron s'écriait : « Je te salue, ô Cybèle des mers qui m'apparaîl dans le lointain couronnée d'un diadème de tours et commandant avec majesté •aux flots et aux divinités de l'Océan ! »
N'oublions pas le sonnet d' Al fleri :
Ecco, sorger dall' acque io \eggo altéra La canuta del n.ar snggia reina...
Campanella a écrit un beau sonnet sur Venise:
« Nouvelle arche de Noé, qui, souleyéesur Jes : r flols, préserva de sa perte la race justé,':^ûaiîd. 7 cXvï Allila, le fléau de Dieu, s'abaltail sur ntàîje, " ...: \ : T i
« Tu n'as jamais été profanée par la seryKttdè; /.: : tu produis des héros qui pensent et qui savent. : r.v Aussi on te nomme a juste litre Vierge imniabuléfi ]JaJ et mère féconde. • -u- Va : . •%* r$
« Tu nages dans la mer, tu rugis sW^â.teri^-^-'i et tu voles dans le ciel ! ' " • v -' ^ ; '■ \ï : *
« reine, tour a tour poisson et lion ailé, V-.'^-Sj le lion de Saint-Marc -*• portant l'Évangile! * V/o/VJ
Les poêles ont chaulé Venise, les romanciers '"&^^p ont conduit leurs héroïnes, les voyageurs en ^i*M '"* décrit les mœurs, les peintres ont reproduit f -^.:>i# palais et ses égÇsrèsf mais ni les romanciers*. iâî^^î les poêles, ni le^.^^njrjs,' ni les peintres tf^fiV.*":^, réussi à représenter^ £ imagination ni a^ jëu^^^ celle merveille orientale. Devant Venise Jl'.f «ut -;-^ v fermer le quatrième livré de Child Harold; H fauj-- » yg voiler les plus jolies pages de Ganalelto, ce pàysa* ^Vf gisle d'un pays sans terre. Il n'y a qu'un tableau £ : **. : qui puisse donner une idée de Venise, c'est Vé^ ->;{ nise. ï. "ï ■•'«?:'.
Quand on arrive à Venise, on est tenté de s'ëf*;::^; crier comme le prophèle devant Tyr : « Comment ^j"jl avez- vous péri, vous qui habitez dans la mèttï ■£')$'; ville superbe ! les îles seront épouvantées erç -* voyant aujourd'hui les vagues seules sortir dés: ' portiques de vos palais. »
Quand on entre h Venise, le cœur est saisi d'une soudaine tristesse. Le lion de Saint-Marc est dans
la cage de fer des barbares du Nord (4). L'Adriatique, la mer des poètes, qui venait, aux beaux siècles, battre avec amour les palais de marbre pour bercer la volupté de Violante, l'Adriatique ellemême est morne et sombre depuis qu'elle ne réfléchit plus que des palais déserts et lamentables. Peuple de la République, où es-tu? Car ce n'est pas toi que je rencontre lâchement endormi sur ce3 seuils délaissés. Peuple de là République, qu'as-lu fait de ta mère? Tu l'as livrée, la belle et savoureuse fille de l'Adriatique, a la passion brutale des rois étrangers. Ils ont envahi sa couche, ils l'ont enchaînée avec leurs mains sacrilèges, ils l'ont battue comme une fille de joie. Et toi, peuple de la République, tu ne t'es pas réveillé pour mourir, en l'écriant comme le poète ;
Qui vivra sera libre, et qui meurt Test déjà !
Venise est sorlie de la mer, comme Vénus; comme Vénus, Venise fut belle et passionnée, toute aux folies du cœur, toute aux ivresses des lèvres et des yeux.
Venise « la reine de la mer ! » c'est une ville d'un autre monde ; dès qu'on a mis le pied dans ses silencieuses gondoles vêtues de noir comme des catafalques, on oublie tout d'un coup le pays
(0 Ces pages étaient imprimées dans le Constitutionnel avant la Révolution qui — espérons encore — rendra à Venise sa république et sa splendeur. Rome a eu deux époques.
d'où l'on vient, on est tout k Venise par le cœur qui bat comme parla tête qui pense. C'est là surtout qu'on voyage dans la mort : c'est le silence de la tombe, c'est l'odeur de la tombe, c'est la tombe elle-même. Mais qui ne voudrait habiter un pareil monument, poëme grandiose où l'architecture et la sculpture ont chanté tour à tour les plus belles strophes de la poésie orientale?
Venise est sortie de la mer belle et victorieuse, elle a dompté cette fière et ombrageuse cavale qui ne se soumet qu'à l'éperon d'or du maître invisible. Mais peu à peu la mer reprend son empire, elle bat en brèche la ville abandonnée, elle dévore chaque nuit un grain de pierre au palais ducal, elle entre dans le palais des Foscari et des Barbarigo, elle submerge tous les rêves de marbre de Palladio. Celle qui est sortie de la mer sera engloutie par la mer. Si Venise avait encore ses enfants, les enfants de la République, elle pourrait lutter et battre avec Vaviron des doges les vagues triomphantes; mais Venise n'a plus d'enfants suspendus à ses mamelles flétries; à quoi bon des enfants d'ailleurs ? Pour qu'ils deviennent les esclaves de l'empereur d'Autriche. On lente en vain de sauver Venise d'une mort prochaine : il n'y a plus de ville là où l'on n'entend pi us battre le cœur du peuple. Venise n'est plus qu'un glorieux sépulcre comme Jérusalem.
Aller à Venise, pour les artistes, c'est aller en pèlerinage. Je ne saurais dire avec quelle pieuse ferveur je saluai dans le lointain transparent tout
à la fois bleu, rose et doré, les dômes et les clochers. Tout chrétien que je suis, j'avoue que ce n'était pas l'idée de Dieu qui rayonnait sur ses églises, c'était le souvenir de Titien et de Vénw nèse, les maîtres éclatants qui vivent dans le soleil, même au delk du tombeau.
11 y a peu de temps encore on arrivait à Venise en gondole et en barque ; aujourd'hui que le chemin de fer envahit tout, on débarque par un chemin de fer. Du reste, j'aime beaucoup cette façon de traverser la mer dans l'équinoxe.
Le chemin de fer ne tardera pas à supprimer les Alpes. Dans l'état où est tombée Venise, ce chemin de fer semble bien moins destiné à y conduire qu'à sauver les débris de la ville à son dernier jour.
A mon arrivée, Venise avait son ciel italien, ce qui n'arrive pas tous les jours ; l'empereur d'Autriche ne s'est pas contenté d'y envoyer sa politique et ses soldats, il a envoyé les giboulées et les orages de son pays.
Un omnibus attelé de deux rameurs nous prit au débarcadère et nous conduisit à l'hôtel. — Au Leone- Bianco — la reine de Hollande a retenu tout Fliôlel. — A Danieli — la famille Galilzin a tout envahi.
On nous conseilla d'aller a la Luna, du moins jusqu'au lendemain. Pourquoi pas à la Luna, j'aime la lune, au clair de la lune? Cethôtel est situé sur le grand canal, devant le jardin du Palais-Royal, presque sous les arcades de la place Saint-Marc :
on ne saurait désirer un meilleur logement.
Mais il paraît que dans tous les pays il faut aimer la lune aux heures de rêverie et non aux heures des repas. L'hôtelier nous donna de belles chambres dallées de mosaïque et couvertes d'à* rabcsques, mais il nous avertit qu'on ne dînait pas k la Luna. — On ne dîne pas? — C'est bien pis, repli qua-t-il, on dîne mal.
Celait la première fois que je rencontrais un hôtelier de cette espèce. Nous élions vivement touches de son avertissement; nous sortîmes pour aller chercher ailleurs « la fortune du pot, » mais la fortune du pot ne se rencontre pas à Venise. On y vit un peu de vent et de soleil, avec une orange, un raisin sec, du gâteau de riz, du café. Il n'y a point de restaurateurs; je ne parle pas de quelques sombres cabarets où il m'a paru impossible de voir ce qu'on mange en plein midi. Les gens du peuple n'ont point de ménagères; ils déjeunent et dînent dans la rue avec un crabe bouilli. Point d'intérieur, point de feu, a peine un grabat entre deux cloisons. Les gondoliers vivent dans leurs gondoles, où ils ne chantent pas les vers de Torquato.
Cependant mon philosophe allemand voulait dîner; moi je ne vivais plus que par les yeux : je n'étais pas venu à Venise pour dîner.