EXPOSITIONS. — MUSEE ASTRONOMIQUE. — BOURSE
Pour me distraire de ces tristes impressions, Melino me conduisit à une exposition des Beaux- Arts.
Elle était située dans une magnifique galerie, et les tableaux, placés à une hauteur moyenne, n'imposaient jamais à l'observateur le supplice d'une courbature. Comme le mérite de toutes ces œuvres était soumis à l'appréciation souveraine du public,
il n'y avait aucun salon privilégié, accordant par
anticipation une place d'honneur à certaines d'entre elles.
Ce qui me frappa surtout dans cette exhibition, ce fut le spiritualisme de l'art vénusien, soit dans les tableaux, soit dans les statues. L'art n'est-il pas, en effet, l'idéal s'adressant à l'imagination par les sens, et ce qui fait l'éternelle beauté des statues de l'antiquité, n'est-ce point, avant tout, cette noble préoccupation qu'a eue l'artiste de représenter, sous des noms de dieux ou de déesses, les passions mêmes de l'humanité? Nous n'avons plus guère hélas! cette hauteur de conception, nous visons à la ressemblance exacte, nous multiplions les bustes et les portraits, et, de cette façon, loin de * reproduire le beau idéal, nous reproduisons outre mesure le laid matériel. Que voulez-vous? L'Art était autrefois noble, pur et beau, mais pauvre ; il s'est prostitué à l'Industrie, l'a épousée pour son argent, et de ce honteux mariage ne peuvent naître que des produits dégénérés.
Je fis part à Mélino de ce fâcheux caractère de nos expositions, et du prosélytisme que s'efforce de faire bruyamment l'école réaliste.
— Je ne comprend pas, dit mon hôte, que des esprits élevés puissent sérieusement professer de telles doctrines; comme si, soit en peinture, soit en
statuaire, soit en littérature, Fart n'était qu'une plate reproduction de la réalité vulgaire et triviale f non assurément : il en est la quintescence, et on , l'en tire, comme on extrait la liqueur exquise du marc grossier que distille l'alambic.
Je vis avec plaisir que chaque œuvre de cette exposition mentionnait, sur son socle ou son cadre, le nom de l'artiste et le sujet qu'il avait représenté.
— Ici, dit Léo, le livret nous donne ces indications.
— Mais encore faut-il avoir le livret ! Et, dans ce cas même, vous m'avouerez qu'il est fort incommode et agaçant d'avoir à le feuilleter à chaque pas. Aussi, les plus patients laissent-ils la plupart des tableaux sans déchiffrer l'énigme de leur sujet, et m; consultent-ils. leur livret que lorsqu'un groupe stationnant auprès d'une œuvre d'art les avertit qu'elle est remarquable. Alors seulement, ils l'examinent avec attention, augmentent le groupe des admirateurs, et, à leur tour, en attirent d'autres. D'ailleurs, je le répète, tout le monde ne le possède pas ce précieux indicateur, et, comme pour beaucoup d'autres choses, ceux qui ne l'ont pas, sont ceux-là mêmes qui en auraient le plus besoin. Le riche qui rachète pourrait à la rigueur s'en passer, l'instruc-
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tion qu'il a reçue lui permettant assez souvent de deviner le sujet par l'inspection du tableau, mais il n'en est pas de même des autres, c'est-à-dire du plus grand nombre. L'indication du sujet serait, pour eux, une initiation nécessaire qui leur permettrait d'apprécier l'exécution artistique, et les mettrait ainsi à l'abri de ces bévues énormes qui leur font prendre, par exemple, Néron regardant brûler Rome pour Napoléon à Moscou, la Muse Euterpe pour Sainte Cécile, ou une tente Spartiate pour un poste de pompiers.
Auprès de l'exposition de peinture et de sculpture, je vis avec plaisir qu'il y avait une exposition de littérature où figuraient les meilleurs ouvrages de l'année, et je trouvai bien naturel que les Lettres fussent fraternellement admises à partager avec les Arts les mêmes honneurs et les mêmes récompenses.
Nous visitâmes ensuite plusieurs Musées, et notamment un Musée astronomique. J'y remarquai une énorme mappemonde vénusienne, portant en relief l'image des continents avec leurs aspérités et leurs couleurs diverses, et formant comme une exacte réduction de la planète. Le long d'une galerie, figuraient, dans les mêmes conditions mais sur une plus vaste échelle, les diverses contrées de ce
globe. Au centre du musée, se montrait une merveille de mécanique représentant le système solaire tout entier, avec les grosseurs et les distances respectives de ses planètes, et chacune d'elles accomplissant son double mouvement de translation et de rotation dans l'espace de temps indiqué par l'observation astronomique.
A côté, se trouvait une salle fermée de tentures noires , couverte de tapis de la même couleur, et complètement obscure dans toute son enceinte, sauf dans la partie supérieure. Une toile hémisphérique, fortement éclairée au dehors et piquée de petits trous, y représentait, avec un admirable effet d'éloignement, le magnifique spectacle d'une nuit étoilée. Les planètes et les, principales constellations y étaient figurées avec leurs noms en lettres transparentes. Inutile d'ajouter que le tableau était changé tous les six mois, pour représenter les deux hémisphères du ciel.
Comme nous sortions des muséums de Vénusia, je demandai à voir la Bourse.
— Nous avons supprimé, dit Mélino, toutes les maisons de jeu et, en première ligne, la Bourse la plus dangereuse, et selon moi la plus digne de réprobation. Dans les autres, en effet, les chances
158 VOYAGE A VÉNUfl
étaient égales pour tous, le hasard seul présidait au destin de la partie et réparait souvent le lendemain le désastre de la veille. A la Bourse, au contraire, il y avait le camp des dupes et le camp des fripons. Celui-ci était de beaucoup moins nombreux que l'autre, mais il suffisait malheureusement de quelques gros requins de la finance pour absorber des bancs entiers de petits capitalistes. La fleur si délicate de la probité se. fanait vite dans ce milieu délétère, et les spéculateurs les plus honnêtes n'étaient pas eux-mêmes exempts de tout blâme, car l'acheteur jouant à la différence, conjecturait évidemment que, pour des raisons ignorées ou faussement appréciées par le vendeur, les actions qu'il lui prenait hausseraient avant la liquidation; le vendeur faisait un calcul inverse, mais qui n'était pas plus scrupuleux; bref, chacun spéculait sur la sottise présumée de .son partenaire, et consumait sa vie à combiner de tortueuses opérations pour s'emparer subtilement de l'argent d'autrui.
— Mais alors comment s'y prend-on ici quand on veut acheter des actions de telle ou telle société?
— Gomme vous vous y prenez lorsque, voulant du pain, vous allez chez le boulanger. Nous nous% adressons au siège même de la compagnie, et s'il
y a des actions à placer ou à vendre, nous devenons des actionnaires sérieux et non d'avides agioteurs.
J'avoue que je ne regrettai pas beaucoup pour les Vénusiens l'absence d'une Halle aux titres, car à mes yeux :
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté Est, au prix de la Bourse, un lieu de sûreté.
PALAIS DE JUSTICE — CHAMBRE REPRESENTATIVE. ASSEMBLÉES CIVIQUES. — ASSOCIATIONS.
Nous passâmes ensuite devant un immense palais que dominait une magnifique statue. Mélino me dit que c'était celle de la Justice. Je ne l'eusse certes jamais reconnue, attendu qu'elle ne ressemblait pas du tout à notre dame Justice que nous représentons assez étrangement une balance à la main, et un bandeau sur les yeux, ce qui doit compromettre gravement l'usage de la balance.
Comme nous entrions dans l'édifice, je manifestai
à Mélino mon étonnement de ne voir personne en costume professionnel,
— Gomment ! me dit-il, chez vous, les gens de justice ont un costume?
— Très-complet et très-lugubre, je vous assure. Dès qu'ils entrent au palais, ils se glissent dans un long fourreau d'étoffe noire ne laissant voir que leur tête couronnée d'une toque, qui s'épanouit comme une fleur noire sur un calice jaune. Une vaste salle, appelée la salle des Pas-Perdus, mais où il se perd encore plus de paroles que de pas, est réservée à leurs promenades et à leurs causeries. C'est l'immense ruche où s'agite et bourdonne ce noir essaim. Plusieurs se montrent affaissés sous1 le , poids de nombreux dossiers, mais, le plus souvent, ils sont moins chargés d'affaires que de papier, la plupart des dossiers qui gonflent leurs serviettes appartenant à des procès jugés depuis longtemps. Entre tous, les avocats se distinguent par la turbulence de leurs allures et l'activité fébrile de leur démarche: ils vont, viennent, courent, s'agitent et surtout pérorent. On dirait qu'ils sont piqués de la taren-. tule oratoire, ou que la vilaine robe qui les couvre a le magique pouvoir de leur communiquer l'ivresse du bavardage. Ceux qui sont privés de plaider devant un tribunal, et particulièrement les plus jeunes,
qui ont toute l'ardeur du noviciat mais généralement plus de prétention que de clientèle, causent et discutent dans la grande salle, à la bibliothèque, dans les couloirs, partout, en un mot où ils peuvent former un groupe de deux ou trois... ils ne sauraient être davantage : lorsqu'ils sont trois, il y en a déjà deux qui parlent à la fois.
« Quant à ceux qui ont la chance de plaider, ils s'en donnent à cœur joie, et trouvent moyen de parler pendant deux heures dans une affaire qu'on pourrait expliquer en vingt minutes. Les causes qu'ils défendent sont souvent contradictoires, seule l'ardeur de leur conviction ne varie jamais. Je les appellerais volontiers des condensateurs d'éloquence, qui, sur une question en litige, s' électrisent positivement ou négativement, selon qu'ils ont été mis en communication avec le demandeur ou avec le défendeur; et, comme il arrive à l'égard de la bouteille de Leyde, cet autre condensateur, l'or joue un grand rôle pour accroître leur énergie.
« Fréquemment, ils croient devoir s'irriter, s'indigner, et alors il faut les voir crier et tempêter! c'est une véritable éruption oratoire : tantôt leur poing crispé frappe la barre, tantôt leurs deux bras s'élèvent et déploient la large envergure de leurs manches comme des ailes de chauve-souris ; puis,
après toutes ces véhémences, l'orateur tombe sur son siège comme une fusée éteinte... et perd son procès, car c'est surtout quand la cause est mauvaise qu'il fait de plus violents efforts d'éloquence. Les avocats de Vénusia sont exempts cette faconde énervante. Tout est simple et sommaire dans les contestations judiciaires. Les procès n'y subissent jamais, comme en nos tribunaux, les lenteurs de renvois indéfinis et les ruineuses formalités d'une procédure interminable. Ils sont aussi bien moins nombreux, attendu que, tous les vingt ans, les codes sont révisés et complétés sur les points que n'avaient pas prévus les premiers législateurs, et à l'égard desquels la jurisprudence a eu sujet de se prononcer. Par là, le cercle des questions litigieuses se rétrécit incessamment et les chances de procès sont d'autant diminuées.
Nous pénétrâmes dans la salle où se jugeaient les affaires criminelles. Je croyais qu'en franchissant le seuil, j'allais avoir cette perspective d'un président tout flamboyant de rouge escorté de deux juges noirs, qui forme l'immuable décor de fond de nos cours d'assises ; mais président et juges n'étaient pas plus costumés qu'avoués et avocats.
On ne voyait pas non plus au milieu du prétoire
ces groupes élégants de dames du monde qui viennent à nos cours d'assises montrer des toilettes, croquer des pastilles, respirer des sels, et lorgner accusés, témoins et avocats, — notamment les plus jeunes.
Le président interrogea l'accusé avec simplicité et bienveillance, se gardant bien de proférer aucune de. ces boutades ironiques ou de ces invectives qu'on doit toujours épargner à un homme qui ne peut se venger, et qui, jusqu'à l'issue du procès, doit être présumé innocent.
Les témoins furent ensuite entendus. Au lieu de lespresser de questions, on leur laissait pleinement le soin et le loisir de raconter ce qu'ils savaient de l'affaire. De cette façon, le jury pouvait juger pleinement du degré de passion apporté par chacun d'eux dans sa déposition, et les détails de ces récits tout spontanés lui donnaient du procès une physionomie bien plus vraie que ces réponses par oui et par non que nécessitent des questions trop multipliées.
J'admirai surtout la parfaite impartialité du président qui, dans tout le cours du procès, ne montra ni condescendance pour l'accusation ni faiblesse pour les intérêts de la défense.
Le réquisitoire et la plaidoirie, que d'une part
cette sage façon de conduire l'instruction et de l'autre, l'esprit éclairé des témoins et du jury, rendaient presque inutiles, furent remarquablement simples et brefs.
— Nos orateurs de cours d'assises sont autrement prolixes, dis-je à mon hôte, et la discussion leur sert de thème complaisant à une foule de digressions ingénieuses, de mots à effet et de périodes retentissantes, qui visent bien moins à convaincre le jury qu'à émerveiller la foule. C'est une sorte de tournoi oratoire, dans lequel les champions paradent avec éclat, mais non toutefois sans échanger force compliments, et quitter tour à tour la lance pour prendre l'encensoir, dont ils se partagent libéralement les parfums.
— Je vois, observa Mélino, d'après ce que vous m'avez conté de vos palais de justice et de toutes vos institutions, que les Terriens aiment démesurément à pérorer et à déployer toutes les pompes de la rhétorique. Nous avons bien aussi à Vénusia de nombreuses assemblées, mais nous détestons les grandes phrases, les grands gestes et les longs discours. Pour que vous en jugiez vous-même, je vous conduirai, si vous voulez bien, à la séance de notre assemblée représentative.
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L'enceinte du Palais Législatif était fort vaste, chaque nuance d'opinion, chaque intérêt, s'y trouvant représentés. Les membres de cette assemblée avaient été nommés par le suffrage universel des Vénusiens et des Vénusiennes, et sans présentation de candidats par aucun parti, par aucun comité — intervention dont le premier résultat est de changer l'élection directe en élection à deux degrés, sans offrir les garanties de celle-ci, car alors l'élu du premier degré n'émane plus du suffrage universel. Au centre de l'hémicycle s'élevait la tribune, et, au-dessus d'elle, comme ses collègues de la Terre — le président trônait dans son fauteuil, Et faisait sonner sa sonnette.
Dès que la discussion fut ouverte, je reconnus l'exactitude de ce que m'avait annoncé Mélino. Rien de moins prétentieux que l'éloquence vénusienne : pas de hors-d'œuvre, pas de déclamations irritées, pas de ces ardentes mais inutiles récriminations qui ne prouvent que les animosités personnelles de l'orateur : les discours étaient calmes, clairs, substantiels. J'ajouterai qu'en cette assemblée, chacun parlait à son tour, — ce qui la distinguait éminemment des assemblées de notre planète. — Jamais non plus, la discussion n'était troublée par ces exclamations d'enthousiasme ou d'indignation plus ou moins fac-
tices,ces explosions d'interruptions passionnées, ce bruyant cliquetis de couteaux à papier, poignardant avec rage un innocent pupitre, bref, tous ces tumultes orageux qui affligent si souvent nos séances parlementaires, et, pendant lesquels, la sonnette du président s'agite éperdue, avec des tintements d'alarme, comme la cloche monastique du Saint- Bernard quand gronde une tourmente. On écoutait avec le désir sincère de s'éclairer, et sans résolution arrêtée d'avance.
Ce n'est guère, il est vrai, l'esprit de nos assemblées soi-disant délibérantes, et qui seraient mieux nommées assemblées belligérantes, car leur premier caractère est moins la méditation que la lutte, chacun des soldats parlementaires qui la composent ne s' inquiétant généralement que d'une seule chose : savoir si la proposition discutée émane ou non du camp de son parti, afin de voter pour ou contre, suivant cette origine, et cela sans vouloir, comme Thomas Biafoirus, « rien écouter ni comprendre» en faveur de la proposition contraire. On ne pèse pas les arguments pour se décider d'après leur valeur, on se borne à faire éclater des applaudissments ou des interruptions selon qu'on est ou qu'on n'est pas de la coterie représentée par l'orateur, et c'est ainsi qu'il n'y a rien d'inutile comme ces flots d'élo-
quence qui grondent et glissent sans entraîner aucune conviction, comme ces longs et chaleureux discours qui ont la prétention de convaincre des gens qui ne veulent pas être persuadés.
L'assemblée vénusienne était exempte de tous ces partis pris des ambitions satisfaites et des ambitions à satisfaire. L'auditoire écoutait avec une attention calme et consciencieuse. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il examinait les propositions en ellesmêmes sans s'inquiéter le moins du monde si l'initiative en était due à tel ou tel personnage. Est-ce que le fruit qui mûrit au soleil s'inquiète de savoir si les rayons dont il reçoit la bienfaisante influence viennent de l'est ou du couchant? il profite de tous, et se développe plus vite et bien mieux.
Quoique dans la séance à laquelle j'assistai on ne s'occupât que d'une discussion d'affaires, j'observai que tous les représentants s'y étaient rendus avec cette exactitude qui est la politesse des rois et la probité des mandataires. Chez nous, hélas! on n'est guère assidu et attentif qu'aux séances où les coryphées des partis tiennent la scène, et se mettent réciproquement en cause. Hors de là, point d'intérêt : l'hémicycle zébré de banquettes offre partout des vides affligeants, et les quelques députés présents
vont, viennent, causent et rient, comme des écoliers
dans une salle de récréation. C'est ainsi que chaque session ressemble assez au feu d'artifice de nos fêtes nationales, où l'on n'admire généralement que deux pièces : le palais de feu et le bouquet. La discussion de l'adresse représente la première et la discussion du budget le bouquet de la fin. Et ne peuton ajouter que> dans les deux cas, ce ne sont le plus souvent que des feux qui brillent d'un vif éclat sans communiquer leur chaleur, des pétards qui détonnent sans rien détruire, et que le tout se dissipe en vaine fumée?
L'assemblée représentative de Vénusia n'était pas la seule où l'on s'occupât de politique, et Mélino me conduisit à d'autres réunions où l'on étudiait aussi les questions d'intérêt général, et où l'on discutait des propositions pour les présenter, en cas d'adoption, à l'Assemblée représentative ; mais, loin de ressembler à certains clubs de république trop jeune, où nous avons vu chaque assistant ne considérer la liberté de discussion que comme le privilège d'acclamer les hommes de son parti et d'invectiver les autres, ces conférences étaient, comme les séances législatives, remarquables par le sentiment d'admirable impartialité qu'y apportaient tous les mena-
bres, écoutant chaque orateur avec une égale bienveillance, ne demandant que la lumière et la vérité, plus heureux enfin et plus reconnaissants d'entendre une argumentation qui rectifiait une erreur ou dissipait une illusion de leur esprit, que d'applaudir Téclat et la véhémence de quelques déclamations flattant leurs passions ou leurs intérêts.
Ces réunions civiques sont considérées comme sans péril, et le gouvernement n'y voit aucun sujet d'inquiétude et d'alarme, car il n'a à lutter contre l'hostilité patente ou secrète d'aucun parti.
Au bout de quelques pas, nous aperçûmes un vaste établissement d'où nous vîmes sortir quelques Vénusiennes portant à la main, les unes des coiffures et des vêtements d'hommes, les autres des tableaux, des sculptures, etc.
Mélino me dit que c'était des coiffeuses, des tailleuses, des artistes.
— Dans nos contrées, lui fîs-je observer, les femmes se renferment en général dans les travaux d'aiguille.
— Pourquoi donc les exclure d'une foule de pro fessions qui n'exigent pas une force virile et qu'elles rempliraient à merveille? Nous avons des tailleuses,
des chapelières, des employées de bureau, de magasin; des femmes qui pratiquent le droit, la médecine... Vous riez, mais demandez-vous plutôt pour quelle raison il n'en serait pas ainsi. Restreindre les occupations honnêtes qu'elles peuvent aborder à de simples travaux de couture, qui sont si peu lucratifs et que l'invention des machines à coudre achève de déprécier, n'est-ce pas les obliger à demander au vice le pain que le travail ne peut leur donner? Pour celles-mêmes qui sont à l'abri du besoin, la longue oisiveté dans laquelle on les relègue n'a-t-elle pas ses périls, et ne laisse-t-on pas ainsi leur esprit prendre trop souvent la volée vers les tièdes et fiévreuses régions de la rêverie sentimentale? Sous un autre point de vue, n'est-il pas un peu blessant pour leur dignité de déclarer presque toutes les professions inaccessibles à leur capacité, comme si leur aptitude manuelle ne pouvait s'élever au-dessus de quelques travaux de tapisserie, et leur intelligence au-dessus d'un caquetage futile sur les ridicules de leurs amies et les prescriptions de la mode nouvelle?
Gomme il me parlait ainsi, je vis un certain nombre d'ouvriers sortir du même établissement.
— Ah ça! lui dis-je, c'est donc une ruche de travailleurs et de travailleuses?
— Précisértient.
— Nous avons aussi, dans notre nation, des manufactures où se rendent de nombreux ouvriers pour le compte d'un patron, mais les sexes y sont rarement confondus.
— Ici, ils ne le sont jamais dans un même atelier. Il n'y a pas non plus de patron : chacun travaille pour son compte, et travaille ainsi avec plus de plaisir, d'ardeur et de profit. L'association fournit les capitaux nécessaires, et la vie en commun économise bien des dépenses.
— Sur notre globe, si les ouvriers travaillent en commun, ils demeurent dans leurs familles.
— C'est-à-dire qu'ils y rentrent le soir, et qu'ils passent la journée entière àJ'atelier. Or, avouez que là, ces agglomérations de jeunes gens ou de jeunes femmes, quelquefois des deux sexes ensemble, ont pour inévitable effet d'affaiblir en eux l'esprit de famille, et de les corrompre par la contagion du plaisir et du vice, qui se communique hélas ! beaucoup plus facilement que celle du travail et de la vertu. Ici, chaque famille a son logement dans l'établissement même, et, sauf pour quelques occupations
exceptionnelles, chacun travaille dans sa famille.
C'est là du moins que se prennent les récréations et les repas. Seulement, la cuisine est faite en commun, et l'on a ainsi une nourriture bien plus économique et plus saine que lorsqu'on est obligé de tout acheter en détail.
Je remarquai l'allure robuste et dégagée des ouvriers. Aucun d'eux n'avait ce teint hâve et plombé, ces yeux caves, ces mains calleuses, ce dos voûté, tristes résultats de travaux pénibles ou délétères.
Mélino me conta que ces graves inconvénients subsistaient jadis, mais qu'ils avaient disparu par suite de nombreuses inventions qui ont épargné à l'homme ce que les travaux matériels présentent de plus fatigant et de plus dangereux.
— Pour la plupart de ces travaux, ajouta-t-il, le Vénusien les fait exécuter par les muscles d'acier des machines, et se contente de les diriger, comme il convient à un être avant tout intelligent. Cet heureux progrès a été rapidement atteint, grâce aux magnifiques encouragements que nous avons prodigués aux inventeurs.
— Chez nous, répondis-je, loin d'aider les inventeurs, qui n'ont pas toujours assez de fortune pour faire les frais d'un essai, nous commençons par les punir d'une amende, déguisée sous le nom de droit
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de brevet, amende qui se renouvelle chaque année, à moins qu'ils ne renoncent à leur idée. C'est notre façon de les encourager. Aussi meurent-ils le plus souvent à la peine, et ne jouit-on de leurs inventions que longtemps après eux.
L EDUCATION VENUSIENNE.
Au bout de notre promenade, et comme nous nous rapprochions de la maison de Mélino, je remarquai trois ou quatre bâtiments d'architecture gracieuse, s' élevant chacun dans un bouquet d'arbres, au milieu d'un beau parc.
Mélino me dit que c'était un lycée.
— Un lycée! m'écriai-je stupéfait. Chez nous, les lycées ou les couvents de jeunes filles sont d'énormes bâtisses lourdes, austères, partout entourées de grilles serrées et de hautes murailles.
— Mais ce sont alors des maisons de détention et non d'éducation que vous avez là ! Comment voulezvous que des enfants puissent s'y plaire et s'y développer, alors qu'à cet âge où ils ont tant besoin d'air, de lumière, d'expansion et de liberté, vous les enserrez dans l'enceinte étouffante et sombre de cours hérissées de grands murs et destinées à ce que vous appelez leurs récréations-, tandis que, pour le temps réservé au travail, vous les entassez dans de grands bâtiments agglomérés ensemble, tristes, obscurs et mal aérés,?
— Aussi, lui dis-je, cherchent-ils souvent à s'échapper pour aller aux champs, et faire ce que nous appelons l'école buissonnière.
— De quoi je les excuse grandement, car ils cèdent à un besoin de leur nature, auquel nous donnons, au contraire, pleine satisfaction. Nos enfants, vous le voyez, jouent dans les jardins, dans les bosquets, et ne sont nullement tentés de faire l'école buissonnière : ils ont si près d'eux les buissons, — et même les roses !
Puisque le hasard, ajouta Mélino, nous a conduits auprès de cet établissement, nous irons nous y reposer un instant, si vous voulez bien. J'ai à parler à un de mes anciens amis, professeur de sciences, pour le prier d'assister à une soirée que je donne
dans trois jours, et à laquelle je n'ai pas besoin, mon cher hôte, de vous dire que vous êtes convié d'avance.
Nous entrâmes. Mélino demanda le professeur Podélos; on lui répondit qu'il faisait son cours à ce moment, mais qu'il serait bientôt libre, et nous fûmes conduits au parloir.
Ce parloir n'était pas ce sombre et froid salon, entouré de dures banquettes, où nos collégiens sont admis à voir leur famille; c'était encore moins ce couloir monastique bordé d'une double grille, à travers laquelle, dans certains couvents, on daigne permettre aux parents de voir leur enfant, comme ils verraient dans une ménagerie quelque animal dangereux; — touchante façon de favoriser les douces expansions de famille ! Le parloir de l'établissement vénusien était une sorte de jardin anglais avec des sièges sous les bosquets.
Nous prîmes place à l'ombre d'une charmille qui arrondissait sur notre tête un frais berceau de verdure et de fleurs.
Mélino me demanda quel était, en général, le système d'éducation adopté dans nos institutions. Je satisfis sa curiosité; et il me répliqua en ces ternies :
— A Vénusia, nous envisageons autrement, sous beaucoup de rapports, l'éducation des enfants, éducation que nous avons en grande sollicitude, car, un jour, ces enfants seront des hommes qui vaudront ce qu'on les aura faits, soit dans leurs familles, soit au collège. Dans vos contrées, il semble que les parents considèrent d'abord leur enfant comme un charmant hochet : ils l'affublent de costumes de fantaisie, pour lesquels ils consultent leur goût, bon ou mauvais; ils le font chanter, danser, — et, dans certains moments de liesse paternelle, on ne craint même pas de faire répéter, par sa douce voix et ses mignonnes lèvres roses, de vilains mots ou des jurons sonores, — en quoi l'on se figure amuser beaucoup l'enfant, sans songer qu'on ne s'amuse que soi-même, et qu'on ne fait que tourmenter cette pauvre petite créature, dont on profane ainsi la naïveté et la candeur. Puis, toujours préoccupés de la satisfaction que la beauté de leur progéniture peut donner à leur vanité, les parents cherchent moins à former l'âme de leurs enfants aux bons instincts qu'à leur enseigner la grâce du corps et la gentillesse du geste et du sourire. On repoussera parfois l'importunité de leurs caresses, mais on s'extasiera sur leur vivacité et leur mutinerie : de là, tant de petites filles coquettes et de ga-
mins gâtés, fantasques, volontaires, que les parents trouvent adorables, et les étrangers parfaitement insupportables.
« Et quand vient pour eux le moment d'apprendre, vous changez brusquement de système, et, après toutes ces mignardes gâteries auxquelles vous les avez habitués, vous exigez tout à coup une soumission absolue. A vos yeux, l'idéal de la perfection pour un enfant c'est d'être obéissant et surtout de ne jamais raisonner! Sur ce point, je me demande pour quel motif un père ou un précepteur se courroucent si fort quand ils voient un enfant vouloir prouver qu'il a raison. D'abord, cela peut arriver quelquefois ; et, dans le cas contraire, ne vaudrait-il pas mieux lui laisser expliquer les motifs de sa protestation, et l'éclairer sur les torts qu'il peut avoir? Mais on préfère se donner la satisfaction vaniteuse du despotisme ; on exige une obéissance muette, on substitue à la soumission volontaire et réfléchie qui a la conscience du devoir qu'elle remplit, l'obéissance passive qui exécute aveuglément tout ce qu'on lui ordonne. Triste servitude qui avilit et dispose à accepter avec une facilité funeste les autres servitudes de la vie, car le caractère ainsi maté dès le principe, devient incapable de toute fermeté et de toute
résistance, comme un ressort faussé par une com-
pression trop violente et trop prolongée. Obéissance sanctionnée par le châtiment, c'est-à-dire arbitraire ■ dans les prescriptions et arbitraire dans les punitions, voilà ce que vous leur imposez, et comment vous les façonnez à la raison, à la dignité, à l'indépendance ! Ne voyez-vous pas d'ailleurs qu'inciter à faire le bien par crainte d'un châtiment, c'est ôter à la bonne conduite tout son mérite, et l'abaisser au niveau d'un égoïsme bien entendu? Dangereux système d'ailleurs que celui qui consiste à considérer avant tout la conséquence, au point de vue de l'intérêt, de telle ou telle façon d'agir ; car il peut entraîner à de tristes défections le jour où, perdant la crainte du châtiment, on pourra croire plus utile de pratiquer le vice que la vertu.
« Nous préférons développer chez nos enfants ces germes si précieux de la notion du bien et du mal, que nous apportons tous dans le sanctuaire de notre conscience, et les disposer à écouter cette voix sainte, qui est celle de Dieu même et qu'il ne fait entendre qu'à l'homme seul : la voix du devoir. Nous nous occupons d'abord à former le cœur, — qui vaut mieux que l'esprit, — et à leur inculquer non de vaines formules abstraites, dogmatiques, qui ne représentent pour eux que des mots, mais ces beaux et grands sentiments qui font l'honneur de
l'âme humaine : la tendresse filiale et fraternelle, la reconnaissance, l'amour de Dieu et des hommes, la haine inflexible du mensonge — auquel l'enfance à tant de propension, — et de tout ce qui est bas et déloyal. Certes, ce n'est pas nous qui, comme certains chefs d'institution de votre planète , récompenserions les élèves qui traîtreusement viendraient nous dénoncer leurs camarades; et si jamais quelque professeur sournois s'avisait de souiller par ces félonies jésuitiques les âmes candides confiées à ses soins, nous l'expulserions immédiatement avec un profond dégoût.
« Telles sont les différences de notre enseignement avec le vôtre pour l'éducation morale, la plus importante de toutes.
«Quant à l'instruction proprement dite, notre méthode ne ressemble pas davantage à celle que vous avez adoptée. Vous commencez par apprendre à l'enfant, ou plutôt par croire lui apprendre ce qu'il y a de plus difficile au monde, ce que vous déclarez vousmême incompréhensible : les mystères de la religion en honneur dans le pays où il est né, puis les règles innombrables et purement abstraites de votre grammaire, enfin les principes et les difficultés de langues
que personne ne parle. C'est ainsi que par des études arides, au-dessus de sa portée, vous éteignez en lui ce désir de s'instruire, qui est pourtant inné chez l'homme et qui fait sa grandeur. Offrir de pareils aliments à la faible intelligence des enfants, n'est-ce pas comme si, dès le berceau, on chargeait de grosses viandes leur estomac débile au lieu de l'arroser de lait et de bouillie ? Leur esprit se rebute d'une alimentation aussi indigeste, et se sent pénétré du dégoût d'apprendre, comme l'estomac est saisi d'aversion pour un mets qui l'a fatigué.
«Nous, au contraire, nous ménageons, avec la sollicitude la plus attentive, les forces naissantes de l'enfant, et nous proportionnons notre enseignement au développement graduel de son intelligence. Son attention s' attachant plutôt à ce qui frappe les sens qu'aux formules et aux généralisations, c'est pour lui expliquer ce qu'il voit et ce qu'il touche que nous nous attachons à commencer son éducation; nous lui apprenons, par exemple, comment se font les étoffes qu'il porte, nous lui montrons, sur place, comment s'engendre et grossit un arbre, et s'il en tombe un fruit ou une feuille, nous lui disons que c'est en vertu de l'attraction mutuelle des corps. Quant aux détails, à la marche de la sève dans les diverses plantes, à la loi mathématique des attrac-
tions, nous en réservons l'explication pour un enseignement ultérieur. Ce qui nous paraît le plus important d'abord, c'est de lui donner des notions très-élémentaires mais très-exactes, c'est d'habituer de bonne heure son esprit à bien saisir ce qu'on lui enseigne et à marcher, non dans les nébulosités des mystères et des abstractions, mais dans le sentier ferme et lumineux de la vérité.
« Guidés encore par le même principe, nous nous gardons bien d'apaiser la première soif de son imagination en lui contant d'absurdes histoires de princes, et de princesses, dont les amours vagabondes sont favorisées par la protection de bonnes fées et contrariées par la malveillance des méchants génies ou la . tyrannie des grands parents. Au lieu de ces contes fantastiques, peu faits assurément pour l'initier à l'amour filial, — sinon à tout autre, — nous lui faisons le récit de touchantes aventures de bonté, de reconnaissance, de dévouement, et nous tâchons ainsi de former son cœur en intéressant son esprit.
« Dès qu'il commence à savoir déchiffrer quelques mots, nous lui faisons lire des historiettes de ce genre, au lieu de les lui conter. Et, afin qu'elles présentent plus d'attrait, de jolies vignettes sont mêlées au récit, si bien que souvent, pour com-
prendre l'image, l'enfant lit le livre. Tout en trouvant dans ce divertissement le plaisir de la curiosité satisfaite et l'aliment d'une saine morale, il y perçoit instinctivement la connaissance pratique du mécanisme de la phrase, de la liaison des idées, du style et de l'orthographe. Plus tard, fortifié par ces notions préliminaires de l'expérience et par le développement qu'il aura reçu du temps, son esprit comprendra bien plus aisément les principes abstraits de la syntaxe. Ne commence-t-on pas par gesticuler et marcher, avant d'étudier l'anatomie des muscles et les fonctions du système nerveux qui les met en mouvement?
« Avec les livres à images, nous mettons entre les mains des enfants des tables chronologiques et des cartes géographiques, imprimées sur des cartons découpés d'une façon bizarre, dont nous brouillons les nombreux fragments pour qu'ils s'évertuent à les recomposer ensuite, travail excellent qui exerce leur mémoire, leur intelligence, et qui a pour eux l'attrait d'une récréation et d'un jeu.
« Plus tard, quand nous leur faisons étudier nos meilleurs auteurs, nous employons pour initier leur esprit au goût du beau, le même système que nous avions mis en œuvre pour développer dans leur
cœur le goût du bon et du juste (deux éducations qui, si elles diffèrent par leur objet, se complètent et se fortifient l'une par l'autre) : nous nous adressons à l'intelligence plutôt qu'à la mémoire. Dans vos institutions, vous leur faites apprendre par cœur une énorme quantité de vers et de prose des auteurs les plus différents. Par malheur, tout cela traverse leur esprit comme une cargaison de sucre traverse la mer, fatiguant les flots sans y laisser ni trace ni saveur. Nous avons en horreur cette récitation machinale, ce perroquétisrne, permettez-moi l'expression, dont vous abusez tant dans vos collèges. Nous préférons de beaucoup que l'élève, au lieu de disséminer son attention sur une infinité d'ouvrages, se pénètre à fond d'un petit nombre, en les soumettant à une analyse détaillée. Et, pour ce travail, nous n'imitons pas certains professeurs qui se complaisent dans l'enseignement doctoral, souvent sans doute très-érudit, très-disert, mais rarement écouté par l'élève dont l'attention papillonne sans cesse sur mille objets divers ; nous exigeons de lui, non pas qu'il retienne des observations toutes faites, mais qu'il les fasse lui-même : nous lui demandons ce qu'il pense de telle expression, de tel sentiment, de telle période; nous lui faisons composer sur un morceau litté-
raire et même sur un ouvrage entier, un examen raisonné, sauf à redresser ensuite ce que son jugement peut avoir de défectueux.
<l Ces ouvrages commentés par l'élève ne sont pas uniquement ceux des auteurs anciens, nous mettons aussi entre ses mains, soit dans les classes, soit surtout dans les distributions de prix, quelques livres remarquables des auteurs vivants, qui, comme je vous l'ai fait observer à propos du théâtre, s'inspirant des préoccupations du moment, ont par là-même un vif attrait d' à-propos. J'ajoute que, si ce partage ne donne pas aux éditeurs des auteurs morts le facile moyen qu'ils ont chez vous de faire des fortunes princières, il a du moins l'avantage de permettre de vivre aux auteurs contemporains — qui sont peut-être bien dignes de quelque intérêt.
« La classe de rhétorique est supprimée dans nos lycées. N'avons-nous pas assez de penchant à prostituer la parole à la défense des thèses les plus fausses et des causes les plus injustes, quand notre intérêt ou celui de notre parti s'y trouve attaché? Quelle gloire légitime, quel progrès social, îrat-on pas attaqués ; quelle doctrine perverse, qu'elle palinodie scandaleuse, quel acte coupable, n'at-on pas défendus, réhabilités, glorifiés? Et qu'est-il
besoin encore d'enseigner à des enfants un art qui, développant en eux cette funeste tendance, les excite à préférer le faux éclat du langage et les artifices de la discussion à l'expression simple et nette d'une sincère conviction.
« Quant à l'enseignement de l'histoire, il ne se borne pas, dans nos collèges, à une froide nomenclature des innombrables souverains qui se sont succédé dans les divers pays, et des faits plus ou moins remarquables de leurs règnes : le professeur donne à ses élèves des aperçus généraux et sommaires sur les périodes qui ne renferment que d'arides détails, et il leur signale spécialement les époques brillantes, les faits culminants et les grands personnages, s'attachant surtout à montrer l'influence de ces faits et de ces personnages sur les événements ultérieurs et sur la marche générale de l'humanité. Il accorde aussi une grande importance à la moralité de l;histoire, c'est-à-dire aux sentiments que doivent inspirer les actes d'ambition ou de dévouement, de tyrannie ou de civisme, de fanatisme ou de tolérance. Ce n'est pas lui qui , venant en aide à ce déplorable scepticisme, mortel oïdium des peuples qu'il étouffé et qu'il' corrompt, enseignerait qu'il y a en ce monde deux morales : l'une
pour les hauts faits des grands politiques et l'autre
à l'usage des simples braves gens ; il proclame au contraire bien haut qu'il n'y a qu'une seule morale comme il n'y a qu'une seule conscience, et, soumettant chaque fait de l'histoire au contrôle inflexible de cette conscience universelle, il forme ainsi bien moins de vains érudits que des hommes honnêtes et de bons citoyens.
« Peut-être, d'après l'exposé que vous m'avez retracé, passez-vous trop légèrement sur ce côté moral des événements et des institutions, pour ne mettre en relief que le côté brillant, et appeler l'admiration sur les grands conquérants et les grands chefs de parti. En inspirant ainsi aux élèves l'amour de la gloire et des hautes positions, vous compromettez non-seulement leur bonheur, car tout le secret du bonheur est dans la modération des désirs, mais le bonheur de ceux qui les entourent, rien au monde n'étant plus insupportable que la société habituelle de ces esprits ambitieux, beaucoup moins satisfaits de leurs succès qu'aigris de leurs déceptions, et cruellement tourmentés des obsessions d'une vanité toujours inquiète, toujours inassouvie.
« J'ajouterai que nos professeurs prodiguent indistinctement leurs soins à tous les élèves et non
de préférence à ceux que la nature a le plus libéralement cloués d'intelligence, et auxquels, pour ce motif, le secours de leurs leçons et de leurs encouragements serait moins indispensable.
« Malheureusement, dans la plupart de vos grandes institutions, on s'occupe avant tout des concours généraux, et, pour y obtenir de glorieuses primes, on s'évertue à faire des élèves ; on nourrit celui-ci de grec, celui-là de latin, cet autre d'algèbre, etc. Puis, a lieu la distribution solennelle des récompenses, et ces remarquables étalons en langues mortes ou en mathématiques y gagnent de superbes réclames à ceux qui les ont si bien dressés. C'est fort beau et fort glorieux sans doute !... Seulement, une fois entrés dans le monde, vos lauréats tant applaudis ne doivent pas y faire plus brillante figure que des virtuoses à qui l'on n'aurait appris qu'une seule note. Jamais une seule institution de Vénusia n'a, pour un vil intérêt de boutique, substitué ainsi à l'éducation en vue de la société l'élevage en vue d'un concours.
« Le droit et la médecine sont enseignés dans nos lycées aux élèves qui se destinent à la carrière médicale ou judiciaire. Nous ne nous trouvons pas ainsi dans la nécessité d'envoyer nos jeunes gens au
loin, et, sans parler de bien d'autres inconvénients, nous sommes sûrs au moins qu'ils suivent les cours et qu'ils travaillent quelque peu. Il est vrai que nous n'augmentons pas comme à plaisir les rebutantes difficultés de leur tâche, et que nous ne songerions jamais à leur imposer, comme en vos écoles de droit, le luxe d'apprendre une légistation éteinte depuis des siècles, étude aussi péniblement aride que parfaitement inutile, qui ne peut que glacer leur zèle déjà bien peu ardent pour les matières juridiques, et redoubler la confusion d'une science qui certes n'a jamais brillé par la clarté.
« Les récréations si nécessaires au développement du corps et au repos de l'esprit sont longues et fréquentes dans nos maisons d'éducation. Nous convions notamment les élèves aux divertissements gymnastiques et aux jeux de combinaisons qui exercent agréablement la sagacité. Mais nous proscrivons sévèrement ces vexactions entre camarades, ces brimades ineptes aue les plus éventés, les plus méchants et les plus sots font subir aux plus réfléchis, aux plus timides et aux plus intelligents. Il est inconcevable que, dans vos lycées et même dans vos écoles militaires, les chefs donnent le champ libre à ces persécutions stupides et plus cruelles qu'il
ne semble peut-être d'abord, car l'intensité des émotions dépend beaucoup de l'âge et du tempérament, et telle tracasserie qui fait sourire un homme, est un véritable supplice pour la sensibilité vierge et délicate de l'enfant.
« Aussi, sommes-nous très-circonspects dans les punitions que nous lui infligeons. C'est surtout par le désir de l'éloge et l'attrait des récompenses plutôt que par la pression d'une sévérité impérieuse que nous nous efforçons de le dominer. Si pourtant le châtiment devient indispensable, nous l'exerçons avec une modération extrême, et nous nous gardons surtout d'infliger aucune punition corporelle, de tirer les oreilles — déjà trop longues — des ignorants, de les frapper, les faire mettre à genoux, toutes rigueurs qui avilissent le caractère, obscurissent l'entendement, et nuisent parfois à la santé des élèves.
« Nous ne leur imposons pas non plus ces longs et affreux griffonnages que vous appeler des pensums, et qui consistent généralement en quelques centaines de vers machinalement copiés ou en un seul identiquement répété. Nous aimons mieux que les punitions aient un autre effet que de fatiguer leurs doigts à noircir du papier, et quelles tournent au profit de leur mémoire, de leur intelligence et de
leur style. Dans ce but, nous leur donnons à apprendre un certain nombre de pages d'un bon auteur et à faire l'analyse des beautés qu'elles renferment.
« Du reste, nous prenons soin d'appliquer de bonne heure nos enfants au genre d'études pour lequel ils ont le plus de goût. Nous estimons qu'en pareil cas, la propension est l'indice de l'aptitude, et cet instinct providentiel est tenu chez nous en très-grand compte pour donner à l'élève l'instruction spéciale à la profession qu'il affectionne.
« Le choix de ces professions est fort vaste, puisque, ainsi que je vous l'ai dit, toutes obtiennent ici une considération égale. Dans vos sociétés, outre cette funeste hiérarchie de prétendu rang social, que vous établissez entre les divers états, et, qui jusqu'à ce qu'elle ait disparu, sera le perpétuel sujet de sourdes jalousies et de révolutions sanglantes, outre cet injuste discrédit que vos mœurs font peser sur les professions manuelles, vous faites encore un triage parmi les autres et vous affichez, tour à tour, pour certaines d'entr' elles un engouement si vif que chacun s'y précipite à l'envi.
« En France, par exemple, si je me rappelle bien
ce que vous m'avez conté, charcun, sous l'ancienne monarchie, n'admirait et n'enviait que le sort de ces gens de haute domesticité, qu'on appellait les gens de cour. La république venue, tout le monde voulut être tribun et citoyen romain, les Brutus et les Gurtius fourmillaient clans tous les carrefours, les grands mots et les grandes phrases résonnaient dans toutes les bouches, et la moitié de la France envoyait l'autre en prison ou à l'échafaud au nom de la liberté et de la fraternité. Plus tard, ce fut la suprématie du sabre : rien n'était si beau, si sémillant, si ravissant, si adorable, que messieurs les militaires. Gomme ils étalaient fièrement leurs panaches, leurs soutaches, leurs sabredaches et leurs moustaches! comme ils regardaient, avec un dédain profond, le simple bourgeois, le pauvre pékin, qui n'avait aucun ornement en ache à montrer! Qui donc aurait pu leur résister? Aussi s'emparaient-ils de tout : après la conquête des nations, c'était la conquête des belles, les myrtes de Vénus après les lauriers de Mars, et s'ils n'ajoutaient pas à cette glorieuse moisson les palmes de Clio ou de Melpomène, c'est qu'elles étaient trop vertes, et bonnes pour des académiciens. Après l'empire, la littérature qu'il avait endormie, — lui infligeant ainsi la loi du talion, — se réveilla enfin,
et peut-être un peu ttop en sursaut. Elle se montra exaltée, violente, emphatique; mais la foule heureuse de retrouver les plaisirs de l'intelligence dont elle avait été si longtemps sevrée, applaudit de toutes ses mains. Ce fut le règne des poètes et particulièrement des poètes du désespoir et de la mélancolie. Rien alors de mieux porté et de plus admiré que l'air fatal : on ne voyait dans le monde que jeunes gens au visage pâle, au regard profond sous des sourcils froncés, au front ravagé par les passions et couronné de longs cheveux éplorés. Toutefois, cette mode dura peu; la profession était mauvaise et ne menait à rien ses adeptes. On admirait bien leurs élégies déclamatoires, on sympathisait volontiers aux passions orageuses de leur cœur, mais les héroïnes qui les inspiraient, — et qu'ils avaient grand soin de prendre parmi les plus belles, les plus nobles et les plus riches, — partageaient rarement leurs ardents transports, ou ne leur faisaient qu'un accueil platonique qui n'aboutissait jamais à une comparution devant l'écharpe municipale ; si bien que, l'âge de trente ans sonné, ces poètes sur le retour, ces aigles commençant à perdre leurs plumes, ne trouvaient rien de mieux que de quitter les régions éthérées, pour picorer une faible pitance dans les cages du notariat, de l'administration
ou de la banque. On vit alors qu'il valait mieux se faire avocat. La magistrature, les chambres législatives, les ministères, se recrutaient dans le barreau, tout le monde voulut avoir la possibilité de devenir premier président, député, ministre, tout le monde endossa la toge noire et la chausse d'hermine. Puis, on a quelque peu tenu les orateurs à l'écart, et
« Le tour des financiers est à la fin venu.
« L'attention et la considération publiques appartiennent à l'heure qu'il est à cette féodalité boursicotier qui a, il est vrai, mauvaise réputation, — la seule chose peut-être quelle n'ait pas volée, — mais qui n'en étend pas moins sa suzeraineté puissante sur les chemins de fer, les canaux, les mines, les terrains, etc ; qui crée à l'envi des crédits, des caisses, des comptoirs, sous-comptoirs, et entasse combinaisons sur combinaisons pour escalader le temple de la Fortune, au risque parfois de faire un faux pas et de dégringoler en police correctionnelle. Fasciné par le prestige de ses succès rapides, tout le monde veut aujourd'hui improviser une fortune à l'aide de la Bourse ou de l'industrie.
« Nous n'avons pas ici de ces engouements passagers, de ces prédilections de fantaisie. Consultant
avec soin les préférences de l'enfant et la voix mystérieuse de sa vocation, nous le laissons dans une indépendance absolue pour embrasser la carrière qui lui convient, c'est-à-dire celle dans laquelle, grâce à ses aptitudes spéciales, il sera le plus remarquable, le plus utile et le plus heureux.
« Car le bonheur n'est autre chose que l'activité de l'esprit suivant sa voie et se déployant sans contrainte, de même que la santé ne consiste que dans l'activité des organes s'exerçant dans les mêmes conditions. »
XY
DU SON f.
A ce moment, le professeur qu'attendait Mélino vint auprès de nous.
Mon hôte me présenta comme arrivant des régions polaires de Vénus. Son ami m'ayant adressé plusieurs questions sur l'état de la science dans mon pays, je lui fis part de la solution que nous donnions aux plus importants problèmes de la physique, et je lui répondis notamment que nous ex-
i. Peut-être la nature du sujet traité dans ce roman humoristique autorisait-elle et même commandait-elle quelques fantaisies paradoxales.
pliquions le son et la lumière par les vibrations des corps, lesquelles étaient transmises — par l'air pour le son, — et par l'éther pour la lumière.
— Permettez-moi de vous dire, répliqua Podélos, que, tout d'abord et sans approfondir la question, cette théorie choque mon instinct.
« Eh quoi ! le son, cette voix des choses, ces accords qui nous ravissent, cette musique qui nous agite de tant d'émotions diverses, tantôt nous serrant le cœur sous l'étreinte d'un sentiment mélancolique, tantôt le dilatant dans l'expansion de la joie, ces suaves mélodies dont le charme élève 'notre âme à l'extase ou la laisse doucement aller au gré de molles rêveries qui la bercent comme des flots tranquilles, ces airs nationaux qui enflamment notre courage, notre dévouement aux grandes causes, notre amour de la patrie et de la liberté... tout cela ne serait donc autre chose que les oscillations d'un corps élastique mécaniquement communiquées, par couches successives, à l'air environnant? Ce n'est pas possible. Et il faudrait que votre doctrine s'appuyât sur des faits bien concluants, sur des expériences bien décisives, pour que je consentisse à l'adopter.
« Mais il est loin d'en être ainsi , et j'admets plus
difficilement encore cette théorie d'un mouvement vibratoire propagé dans l'air par une série d'ondulations tour à tour condensées et dilatées, quand je pense que, malgré la faiblesse de l'ébranlement presque toujours imperceptible de l'instrument dont on joue et l'intensité des courants d'air qui régnent dans un théâtre, une salle de concert, une église, etc., le son est animé d'une force d'impulsion assez grande pour déterminer une vitesse de 340 mètres par seconde, et pour faire vibrer les boiseries et même les marbres de l'édifice; — quand j'observe, en outre, qu'il peut se transmettre au travers d'un globe de verre, même assujetti à son socle de façon à ne pouvoir vibrer lui-même, comme dans l'expérience de la machine pneumatique; — quand je considère enfin la profonde différence qui existe entre les timbres des divers instruments, alors cependant que vous êtes obligé de supposer qu'à l'unisson, tous ces instruments produisent des ondulations aériennes de même nombre, de même amplitude et de même vitesse.
« Je me demande d'ailleurs pourquoi ces ondulations, dont l'amplitude varierait selon vous de 3 décimètres à 2 mètres, ne seraient jamais perceptibles à l'œil le plus attentif. Il est pourtant des cas où les mouvements de l'air sont visibles à cause des ma-
tières extrêmement ténues qu'il tient en suspension, et où l'on devrait apercevoir ces alternatives de condensation et de dilatation qui constituent les mouvements ondulatoires. N'avez-vous pas vu bien des fois dans une église, un rayon de soleil, glissant à travers les vitraux, dessiner obliquement une longue gerbe bleuâtre où flottent des fumées d'encens et des myriades de corpuscules? Qu'à ce moment, la voix des chantres et les graves accords de l'ophicléide retentissent tout à coup , que l'orgue déchaîne une tempête d'harmonie; l'air n'en conservera pas moins son immobilité première, et pas un atome ne trahira le moindre frémissement dans le faisceau de lumière.
« Comment ne trouverait-on pas les mêmes traces d'ébranlement dans l'eau, où le son se transmet si bien? Comment, lorsqu'un bruit est produit dans l'intérieur d'un bassin, par la chute d une pierre par exemple, ne verrait-on pas les ondulations qui le portent dans leurs replis, alors que le plus léger contact, celui d'un brin d'herbe qui tombe ou de l'aile fugitive d'une mouche, suffit pour altérer d'une ride circulaire le poli du miroir liquide, et que, si le fonds est uni et peu profond, la moindre convexité de l'eau décrit en bas une courbe lumineuse? Direz-^vous que les ondulations trans-
missives du son qui provient du choc d'un caillou, sont précisément ces anneaux concentriques qu'on voit se développer autour du point d'ébranlement? mais il ne saurait en être ainsi, car le son, qui parcourt dans l'eau 1435 mètres par secondé, se propage infiniment plus vite que ces cercles liquides dont l'œil aperçoit le développement successif. Ainsi, d'après votre hypothèse, un seul et même choc produirait autour de lui, dans l'eau, deux mouvements de vitesses profondément différentes, et l'ondulation qui aurait le plus de portée serait précisément celle qu'on ne verrait pas ! Le même phénomène d'un double mouvement existerait encore dans l'air où le souffle qui produit un son ne devient sensible sur les objets environnants qu'un peu après que le son y est parvenu.
« Aussi, aurions-nous assez de tendance à penser que le son est une sorte d'électrisation spéciale due au frottement réitéré des molécules du corps mis en mouvement vibratoire, laquelle serait douée d'une certaine force de commotion sur certaines substances, dans des conditions déterminées, et se propagerait, non par les intermittences des oncles^ mais d'une manière uniforme et continue, comme le feu dans une traînée de poudre ou l'électricité dans un corps conducteur. Pouvez-vous d'ailleurs expliquer
20i VOYAGE A VÉNUS
autrement le son intense que rend, sans oscillations apparentes, un barreau de fer aimanté par un courant électrique?
« Observez encore qu'à cet égard, certains phénomènes acoustiques semblent trouver une explication plus aisée dans la théorie de l'électricité que dans celle que vous avez adoptée. Ainsi, d'après votre hypothèse d'un mouvement vibratoire communiqué aux couches ambiantes, la conductibilité des divers milieux pour le son devrait varier dans des proportions mathématiques à raison de leur densité. Cependant il n'en est rien, et si, par exemple, l'hydrogène, moins dense que l'air, conduit mieux le son que lui, le métal, plus dense que tous deux, le transmet avec plus de rapidité encore.
« Ces conductibilités diverses, si peu en harmonie avec l'hypothèse d'un ébranlement propagé, présentent au contraire une certaine analogie avec les conductibilités des différents corps pour la transmission de l'électricité, car, dans ce cas comme pour le son, le pouvoir transmissif est indépendant de la densité.
« Il est indépendant aussi de l'intensité, ce qu'on ne peut dire à l'égard des ondulations de l'eau, qui vous servent de type pour expliquer les ondulations sonores, et qui s'étendent avec d'autant plus de
rapidité que l'ébranlement a été plus fort. Il n'en est pas ainsi des sons. Quels que soient leur timbre et leur intensité, ils se propagent avec la môme vitesse : le soupir du hautbois, le formidable éclat du tonnerre, etc., mettent le même temps pour arriver à notre oreille. Cette égale rapidité des sons, sans laquelle toute musique d'orchestre serait une épouvantable cacophonie, présente un rapport de plus avec l'électricité dont la vitesse ne varie jamais à raison de sa nature ou de son intensité. Je signalerai encore, comme nouvelle similitude, ce fait que, pour les deux cas, la températeure des milieux influe beaucoup sur leur puissance conductrice, et cet autre que, dans un objet creux, l'électricité se porte particulièrement à la surface extérieure : or , l'expérience démontre que l'intérieur d'un bourdon de cathédrale est précisément l'endroit le moins favorable pour l'entendre.
« Je ne veux point inférer de là que le son soit de l'électricité, mais seulement qu'il a plus d'analogie avec elle qu'avec cet éblanlement ondulatoire qui vous parait le constituer.