‹ Voyage à VénusChapitre 13 sur 23 · DE LA LUMIERE · texte numérisé non relu

DE LA LUMIERE

« Nous différons aussi d'opinion sur la lumière.

« Votre théorie à ce sujet paraît se rapprocher beaucoup de celle que vous avez imaginée pour le son, et permettez-moi de vous dire que si la nature a mis une admirable diversité dans ses phénomènes, vous n'apportez pas une grande variété dans l'explication que vous en donnez. Qu'est-ce, d'après vous, que le son? une vibration; la chaleur? une vibration; la lumière? encore une vibration. Vibrabration, vibration, et tout est vibration ! C'est le

fond de la langue scientifique. Seulement, vous admettez que, selon les cas, les vibrations sont plus ou moins nombreuses, plus ou moins rapidement transmises, celles-ci perpendiculairement au rayon, celles-là dans le sens du rayon; comme si ces différences de détail pouvaient rendre compte de tant de phénomènes qui nous impressionnent si diversement I

« Observez qu'en certain cas ce semblant même d'explication vous échappe. Ainsi par exemple, tout le monde sait que la chaleur et la lumière du soleil arrivent à nous dans le même temps. Or, je me demande pourquoi ces deux agents, issus des mêmes vibrations d'un foyer et voyageant si bien de compagnie, produisent sur nos sens des impressions dissemblables , et se montrent quelquefois, isolés l'un de l'autre. Je me demande aussi comment, en présence du vide de l'espace, vous expliquez la transmission du mouvement vibratoire depuis les astres jusqu'à nous. Il faudrait un agent intermédiaire.

— Évidemment; mais cela ne nous embarrasse pas. Nous supposons l'existence d'un fluide éminemment élastique et subtil que nous appelons éther, et qui se trouve répandu dans tout l'espace céleste, dans l'air, dans l'eau, le verre, le diamant.*..

— Voilà bien des choses éthérées t et, en vérité, j'admire la commodité de pareilles solutions. Quand on ne peut rien constater, on suppose-, et s'il faut, pour étayer un système, remplir l'espace infini d'un fluide élastique, on le crée par la grâce de la science : il suffit d'un trait de plume, de l'assemblage de cinq lettres , et l'éther est fait I Mais avez-vous un savant qui ait recueilli jamais un seul atome de ce précieux fluide ?

— Aucun.

— On ne trouve votre éther nulle part, et vous êtes pourtant obligé, dans votre hypothèse, d'admettre sa présence dans tout l'espace céleste, dans les gaz, les liquides et tous les corps transparents !

« Savez-vous ensuite que cette diffusion du fluide dans les solides transparents me paraît quelque peu malaisée à concevoir. Ainsi, quand vous considérez une de ces belles glaces sans tain, si claires et si pures qu'on voit au travers avec une netteté parfaite, je vous prierais de me dire ce que vous faites des particules matérielles qui les composent. Vous avez beau supposer que l'éther pénètre tout l'espace intra-atomique ; mais encore faut-il que ces atomes, si entourés qu'ils soient chacun d'une atmosphère éthérée, existent à l'état de particules

solides qui donnent à la glace sa dure consistance,

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et dont le nombre infini devrait troubler la limpidité de sa transparence.

a Quant à l'air, dont vous expliquez aussi la diaphanéité par la présence de l'éther, d'où vient que sa raréfaction opérée à un si haut degré par la machine pneumatique n'altère en rien la transparence del'intérieur delà cloche? Puisque, à mesure qu'on en retire l'air, on en retire aussi l'éther que vous dites si intimement uni à ce gaz, la lumière devrait cesser de se transmettre au travers de la cloche, comme il arrive pour le son, ou du moins subir un notable affaiblissement.

— Il se peut aussi, répliquai-je, que le piston de la machine pneumatique n'ait pas prise sur un fluide aussi subtil que l'éther et que l'air seul soit enlevé.

— Fort bien, mais alors cet air, privé d'éther, ne serait plus transparent, et l'expérience prouve qu'il ne l'est pas moins qu'auparavant. Enfin, si l'éther restait sous la cloche, comment ne transmettrait-il pas le son? car je ne vois pas pourquoi un fluide assez élastique pour être ébranlé par les vibrations si infimes des atomes lumineux dont l'ensemble forme la flamme, ne le serait point par celles des corps sonores.

a Puis, cette commotion produite dans l'espace par d'aussi faibles oscillations, ne vous semble-t-elle

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pas en disproportion avec la cause qui la fait naître? Je m'étonnais, à propos du son, que le mouvement d'une corde fût assez intense pour ébranler un milieu si peu dense que l'air avec une rapidité de 340 mètres par seconde et à de grandes distances; mais ici comme l'objection se présente avec plus de force : combien les mouvements vibratoires des corps lumineux sont plus petits (à supposer qu'ils existent), combien l'éther est plus subtil, combien plus rapide la vitesse de transmission et plus vaste l'espace parcouru t La vitesse, elle est de 74,500 lieues par seconde; l'espace, il est incommensurable t

c Cependant, si subtile et si impalpable que vous supposiez la substance éthérée, il faut, de toute nécessité, que vous admettiez qu'elle est matérielle, car une substance à laquelle vous attribuez non seulement une densité variable suivant l'état plus ou moins réfringent des milieux transparents qu'elle remplit, mais encore la faculté de recevoir une commotion vibratoire et de la transmettre à l'infini en vertu de son élasticité, est forcément matérielle. Or, la pesanteur étant une qualité inhérente à la matière, il arrivera qu'en vertu de cette pesanteur, l'éther tendra à se rapprocher des astres qui, à raison de leur masse ou de leur proximité,

exerceront sur lui une plus forte attraction, et il en résultera dans les régions les moins soumises à cette influence des intervalles absolument vides. Comment alors la lumière se transmettra-t-elle à travers ces intervalles? Tout au moins l'éther, plus dense autour des astres qui l'attirent devra-t-il produire une forte réfraction des rayons lumineux; et pourtant la lumière des étoiles ne subit aucune déviation quand elle rase les bords d'un astre dépourvu d'atmosphère.

« En supposant, ce qui est inadmissible, que cette substance matérielle soit, par une exception unique dans toute la nature, absolument dénuée de pesanteur, on ne peut assurément lui contester son élasticité, car elle constitue le fondement même de votre hypothèse des vibrations. Qu'est-ce en effet que l'élasticité, sinon le pouvoir que possède un corps de réagir contre une pression, et que sont vos vibrations éthérées sinon l'ébranlement qui se communique par le choc successif des ondes agissant les unes sur les autres? Qui dit choc, dit rencontre de deux corps résistants: la substance éthérée aurait donc un certain pouvoir résistant qu'elle opposerait au passage des astres qui la traversent avec tant de rapidité. Si petite que vous supposiez cette résistance, il faudrait pour la vain-

cre une certaine dépense de force; or, cette dépense étant continue, elle finirait par ralentir la course des astres, et il y a longtemps que Vénus et la Terre sa voisine, et Mars, et toutes les autres planètes, perdant leur force centrifuge par le ralentissement de leur vitesse, auraient de plus en plus rétréci leur orbite et décrit autour du soleil une effrayante spirale au bout de laquelle ils y seraient tombés. Répondrez-vous que le soleil, mettant en mouvement les planètes en tournant sur lui-même, compense cette perte de force qui leur serait si fatale, mais ce ne pourrait être qu'aux dépens de la sienne, et il finirait lui-même par s'arrêter.

a Vous m'avez dit que certains savants prétendent que cette objection n'est pas sérieuse et que les planètes ne peuvent rencontrer de résistance en traversant l'éther, attendu que cet éther est luimême englobé dans le mouvement giratoire que le soleil imprime sur tout le système planétaire, et qu'un astre de ce système n'y rencontre pas plus de résistance qu'un morceau de liège n'en trouve dans l'eau dont il suit le courant.

« Mais, pour admettre ce mouvement général qui ferait de notre système une immense sphère éthérée dans laquelle les planètes flotteraient suspendues et

conservant une invariable distance les unes à l'égard des autres, il faudrait que la vitesse de ces planètes fût en raison de leur éloignement du soleil, chose qui n'est pas exacte. Il faudrait de plus que tous les astres compris dans notre système fissent leur révolution autour du soleil et dans le même sens. Mais la plupart des planètes ont -des satellites qui, tournant autour d'elles, éprouveraient inévitablement la résistance de cet éther emporté par la rotation solaire, et feraient ainsi subir une dépense de force à la planète dont ils reçoivent l'impulsion; celle-ci, par contre-coup, exercerait la même influence à l'égard du soleil qui la met en mouvement; de telle sorte que le système entier s'arrêterait, comme s'arrête une horloge par le frottement du plus petit de ses rouages.

« Remarquez aussi que la matière nébuleuse et diaphane qui accompagne le noyau des comètes tantôt vient à sa suite, tantôt l'entoure comme une atmosphère, ou bien encore le précède dans le parcours de son ellipse immense. Or, si l'éther existait, les deux derniers phénomènes ne se présenteraient jamais, car, si faible que fût sa résistance, la matière qui compose la chevelure ou l'aigrette de l'astre vagabond ne manquerait pas d'être repoussée en arrière, tant à cause de son extrême subtilité que par

suite de l'impétueuse célérité de son mouvement.

« Donc, pour me résumer, la présence dans l'espace de la matière éthérée me paraît incompatible avec l'économie de notre système planétaire, donc l'éther n'existe pas.

a Que devient, dès lors, votre hypothèse consistant à supposer des vibrations lumineuses que personne n'a vues, — transmises par des ondulations qu'on n'a jamais constatées, < — dans un milieu qu'on ne trouve nulle part, et dont l'existence causerait un trouble profond dans le mécanisme de la création entière ?

« Mais pourquoi, je vous prie, la nécessité d'imaginer ce système de propulsions indéfinies* grâce auquel l'immensité de l'espace se trouverait ébranlée par la combustion d'un atome? pourquoi ces vibrations et ces ondulations avec leur véhicule indispensable? N'existe-t-il pas d'importants phénomènes qui s'opèrent par la simple influence d'un corps sur un autre, à d'énormes distances et sans agent intermédiaire, telles que l'attraction, l'électrisation par influence, les actions magnétiques, etc., qul ont lieu dans le vide comme dans l'air? Mais cette influence mutuelle est la loi même de la nature : tout en elle se répond, s'attire, s'entr'aide, tout s'aime... Quel que soit leur éloignement respectif,

tous les corps se communiquent leur électricité, leur lumière, leur chaleur, — magnifique exemple d'universelle confraternité donné, sans relâche, par cette matière si dédaignée, et dont l'homme, dans l'univers entier, aurait le plus à profiter I

« Serait-il donc si déraisonnable d'admettre qu'un foyer lumineux agit, par influence, sur les corps placés en regard de lui, et qu'il développe à leur surface la lumière qu'ils ont à l'état latent et à divers degrés, comme ils ont du calorique et de l'électricité en diverses proportions?

« Et, de même que l'électricité décompose, à distance et dans le vide, le fluide électrique d'un autre corps, amenant à la surface, suivant les cas, l'électricité négative ou positive, ne peut-on conjecturer que l'influence d'un foyer de lumière directe ou réfléchie fait jaillir de l'objet placé en regard de lui telle ou telle couleur., suivant la substance de cet objet et la disposition de ses molécules ? D'un autre côté, cette hypothèse ne vous paraît-elle pas plus satisfaisante que celle des vibrations pour expliquer les effets chimiques et physiologiques de la lumière ur certaines substances, sur la respiration et la coloration des végétaux, etc?

— Mais, fis-je observer à Podélos, s'il en était ainsi, si cette influence lumineuse existait, reflet

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devrait en être instantané comme eelui de l'attraction auquel vous l'ave/ comparée, et non mettre dans sa transmission un intervalle qui, pour être très-court, n'en existe pas moins.

— Je l'ai comparée aussi à l'électricité, répondit Podélos, et vous savez que sa transmission n'est pas absolument instantanée. Quant à l'attraction, qui vous dit qu'elle le soit? Comme elle est une force s'irradiant d'un objet vers un autre, on concevrait difficilement qu'elle ne mît pas un certain temps, si rapide qu'il fût, à parcourir l'immense cercle soumis à son influence, et quelques savants ont calculé, en effet, que sa vitesse est cinquante millions de fois plus grande que celle de la lumière, laquelle parcourt, nous l'avons rappelé, 74,500 lieues par seconde, — ce qui est déjà aller assez bon train.

« Peut-être encore, l'immensité est-elle remplie, non par une matière élastique comme l'éther, — car, ainsi que je vous l'ai dit, cette élasticité finirait par arrêter le mouvement des astres, — mais par une matière cosmique, excessivement diffuse et pénétrable, qui se trouverait disséminée dans tout l'espace comme la vapeur d'eau est répandue dans l'air.

— Les jours de brouillard, dis-je à Podélos.

— En tout temps, surtout dans les couches voisines du sol; car si, par la plus sereine et la plus transparente journée d'été, vous placez sur une table une carafe d'eau glacée, vous ne tarderez pas à voir la surface se couvrir d'un fin réseau de gouttelettes qui décèleront la présence de la vapeur ambiante. Cependant, cette vapeur est invisible, et c'est à peine si, du sommet d'une haute montagne, vous la verrez estomper d'un léger voile de brume les derniers plans du paysage. Mais qu'un courant ascensionnel emporte dans les froides régions d'en haut les couches inférieures de l'atmosphère, et la vapeur qu'elles contiennent se condensera bientôt en petites vésicules qui se rapprocheront les unes des autres et formeront un nuage. Ainsi pourraiton rendre compte de la formation des nébuleuses, en supposant que la matière cosmique, incomparablement plus raréfiée que la vapeur d'eau dans l'atmosphère, s'est, par le lent travail des siècles, peu à peu agglomérée en une espèce d'immense nuage.

« Dans cette hypothèse de la matière cosmique remplissant l'espace, la transmission de la lumière s'expliquerait, non encore par des ondulations qui supposent l'élasticité de la matière où elles se produisent mais comme certains d'entre nous expli-

quent la transmission du son, c'est-à-dire par une sorte d'électrisation du milieu intermédiaire. »

Podélos appuya encore sa théorie de quelques considérations plus ou moins spécieuses, mais je n'ai pas besoin de vous dire qu'il en fut pour ses frais d'éloquence et qu'il ne me convertit pas le moins du monde à ses idées fantaisistes sur la lumière et sur le son. Toutefois, j'ai voulu vous les rapporter parce qu'il est bon, je crois, de ramener souvent nos méditations sur ces grands problèmes, qui ne sont peut-être pas aussi définitivement résolus qu'on semble le supposer. Toute discussion profite d'ailleurs à la science et au progrès, puisque c'est du choc des idées comme du choc des corps que jaillit la lumière.», avec ou sans vibrations.

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