‹ Voyage à VénusChapitre 17 sur 23 · LES SAISONS DE VENUS. — LE VILLAGE. — ELECTIONS. — COURSES · texte numérisé non relu

LES SAISONS DE VENUS. — LE VILLAGE. — ELECTIONS. — COURSES

Depuis mon arrivée à Vénusia, je remarquai que les jours croissaient et que la température s'échauffait dans des proportions extraordinaires. L'inclinaison de 72 degrés que forme l'équateur de Vénus sur le plan de son orbite explique ces variations si rapides. Il résulte en effet de cette inclinaison que les jours, qui sur la Terre n'augmentent ou ne diminuent en moyenne que de 3 minutes 36 secondes, subissent là-haut une variation de 42 minutes 15 secondes pour chaque rotation de l'astre sur lui-

même, rotation qui, au lieu d'être de 23 heures 56 minutes comme celle de notre planète, n'est que de 23 heures 21 minutes. Ajoutez que pour les pays qui se trouvent au delà d'une zone de 56 degrés dont l'équateur occupe le milieu , (comme il en est sur notre planète de la totalité de l'Europe et des deux tiers de l'Asie, ) les jours d'été dépassent 23 heures, et s'allongent encore à mesure qu'on s'approche du pôle, où ils atteignent, comme au nôtre, une durée égale à la moitié de l'année — laquelle moitié est de 112 jours 1[3 (un peu moins de quatre mois). — En revanche, leurs nuits d'hiver, suivant la même progression, s'allongent trèsrapidement, et les Vénusiens passent ainsi, presque sans transition , d'un excès de jour à un excès de nuit, d'une chaleur torride à un froid intolérable.

En général, il faut le reconnaître, les planètes sont assez mal favorisées pour les climats, et il semble que, dans le voyage immense où le soleil les entraîne, le voisinage de quelques grands astres ait altéré l'ordre primitivement établi par la Providence. L'état le plus favorable pour une planète serait évidemment d'avoir son axe de rotation perpendiculaire à son écliptique. S'il en était ainsi pour la Terre., si son axe ne faisait pas avec l'é-

cliptique un angle de 66 degrés et demi mais bien de 90, les jours seraient égaux aux nuits, les régions polaires ne subiraient plus la fatigue de six mois de jour et l'ennui lugubre de six mois de ténèbres. A toute époque et sur tous les points du globe, nous aurions douze heures de jour et une température moyenne entre celles du 20 mars et du 23 septembre. Peut-être avait-on jadis ces avantages, et le printemps était-il éternel :

« Aurea prima sata est œtas...

Ver erat œternum, tepidis que faventibus auris,

Mulcebant zephyri natos sine semine flores. »

« D'abord on vit briller l'âge d'or. En ce temps,

Souriait à la terre un éternel printemps,

Et les tièdes zéphyrs, à la douce influence,

Se jouaient dans les fleurs écloses sans semence. >

Ainsi dit Ovide, tranchant avec une aisance merveilleuse, les deux questions si ardues de l'état primitif de la Terre et de la génération spontanée. Sans doute, il ne faut pas ajouter plus d'importance qu'il ne convient auxrécitsdes poètes. N'oublions pas cependant qu'ils se sont inspirés d'antiques légendes, qui ont pu se modifier et s'embellir en traversant le cours des âges, mais dont le fond n'en repose

pas moins sur un fait réel. Les découvertes de la paléontologie ont démontré que l'existence des animaux monstrueux contre lesquels avaient combattu les Hercule, les Thésée, les Cadmus, etc., n'était pas aussi fabuleuse qu'on le pensait au dernier siècle; peut-être la science en arrivera-t-elle à donner raison aux deux vers d'Ovide.

Mais l'homme ne jouit pas longtemps de cette température édénique; il eût été trop heureux! Les saisons arrivèrent, avec leurs excès de chaud et de froid :

« Tum primùm, siccis aer fervoribus ustus Canduit, et ventis glacies adstricta pependit. »

« Alors, l'air s'embrasa dans les brûlants étés, Et la glace pendit en festons argentés. »

Ainsi s'évanouit l'âge d'or de la température. Les planètes fatiguées cessèrent de se tenir ferme sur leurs axes, et Vénus se pencha plus qu'aucune autre.

J'avais abordé vers le vingtième degré de latitude. Le jour était d'environ trois heures à ce moment-là; trois semaines après il était de dix-neuf! . — L'été s'avance à grands pas, me dit alors Mélino, c'est le moment d'émigrer à la campagne. J'ai

une villa située a trois heures de Vénusia. J'espère que vous m'accorderez le plaisir qui réjouit le plus au monde le cœur d'un propriétaire : celui de faire visiter sa propriété.

Je le remerciai de son offre, qui m'était d'autant plus agréable que, bien moins cuirassé que les Vénusiens contre les flèches de feu dont les crible leur grand soleil, j'espérais trouver à la campagne une température plus clémente.

Nous fîmes le voyage à l'aide d'un véhicule atmosphérique. Les appareils de ce genre, à hélice ou à aubes, sont fort employés dans les pérégrinations vénusiennes : leur pesanteur, qui du reste est d'un dixième moins grande que celle qu'ils auraient sur notre planète, est contre-balancée par la vitesse excessive des moteurs. Ne voyons-nous pas, à tout instant, de gros insectes voler à l'aide de petites ailes dont les vibrations sont extrêmement rapides ?

Selon mon espoir, je trouvai à la villa de Mélino une température beaucoup moins ardente que celle de Vénusia. Elle était située sur un plateau élevé, et vous comprenez que, dans un pays où les bouleversements géologiques ont pu faire jaillir des montagnes cinq fois plus hautes que les Gordilières, les

plateaux de ce genre doivent être nombreux, Or, vous savez combien la chaleur décroît dans les hautes régions : l'atmosphère moins dense y laisse au rayonnement du sol toute sa liberté, et ces altitudes se trouvent, par rapport aux vallées et aux plaines, dans les mêmes conditions qu'un homme presque nu, par rapport à un autre emmaillotté dans d'épaisses couvertures.

De plus, la température s'y montrait d'une variété extrême, car — sur ce globe dont un hémisphère est presque tout entier chauffé par le soleil, tandis que l'hémisphère situé de l'autre côté de l'équateur est à peu près complètement noyé dans l'ombre, — le moindre vent du nord ou du sud apporte nécessairement dans l'état de la température les changements les plus brusques et les plus considérables.

Je vous ai parlé aussi de l'effet rafraîchissant qu'a pour les Vénusiens l'état de leur atmosphère presque toujours couverte de nuages.

Enfin, la maison de plaisance de Mélino se trouvait protégée contre l'action du soleil par un bouquet d'arbres gigantesques, d'une puissance de végétation qui nous est inconnue et dont celle des terres tropicales ne peut donner qu'une faible idée. Ils entre-croisaient sur la villa leurs branchages touffus, et baignaient ses murs de la fraîcheur opaque

de leur ombre. Derrière la maison, après une pelouse du vert le plus tendre et le plus velouté, s'étendait la nappe, moirée d'azur et d'argent, d'un grand lac encadré d'arbres séculaires. Je dirigeais souvent mes pas de ce côté, et j'aimais à promener mes rêveries le long de ses rives ombreuses.

A une lieue environ de l'habitation de Mélino, se trouvait un village dont il m'indiqua la position, car je ne l'eusse jamais aperçu, modestement caché qu'il était sous la luxuriante frondaison d'un vaste bosquet.

Mon hôte m'y conduisit, et ma donna l'occassion de voir le bourg le plus propre, le plus coquet, le plus élégant qu'on puisse imaginer. Les maisons étaient confortablement construites, couvertes d'ardoises, percées de larges fenêtres et fort bien tenues. Quelle différence avec nos masures rustiques dont les murs baignent dans la boue, dont le faîte pourrit dans le chaume, et où l'air et la lumière ne pénètrent que par des trous avares ; sans parler des guenilles et des provisions rances qui pendent aux poutres noires du plafond, des cheminées qui fument sans chauffer, et des placards qui font office d'alcôves, avec leurs battants pour rideaux !

Ce jour-là, il y avait une certaine animation dans

le village vénusien. On s'y occupait d'une élection ( Les angles de chaque rue étaient tapissés de professions de foi, autour desquelles se pressaient un grand nombre d'électeurs et d'électrices qui se rendaient ensuite à une assemblée préparatoire.

Ces proclamations, rédigées sans aucune emphase, faisaient connaître d'une façon explicite l'opinion du candidat sur les questions qui préoccupaient le plus vivement l'esprit public.

Ce n'étaient pas, comme dans notre pays, de ces vagues programmes de conduite politique, qui vont à tous les partis, et qui peuvent se résumer ainsi :

(( ÉLECTEURS t

« Voulez-vous la nation heureuse et propère?

« L'Ordre uni à la Liberté?

« Voulez-vous, propriétaires, l'agriculture en- « couragée, les campagnes dotées de chemins, de « ponts, de canaux, etc?

« Voulez-vous, dignitaires, soldats, fonction- « naires, de notables augmentations dans vos trai- « tements ?

« Voulez-vous tous, néanmoins, nos finances « administrées avec une stricte économie, et de « grandes diminutions dans nos dépenses?

VOYAGE A VKNUS 2G3

« Voulez-vous enfin, pour représenter vos inté- « rets, un homme qui vous affectionne de toute son « âme et qui donnerait pour vous son sang et sa « vie?...

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