‹ Voyage à VénusChapitre 18 sur 23 · NOMMEZ-MOT · texte numérisé non relu

NOMMEZ-MOT

Prenez toutes les professions de foi qui, dans la saison électorale, s'épanouissent par myriades — natos sine semine flores, — et vous verrez qu'il n'en est aucune qu'on ne puisse ramener à ce type. C'est comme un passe-partout banal où s'encadrent les candidatures les plus diverses.

— L'élection que l'on fait dans ce village, dis-je à Mélino, présente quelque analogie avec ce qu'on appelle, en certaines contrées de la terre, l'élection d'un conseiller général, ou provincial ; mais là, les femmes ne votent pas, et dans les campagnes, les affiches ne sont pas lues des électeurs.

— Quelle indifférence !

— Ce n'est pas indifférence, mais uniquement parce qu'ils ne savent pas lire. Les candidats suppléent à l'inconvénient qui en résulte par des visites personnelles, de pressantes obsessions, de magnifiques promesses, et surtout de vigoureuses poi-

gnées de mains ' — qui engagent beaucoup moins. Il y a encore la propagande œnophile qui est fort employée, et d'un effet plus sûr. Le vin est un précieux agent électoral : sa douce chaleur amollit l'âme et la dispose merveilleusement à recevoir l'empreinte de convictions nouvelles, elle dissipe les défiances, et provoque, par degrés, l'admiration et le dévouement de celui qui boit pour celui qui remplit son verre. Mais, comme chaque concurrent a aussi recours au pouvoir de cette spirituease éloquence, la lutte bachique prend des proportions colossales. Plusieurs jours avant le vote, les électeurs de chaque parti se réunissent ensemble et procèdent à des libations préparatoires. A mesure que les futailles se vident, l'enthousiame électoral va s'exaltant, et devient du délire et de l'ivresse — la plus réelle. On vote alors, et le candidat le plus généreux reçoit le prix de ses largesses : la victoire est aux gros tonneaux.

— Et les élus sont fiers d'un tel triomphe?

— Très-fiers et très-heureux, je vous assure. Les moyens s'oublient et le résultat est acquis.

— Vous voulez dire acheté. Mais aussi, que peuton attendre d'électeurs qui ne savent pas lire? Les oaysans de votre planète sont donc bien ignorants f

— Pas partout. Il est une nation qui fait à cet

égard une exception magnifique, car l'instruction y est puissamment encouragée, et chaque village s'y trouve pourvu d'un instituteur et d'une institutrice. Cette nation si exceptionnellement avancée dans la voie du progrès...

— C'est la France?

— C'est la Chine. Il est très-rare d'y rencontrer un paysan ne sachant pas lire ; et certes, ce n'est pas un mince mérite en un pays où l'alphabet se compose de quarante mille caractères, alors que, dans les contrées civilisées, ou se disant telles, on trouve tant de gens qui ne savent pas épeler un seul mot, et qui n'auraient pourtant que vingt-quatre lettres à apprendre !

— Mais comment se fait-il que dans votre Europe l'instruction soit si négligée? Vous avez pourtant d'énormes budgets qui vous permettraient de lui donner un développement extrême.

— Sans doute, mais il est grevé de non moins énormes dépenses pour l'armée. N'en faut-il pas une pour maintenir l'ordre à l'intérieur et porter la civilisation dans les contrées lointaines?

— L'instruction y supplée largement chez nous. C'est l'ignorance et le fanatisme aveugle qui fomentent les séditions, et la force des armes n'a jamais converti un peuple soit à la civilisation, soit à la reli-

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gion qu'on a voulu lui imposer. Quelques livres et quelques instituteurs eussent fait bien davantage.

Je goûtai volontiers ces réflexions de Mélino. Sans doute, autant qu'un autre, j'admire le fier courage d'une nation qui lutte contre le despotisme absolu de son souverain ou contre l'oppression que lui fait subir le chef d'un empire voisin, qui la possède par ce qu'on est convenu d'appeler droit de conquête. Mais dans ces tristes luttes, la victoire finit malheureusement par appartenir à la force matérielle, et la masse écrasante d'une milice brutale l'emporte hélas ! presque toujours, sur le dévouement de quelques cœurs héroïques. Il n'en est pas ainsi des révolutions produites par les idées : leur marche est plus lente, mais aussi plus assurée, et pure au moins de larmes et de sang. Vous vous rappelez Phébus et Borée, la charmante fable de La Fontaine. Phébus et Borée s'efforcent de dépouiller un voyageur de son manteau; Borée commence à souffler avec frénésie :

Notre souffleur à gage Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon,

Fait un vacarme de démon, Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage Maint toit qui n'en peut mais, fait périr maint bateau...

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Le Vent perdit son temps; Plus il se tourmentait, plus l'autre tenait ferme... Sitôt qu'il fut au bout du terme Qu'à la gageure on avait mis, Le Soleil dissipe la nue, Recrée, et puis pénètre enfin le cavalier, Sous son balandras fait qu'il sue, Le contraint de s'en dépouiller.

Encor n'usa- t-il pas de toute sa puissance!

Ainsi, l'insurrection est souvent impuissante à dépouiller un roi de son manteau de despote,

Plus elle se tourmente et plus l'autre tient ferme.

Mais que le soleil de l'instruction vienne à luire sur les masses, qu'il fasse germer en elles le sentiment de leur dignité, le souci de leur indépendance, la conscience de leurs droits, et alors cette unanimité de conviction, cette chaude et lumineuse atmosphère d'idées nouvelles, enveloppera et pénétrera si bien le pouvoir despotique, — sans toutefois peut-être le recréer beaucoup — qu'il le contraindra de se dépouiller des prérogatives tyranniques que le changement des temps ne comportera plus.

— Ici, continua Mélino, l'instruction des masses, surtout au point de vue moral, est la première de

nos préoccupations. Au lieu de leur parler un langage mystique qu'elles ne comprennent pas, et que les citations latines dont il est émaillé sont loin de rendre plus intelligible, leurs prédicateurs s'efforcent de leur enseigner l'amour de Dieu, l'immortalité de l'âme, leurs devoirs de famille et de citoyen. Ce sont plutôt les entretiens affectueux d'un père que les sermons d'un prêtre; il s'attache notamment à retenir les cultivateurs dans la modeste et douce existence de la campagne, et à leur faire comprendre tout ce que le séjour des champs offre de poésie à l'imagination, de calme à l'âme, de sève et d'énergie au corps ; il leur montre encore combien les travaux agricoles sont considérés, et combien le mot de paysan — au lieu d'être presque une injure — est justement vénéré.

« Avec l'histoire impartialement racontée, les instituteurs leur' enseignent surtout l'art agricole et les notions chimiques et physiques qui s'y rattachent. Ces connaissances, tout en étant éminemment utiles à nos paysans, achèvent de leur faire aimer leur état qu'ils n'exercent plus suivant une aveugle routine.

« Autrefois, le recrutement militaire et les entreprises de travaux gigantesques auxquels se livraient toutes les villes avec une ardeur maladive, enlevaient aux campagnes un grand nombre de jeunes gens, et

cela presque sans retour, car le séjour des cités avait pour fâcheux résultat de les désaffectionner du hameau natal et des travaux champêtres. Nous n'avons plus, grâce à Dieu ! ces deux causes si redoutables de dépopulation agricole.

Dans nos campagnes comme dans nos villes, l'association étend ses bienfaits sur le travail. Vos propriétés rurales sont tellement divisées que bien des cultivateurs n'ont pas de quoi exploiter la parcelle de terrain qui leur est échue en héritage. Ici, chaque village est le centre d'une exploitation commune, et chacun de ceux qui l'habitent en retire un bénéfice proportionnel à son apport et à son travail. Toutefois cette association est complètement volontaire et libre.

« Une communauté analogue existe aussi pour la préparation des repas, surtout en hiver, car alors, elle procure une très-notable économie de combustible. En été, c'est le soleil qui se charge de faire cuire nos aliments.

— J'ai peine à le croire, dis-je en souriant.

— Venez voir alors, répliqua Mélino.

Et il me conduisit dans un petit clos attenant à la maison d'un cultivateur. Je vis là quelques cloches, semblables à nos cloches à melons et superposées entre elles par groupes de quatre ou cinq. Ces appa-

reils étaient de verre à leur paroi supérieure, et, sur les côtés, d'un métal intérieurement noirci.

— Voici, me dit mon compagnon, une cuisine d'été. Approchez et regardez au fond des cloches. Vous verrez un mets en train de cuire.

— Mais comment la chaleur du soleil peut-elle suffire à produire cet effet?

— Rappelez-vous d'abord que notre soleil est deux fois plus chaud que le vôtre. Cependant je suis convaincu qu'avec nos appareils on obtiendrait, même sur la Terre, un résultat satisfaisant. Ils laissent en effet passer la chaleur lumineuse et la retiennent en empêchant le rayonnement. L'air s'échauffe ainsi par degrés, et atteint une température qui permet la cuisson des aliments. Ceux que j'ai le plaisir de vous offrir depuis que nous sommes installés à la campagne ne sont pas autrement préparés.

Un concours d'animaux se tenait près de là, et l'on s'y occupait, à ce moment, de comparer la vigueur de plusieurs chevaux.

— Quoique, dis-je à mon hôte, le force de traction soit la qualité la plus utile d'un cheval, on ne s'inquiète, sur notre continent, que de sa vélocité à la course et de sa légèreté acrobatique à sauter des

haies et des fossés. Un certain nombre de chevaux appartenant à quelques membres de l'aristocratie, qui, — faute d'autre, — sont très-fiers de la gloire de leurs écuries, participent, huit ou dix fois par an, à ce jeu de casse-cou qu'anime l'appât d'une superbe prime, et qui ne manque jamais d'attirer un concours immense.

— On se passionne donc bien là-haut pour l'amélioration de la race chevaline?

— Pas le moins du monde. Les neuf dixièmes des gens qui se rendent à ces fêtes nJy vont que pour contempler le défilé des équipages, pour engager des paris, ou pour être vus buvant du Champagne avec ces filles de proie qu'on appelle des lorettes. Celles-ci également ne viennent pas plus par intérêt pour les courses qu'elles ne vont à l'Opéra pour écouter la musique. Là, comme partout, l'unique souci qui les domine, c'est d'exhiber leurs minois faits au pastel et l'éclatant papillotage de leurs toilettes chatoyantes et diversement nuancées comme leurs affections, car chacun de leurs atours est le prix d'une tendresse éternelle, jurée à un adorateur différent.

— Allons, dit en souriant mon compagnon, je vois que, sur votre globe, chaque époque a eu ses tournois et chaque tournoi ses prix spéciaux. Dans l'antiquité, une couronne de laurier était décernée au

poëte vainqueur ; au moyen âge, des paladins combattaient pour recevoir de la noble dame de leurs pensées une couronne de roses; aujourd'hui, ce sont les chevaux qui occupent l'arène, — devant d'autres dames beaucoup plus remarquables par la quantité que par la qualité, — pour gagner à leurs maîtres une grosse somme d'argent; car vous n'estimez plus que les honneurs monnayés, les couronnes feuillées de billets de banque, et la gloire aux rayons d'or au lieu de la gloire aux rayons de lumière que vous re* cherchiez autrefois.

En parlant de la sorte, Mélino me conduisit à l'école du village, que nous visitâmes ainsi que la bibliothèque et le musée agricoles.

Puis, nous reprîmes le chemin du logis, vers le déclin du jour, — à l'heure douce et paisible où la campagne épuisée de chaleur semble se retremper avec délices dans l'ombre transparente du crépuscule.

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