V 0 Y AGE À Y É N U S
contours brillants que le pinceau ne saurait reproduire. Vus du côté du ciel, ils cessent d'être des écrans pour devenir des réflecteurs, et, du point où je me trouvais, rien n'égalait l'éblouissant éclat de ce même nuage qui, sur terre, répandait les ténèbres et la désolation.
À mesure que je montais, les nuages, par une illusion bien naturelle et que l'espace vide qui m'entourait rendait plus décevante, me paraissaient descendre, comme si tout à coup leur poids eût augmenté, et les eût entraînés dans une chute rapide. Un coup de vent les balaya bientôt, et me permit de revoir la terre.
Pour un homme habitué comme nous à ramper sur notre globe, dans le cercle étroit et mesquin de nos affaires, c'était, je vous assure, un imposant et sublime spectacle que ce panorama lointain et l*im* mense coupole d'azur qui le couronnait. Il y eut un instant où il devint merveilleux de grandeur et de beauté : ce fut lorsque le soleil, ayant disparu de l'horizon terrestre, laissa le paysage dans l'ombre, et illumina des riches couleurs du couchant les brumes légères qui flottent dans les premières couches atmosphériques. C'était vraiment d'une splendeur magique ! Au-dessus de ma tête, le zénith formant un dôme noir, piqué de quelques étoiles, puis
la concavité sphérique du ciel passant, par zones successives, à des tons de plus en plus clairs et vifs pour s'embraser de teintes purpurines, orangées, et se terminer, vers le fond, en une profusion de jaune éblouissant, parsemé de longs nuages noirs, semblables à des iles fantastiques dans un océan d'or fondu.
Si mon âme se dilatait d'extase devant ces magnificences, en revanche, mon corps souffrait assez cruellement des conditions où le plaçait une élévation jusqu'alors inexplorée : il avait peine à. respirer et grelottait sous les étreintes du froid. Je dus songer à faire de lair et de la chaleur.
— De quelle façon ? dit Muller.
— Tu peux bien penser, mon cher, qu'on n'entre* prend pas un voyage comme celui de Vénus sans faire ses provisions ; et comme l'air et la chaleur devaient me manquer dans le vide, j'avais eu soin de me prémunir à cet égard. Pour cela, je m'étais fait une sorte de cage d'épais cristal dans laquelle je pouvais fabriquer chimiquement de l'oxygène et de l'azote. Cette cloison descendait jusqu'au bassin destiné à recevoir l'eau des cônes tronqués, car, projetant un voyage hors de l'atmosphère, je devais
prévenir l'évaporation que ievide n'aurait pas manqué de produire.
— Et pour te préserver du froid, tu avais donc aussi installé une cheminée? demanda Léo.
— Non, certes. Le courant de la combustion eût dévoré, en un clin d'œil, mon atmosphère de laboratoire. Au lieu d'une cheminée, j'avais placé, audessus de mon réservoir d'eau, un coflïe- rempli de chaux vive; je la mouillais, et de la combinaison qui s'opérait se dégageait une douce chaleur qui s'accumulait dans mon petit palais de cristal.
— Pourquoi F avais-tu placée au-dessus de ton réservoir? dit Muller.
— Pour prévenir la congélation de Feau.
— Sais-tu , fit Léo. que ta machine , ornée de tous ses accessoires, devait être d'un poids assez lourd ?
— Sans doute, mais elle était puissante à proportion. Gomme sa force était en raison directe de la grandeur des orifices et de la pression exercée sur l'eau, je pouvais l'augmenter à mon gré.
A mesure que je montais, la coupole noire et étoilée qui s'arrondissait sur ma tête prenait des proportions de plus en plus étendues. Au moment où elle s'était agrandie jusqu'à former un hémisphère complet, je franchissais la limite de
l'atmosphère* et j'entrais dans le royaume du vide, per inania régna !
Vu à travers une double convexité de l'atmosphère et une étendue de vapeurs deux fois plus longue que celle qui nous sépare de l'horizon, le soleil me parut bien plus grand et plus éteint que lorsque nous assistons à son coucher d'un point quelconque de la surface terrestre. Il offrait l'aspect d'un énorme disque d'un rouge sombre, qui, par moments, s'animait de lueurs plus vives, suivant les vicissitudes de transparence que l'air éprouvait. Bientôt, je le vis disparaître derrière la courbe lointaine de l'horizon rationnel ; ses ardents reflets s'éteignirent par degrés, et les nuages noirs que j'avais vus se dessiner sur un fond éclatant de lumière, perdirent la netteté de leurs contours, ou plutôt semblèrent s'étendre et voiler complètement cette partie du ciel. Il ne resta qu'une faible lueur rousse, qui s'effaça aussi à son tour... J'entrais dans le cône d'ombre de la terre.
Un spectacle non moins sublime s'offrit alors à mes yeux. Au-dessus de cette sphère resplendissante des riches couleurs de I'aix>en-ciel, que je venais d'admirer, j'en trouvais une autre toute étincelante d'étoiles. Vous ne sauriez concevoir combien leur
feu était vif. Certes, sur la terre, au sommet des montagnes, nous avons souvent admiré le radieux scintillement des constellations, et pourtant l'atmosphère, mêlée de vapeurs, ternit leur éclat, auquel nuit aussi le fond bleuâtre du ciel qu'elles éclairent toujours un peu. Puis, on ne distingue bien que celles qui sont situées dans la région zénithale, les autres étant voilées par une couche d'air plus brumeuse et plus étendue. Mais, au sein du vide absolu où j'étais arrivé, des millions d'étoiles resplendissaient à l'horizon comme au zénith, sans que rien pût affaiblir la vivacité de leur rayonnement, et il me semblait que je voguais au sein d'une profusion de diamants, céleste poussière qui fourmillait dans l'espace infini. En bas seulement, la terre arrondissait son disque opaque, et formait un écran circulaire à la splendeur étoilée du ciel. Çà et là, sur sa surface noyée dans les ténèbres, apparaissaient, comme des points rougeâtres, les lointains reflets de l'éclairage de quelques grandes cités.
Un silence profond, universel, et insolite pour une oreille humaine, régnait autour de moi. Sur notre globe, même dans les nuits les plus calmes et les sites les plus déserts, toujours quelque bruit
vient manifester l'activité et la vie : c'est un vol lourd d'oiseau nocturne, un frissonnement de feuillage, le frais gazouillis d'un ruisseau, la voix lointaine d'un fleuve; que sais-je encore?... Mais là, pas un frémissement, pas le plus faible écho du plus léger murmure... un silence morne, absolu, immense comme ces solitudes, et dont l'implacable persistance glaçait mon âme d'une lugubre terreur. 0 bruits de la terre, bruits chers et accoutumés, qu'étiez-vous devenus? Grondements tumultueux des grandes populations et des grandes ondes, joyeux chants d'oiseaux dans les campagnes, longues plaintes des vents dans les gorges escarpées ou les forêts profondes, douces et sauvages harmonies de la création, auxquelles notre oreille ne prête qu'une attention distraite tant elle y est habituée, combien je souffrais de ne plus vous entendre, et comme, à ce vaste silence, à cette obscurité profonde, à ce froid corrosif, je sentais bien que j'errais dans le domaine de la Mort! Le sentiment d'une telle solitude au milieu du néant m'accablait d'une prostration profonde, comme pour me punir de l'audace sacrilège qui m'avait fait franchir les limites assignées par Dieu à tout être vivant. Ce fut au point que, saisi de nostalgie, je voulus, pendant quelques instants, renoncer à mon voyage d'outre-
38 VOYAGE A VKN'US
Terre, et retourner à notre planète, mais, comme l'a dit le fabuliste :
Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emporlèrent enfin...
Et je continuai ma route... pauvre Robinson de l'immensité !