CHAPITRE Y
Vente et classement du Thé aux lieux de production. — Mode de transport et itinéraires des Thés. — Observations sur le prix du Thé.
Les fermes à Thé des environs de Tsong-Gan, de Tsin- Tsun et de Woo-e-Shan, sont, en général, d’une étendue peu considérable. Aucune de celles que j’ai eu occasion de voir n’aurait pu produire à elle seule un chop (ou lot) de six cents caisses. Ce que l’on appelle chop n’est point fait par les cultivateurs ou les petits fermiers. Voici comment on y procède: un marchand de Thé de Tsong-Gan ou de Tsin-Tsun se rend en personne ou envoie un de ses agents dans les petites villes, dans les villages ou aux abords des temples, pour acheter le Thé, soit aux prêtres qui le cultivent, soit aux fermiers. Lorsque tous les achats réalisés de cette manière sont réunis chez lui, on les mêle, en ayantsoin, toutefois, de les classer, autant que possible, par qualités. On fait ainsi des lots de six cent vingt à six cent trente caisses, et ces lots, toujours composés d’une seule et même qualité, se nomment chop. L’acheteur doit encore les passer de nouveau au feu et les préparer pour le marché étranger.
Quand les caisses sont réunies en un seul lot, on met un nom sur chaque chop. Chaque année, les mêmes chops, c’està-dire des chops portant les mêmes noms, passent par les mains du même marchand, et l’on doit comprendre qu’il y a des noms qui répondent à des qualités supérieures et qui commandent naturellement des prix plus élevés. Il ne s’ensuit pas cependant que le chop de cette année, vendu par le même mar-
chancl et portant le même nom, soit nécessairement aussi bon que celui de l’année précédente. M. Shaw m’a dit que certains marchands avaient soin de ne mettre aucun nom sur leurs chops, afin que l’acheteur arrivé au point d’embarquement pût leur donner celui des chops les plus recherchés. Dans tous les cas, on s’abstient d’y mettre les noms des qualités peu estimées.
Transport des Thés du pays à Thé noir à Canton et à Shanghaï. — J’ai surtout en vue, en donnant les informations qui vont suivre, d’établir, aussi approximativement que possible, les frais et charges qu’a dû supporter chaque caisse de Thé avant d’arriver au lieu d’embarquement. Si, comme je l’espère, mes indications sont exactes, on pourra se convaincre des bénéfices énormes que réalisent les Chinois dans le commerce du Thé. On verra s’il ne serait pas possible de les amener à baisser leurs prix, et de mettre ainsi ce précieux produit plus à la portée de toutes les classes de la population.
J’essayerai d’abord de décrire la route que les Thés ont à parcourir du lieu de production aux ports d’exportation, Canton et Shanghaï.
Presque tous les Thés provenan t de la belle contrée à Thé de Woo-e-Shan sont portés à Tsong-Gan-Hien par les marchands qui les achètent aux petits fermiers. De là ils sont arrangés en chops, et vendus aux négociants qui les revendent euxmêmes aux commerçants étrangers , lesquels ont, pour la plupart, leur résidence habituelle à Canton. Lorsqu’un chop a été vendu par un des marchands dont je viens de parler à un autre acquéreur en rapport avec les agents du commerce étranger, ce dernier se met en quête d’un certain nombre de coolies (journaliers) qu’il loue pour transporter le Thé, dans la direction du Nord, à travers les montagnes de Bohea , à Hokow, ou plutôt jusqu’à la petite ville de Yuen-Shan, d’où on le porte, par le bateau, jusqu’à Hokow, qui n’en est éloignée que de quelques milles.
C’est ici le lieu de donner la description du mode ou plutôt des deux modes adoptés pour ce transport, et que les des-
sins ci-après feront mieux comprendre. Le procédé varie suivant la valeur de la marchandise.
Les caisses de Thé de qualité supérieure ne. doivent éprouver aucun choc ni toucher le sol pendant tout le voyage, de manière à arriver à leur destination dans le meilleur élat de conservation possible. A cet effet, chaque coolie n’en porte qu’une seule, et le transport s’effectue de la manière suivante:
Deux bâtons de Bambou , ayant chacun environ 2 mètres quelques centimètres de longueur, sont fortement assujettis, par leur extrémité en A et B, aux deux côtés de la caisse; les deux autres bouts sont réunis et liés, en C, de manière à former un triangle très-allongé. Une petite tringle ou planchette D , fixée à l’un des coins de la caisse , sert à la maintenir sur les épaules, et l’homme, la tête et le haut du corps passés entre les deux Bambous, porte ainsi sa charge assez facilement. Lorsqu’il a besoin de se reposer, il pose à
terre l’extrémité C des Bambous , et les place perpendiculairement. Tout le poids de la caisse est soutenu alors par les deux bâtons, sans aucune fatigue pour le porteur. Ce moyen de transport est très-bien imaginé pour le pays que les coolies ont à parcourir, car, dans ces passages des montagnes, ils sont souvent obligés de se reposer, et, s’ils devaient placer cà terre leur caisse, elle éprouverait de fréquentes secousses, et le Thé pourrait en souffrir, ce que les Chinois tiennent beaucoup à éviter.
Lorsque le coolie s’arrête à une auberge pour loger ou dans un tea-shop (1) pour boire du Thé, il pose sa charge debout, appuyée contre la muraille, en y apportant toute la précaution possible.
Pour les Thés de qualité inférieure, on y met un peu moins de façon : chaque coolie, avec un bâton de Bambou placé sur ses épaules, porte deux caisses suspendues, à chaque extrémilé, en F. et F. Chaque fois qu’il s’arrête, soit sur la route,
soit dans une auberge, il dépose ses deux caisses à terre ; il
(1 Maison à The, quelque chose connue nos cafés.
en résulte quelles éprouvent nécessairement quelques avaries, ou au moins qu’elles n’arrivent pas, à beaucoup près, en aussi bon état que celles qui contiennent les Thés de première classe.
La distance de Tsong-Gan-Hien à Yuen-Shan est de 220 le (1) (environ 100 à 110 kilomèt.); à Hokow, de 280 le (130 ou 140 kilomèt.). Un marchand , dans sa litière, peut faire cette route en trois ou quatre jours; mais les coolies chargés de leurs boîtes de Thé en mettent au moins cinq ou six.
Dans tout le territoire environnant Yuen-Shan et Hokow, c’est-à-dire sur le versant nord de la plus grande chaîne de montagnes de l’Empire chinois, on cultive une grande quantité de Thé qui est préparé à peu près exclusivement pour le marché étranger. Je pus voir des milliers d’acres plantés en arbres à Thé, mais ces plantations paraissaient de création assez récente.
Les Thés qu’on prépare dans cette région, aussi bien que ceux que l’on fabrique sur le versant méridional des collines de Bohea , sont transportés à Hokow, pour, de là, être dirigés sur un des ports d’exportation. Ceux qui sont confectionnés dans le pays plus à l’ouest, près du lac de Poyang, et qui sont désignés sous le nom de Thés de Moning ou de Ning- Chou, remontent aussi la rivière et passent à Hokow pour se rendre à Shanghaï.
Hokow ou Hohow, comme l’appellent généralement les habitants de Canton , est située à 29° 54' de latitude nord et 116° 18' de longitude est. Elle est construite sur le bord de la rivière nommée Kin-Keang (2) , qui prend sa source dans les petites montagnes de Yuk-Shan, et, coulant vers l’ouest , va se jeter dans le lac de Poyang.
(1) Le , mesure chinoise de lougueur, répondant à 577“, 980.
[Note du traducteur. )
(2) Tel est, du moins, le nom qu’elle porte près de son embouchure. Plus haut elle est indiquée sur les cartes sous la dénomination île Lorig-Shia- Tong-Ho.
Hokow est une grande et riche cité, renfermant un grand nombre de magasins de Thé, fréquentés par de nombreux marchands qui s’y rendent de tous les points de la Chine. Plusieurs de ces marchands y font leurs achats , tandis que d’autres, franchissant la chaîne des coteaux de Bohea, se rendent à Tsong-Gan-Hien. Si jamais le Céleste Empire est complètement ouvert aux étrangers, et que nos négociants puissent venir s’approvisionner dans l’intérieur même du pays, il est probable qu’ils choisiront cette ville comme un des principaux centres de leur commerce. En effet, de là, il leur sera facile de rayonner vers Woo-e-Shan et Ning-Chow ou vers la grande contrée à Thé vert de Mo-Yuen , dans la province de Hwuy-Chow.
Les Thés, une fois rendus à Hokow, sont chargés dans de grands bateaux plats qui les transportent soit à Canton , soit à Shanghai. Ceux à destination pour la première de ces villes descendent la rivière, vers l’ouest, dans la direction du lac Pc >yang. Bail nous apprend qu’ils sont d’abord transportés à Nan-Chang-Foo et à Kan-Chen-I’oo , et qu’ils sont transbordés à plusieurs reprises jusqu’au lieu dit le Pas ou passage de Ta-Moey-Lirifj dans la chaîne montagneuse qui sépare le Kiang-Sée du Quan-Tung. Là on les confie à des porteurs, et après un trajet de 15 ou 18 kilomètres ils sont chargés de nouveau sur de grands navires qui les amènent à Canton.
La totalilé du temps employé à ce transport, de Bohea à Canton , est d’environ six à sept semaines.
Ceux qui sont destinés pour le marché de Shanghaï remontent, au contraire, la rivière vers l’est, se rendant à Yuk-Shan, située à 28° 45' de latitude nord et à 118° 28’ de longitude est. Le courant contre lequel les bateaux ont à lutter est très-rapide, et il leur faut au moins quatre jours pour franchir les 90 kilomètres qui la séparent de Hokow, tandis qu’en descendant la rivière la même distance est parcourue eu un jour.
Arrivés à Yuk-Shan , les Thés sont débarqués et entreposés dans les magasins. Des engagements sont passés avec les
coolies qui les transportent, toujours se dirigeant à l’est, jusqu’à Chang-Shan , de la manière que j’ai déjà décrite.
Yuk-Shan, comme je viens de le dire, est placée à la source d’une rivière qui coule à l’ouest vers le lac de Poyang, tandis que Chang-Shan est sur un lleuve assez considérable qui va se jeter à l’est dans la baie de Hang-Chow. La distance entre ces deux villes est de 45 à 50 kilomètres; les coolies, chargés de leurs caisses de Thé , la franchissent en deux ou trois jours.
Lorsque les Thés sont arrivés à Chang-Shan, ilssont embarqués et descendent la rivière. La distance entre cette ville et Hang-Chow est de 400 kilomètres, et les bateaux constamment favorisés par le courant accomplissent aisément le voyage en cinq ou six jours.
A Hang-Chow, on transborde les caisses sur d’autres barques consacrées plus spécialement au service des canaux et qui les apportent à Shanghai. Cette ville est éloignée de Hang-Chow de 250 kilomètres, et le trajet s’effectue en cinq jours.
Tel est l’itinéraire , aussi exact que possible, des Thés apportés à Shanghaï pour le marché extérieur. D’après les détails qui précèdent, et en ajoutant, aux vingt-quatre jours de marche par eau ou par terre, quatre ou six jours environ pour les retards occasionnés par les différents chargements et transbordements , on voit que le transport des Thés de Woo-e-Shan, lieu de production, à Shanghaï, point d’exportation, qui est éloigné de 900 à 1,000 kilomètres , exige en tout, en moyenne, vingt-huit à trente jours.
Je désirerais pouvoir rendre également compte du prix de revient de ces Thés; malheureusement , à cet égard, je ne puis pas m’exprimer avec le même degré de certitude.
Ayant remonté et descendu le cours des fleuves et rivières de la Chine et parcouru ses provinces dans les différentes directions , j’ai pu prendre par moi-même des notes exactes sur beaucoup de points sans avoir recours aux gens du pays, et je m’en félicite, car, je l’ai déjà dit, il y a bien peu de fonds
à faire sur les renseignements qu’ils donnent aux étrangers.
Quant aux frais de culture, de préparation, de transport, et surtout en ce qui concerne la vente, il ne m’a pas été aussi facile de recueillir des observations sûres. Toutefois je dois dire que je suis redevable de quelques données utiles à l’obligeance de M. Schaw, de Shanghaï , qui , à son expérience connue négociant, joint l’avantage de connaître la langue chinoise, ce qui l’a mis à même d’obtenir des informations que l’on peut considérer comme assez exactes.
Il en résulte que le prix de revient des Thés de qualité ordinaire rendus à Shanghai n’est guère, tout compris, que de 90 centimes à 1 franc : or les qualités ordinaires se vendent environ 1 fr. 50 c. le kilog.; les Thés supérieurs sont vendus de 2 fr. à 2 fr. 50 c. et 3 fr. Les diverses dépenses qui constituent le prix de revient n’étant pas plus fortes (sauf le prix d’achat sur le lieu de production ) pour les Thés de première qualité que pour les Thés inférieurs, on conçoit que , sur les premiers surtout, les marchands chinois doivent réaliser des profits assez élevés.
Au surplus, je dois dire que, pendant le temps de mon séjour en Chine, et je pense qu’il en doit être de même encore aujourd’hui , le commerce du Thé à Shanghaï se faisait principalement par voie d’échange , et était dans les mains d’un certain nombre de brocanteurs de cette ville ou de Canton.
Dans un tel état de choses, il était assez difficile, pour ceux qui ne sont pas initiés dans les secrets de ce négoce, de savoir à quel taux les diverses sortes de Thé étaient réellement vendues au point de production. Il y a toute apparence que les intéressés le portaient à un chiffre au-dessus de la réalité. Quoiqu’il en soit, il est certain qu’en 1848 , par exemple , lorsque les Thés de bonne qualité se vendaient de 14 à 22 taels le picul, c’est-à-dire de 105 à 165 fr. les 60 kilog. 1/2 (1), les négociants chinois se plaignaient de la modi-
1) Le tact vaut 7 fr. 50 e. de notre monnaie ; le picul répond à 60 kilog. 500 grammes. ( Noie du traducteur.)
cité de ce chiffre, qui, disaient-ils, était désastreux pour eux. Cependant, en fixant la moyenne à 18 taels le picul, soit environ 2 fr. 10 c. le kilogr., et en tenant compte du prix d’achat plus élevé au heu de production que pour les Thés communs , on doit supposer encore un bénéfice net d’au moins 70 ou 80 centimes par kilog. , ce qui, sur l’ensemble du commerce du Thé, forme une somme énorme (1).
(1) Ce fut en 1064 qu’un navire de la compagnie des Indes lit la première importation de Thé de Chine. Il en acheta 100 livres. ( J Sole sur les premières relations commerciales avec la Chine. )