PREMIÈRE PARTIE
CEYLAN — JAFFNAPATNAM
Trois années s'étaient écoulées depuis mon premier voyage à Ceylan, sans que j'aie pu trouver l'occasion de venir y continuer mes excursions si brusquement interrompues, lorsque quelques accès d'une fièvre des marais contractée à Chandernagor, sur les bords du Gange, vinrent m'avertir qu'un séjour de quelques mois sous un ciel plus clément, était nécessaire à ma santé.
J'avais toujours à mon service le fidèle Nubien qui m'avait sauvé la vie dans les tourbières du lac Kandellé. Lui aussi avait gardé un tel souvenir de cette île enchanteresse, « Theo-Tenasserim, la Terre des Délices », comme l'appellent les Birmans, qu'il fit éclater sa joie par les démonstrations les plus insensées lorsque je lui annonçai mes intentions et lui donnai l'ordre de faire les préparatifs du départ.
Le chemin de fer de Bombay à Calcutta, qui traverse Tlndoustan, de la côte malab^re aux plaines du Bengale, passe à Chaadernagor ; entmeins d'une heure il nous conduisit dans la capitale de l'Inde anglaise, et le jour même nous montions, Amoudou et moi, sur U paqpebpt de§ M^^eric^s le fa Bo%vf' donnais^ commandant Rapatel, à dôstinatioa de Madras, Pondichéry et Pointe-de-Galles.
J'aurais pu suivre ce navire jusqu'à Ceylan, où il se rendait, portant la malle de l'Inde pour la Chine et l'Europe; wais |e désirais poinmencer mon voyage par les provinces du nord, et je ne pouvais avec le paquebot français débarquer kutre part qu'à Galles, dans le sud même de l'île, lieu d'où j'étais parti lors de mes précédentes excursions.
J'adoptai un itinéraire plus simple, qui devait me conduire directement dans la presqu'île même de Jaffnapatnam.
De Madras, les petits steamers qui font le service de la côte devaient nous déposer à Tranquebar, an^ tienne ville danoise cédée aux Anglais, d'où vingtquatre heures de navigation sur une des grandes barques chouUahs du pays nous suffisaient pour arriver à destination.
Lorsque le Wasp (guêpe), stearaei» sur lequel j'avais pris passage, quitta Madras, la journée avait été triste et sombre, et le soleil se couchait sur un lit de nuages noirs tachetés de jaune, qui me semblèrent d'un sinistre présage. La mer était grise, terne et d'un calme qui n'avait rien do rassurant ; les trois Rots de la barre de Madras venaient lentement l'un après l'autre échouer sur le rivage
CEYLÀN. — JAFFNAPATKAM. 3
presque sans bruit, et c'est à peine si un peu d'écume vint nous fouetter le visage quand nous les traversâmes dans les embarcations du pays poui gagner le steamer, qui, arrivé la veille de Cocana^ dah, se tenait sous vapeur à deux milles au moins de la côte.
Nous étions à l'époque de ces terribles eycbnes qui, amenés par le renversement de la mousson de nord-est, viennent pour ainsi dire à période fixe ravager les côtes du golfe de Bengale.
Sur les onze heures du soir, mes appréhensions se changèrent en craintes sérieuses, lorsque j'entendis le commandant, qui allait prendre un instruit de repos, recommander aux officiers chargés dis quarts de nuit de le réveiller au moindre signe inquiétant.
Nous couvions une tempôte, et je ne pus douter que les hommes du métier n*en pressentissent plus qu'ils ne voulaient en dire, quand je vis le second ordonner de fermer tous les sabords, et, quoiqu'il ne fût pas de service, se promener sur la passerelle avec l'officier de quart. A chaque instant, il interrogeait le temps, et faisait prendre mille précautions qui ne décelaient que trop le danger. Voulant me rendre compte de la route que nous suivions, je me penchai sur le compas, prés du timonier, et je vis, non sans effroi, qu'au lieu de suivre une ligne parallèle à la côte de Coromandel, nous lui tournions le dos et filions de toute vitesse au large dans la direction de l'est.
J'avais assez l'Jiabitude de la mer pour savoir Cj^u'on ne s'éloi|^nait de la côte que par crainte de s'y
briser. Le baromètre baissait avec rapidité, et tous les signes précurseurs du mauvais temps s'accentuaient de plus en plus.
Las de veiller, et me trouvant seul .sur. le pont, je descendis dans ma cabine. Il pouvait être deux heures du matin. Si tout se passait bien, en quinze à seize heures nous pouvions être à Tranquebar.
Je ne pus dormir, quoique la mer fût encore calme en apparence; des bruits étranges comme des roulements lointains de tambours sortaient de son sein, l'hélice criait sous la quille comme si elle eût été gênée dans sa marche par des courants contraires; tous les hublots étaient fermés, il faisait une chaleur accablante, l'air manquait aux poumons. Le navire se mit à fatiguer un peu sous la lame. Je remontai sur le pont, où je trouvai quelques passagers qui se parlaient d'un air anxieux. Les flots grossissaient à vue d'œil; on n'en pouvait plus douter, nous allions assister à un de ces spectacles grandioses et terribles où l'homme, aux prises avQc les éléments déchaînés, sur quelques planches fragiles, apporte sa vie pour enjeu de cette effrayante partie.
Tout à coup, des ordres rapides et pressés se succèdent, tantôt aux matelots, tantôt aux mécaniciens; de toutes parts la mer éclatait avec furie. La lutte commençait, tous les of&ciers étaient sur le pont et à leur poste, le commandant avait pris la direction suprême de la manœuvre. Un vent violent qui avait tout à coup succédé au calme soiffCait do tous les côtés à la fois, d'immenses vagues s'élan çaient sur le navire, le soulevaient comme un fêta
CEYLAN. — JAFFNAPATNAM.
de paille, pour le laisser retomber un instant après dans les profondeurs. de l'Océan. C'était un cyclone, et nous souvenant tous de celui qui, Tannée précédente, à Calcutta, avait détruit deux ou trois cents navires, et noyé cinquante mille personnes, nous nous demandions si notre dernier jour n'était pas arrivé.
Nous n'avions qu'une seule chance de salut:
fuir à toute vapeur devant le temps et tâcher de gagner des régions plus calmes. Aussi, sans hésiter, voyant que la mer^ devenait de plus en plus mauvaise, le commandant ordonna de gouverner au sud, et la machine, augmentant de pression, nous emporta dans cette direction avec une vitesse de douze nœuds à l'heure ; en ce moment tout notre espoir était en elle, par elle seule nous pouvions lutter contre le vent et les vagues énormes qui déferlaient sur nous. Qu'un engrenage, qu'un clou, qu'une vis, vinssent à se déranger, et nous étions perdus.
Tout le monde feisait bravement son devoir, et la confiance commença peu à peu à renaître flans nos cœurs, en voyant comme notre petit steamer se conduisait au milieu de ces montagnes d'eau, qu'il fendait vigoureusement en obéissant ainsi qu'un être animé à la main qui le dirigeait. >
Cette course effrénée dura deux jours. Il était temps, l'hélice n'avait plus que deux palettes sur six, et une voie d'eau s'était déclarée dans la soute au charbon. Si ces deux accidents nous étaient arrivés vingt-quatre heures plus tôt, aucune puissance humaine n'eût pu nous sauver. Nous étions arrives
en dehors du rayon parcouru par la tempête, et, échappés à la mort par miracle^ nous pouvions aitendre sans danger que k calme nous permit de continuer notre routes
Ca ne fat que quarant&-huit heures après que II0I1ISII0I1S hasardâmes à reprendre la voie que nous avions parcourue, pour nous rapprocher de la côte. Mab t'héKce fonctionnait faiblement, la voie d'eau, qu'on n'araitpu boucher qu'imparfaitement, exigeait toujours le service des pompes. Aussi mimes-nous près de six jours pour atteindre Tranquebar< La plupart des voyageurs débarquèrent dans cette ville, et le Waspy s'y étant aUégé d'une partie de ^a cargaî* son, reprit ekpin-clopant le chemin de Colombo, 3on port d'attache, oii il en avait pour un bon mois au bassin de réparation.
Tranquebar est, par son commerce,, en constantes relations avec la presqu'île. II partait pour JafTnapatnam plusieurs barques dans la journée, et nous n'avions que l'embarras du choix. On ne s'inquiète point, dans ces courts voyages, d'mt confortable que les petits navires qui vous transportent ne pour-rai^tt, du reste, vous procurer : un coin à l'ombre sur te pont, c'est à peu près tout ce que l'on vous donne. Le patron, qui est indigène, comme ses matelots, n'est pas mieux traité que vous; ses goûts et ses besoins sont à vrai dire des plus modestes : une pièce de toile hii sert de vêteinent le jour et de eoffverture la nuit.
La barque chouUah sur laquelle je pris p»ss£^e avec Amoudou se nommait Sfcn->yiArawa, du nom du dernier roi de Kandy, vaincu et détrôné par les
CETLAl». — lAFFNAPATWAM.
Anglais erf 1816; elle était commandée par un musulman^ qui^ né aux environs de nos possessions de Karikal, parlait assez bien le français^ ce qui avait été pour bearocotip dans le choix que j'avais fait de son navire^
Le temps s'était mis au beau, et la mér était aussi calme Qu'elle avait été tourmentée quelques joursauparavant. Partis de Tranquebar avec le vent de terre noi^ouest qui se lève tous les soirs de dix heures, à minuit, nous arrivions le lendemain t h chute du jour, par le travers de Sangame, dans lo petit détroit de Karetivoë^ avec les grandes brises sud-est du large* Le Shri-Wikrama fut obligé de jeter rancreen t'ace dû village de Batticott^ craignant de s'engager de nuit sur les bancs de sable dont la route de Jaffnapâfnam est parsemée.
Pendant cette eourte traversée, le patron du petit navire que nous montions , m'avait fort amusé . Depuis trente ans il faisait le voyage de Tranquebar à Jadnâpatnam, et se vantait de n'avoir jamais perdu de navire dans cette périlleuse navigation. II attribuait cela à ce que de tous les capitaines indigènes du Karnatic^ il fût le seul à se servir d^un sextant. De fait, il possédait, au fond d'une. vieille boite,- un de ces instruments de marine, tout rouillé, ayant perdu ses deux lentilles les plus importantes, et qu'il eût été fert embarrassé, à coup sûr, de mettre au point/
Cela ne l'empêchait pas, à chaque question que je lui faisais, de se servir gravement de son sextant et d'interroger le soleil, comme s'il voulait en prendre la hauteur : c'était à mourir de rire; car on sak,
sans être marin, que cet instrument sert en mer à déterminer la longitude, d'après la position du soleil, de la lune ou des étoiles, au moment même où on les observe, et non à indiquer la direction de la brise, ou la dépression barométrique, sujets sur lesquels portaient d'ordinaire mes questions.
Lui ayant demandé s'il était capable de faire les calculs nécessaires à la conduite d'un navire en Chine ou en Europe, il me répondit avec un sourire de dédain, comme à un homme qui s'occupe de choses qu'il ne saurait comprendre :
— Vous ne voyez donc pas, saëb, que ce sextant n'a été construit que pour la traversée de Tranquebar à Ceylan ! Pour aller en Europe, il me faudrait les sextants d'Europe.
A cette superbe réponse, je me déclarai convaincu, et me hâtai de m'éloigner de mon interlocuteur, pour ne point le blesser par un accès de gaieté que je faisais de vains efforts pour retenir.
Quant à cette périlleuse navigation^ le dernier des pêcheurs eût pu la diriger. On ne quittait les côtes de l'Indoustan que pour apercevoir les côtes cyngalaises, et la régularité des brises de mer permettait presque de partir et d'arriver à heure fixe.
La pfitite embarcation du Shri-Wikrama nous déposa sur le rivage de Batticott, Amoudou et moi. Quelques milles à peine nous séparaient de Jaflnapatnam, et je désirais me munir dans ce village, qui possède les meilleurs bœufs de la contrée, d'une paire de ces animaux et d'une bonne charrette recouverte destinée à porter mon mince bagage, et surtout à \xn service de tente-abri, pour les nuils
CEYLAN. — JAFFNAPATNAM
que nous serions obligés de passer dans la forêt ou dans la jungle,
Près de commencer un voyage de cinq mois dans la partie nord, nord-ouest et sud de Ceylan, que je n'avais pas eu le temps d'explorer lors de mes précédentes excursions ; devant franchir des bras de mer, des fleuves, des torrents, traverser des marais, des déserts, gravir des montagnes inaccessibles, et tout cela sous un soleil de 38 à 40 degrés, peut-être sera-ce de quelque intérêt pour les lecteurs qui voudront bien me suivre de connaître le nombre et la nature de mes provisions de toute nature, en un mot, mes moyens de voyager.
Si d'aventure quelque oisif ou quelque naturaliste prenaient le désir de visiter ces contrées, dans un intérêt de curiosité ou de science, ils peuvent se fier aux précautions et aux moyens que je vais leur donner, et que de longues années de voyages dans toutes les parties du monde m'ont indiqués comme étant les meilleurs. Je ne parle que des contrées tropicales et équatoriales, où l'Européen a le plus à redouter pour sa santé.
Les voyages d'exploration dans l'Inde ne coûtent point aussi cher qu'onpourrait se l'imaginer, une fois qu'on a pris terre sur un point quelconque de la côte. — Je ne parle pas du transport dans ce pays par les paquebots; tout moyen de locomotion européen est forcément d'un prix très-élevé.
/ai toujours eu pour principe de ne jamais m'encombrer de mille et un riens inutiles, et de réduire le plus possible mes bagages à l'indispensable. Le confortable en voyage ne consiste, à mon sens, que dans
doux choses : être le plus libre possible dans ses mouvements, pour que rien, en cas de danger, ne puisse vous empêcher de fru^hir rapidement de grandes distances y et n'avoir à s'occuper que de soi-même. Tout ce qui ne peut servir à la sûreté du voyageur est nuisible.
Voici mon inventaire, fait à la 9W\ie de Batticott, au moment de nous mettre en route pour Jaffnapatnam. Ma garde-robe se eofl^osait de six vêtements complets en flanelle blanche, deux douzaines de foulards, quatre paires de souliers en étoffe blanche et à fortes semelles, et de deux chapeaux en moelle d'aloès» îùrxne champignon, excellents coi^re le soleil, et c'était tout!
J'avais dans ma boite pharmaceutique cinquante mètres de bandes en toile^ un paquet de ficelle, du taffetas d'Angleterre^ de l'ammoniaque, du beurre d'antimoine, du laudanum, de l'acétate de morphine par paquets de deux et de cinq centigrammes, avec une petite seringue à in^fection sous-eutanée, une fiole de poudre de canlharides, quelques grains d'émétique, de la magnésie, un peu de quinine, un flacon de baume du commandeur, cinq petites bouteilles, fermées dans des boites en bois, d'élixir de la Grande-Oisurtreuse, et une trousse complète.
Comme armes, j'avais un revolver à six coups, calibre neuf millimètres, un fusil de chasse et une carabine à balles explosibles de Devisme.^
A part mes armes, que j'avais toujours sous la main, tout mon bagage tenait dans une caisse de cinquante centimètres carrés» Premier comparli-
. GBYlrikN. — JAFFNAPATNàBI. tl
mefit : ma garde-robe^ à laquelle j'allais oublier d'ajoHter xm habillement complet de soirée, en orléaas noir, pour les invitations que j'étais obligé d'aecepter dans les maîsoBS européennes. Second eonipartN»ent^ divisé en deùs, sans aucune communication possible : tna pharmacie et mes cartouches explosibles. Ces dernières entourées de son, pow^ qu^'aueun ehoe ne pût les atteindre. Je plaçais d'ordinaire mes cartouches Lefaucheux pour mon fusil de chasse, dans un petit caisson que les charrettes indoues possèdent à l'arrière.
J'avais avec moi deux serviteurs, mon fidèle Amoudou^ a qui je doni^is cinq roupies par mois (12 fr. 50)^ el le vindicara ou conducteur de la voiture à bœtifs, qui recevait psff méîà un salaire de quatre roupie^^ soil Ah francs.
Mes dépeifêes de route, ma àoturriture et celle de mes deui serviteurs, l'entretien des àem bœufs, les sakures aux guides, quimd il m'arrivait d'en prendre^ les réparations de mon petit matériel, le tout réuni^ n'arrivait pas à une moyenne de dépense de cinq francs par jour. Il est vrai de dire que je me nourrissais à la manière indoue, avpc du riz, du earry^ auquel j'i^eutàls, suivant les lieu:^, volaille, poisson ou gibier.-
On ne s'étonnera point du peu d'élévation de mes dépenses, c^and on saura qu'une paire de poulets vaut» dans l'intérieur de l'Inde et de Ceylan, de vingt à trciAo centimes^ que pour trois caches (3 centimes et demi) on a un magnifique poisson, et que la plus belle pièce de gibier s'achète une charge ou deux do poudre et de plomb. Jamais je
n'ai payé un canard sauvage, une paire de faisans ou une belle oie des marais plus de huit à dix capsules. Loin des villes, la poudre, le plomb et les capsules sont la meilleure de toutes les monnaies : aussi j'avais toujours soin d'en emporter une bonne provision, uniquement pour faire des échanges avec de la volaille et du gibier.
Ainsi, quelques vêtements de flanelle, des armes et une petite pharmacie composaient tout mon bagage de voyageur, bagage si léger, qu'un seul homme pouvait aisément le porter des jours entiers sans en éprouver de fatigue.
Et pour nourriture, je n'avais que la nourriture indoue; mais j'y étais tellement accoutumé, que je la trouvais supérieure à toute autre, et, de fait, sous ce ciel de feu, l'estomac qui eût fait son habitude des fades combinaisons culinaires du Nord eût payé cher sa fidélité aux mets du pays natal. L'Européen qui ne s'habitue point dans l'Inde à la cuisine du pays, admirablement appropriée au climat, est sûr de finir rapidement par une gastralgie ou une hépatite. Il est impossible d'arriver à l'acclimatation sans cela. . .
Le jour même de notre débarquement, j'achetai deux vigoureux métis nés d'une vache et d'un buffle dans les plaines de Chetty-Colom , et, ayant trouvé également à m'arranger pour une voiture munie d'une tente et d'un bon matelas d'algues sèches, nous nous mîmes en route sur le soir pour aller camper à Kandpoor, petit village situé à mi-chemin de Batticott et de JafTnapatnam , où nous devions passer la nuit^ Kapdassamy, le vlndicara que j'avais
OEYLAN. — JAFFNAPATNAM. i'A
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engagé, m'ayant demandé à s*y arrêter pour faire ses adieux à quelques parents qui habitaient en ce lieu.
Après le repas du soir, je me rendis sur le bord de la mer, qui, en cet endroit, resserrée par un groupe d'îles, forme comme une immense baie dans le fond de laquelle se trouve la capitale de la province nord de Geylan. Un vent léger qui soufflait de la côte indoue venait par rafale caresser la cime des cocotiers et donner une salutaire fraîcheur à Fair embrasé par les feux du jour. La mer était phosphorescente, chacun de ses flots lançait une étincelle, et la vague qui venait doucement en crépitant mourir sur le rivage couvrait d'une mousse de feu le sable et les galets de la côté.
La lune, alors dans son plein, lançait sur tout ce paysage sa lumière argentée, dont la pureté de l'atmosphère doublait l'intensité, et des milliers de lucioles, sortes de vers luisants ailés, montaient et descendaient capricieusement dans les branches des grands arbres, pendant que le boulboul, le tixivala et autres oiseaux dont la nuit n'interrompt pas les chants, faisaient retentir l'air de leurs mélodies cadencées.
Au loin se faisait entendre le son de la trompe des padials ramenant les éléphants des rizières ou de la forêt, et, dans la plus humble case, le pilon du nelly et du curry retentissait dans son vase de granit, mis ennouvement par les femmes, en train de préparer la nourriture despannayo (toucheurs), des pâli (blanchisseurs), des radayo (bûcherons), et autres serviteurs, qui revenaient des champs.
14 VOYAGE Al] FATS DE» FEULES.
l'épranvak un plaisir inâkibler k kissër mon esprit s'éganrer an milieu de» plu» esqpficie%ises rêveries, bercé par les harmonies étranges qui s'élevaient de là mer et des boîsy de miêbnt am» cris des anîBianx 6è à ée» mille braHs des Kenx habités qui arrivaient comme ii& nrnrmftrejsfâqn'à mes oreilles.
le M saurais dire que) |)lais^ }'ép>rd»v»s k me tifouver à nouveau dans cette admirabfe cofitrée, {{ui, avee son éternel printemps^ le luxe de sa; v%étation^le^ splendeurs ^ ses côtes, le charme dê/ses vallées ombreuses^ le pittoresque de ses lungles mystérieuses, le gran<Mose de seesite^de Finlérfénr, vous^ ravît au point de feîre ouMier et le passé, dont on ne se soucie plus^ eê Fateikir,^ duquel en ne veut paâ smiger ,. powr qu'^ffcune préoccupation ne puisse troubler les jouissaitfees du présent.
Notre promej^de, car Amôudou m'aeeompagnait, nous avait eonetite à plus d'uu mffle du village^ et nous allieaè revendre le ehemîn de k petite ease indigène' qu'u<ei parent de Kandsœsamy, mon viiulieara, avait mise à no8re disposition, lorsque Amoudou s'arrêta,, prêtant Foreille à quelque bruit lointain que mes sens, moins exercés sans doute, ne pouvaient percevoir, et dont j'ailaés lui demander la nature, cpiand une bouflPée (fe vent qui vint me frôler le visage mè jeta en passant quelques notes grave» et sonores^ On eut Ât un aceompagnement d'orgue.
Je me dirigeai immédiatement du côté d^ofr ces sons semblaient partir, et bientôt j'entendis distinct tement s'élever dans la nuit un chant lai^e et ma-*
CEYLAN. — JAFFNAPATNAM. 15
^estueuxy comme celui d'un chœur religieitSy qui me fit tressaillir. C'était bien les sons de l'orgue que ^^ avais entendus. Quel pocLvait être l'artiste inconnu qui, au milieu de cette nuit si poétique, surleseôtes d'une lie de l'océan Indien^ mêlait les haruMMÛes de l'art à tous les chants de fa nature ?
Au détour d'un pelil sen4ier, j'aperçus nu» vive lumière à traivers les arbres , et bientôt je distingusû un élégant cottage^ d'où s'échappaient les sons qui m'avaient attiré. Touché par unemaîn habile, l'orgue "jouait en ce moment l'ouverture des Hitg^iœnatSy et enlevait toutes les difficultés de cette grande page musicale avee une rare science^
Ayant interrogé quelques Indous qui, comme moi, écoutaient près du jardin, j'ap{»^is que le propriétaire de la maison et le musicien ne faisaient qu'un dans la personne du médecin de la station, et je m'éloignai à la fin du morc^, ne voulant point troidder dans son at home uB^nglais auquel je n'avais pas été présenté. Je sus le lendemain que ce docteur était un Italien au service de l'Angleterre, et je regrettai de ne lui avoir point &it une visite qui eût été certainement accueillie avec plaisir. ,^'aurais dû me douter que l'artiste inconnu n'était pas Anglais, rien qu'en entendant la manièà^e large et magistrale avec laquelle il^^u^it.
Au moment où nous nous disposions à quitter BaAticott dès la première heure du jour, le tam-tam se mit à retentir sur la place principale de l'aidée, en face du logement du thasildar (chef du village), el, sous la vérandah de l'habitation, le naïnard (percepteur indigène) vint s'asseoir à une petite tiblç
entouré de deux scribes malabres. C'était le jour de perception des impôts trimestriels.
Tout en harnachant ses bœufs, Kandassamy, mon vindicara, paraissait fort triste ; de grosses larmes, qu'il ne parvenait pas à réprimer, lui roulaient dans les yeux.
J'attribuais cela au chagrin qu'il devait avoir de quitter sa famille pour plusieurs mois, lorsque Tidée me vint de lui demander la cause de sa douleur.
— On va vendre la maison de mon père, me répondit-il en soupirant.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu'il ne peut acquitter ses impôts.
— Et qui va la vendre ?
— Le collecteur indigène.
— Combien doit ton père?
— Quarante roupies (cent francs).
— Et combj^ vaut la maison ?
— Cinq cents roupies au moins, saëb (douze cents francs).
— Quelle est la caste de ton père?
— Caste vindicara (conducteur de bœufs et laboureur) .
— C'est vrai ; j'oubliais qu'il ne pouvait en avoir une autre que la tienne. Comment un conducteur de bœufs peut-il avoir un impôt aussi élevé ? A-t-il des propriétés ?
— Oui, saëb : un petit champ de nelly (riz) qui le fait vivre avec toute sa famille ; le vieux vindicara ne peut presque plus travailler.
Je me rendis immédiatement auprès du naïnard, et, m'étant renseigné sur la moralité du père de
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mon vindicara, j'acquittai les quarante roupies. Rien ne pourrait dépeindre la joie du pauvre garçon» qui me jura qu'il me suivrait jusqu'au bout du monde sans gages.
Je lui promis que s'il était pour moi un bon serviteur jusqu'à la fin du voyage, je lui remettrais la quittance des droits que je venais de payer pour son père, et lui ferais cadeau de Ja somme. Je venais d'accomplir un acte de bienfaisance pure, n'ayant en aucun cas l'intention de faire la moindre retenue sur le salaire de mon vindicara; mais je savais par expérience combien la reconnaissance était légère aux peuples de ces contrées, et je n'étais pas fâché de m'attacher mon nouveau domestique par l'intérêt.
Aux premiers mots du vindicara, et le voyant
pleurer, Amoudou, riche, on s'en souvient, des libéralités du major Daly, avait offert de payer la dette. Si je n'avais mis bon ordre à ses accès de générosité en le forçant à laisser sa petite fortune à l*Agrabank, il y a longtemps que le brave garçon eût sacrifié jusqu'à son dernier sou pour rendreservice aux uns et aux autres.
Ce petit épisode va me servir de transition naturelle pour dire quelques mots de l'administration des Anglais dans les Indes. A chaque pas, dans les villes commerçantes du nord-ouest surtout, je me rencontrerai avec des fonctionnaires du civil serviccy j'aurai à citer des faits se rapportant à leurs fonctions : il est bon que le lecteur ait une idée d'ensemble sur l'administration à laquelle ils appartiennent. Cela me permettra, le cas échéant, de no
i% VOTilOB AU PâTS D£S PERLES.
point sifêpelidre Finiérct ds réeit par des explications données HOè fois pour tc^utes^
Je serai bref le pltis {)ossible em* ces matières, qui m'entraîneraient beaucoup trop loin si je voulais les traiter complétetneinl^ et je n'oublierai pas que ce toyage Iei pour but spécial l'étude de Ceylan et de ses habitants indigènes. Dans tous les cas^ même à te point de vue^ quelques explications sur le gouvernement qu'ils subissent et les exemples que leur donnent leurâ vsdnqueurs ne me paraissent point hors de sujet.
L'Afigleierre administre certainement les cent cinquante millions d'habitants de l'Indoustan et de Ceylan^ la grande île indienne, avec la moitié moins d'employés qu'il n'en faut au département de la Seine.
Cette Immense contrée est divisée en quatre présidences : celle de Càlctitta^ avec uâ gouverneur général^ dont dépendent les deux au ti'es présidences , de Maidras eA de'Bombay ; et celle de Ceylan, à la lète de laquelle se trouve également un gouverneur général.
Chaque présidence se subdivise ensuite en.
cercles, i la tête de chaoïui desquels se trouve un eerllecteur ou receveur général, qui est en même temps chef de toute l'administration. Un assistant collecteur lui est adjoint pour le remplacer. Les autres fonctionnaires sont : un juge d'appel et son^ assistant ou suppléant^ un juge de première instance et de police, un directeur des travaux et un chef de police.
Tout le personnel dc3 bureaux est indou et ne
CEYLAN. — JAFFNÂPÂTIf AM. 19
nécessite que peu de frais. Le coUccleur et le juge ' suprême touchent des traitements qui varient de cent cinquante à deux cent mille francs par an, suivant l'importance du districts
Le9 autres service» sont moins payés, quoique tous les fonctionnaire» qui en font partie soient beatieoup plus rétribué» encore que nos préfets ou nos conseiller» d'États
lie système anglais peut se résumer en deux mot» : peu de fonctionnaires, de gro» traitements pour leur 6ter Tenvie de iripoter de leurs places, et, comme conséquence, le moins possible de cette paperoBserief de cette bureaucratie qui n'empêche rien et coûte si efaer^
L'Angleterre n'a pask imaginé une armée de fonc* tionnaires, se surveillant les uns les autres, qui. Infailliblement, eussent fini par s'entendre et la livrer au pillage, comme cela se voit ailleurs. Plus pratique^ eQe s'est dit que tout au moin»^ en diminuant le plu» possible le nombre de» foiietionnaires, on diminuait d'autant l'exploitation. Ëllea iait sîm« plement, ed administration, le raisonnement de l'homme qni deinandait un jotif son chemin dans les Âbruzzes à un paysan de l'endroit :
— Peut-on prendre ce cbemiit de droite?
— Il est barré par la bande de Falsacappa.
-^ Et cehti de gauche?
-^ 11 est œcupé par la bande de Testalunga.
— Quelle est celle de ce» deux bandes qui compte le moins de brigands?
— Celle de Falsacappa.
Le voyageur passa par le chemin de droite, barré
par la bande de Falsacappa. C'est également celui qu'a choisi l'Angleterre.
Coûte que coûte, il faut que l'impôt entre, et pourvu que le Trésor ne perde rien, on ne fait attention ni aux moyens, ni aux dilapidations. Il faudrait voir ici quelle vie de nababs efféminés mènent ces espëceis de fermiers généraux, et quelles sommes folles ils engloutissent dans leurs scandaleuses prodigalités ! Éloignés de deux ou trois cents lieues, et plus, de leurs présidences, ils n'ont d'autres règles que leur bon plaisir et leur volonté souveraine.
La rentrée des impôts est abandonnée à de bas agents qui emploient la bastonnade et quelquefois même les tortures pour arracher aux Indous jusqu'à leur dernière roupie. Tout leur est bon : récoltes qu'ils vont vendre, bijoux des femmes et des enfants qu'ils . arrachent. Ils emmènent jusqu'aux bestiaux et aux instruments néce^aires à la culture, quand la caisse n'est pas pleine et que l'aidée, ou village, n'a pas pu fournir sa part de contributions.
A qui se plaindre? Au collecteur? Il n'y faut pas songer; tout se fait par ses ordres, et il a trop d'intérêt à ne pas désavouer ses agents pour écouter les gémissements des malheureux qui parviennent jusqu'à lui.
Tout ce que je dirais sur ce siyet serait de beaucoup au-dessous des révélations faites à diverses époques à la tribune anglaise, non par humanité, hâtons-nous de le dire, mais lorsqu'il s'agissait, par une manœuvre décisive, de faire tomber un ministère.
GEYLAN. — JâFFNAPâTNâBI. 21
Allez vous promener dans les villages de l'intérieur, aux époques de perception d'impôts, et si vous n'en revenez pas navré du spectacle dont vous aurez été témoin, c'est que vous aurez le cœur dou blement cuirassé d'égoïsme et d'indifférence.
Il est vrai que l'Indou tient à ce qu'il possède plus qu'à la vie, et que l'habitude d'être rançonné depuis des siècles par les Mongols, les musulmans et les Européens, lui fait enfouir son ai^gent, ses pierres précieuses, ses bijoux, dans la terre, au pied des cocotiers, dans les lits desséchés des torrents, et que, feignant la misère, il emploie toutes les ruses possibles pour être rangé au nombre des indigents.
Ferait-il cela, d, au lieu d'un impôt modéré, la rapacité de l'Angleterre et de ses fonctionnaires de tous ordres* n'exigeait de lui jusqu'à la dernière roupie de son épargne 1
J'ai vu des malheureux à qui il ne restait pas, après avoir satisfait à la loi, non-seulement de quoi acheter des semences pour continuer leurs travaux, mais même un peu de riz pour nourrir leur famille.
Le cultivateur ruiné va alors s'offrir comme travailleur, comme coali, soit à des gérants de plantation, soit à des surveillants de travaux pour le compte de l'État ; mais partout le suivra sa situation de matière exploitable, et il ne trouvera pas dans l'Inde entière un coin de terre où on le laissera vivre eii paix du fruit de. ses labeurs. Le gérant lui rognera sur son salaire un ana (30 centimes) par roupie (2 fr. 50), le surveillant de travaux un ou deux pais (5 ou 10 centimes environ) sur la journée, qui se
VOVAGË A15 PAYS DES PERLBS.
monte à peine à huit ou dix pais (40 à 50 centimes), et s'il se plaint, on le traînera devant le juge en l'accusant d'insubordination, de menaces, de refus de travail, et il recevra, pour lui apprendre à £ouf* frir et à se taire, de dix à vingt coups de rotin ^ sui* vaut l'heure oà il comparaîtra devant le magistral de police.
Si les affaires sont nombreuies ce Jour4à, si le pauvre Intfou a l6 malheur d'arriver, lui trentième, éloigner encore le déjeuner de Sa Seigneurie, il est sûr d'attraper le maximum. Si sa bonne étoile, au contraire, l'amène au moment d*iine heureuse digestion, master John se montrera plein d'humanité et réduira la peine à quelques coups seulement.
Gela s'appellr, dans l'Inde, « arriver avaat ou après le porto p .
Que l'on ne croie pas à des contes inventés à plai* sir : nul ici ne prend son rôle au sérieux et n'a la moindre idée de moraliser. Les Anglais ne sont venus dans rinde que pour battre monnaie, et ils ne s'en cachent pas. L'Indou est une marchandise qui doit rendre quand même, et, eomme cela arrive dans tout commerce bien entendu, laisser des béné* fices entre chacune des mains qui le manipulent.
Si l'on s'avisait d'imposer un contrôle sévère, si l'on purgeait toutes les administrations,' si l'impôt était modéré, si, en un mot, on s'occupait de l'Indo au point de vue de sa prospérité et de son bien-être intérieur, l'Angleterre, comme on le dit vulgairement, ne ferait pas toucher les deux bouts, et ce n'est point là précisément son but dans ses possessions asiatiques.
«EYLAN. — JAPrNÂPÂTNAM. £S
Il faut que le peuple marchaud y trouve le moyen d'entretenir ses flottes, de satisfaire aux fevenus écrasants de sa dette, et de rémunérer plus qu'aucune nalion de l'Europe sea services ciiils et son armée. Aussi tous les fouages de Tadministra** tion GOfloeuprat-ils à pressurer cette pauvre terre. Après ce qui est d& au gouvernement, la part du lion, chacun songe à soi et exploite de son mieux. ' "
En France, un fonctionnaire qui s'onridiit est une telle rareté, qu'on se le montre, et que sa repu* tation y laisse toujours quelque ehose, quand bien même il attribue sa fortune à un oncle d'Amérique. Dans le service de l'Inde anglaise, celui qui ne s'en* richit pas est regardé comme un homme de peu d'intelligenee.
Voulez-veus une concession de lorrain, une entreprise de travaux pour le compte du gouverne* ment, des fournitures pour l'armée, etc. t Si vous savez semer quelques bank**notes dfms les bons en* droits, vous êtes sftr de la réussite.
Aussi, que de travail absurdes et faits sans Intel* ligenee dû métier 1 J'ai vu édifier des ponts, des édifices publies , des gares de chemin de fer, qui s'écroulaient après chaque reconstruction. Chaque fois qu'on les reco^imençait, il y avait toujours quel* quhm qui faisait fortune.
— Voyez-vous ce monsieur, vous dit-on souvent dans l'Inde, il a su foire rendre un demi-million & un emploi Xort ordinaire ; c'est un homme très-intelligent, mais surtout très-habile.
Vous regardez votre interlocuteur pour savoir s'il
se moque de vous; point, il parle avec conviction. C'est la naïveté de l'impudence.
Je ne veux point parler de la justice. Sur ce sujet, je ne puis dévoiler ce que je sais. Sir John Lawrence, qui était il y a quelques années gouverneur général de l'Inde, dans un rapport célèbre au gouvernement de la reine, sur la réforme à apporter dans l'adoiinistraiîon de la justice dans l'Inde, et dans le choix du personnel, a dit des choses que je n'oserais jamais écrire.
Je passerai donc, en me contentant d'une anecdote.
Un jour je m'étonnais devant un Français, devenu huit à dix fois millionnaire dans l'Inde, de ce qu'il conservait à la tête de ses immenses propriétés du Bengale un Anglais qu'il payait vingt-cinq mille francs par an, et qui le volait d'au moins autant.
— Mon cher, me fut-il répondu, vous passez pour étudier l'Inde ancienne, mais vou§ ne me paraissez pas savoir grand chose sur l'Inde moderne. Écoutez l'aventure suivante, et faites-en votre profit.
Mes propriétés me rapportent annuellement de. sept à huit cent mille francs de revenus, sur lesquels je paye environ cent mille francs au fisc, et j'ai près de deux mille fermiers ou colons partiaires pour les cultiver. Les Indous sont très-chicaniers, et j'ai, bon an mal an,u ne centaine de procès avec eux.
Il y a cinq ou six ans, mon intendant d'alors vint à mourir : entre tous les concurrents, se présenta un jeune Anglais, que j'évinçai sans même vouloir l'écouter.
A peine fus-je de retour à Calcutta, après avoir mis là un compatriote d'une probité à toute épreuve.
CEYLAN. — JAFFNAPATNAM. 25
que celui-ci m'écrivit tout effrayé de sa situation : en huit jours, il avait déjà une cinquantaine de procès sur les bras. Je lui répondis de se rassurer, que c^ était assez la coutume de mes tenanciers de tâter les nouvelles figures des gens que je mettais à leur tête, et qu'il n'avait qu'à montrer un peu d'énergie pour éteindre ce feu de paille.
Je me trompais : presque tous les fermiers qui avaient commencé l'attaque obtinrent gain de cause devant le juge de lastation, et, alléchés par l'exemple, ceux qui n'avaient point bougé suscitèrent à leur tour des difficultés. Cela menaçait de prendre la tournure d'un événement. Je me rendis sur mes terres pour prendre en main^ moi-même la direction de mes intérêts.
J'appris, en arrivant, que l'Anglais dont je n'avais point voulu pour intendant était le n^veu du juge de la station. Tout me fut expliqué.
Que faire?
Lutter, j'aurais eu infailliblement le dessous. Accuser un magistrat avec des preuves morales seulement, c'eût été grave, et comme ce genre de preuve a cela de particulier qu'on peut l'admettre ou le repousser avec la même facilité, je m'exposais tout simplement, sans aucune chance de réussite, à d'énormes dommages-intérêts, et, dans tous les cas, cela ne pouvait contribuer à améliorer ma situation comme propriétaire.
Je préférai céder, et, après d'amples compensations accordées à mon compatriote, je donnai sa place à l'Anglais que je supposais être la cause de tout ce désordre. Du jour de son installation, non-
seulement les procès cessèrent, mais le gaillard trouva encore le moyen de faire annuler les différents jugements qui avaient été rendus contre moi au profit de mes fermiers.
Il n'y a pas de commentaires à faire sur œ récit.
Comme probité politique, c'est encore pis. Ce n'est pas ici le lieu de faire l'histoire de toutes les audacieuses spoliations dont se sont souillés les gouverneurs anglais dans l'Indç, de Warren Hastings, le ravisseur d'Agra, de Delhi, d'AUahabad, jusqu^à lord Dalhousie, qui confisqua au profit de la Compagnie des Indes le royaume d' Aoude, par un arrêté qui est im insolent défi jeté à la morale des peuples civilisés. Sans entrer dans le détail des faits, on peut dire que chaque lambeau de territoire, de province ou do royaume a été conquis par la ruse et la corruption.
Pauvres rajahs bernés, trompés, volés, détrônés, vous seuls pourriez dire les infamies dont vous avez été victimes !
A l'un, l'Angleterre prêtait des troupes sous le prétexte de le protéger contre ses ennemis, et dès qu'elle avait un pied dans l'État, elle achetait à prix d'or et de promesses l'entourage du rajah, finissait par faire ce dernier prisonnier, à la moindre tentative pour recouvrer son indépendance, et annexait son royaume.
Avec l'autre, on faisait un traité d'alliance offensive et défensive, dans le seul but d'entretenir un ambassadeur à sa cour, sous le nom de résident, et un médecin. Six mois ou un an après, le rajah mourait dans son lit d'une indigestion ou de toute autre chose. « Ces rajahs sont si gloutons, » écrivait
GEYLAN. — JÀFFNAPATNAM. Î7
le médecin anglais chargé de constater le décès ; et un enfant, fils ou neveu du défunt, âgé de cinq ou six ans, montait sur le trône ayec l'appui et aous Irtutelle de l'Angleterre.
Ces jeunes princes, d'ordinaire, n'arrifaient ja- " mais à leur majorité. Jouaient-ils par hasard à leurs bienfaiteurs le tour odieux d'arriver à âge d'hommes malgré tous les soins dont ils étaient entourés, on leur défendait alors de se marier , pour qu'ils ne pussent laisser d'héritiers l^itimes, et ce, sous peine d'être détr^és immédiatement*
D'autres fois» sous le dehors de l'amitié, ou la me- Bftce à Is boudie, indifféremm^t, on épuisait la caisse d'un malheureux rajah; et cet argent servait à faire mutiner ses troupes, qu'il n'avait phis le moyen de payer.
Je viens de parler de la confiscation du royaume d'Âoude. Quel infâme abus de la force! Ce pauvre roi d'Aoude avait vidé ses trésors entre les mains de l'Angleterre, il lui avait prêté ses armées pour l'aider à écraser sesennemi»; plus on lui demandait et plus il donnait; les journaux de Calcutta ne l'appelaient que l'ami de la reine. Le malheureux tremblait sous la ' main du résident anglais, il remerciait à deux genoux à chaque emprunt qu'on lui faisait, à chaque spoliation nouvelle* Il y aurait peut-être eu quelque grandeur d'âme à le laisser mourir en paix sur son trône. Oui! mai^il avait un fils jeune, entreprenant, et F Anglelare avait décidé qu'il n'hériterait pas de son père.
Un beau jour, le pauvre rajah d'Aoude fut attiré à Calcutta. Dans un arrêté qui restera la honte de ce
gouverneur, lord Dalhousie lui déclara « qu'il ne savait pas gouverner ses États i». Le royaume d'Aoude fut annexé aux possessions anglaises, et le rajah enfermé dans un palais avec une dotation qui lui laissa à peine de quoi vivre.
Le gouvernement de Londres blâma énergiquement ce rapt odieux, désavoua ses agents, mais refusa de restituer. Cela s'appelle sauvegarder la morale en conservant les bénéfices.
Lorsque Warren Hastings, cet homme dont on ae peut prononcer le nom qu'avec im sentiment d'insur* montable dégoût, fut mis enjugenient sous la pression de l'opinion publique en Europe» son procès» qui dura dix ans, se termina par un acquittement scandaleux. Malgré ses vols à main armée, ses rapines, ses nombreux assassinats, les nobles lords du noble parlement le déclarèrent innocent. N'avait-il pas plus que doublé les possessions anglaises dans les Indes?
La révolution de 1857 n'a été que la conséquence de cette spoliation éhontée et du renversement du dernier des rajahs de Lucknow, révolution toute musulmane, ainsi que nous avons déjà eu occasion de le dire.
Descendez des hauteurs du. Pendjab, en visitant Lahore, Lucknov^, Delhi, Âgra; traversez le Bengale par Bénarès ; revenez à l'ouest par Haïderobad la sainte, Haïderobad, la Mecque des musulmans de rinde, jusqu'à Bombay, partout vous rencontrerez la domination nmsulmane encore vivante par le souvenir, et pleine d'espérances.
Dans le nord surtout, où les musulmans s'étaient
CEYLAN. — JAFFNA1>ATNAM 29
assis plus solidement, tout nous parle à l'œil et nous redit leur ancienne puissance. Vous les retrouverez ayant conservé leur ancienne fierté, leurs traditions historiques et leur type dans presque toute sa pureté.
Tous leurs palais, temples, mosquées, sont encore debout ; les fêtes du ramadhan se font comme aux rives du Bosphore ; le croyant se tourne chaque matin du côté de la Mecque, priant Allah d'envoyer le sauveur : partout Tirnage du passé suffit, en parlant à la mémoire, à entretenir une foi vivace dans l'avenir, et la haine contre l'oppresseur étranger.
Le jour oii les Russes, franchissant l'Afghanistan, S'avanceront dans les plaines de l'Himalaya et du haut Bengale pour chasser les Anglais de l'Indoustan, ils auront une alliance toute prête qui, d'ellemême, s'offrira à eux : c'est celle des vingt-cinq ou trente millions de musulmans que compte la péiïlnsule, et que le désir de la vengeance soulèvera au premier signal.
En 1850, Jung Bahadour, un des rajahs du nord, vint en France sonder le terrain. Il pressentait l'annexion de son pays, et voulait emmener avec lui dans l'Inde des officiers français pour former ses soldats et les commander. Il échoua sur toute la ligne. L'homme qui songeait alors à se bâtir un trône sur les ruines de la république française avait trop d'intérêt à ménager l'Angleterre pour songer â reprendre la vieille politique coloniale delà France.
Les conquêtes successives de toutes les provinces de l'île de Geylan n'ont eu lieu, comme dans l'Inde entière, qu'à l'aide d'une suite de mpquements à
la foi jurée, de traités foulés aux pieds^ el é^ woassaeres en masse, des rajahs et de leurs troupes %ui défendaient leur indépendance. Les^ ÎQ«rnawK de la Cité appelsHent ces gens-là des rd3eUes.Il faut avtruer que les peuples civilisés ont des mots charmants pour colorer les ii^azmes que Tacd^ition leur £ût commettre. Le grand tîdent de l'Angleterre est de faire croire à l'Europe qu'eUo répand à flots les idées civilisatrices dsôis ses immenses possessions de TÂsie, alors qu'elle maintint au contfake ces eon&rées dans un état d'abrutissement qui ne favorise que trop Ihob sa domination*
Cela va de soi ; le jour on l'Angleterre aurait aboli les distinetioi^ de caste^ civiUsé l'Inde à l'européenne, en un mot^ leS: cent cin({uante millions d'Indous, unis, devenus un peuple, la prieraient poliment de s'en aller, et l'Angleterre obéirait.
Hais il ne faut pas que le touriste, que l'homme d'État^ que le prince étranger qui voyagent puisseM 6e douter de l'état d'esclavage et d'abaissement dans lequel elle maintient ses sujets.
Pour obtenir ce résultat, on a bourré Colombo^ Combay, Madras, Calcutta, de bibliothèques, d'écoles gratuites, de cours supérieurs, d'institutions de bienfiiisance et d'hôpitaux. Tout cela, je dois le dire avec la plus entière impartialité, est admirablement tenu et fontionne très-bien; et si l'Inde entière possédait [es institutions des villes que je viens de nommer, l'Angleterre jouerait en Orient un grand rôle momlisateur et philanthropique.
Il n'en est rien , malheureusement ; mais lo trompe-l'œil est si bien organisé, que le visiteur
CEYLAN. — JAFFNAPATNAM. 31
étranger s'ea retourne émerveillé^ sans se douter seulement qfjJi quelques lieues de cette école de médecine, de ces bibliathèqueSt de ces jardins botafiiquesy de ces hôpitaux^ commencent l'oppression et la bastonnade.
Frappes dans les mes de Calcutta un Indou qai vous a volé ou insulté, et cela vous vaudra la prison et l'amende; tuez-en un à quinze milles de là, et dans tout Fintérieur, et cela vous coûtera une déclaration de légitime défense à la police, qui écrira sur son registre : « Mort par accident « » A aucun prix, FÂsgleterre ne veut laisser affaiblir le prestige de TËuropéen dans l'intérieur de Flndoustan.
J'ai vu le duc de Brabant, aujourd'hui roi des Belges, quitter Calcutta, qu'il était venu visiter, enthousiasmé du spectacle qui s'était offert à lui, et ne point cacher son étonnement d'avoir rencontré dans la eapkale des Indes anglaises toutes les grandes institutions dont s'honore l'Europe scientifique, philosophique et littéraire.
Si, d'aventure, quelqu'un s'était glissé à ses cô^ tés, et lui avait dit : Echappez-vous incognita du palais que vous habitez, faites-vous déposer par le chemin de fer dans la première station venue de l'intérieur, et voyagez seul avec un ou deux domestiques pendant quinze jours, un mois, il n'eût sans doute pas écouté ÎS conseil ; mais, s'il l'eût £iit, il eût appris rapidement à priser à leur valeur toutes ces décorations à grand spectacle dont l'Angleterre masque habilement son indigne tyrannie.
^ II aurait vu condamner à l'amende et à la bastonnade, par un juge anglais, des Indous coupables
d'avoir porté des sandales, alors que leur caste ne le leur permettaU pas... Il aurait appris que, dans les années de disette, les malheureux Indous meurent le long des chemins sané que le haut gouvernement de Calcutta songe un instant à prohiber Texporlationduriz. Attenter à la liberté commerciale, grands dieux! que dirait John Bull, qui précisément dans ces moroents-là fait ses plus belles opérations ?
Un fait entre mille, pour bien faire comprendre tout Todieux du système :
En 4866, la récolte du riz avait manqué au Bengale et dans une grande partie du sud de l'Inde. Les malheureux indigènes, dont c'est la seule nourriture, mouraient sans se plaindre, persuadés, dans leur fanatisme, que c'était la main de Dieu qui les frappait.
Des souscriptions privées s'organisèrent à Calcutta, et un comité fut nommé, chargé d'acheter du riz avec les sommes recueillies.
Cette œuvre de bienfaisance fut exploitée avec l'audace la plus éhontée.
Une des premières maisons de commerce de la ville, apprenant que le comité avait en main des sommes considérables, — dix lacs de roupies, soit deux millions, — acheta coûte que coûte tout le riz disponible sur la place, et se mit ostensiblement à en charger trois navires qu'elle affréta spécialement pour cette petite opération.
Dans l'impossibilité où se trouvèrent les délégués de la charité de se procurer du riz, ils furent forcés de s'adresser aux chefs de cette maison, qui leur tinrent ce langage ;
GEYLÂN. — JAFFNâPATNâM. 33
— Nous ne demanderions pas mieux, messieurs, que de nous joindre à vous dans Fœuvre de bienfaisance que vous accomplissez, en vous cédant le riz que nous avons acquis, au prix d'achat. Mais nous n'avons pas opéré pour notre compte, et nous ne pouvons disposer de ces grains, achetés pour le compte de diverses maisons d'Europe.
liC seul moyen de mettre notre responsabilité à couvert serait, si la charge n'était point trop lourde pour vous, de donner une indemnité aux trois navires que nous avons affrétés, qui vont se trouver sans chargement, et de consentir à payer ce riz au taux des marchés de Londres et de Bordeaux. A l'abri alors de tout reproche vis-à-vis de nos commettants, nous abandonnerions pour notre part la commission qui nous reviendrait sur cet achat, trop heureux de contribuer dans la mesure de nos faibles moyens à lutter contre cet horrible fléau qui... On connaît le restant de la période.
Inutile de dire que personne ne, fut la dupe de cette histoire fabriquée à plaisir pour les besoins de cette odieuse spéculation.
Il fallut en passer par là; le riz fut acheté aux conditions proposées, et l'honnête maison réalisa, en moins de trois jours, un demi-million de bénéfices nets sans avoir eu la peine de sortir une roupie dé sa caisse.
Le lendemain, chacun répétait à Calcutta, en parlant du chef de cette maison : Quel gaillard habile, que ce X... ! Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que pas une voix ne s'éleva pour flétrir une
34 YOYâGËAU pays DES PERLES.
pareille manœuYre. Pour tous les Anglais, c'était une opération des plus morales.
En temps de guerre, on proscrit l'exportation de la poudre, des armes, et de tous les engins de destruction. Quand des milliers de personnes meurent de faim, il parait que la liberté commerciale anglaise île permet pas de prendre des mesures pour leur conserver leur nourriture.
Si l'exportation du riz eût été défendue, l'honorable maison dont nous venons de parler n'eût jamais pu accomplir sa. petite spéculation : elle eût regardé à deux fois avant d'acheter d'aussi grandes quantités de riz, qu'elle eût été obligée d'écouler sur place.
De pareils faits se peuvent passer de commentaires.
Si je ne sentais le besoin de ne point iroç^ arrêter le lecteur sur des sujets d'(d)servatioii pure, et de revenir aux scènes plus inl^essantes, plus mouvementées de mes pérégrinations cyngalaises ,. ce serait ici le cas, après avoir dit quelques mots de l'adminislratioa anglaise dans l'Inde , de montrer comment l'exploitation commerciale et industrielle des particuliers, auxquels la loi laisse toute licence, vient à son tour enlever à l'Indou et au Cyi^alab ce que le fisc a bien voulu leur kisser. Mats^ pour qu'elles soient acceptées et lues sans fatigue, Û me parait bon d'abréger ces sortes d'études, et surtout ete les traiter au hasard de la plume,^ en les faisant naître des incidents du voyage, plutôt que de les réunir dans une partie de l'ouvrage.
Partis de Batlicott aorès les chaudes heures de
GEYLâN. — JAFFNAPATNAM. 35
la sieste, j'arrivai à Jaffnapatnainy la ville capitale de la presqu'île cyngalaise, à la chute du jour. Tous les habitants, Européens ou natifs, qui pouvaient se procurer le luxe d'une voiture ou d'un cheval de $elle, se pavanaient sur le Strand^ en attendant l'heure du diaer. Je me rendis immédiatement au belatti'bengalow (bengalow des étrangers), préférant cet asile à tout autre que mes lettres d'introduction eussent pu me procurer, en raison de la liberté qu'il laisse au voyageur.
Ce serait à Jaffnapatnam que, suivant la légende, Rama, rajah de l'Indoustan, aurait débarqué avec une puissante armée pour venir mettre le siège devant Lankapoor.
L'origine de cette guerre célèbre est d'autant plus curieuse à connaître, que les Grecs de l'Asie Mineure en conservèrent le souvenir à travers leui-s traditions nuageuses, et que les différents chants de l'Iliade, recueillis sous le nom d'Homère, ne sont que l'écho de cette lutte gigantesque.
Le siège de cette Troie fabuleuse, dont rien ne consacre l'existence au point de vue historique, n'est autre chose que le siège de Lankapoor, à Ceylan, dont le souvenir, conservé par les rapsodes, fut apporté en Asie Mineure par les émigrations indoues.
Rawana, ayant chassé du trône son frère Vishravas et dcmipté les autres rajahs de Ceylan, se fit proclamer roi de l'île entière; sa puissance était telle, que les souverains de la grande terre, c'està-dire de l'Inde, recherchaient à l'envie son alliance Seul, le roi d'Aodhya(Aoude), Rama, osa le braver
accueillir à sa cour et combler d'honneurs son frère Vishravas, qu'il avait détrôné.
Rama avait une femme, célèbre dans l'Asie entière pour sa beauté, et qu'il adorait; Rawana, pour se venger, la lui enleva par surprise et la cacha dans les forêts impénétrables de Ceylan.
En apprenant ce rapt odieux, Rama, qui voya^ geait dans les montagnes du Kanawer, revint en toute hâte dans ses États, et, ayant fait appel à tous ses alliés, vint avec une armée innombrable mettre le siège devant Lankapoor, la capitale de Rawana.
Ce siège mémorable dura douze ans et se termina après la mort de Rawana, tué en combat singulier par Rama, lors du dernier assaut qui donna la victoire aux troupes de ce dernier. Rama ramena en triomphe sa femme Sita, à Aodhya. Sagriwa- Hannouman, son allié le plus fidèle dans cette longue guerre, en retournant dans ses États, sur la côte de Coromandel, fut^assailli par une tempête furibonde qui lui fit perdre sa route, et ce n'est qu'après avoir erré longtemps sur les mers qu'il put regagner son royaume, où il eut à lutter contre ses parents, qui avaient jeté sa femme en prison et s'étaient emparés du pouvoir. Il eut r^son de tous et parvint à remonter sur son trône. Ces événements, consacrés dans l'Inde par les monuments historiques, par les inscriptions et lés pagodes, ont fait le sujet d'interminables poèmes, dont le plus célèbre est le Ramayana, qui a servi, on n'en saurait douter, de modèle à l'Iliade.
Les pérégrinations d'Hannouman chantées dans le Sagriwayana, ont également inspiré l'Odyssée.
GEYLAN. — JAFFNAPATNAM. 37
Quel passé merveilleux et extraordinaire il nous sera donné d'exhumer, lorsque l'étude du sanscrit, mieux comprise, aura fait transporter dans l'Inde cette école d'Athènes, qui ne peut plus rendre de services aujourd'hui, et que les élèves de l'École normale, qui sont déjà des maîtres, en étudiant avec les brahmes la vieille langue mère, pourront puiser SOI foyer même de toutes les primitives traditions <iu monde, *
D'après les documents les plus authentiques et qui peuvent se constater, en outre du livre et de la tradition, par les calculs astronomiques laissés par les anciens brahmes, qui faisaient passer leur premier méridien par Lankapoor, la prise et la destruction de cette ville a eu lieu environ six mille ans avant notre ère, c'est-à-dire plusieurs milliers d'années avant les migrations qui vinrent coloniser TAsie Mineure, l'Arabie, l'Egypte et la Grèce.
Si j'en avais le loisir, dans ce cadre restreint, je pourrais conduire le lecteur à travers les merveilles historiques des premiers âges de Ceylan, l'initiera cette brillante civilisation que développèrent les rajahs de la dynastie somawansé, illustres surtout par les grandes voies, les canaux, les étangs d'arrosage, et les monuments qu'ils firent construire, pour faire vivre leurs sujets dans la prospérité et l'abondance. La période védique et brahmanique fut aussi admirable à Ceylan par sa civilisation, son génie littéraire et philosophique, que dans le reste de l'Indoustan, et les grandes' ruines que nous rencontrerons sur notre route, principalement aux environs d'Anaradhapoor , nous donneront plus
d'une fois l'occasion de constater que l'art ne fot au-dessous ni du poëme, ni des spéculations metaphysiques. En effets les sculptures de granit de ces grands manuotLents, qui flédûssent, au milieu de la campagne déserte, sur leurs colonnes brisées, comme exécution et expression^ peuvent être comparées à tout ce que le ciseau de la Grèce nous a laissé de plus parfait*
L'art grec, du reste, n'est-il pas, à tous égards, d'o igine indoue?
I^ous savons à quoi nous en tenir, aujourd'hui, sur le compte de ces anciens, que nous avons tant admirés comme n'ayant pas eu de devanciers, parce qu'ils ont eublié de nous indiquer leurs sources. Le grec n'est que du sanscrit presque pur. Phidias et Praxitèle ont étudié en Asie l'œuvre de Daouthia, Ramana et Aryavosta. Platon disparait devant Djeminy et Vedy-Vyasa, dont il n'est qu'un littéral copiste. Aristote est débordé par le Pourva-Mimaûsa et l'Outtara-Mimansa, dans lesquels on retrouve tous les systèmes de philosophie que nous nous sommes mis à rééditer, depuis le spiritualisme de Socrate et de son école, le scepticisme de Pyrrhon, de Montaigne et de Kant, jusqu'au positivisme de Littré.
Que ceuE qui douteraient de l'exactitude de cette dernière assertion veuillent bien lire cette phrase, que j'extrais textuellement de l'Outtera-Mimansa^ ou Yedanta, de Yyasa, qui vivait k une époque que la cbronolc^ie brahmanique fixe i dix mille quatre cents ans avant notre ère : .
c Nous ne levons qu'étudier des ^énooiénes.
CX^iiAlI. •- iÂFFNAPATNAlI. 31f
les constater, et les tenir pour relativement vrais, mais rien dans Tunivers, ni par perception ni par induction, ni par les sens ni par le raisonnement, ne venant démontrer Teidstence d'une cause suprême, qui aurait, à un point marqué du temps, donné naissance à Tunivers, la science n'a à discuter ni la possibilité ni Timpossibilité de cette cause suprèflic. >
Connne les associations d'idées vous jettent, san» que vous vous en aperceviez, en dehors de votre route ! J'oublierais volontiers mon voyage pour me plonger dans ces études sanscrites qui me sont si chères, et dont presque toutes mes pérégrinations dans l'Inde ont été le bût.
Le lendemain de mon arrivée à JafTnapatnam, je fis une visite à la maison Steward-Soupraya-Ghetty^ sur laquelle j'awaîs une lettre de crédit, et dont les associés mirent gracieusement à ma disposition leurs maisons de ville et des champs, ainsi que leurs voitures. Dans l'Inde entière, il suffît que vous soyez, présenté, — et la lettre de crédit est la meilleure de toutes les présoitations, —pour qu'immédiatement où exerce à votre égard tous les devoirs de l'hospitalité la plus iaige, H que vous puissiez vous eensidérer comme diez vous dans la maison de votre h&te.
La maispn Steivard-Soupraya-Ghetty possédait deux associés anglais et un associé malabare, qui, en apportant ses millions, avait tenu à l'honneur de vdr figurer soa nom dans la raison sociale de la maison de commerce.
C'est ainsi que beaucoup ^d'Anglais, jeunes, ia*
telligents, actifs, jettent les bases d'une fortune importante et rapide. Après avoir passé quelques années dans un comptoir comme employés, ils s'associent avec de riches Indous de la caste des commoutys, qui, tout en faisant fructifier leur argent, se trouvent enchantés par orgueil de mettre leur nom à côté de celui d'un Anglais.
La caste des commoutys est aujourd'hui, dans le sud de l'Inde et dansle nord de Ceylan, la plus puissante de toutes les castes, après celle des brahmes. Dans les villes de l'intérieur, moins exploitées par les Anglais que celles de la côte, le commerce est en entier dans les mains des commoutys et des chettys, qui forment deux castes, celle des marchands en gros, banquiers, armateurs, et celle des marchands a,u détail et commissionnaires, qui se soutiennent l'une l'autre par de vastes associations, attirent les capitaux et centralisent les marchandises.
Et certainement ces deux classes d'hommes, actifs, retors, et qui, au besoin, font bon marché de leurs préjugés de caste, arriveraient à jouir d'une influence redoutable, à être les promoteurs de réformes qui pourraient un jour unifier l'Inde contre l'ennemi commun, si de temps en temps l'Angleterre ne les mettait en coupe réglée, et ne suscitait des luttes et des divisions d'intérêt qui, en quelques mois, détruisent l'œuvre de vingt années de conciliation et de travail:
. II suffit d'accorder un privilège quelconque à une fraction d'une de ces castes, pour lui attirer immédiatement la haine des autres moins bien partagée?; et quels privilèges? On ne se douterait pas
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en Europe que Ton puisse soulever dans Tlnde des tempêtes d'orgueil et des rancunes qui ne s'éteindront plus, en concédant, par exemple, aux commoutys qui exercent la profession de banquiers ou de changeurs, et cela par lettres patentes, le droil de porter des sandales dorées, alors qu'on le refuse aux commoutys armateurs ou négociants en indigo.
Il n'est distinction si minime et si puérile que rindou n'ambitionne d'obtenir, même au prix de toutes les bassesses, du moment que cette distinction émane de l'autorité, et que nul ne peut se l'attribuer sans autorisation.
Pour favoriser les associations entre les sujets anglais et les riches Indous, qui fournissent les capitaux, tout associé indou d'une maison européenne a droit à une foule de privilèges tout personnels, qu'il ne transmet ni à sa famille, ni à sa caste, et qui cessent pour lui le jour de la dissolution de la société.
J'acceptai à dîner chez MM. Steward, et fus prendre le thé, le soir, chez le babou Soupraya- Chetty, leur associé.
Le titre de babou est donné par les Européens à tout indigène de haute caste qui se trouve en relations commerciales avec eux.
Soupraya-Chetty, apprenant que je recherchais toutes les occasions de pouvoir étudier par moimême les mœurs, les coutumes, les fêtes et les cérémonies religieuses des Indous, m'annonçant qu'une des plus grandes fêtes du culte malabare devait commencer le surlendemain dans le temple de Kandah-Swamy, mit à ma disposition, pour y passer
le temps que devait durer cette fête, une magnifique maison de campagne qu'il possédait à un. demimille du village de Wannapané, où ce temple était situé.
La pagode de Kandah-Swany ou Willenoor est une des plus belles de toute la province de Jafihapatnam. Cette fête devait attirer une énorme foule de pèlerins de tous les points de llndoustan; aussi acceptai-je avec empressement Toffre qui m'était faite. J'emprunte à mes études religieuses sur les origines de la Bible dans VInde la description de cette fête, une des plus singulières de cette religion brahmanique qui, partie de l'unité de Dieu et de la trinité, en arrive peu à peu, dans un intérêt de domination sacerdotale, à plonger la foule dans les superstitions les plus ridicules et les plus odieuses, tout en conservant pour les hautes classes des croyances plus philosophiques et plus pures.
Cette fête commence cinq jours avant la nouvelle lune de mai, et ne finit que cinq jours après, sans <:esser une seule minute, sans accorder un instant de repos à la foule immense qui y assiste.
\ Quelque temps avant, les brahmes, accompagnés
des bayadères attachées au service de la pagode, se rendent dans les maisons européennes pour faire leurs invitations, qu'il est d'usage d'accepter, en faisant une offrande aux jeunes et jolies prêtresses du temple et de l'amour, qui, ce jour-là, se parent de leurs plus beaux bijoux et vous adressent leurs sourires les plus provoquants.
Nul ne peut se soustraire à ce petit impôt, prélevé du reste le plus gracieusement du monde par les
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aimables quêteuses, qui, cette fois, ne partagent pas avec les brahmes ; ce sont les petits profits de ces pauvres filles, qui vont pendant dix jours danser et déployer leurs grâces en Thonneur de Siva.
Les huit premiers jours de la fête se passent dans l'intérieur du temple; les Indous de haute caste seuls y sont admis, le menu peuple reste dans les cours de Tédifice, se cantentant d'entendre de loin la musique et les chants sacrés.
Le premier jour est consacré à Siva et uniquement employé à célébrer son action bienfaisante sur la nature ; c'est grâce à lui que de la décomposition naît le germe qui fait pousser le riz, si utile à l'homme, les fleurs parfumées et les grands arbres qui ornent la terre de leur feuillage.
Pendant la nuit, on chante l'union mystérieuse du dieu avec la belle Parvady, qui a produit le héros Gartignay, qui débarrassa la terre du géant Kayamangasaura, monstre à tête d'éléphant.
Le second jour est employé à prier pour les âmes des ancêtres; la nuit, on leur offre du riz bouilli consacré, du miel, du beurre et des fruits. Une fois Toués aux mânes, ces aliments ont la propriété d'effacer toutes les souillures. On les distribue aux assistants, qui doivent les manger au soldl levant, et aller se plonger immédiatement dans l'étang sacré qui se trouve sur un des côtés latéraux du temple.
Le troisième jour se passe à implorer les pouléars, divinités protectrices des villages et des campagnes, sorte de dieux pénates.
La nuit, on bénit les images de ces dieux, apportées par les fidèles, qui les placent ensuite dans
leurs maisons et sur les bords des champs^ pour en protéger les limites.
Le quatrième jour et la nuit qui suit sont destinés ï célébrer la rivière de Mahavelle-Gouya, dont les eaux ont la même propriété purifiante que celles du Gange pour ceux que la pauvreté ou des infirmités empêchent de faire, au moins une fois dans leur vie, le pèlerinage au grand fleuve.
Le cinquième jour est celui des offrandes : les fervents se pressent en foule sous les portiques, apportant du riz, de Thuile, du bois de sandal, qui sert à faire, avec l'encens, la poudre odorante qui brûle dans les trépieds d'or^ et des vases précieux. Les brahmes excellent dans l'art de mettre en lutte l'orgueil des riches Indous, pour les faire rivaliser de- magnificence dans leurs présents.
Le sixième jour, on prie pour que les entreprises de ceux qui se sont particulièrement distingués dans leurs dons ne soient traversées par aucun mauvais génie, et un brahme annonce, le lendemain, à la première heure du matin, quels seront les jours particulièrement néfastes de l'année.
Le septième jour, spécialement destiné aux femmes qui n'ont pas encore conçu, est employé â conjurer Siva de leur accorder une heureuse fécondité; celles qui plus spécialement désirent mettre un terme à leur stérilité doivent passer la nuit dans un des sanctuaires reculés de la pagode sous la protection du dieu.
Les brahmes profitent de l'obscurité et de l'émotion que ce lieu excite en elles pour les prostituer t entre eux, et se livrer à une nuit de débauche et
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d'orgie. Ils persuadent à ces pauvres femmes, craintives et crédules à l'excès, qu'elles ont reçu la visite d'esprits supérieurs envoyés auprès d'elles par Siva lui-même.
Il arrive parfois que des femmes de la plus haute caste et d'une ravissante beauté sont ainsi livrées à des étrangers, qui payent de très -fortes sommes aux brahmes pour être introduits secrètement, cette nuit-là, dans la pagode.
Je ne sais si les prêtres du temple de Kandah- Swany, à Ceylan, seraient aussi facilement corrompus; ce dont je puis répondre, c'est que dans tout le centre del'Indoustan, du Maissour à Hayderabad, ce n*est qu'une question d'argent.
Le huitième jour se passe tout entier à orner et à décorer le char monumental qui doit, le lendemain, faire le tour de la pagode en portant la statue de Siva.
C'est d'ordinaire le neuvième jour seulement que les Européens invités se rendent à la fête. Des pandais ornés de fleurs sont préparés pour les recevoir.
A onze heures précises, au bruit des fusées, des artifices, des chants et de la musique, deux ou trois mille Indous fendent la foule et vont s'atteler, par de longues cordes en fibres de coco, au char du dieu, haut comme un monument, et couvert de sculptures allégoriques.
Tout à coup, un cri immense ébranle l'air, les bayadèrcs marchent en cadence el font écarter la foule, les prêtres entonnent une hymne sainte : c'est le char qui commence sa marche triomphale.
Autrefois, des centaines de fakirs venaient se pré- <^ipiter sous les roues et se faisaient broyer à l'envî sous la statue du dieu : tout le parcours de Fattelage sacré était marqué par le sang et les lambeaux de €hair des victimes; aujourd'hui le fanatisme n'est pas moindre, mais le contact des Européens a contribué à diminuer le nombre de ces holocaustes, et «'est à peine si à chaque grande fête cinq ou six de €es misérables exaltés continuent encore à se faire écraser par le char de Siva.
Quand la colossale statue du dieu a achevé sa iîourse autour du temple, la cérémonie est finie pour <;e jour-là. Il faut un peu de repos pour se préparer à la grande fête de nuit du lendemain.
C'est le moment pour l'étranger d'entrer dans les COUTS et dépendances de la pagode pour visiter les sannyassis et les fakirs.
Les sannyassis sont des pèlerins mendiants qui ont accoiùpli le pèlerinage au Gange, jpar suite de vœux plus extraordinaires les uns que les autres.
Les uns sont allés jusqu'aux rives du fleuve saoré en mesurant la distance avec leur corps.
D'autres ont accompli le même voyage en marchant sur les genoux et les mains ; d'autres encore, en s'attacliant les pieds et sautant tout le long de la route.
Il en est qui se sont condamnés à ne manger et à ne dormir que tous les trois jours tout le temps du parcours.
Mais ce n'est rien encore, et la folie de ces gens-Mi est de beaucoup dépassée par le fanatisme des fakir%
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