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^ui restent impassibles et souriants au milieu des douleurs les plus atroces, des supplices les plus effrayants.
Voyez cette roue qui tourne avec rapidité , entraînant avec elleTSnq ou six corps humains qui rougissent la terre de leur sang : ce sont des fakirs qui s'y sont attachés avec des crochets de fer passés dans les cuisses, les reins et les épaules.
A côté d'eux, en est un autre étendu sur une planche garnie de longues pointes qui lui pénètrent fort avant dans les chairs.
Voyez cet homme qui pompé, à l'aide d'un chalumeau, un peu de bouillie dans un plat ; il s'est condamné au silence, et, pour se mettre dans l'impossibilité de rompre son vœu, il s'est avivé les lèvres avec un fer rouge, les a cousues ensemble pour les mieux souder, en ne laissant au milieu de la bouche qu'un petit trou qui ne peut laisser passer que des aliments liquides.
^on voisin est réduit à manger dans un plat comme les animaux, car il ne peut plus se servir de ses mains : il a gardé pendant de longues années les mains croisées et liées l'une sur l'autre avec des cordes, de façon que les ongles de la main droite reposassent sur la paume de la main gauche, et les ongles de. la gaudie sur la paume de la m^n droite. Les ongles ont continué à pousser et, traversant les chairs, ont cloué, comme deux planches, les deux mains Tune contre l'autre.
Quelles horribles mutilations ! Au bout de quelques pas, le coeur se soulève de dégoût. Mais, avançons toujours, il est de plus affreux supplices encore, et
pas une plainte, par un cri : on dirait que ces hommes ont vaincu la douleur.
Quelle est cette masse inerte étendue sur la terre, et que l'on dirait morte, si elle ne. respirait pas : ses bras et ses jambes sont tordus et ankylosés; elle n'a plus ni nez ni oreilles; les lèvres, coupées jusqu'à l'extrémité des gencives, laissent voir les dents, qui s'entr'ouvrent parfois. Horreur I ce cadavre n*a plus de langue; on dirait une tête de mort. Est-ce bien un homme? Il respire encore, son corps n'est qu'une vaste plaie ; les vers le rongent à demi vivant.
Un autre est étendu sur un lit de charbons de bois presque rouges; il les éteindra avec son sang.
Près de l'étang qui sert aux ablutions des brahmes, et à laver les statues des dieux, un fakir râle sous une pile de bois qui pèse au moins cinq à six cents kilogrammes, pendant qu'un autre, enterré jusqu'au cou, reçoit les rayons du soleil dans toute leur ardeur sur son crâne rasé jusqu'à la peau.
Je m'arrête... Aussi bien la vue se lasse, et la plume se refuse à décrire plus longtemps de pareilles horreurs.
Qu'est-ce qui peut pousser ces hommes à s'imposer de telles souffrances? Quelle foi ardente et fanatique, s'ils croient, de cette façon, être agréables à leur dieu ! Quel courage et quel stoïcisme, si ce n'est que jonglerie !
Les brahmes, dont ils servent les desseins en émerveillant et stupéfiant la foule, les élèvent, dès l'âge le plus tendre, pour de semblables rôles. Ils fanatisent leur esprit par la séquestration et des
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alternatives 9 habilement combinées, d'effrayantes privations, de débauches et de jouissances infinies. Grâce au babou Soupraya-Chetty, dont l'influence était grande à Jaffnapatnam, il m'a été donné de soulever un coin du voile et d'assister sans être vu à une de ces scènes d'exaltations nocturnes pendant lesquelles, au moyen de boissons factices, et surtout par les bayadéres, les brahmes amènent peu à peu leurs victimes au degré voulu de fanatisme et de folie. Je conduirai bientôt le lecteur à cet étrange spectacle, aussi loin que me le permettront, et les ménagements que je dois à sa délicatesse, et les artifices de langage que peut employer une plume qui tient à être respectée.
Pendant la nuit du dixième jour, qui est le dernier de la fête, a lieu la promenade de la statue de Siva sur l'étang sacré de la pagode, dont elle doit faire sept fois le tour.
Je n'essayerai pas de décrire l'étrangeté bizarre et grandiose de cette scène, qui éclate tout d'un coup, comme par enchantement, au milieu de feux de Bengale et de fusées qui, de tous côtés, illuminent le ciel, lancés par cent miUe mains.
La nuit est obscurcie par la fumée de trépieds d'or où brûlent constamment des boules parfumées qui tournent sur elles-mêmes , traçant dans la nuit un cercle de feu ; l'étang sacré est au fond d'un cirque immense. Une foule bigarrée s'agite sur les gradins, trépigne, hurle en l'honneur du dieu. Par instants, les flammes de Bengale s'arrêtent, l'obscurité pendant quelques secondes est presque complète; seule, l'énorme statue de l'idole illuminée glisse silencieuse-
^ VOYAGE AU PAYS DES PEaLES.
ment sur les eaux ; às^ pieds dansent les bayadéres, avec les poses les plus ravissantes; puis de nouveau les feux et les artifices s'élancent dans le ciel, au milieu des hourrahs frénétiques des assistants.
Le septième, tour va s'achever ; les chants deviennent des clameurs, le délire arrive à son paroxysme : hommesyfemmes, enfants, se précipitent dans l'étang, pour se purifier dans les eaux que le dieu vient de parcourir. . . Malheur au paria qui aurait osé franchir les portes du temple : s'il était reconnu en ce moment» il serait infailliblement mis en pièces.
L'exaltation rehgieuse est telle, que même s'il plaisait aux brahmes officiants de désigner, au nom «de Siva, les Européens invités à la colère de la foule, pas un seul ne sortirait vivant de cette enceinte.
Sur les quatre heures du matin, le dieu est reconduit en grande pompe dans les profondeurs mystérieuses de la pagode, d'où il ne sortira que Tannée suivante.
Les feux s'éteignent lentement, la foule s'écoule peu à peu, au bruit des trompes sacrées et des tamtams, et l'étranger qui, comme moi, a assisté à ces «divers spectacles, regagne sa demeure, sans pouvoir, âur le moment, se rendre compte facilement de ses sensations, tellement elles ont été multiples, curieuses et variées.
Cette fête de Sivaest célébrée avec toutes les spleK* deurs qu'elle comporte, dans la pagode de Kandah- Swany, ei je ne connais que le temple fameux de Ghelambrum, dans le Karnatic, qui donne peut-êtr6 à ces cérémonies un caractère plus grandiose encore
CEYLAN. — JAFFNAPATNAM. 51
On se fera une idée du luxe que peut déployer, à Foccasion, cette pagode célèbre, quand on saura qu'elle loge dans son enceinte et entretient à ses frais une population de quinze mille brahmes.
Les grandes fêtes du nord de Flndoustan sont misérables en comparaison de^lles-ci.
.Dans le sud, où Finvasion musulmane s'est moins fortement établie, où l'intolérance n'a pas rasé les temples et courbé les consciences pendant plusieurs siècles sous la loi du cimeterre et du croissant, on dirait que la domination brahmanique est encore debout. Là se sont réfugiées les traditions religieuses, là sont les grands monuments, les ruines gigantesques, les dieux majestueux, taillés dans cinquante pieds de granit, là Tlndou est véritablement lui. La conquête n'a pu changer ni son type ni ses mœurs, et on trouve encore des villages habités uniquement par des brahmes qui ne parlent entre eux que la langue sacrée, c'est-à-dire le sanscrit.
C'est là qu'il faut venir fouiller et étudier. Que de choses merveilleuses sont encore à découvrir sur cette vieille terre, qui fut le berceau du monde!
Les rares Européens qui viennent faire quelques excursions dans l'Inde se jettent invariablenôeot sur Calcutta, ville cosmopolite, et le Bengale, cob-* trée plutôt musulmane qu'indoue.
Ils ne comprennent pas que le nord de l'Inde a perdu son cachet primitif, que là se trouve le champ de bataille de toutes les invasions passées et de toutes les invasions à venir, et qu'après les isectateurs d'Hayder-Ali, qui ont renversé les pa»
godes pour construire des mosquées, la race angjo-saxonne est venue s'y implanter, et rendre impossible, en ruinant systématiquement tous les rajahs, tous les princes indous, la reconstiniction ou tout au moins la conservation de tous les grands monuments du passé.
Plus de grandes pagodes, et plus d'associations de brahmes savants ; plus de grandes fêtes, mais du coton et do l'indigo partout.
En prohibant sous les défenses les plus sévères le culte brahmanique aux Indous, en jetant bas toutes leurs pagodes, les fils d'Omar ont tué le passé religieux du nord de l'Inde. Aussi les fêtes du culte, au Bengale, ne réunissent-elles pas ces masses imposantes de population que l'on remarque à celles du sud et de Ceylaih Obligés autrefois de se cacher pour invoquer leurs dieux, les membres de chaque famille continuèrent à célébrer leurs cérémonies en petit comité» même après avoir recouvré leur indépendance religieuse ; et, l'orgueil de caste s'en mêlant, la séparation devint bientôt un fait normal. Chaque famille a aujourd'hui son brahme et son autel; l'unité religieuse, si précieusement conservée dans le Maïssour, le Karnatic, le Malayalam, tout le sud en un mot, n'existe plus dans le nord de rindoustan.
Les hautes castes ne veulent point des castes inférieures à leurs cérémonies ; dans la même caste, le riche n'admet point le pauvre à prier avec lui. Il faut qu'on dise, en voyant passer une statue ornée d'or et de pierreries, suivie par des gens habillés de cachemire : — C'est la poudja (fête, procession)
CEYLAN.— JAFFNAPÂTNAM. 5^
du babou un tel... On ne fait du luxe religieux que pour que la foule sache bien qui le paye.
C'est un peu la vanité européenne qui est venue s*enter sur la vanité indoue. Beaucoup même, aujourd'hui, parmi les membres des hautes castes, dédaignent de se mêler au public et payent des gens pour suivre l'idole et la procession en leur nom.
JialiiJa^ déesse du meurtre et du sang, a toujours de nombreux adorateurs; mais ils se bornent à un culte purement platonique, et les thugs, qui doivent une bonne partie de leur réputation aux inventions de nos romanciers, au lieu de victimes humaines, se contentent de lui offrir des gâteaux au miel.
La seule fête du Bengale qui rappelle un peu le passé par ses splendeurs et l'affluence des assistants,, est la poudja de septembre, où l'on invoque à peu près tous les dieux, et plus spécialement les déesses Sarasoudy, Latchoumy et Parvady, femmes prétendues de chacune des personnes de la trinité indoue > Brahma, Vischnou, Siva.
Mais il faut avouer que les Bengalis ont une curieuse manière d'honorer ces déesses. Ils exhibent pour la circonstance, sous les yeux de leurs enfants et de leurs femmes, les images les plus dégoûtantes et les plus obscènes, et représentent sur les tréteaux des farces dont l'impudeur dépasse toutes les bornes.
En public, les acteurs sont habillés à la mode indoue, et ils daignent placer quelques ombres à leurs tableaux; mais, dans l'intérieur des riches maisons qui peuvent sa procurer le luxe d'une troupe d'acteurs à leurs frais, la licence ne connaît
aucune borne, et là plupart des personnages sont dans le costume le plus primitif.
Parfois, ils s'habillent à l'européenne pour représenter leurs scènes les plus singulières; ils se vengent ainsi en cachette de leurs maîtres par des satires de mœurs dans lesquelles la morale est ce lont ils se soucient le moins.
Leur comédie-farce possède un personnage légen- <laire du nom de Ranguin, dans le genre du Pucinello italien et du Guignol du midi de la Finance, mais bien autrement gredin que ces derniers : gourmand, menteur, voleur autant que pas un argotier, il représente spécialement, dans la farce indoue, Fimpudicité poussée à ses dernières limites. Je voudrais ]Àen donner une idée de cet effronté coquin, <lont les tours réjouissent les Indous de tout âge et 4e toutes les classes. Essayons :
Un soir, dans un petit village des environs d' Agra, j'obtins du tchaoukidar, le chef du village, d'assister à une représentation indigène qui avait lieu dans une des cours intériem*es de sa maison. Lorsque je pénétrai au milieu de l'àssistsmce, l'abominable Ranguin était en scène, et le public se pâmait de rire devant les hardiesses de son monologue.
Après avoir sapé tout ce qu'on est convenu d'appeler en Europe les bases sociales, traîné dans la boue tous les principes d'autorité, l'effronté déclarait que chacun était sur la terre pour s'y amuser à «a guise, et que pour son compte il ne trouvait qu'une chose de bonne, les plaisirs de l'amour... Aussi n'avait-il d'autre occupation que celle d'arriver à posséder toutes les femmes qu'il rencon*
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trait, par séduction ou par force. Passe une jeune miss anglaise, en chapeau vert-pomme, qui promène sa mélancolie par la campagne : Ranguin lui fait une déclaration... elle résiste, et le polisson la sacrifie par force sur l'autel de Cythérce... Arrive la suivante, à la recherche de sa maîtresse, même sort. La mère, demandant sa fille à tous les échos d'alentour, n'est pas plus respectée... Enfin le père, un bon vieux lord à longs favoris, à l'air respectable, vient saVoir ce qu'est devenue toute sa famille. Ranguin s'élance sur lui... A cet instant, je me suis esquivé.
Voilà à quelles ignobles récréations se livrent ces populations sans force, sans énergie contre leurs oppresseurs, et chez lesquelles vingt mille ans et plus d'oppression sacerdotale ont enlevé toute idée de patrie, toute notion de dignité et de morale.
Il est vrai de dire qu*en public Ranguin modère ses ébats et, d'ordinaire, se contente de monologuer ce qu'il met en action dans ses représentations privées.
Les farces indoues qui se peuvent représenter en public ressemblent assez aux « farces, soties et mystères » que, comme les acteurs du Bengale, les clercs de la ba^die jouaient, les jours de fête, à l'issue des cérémonies religieuses. On ne saurait douter que ces coutumes, qui ne sont point nées sur notre sol, que l'on ne rencontre pas dans les premiers sièdes de la réforme chrétienne, ne soient d'origine asiatique, et n'aient été apportées par les invasions indoues, qui à diverses époques se sont déversées sur l'Europe.
En résumé, c^est dans les provinces du sud de
rindoustan, et à Cisylan seulement, que les grandes lôtes brahmaniques se déploient dans toute leur magnificence, entraînant à leur suite des centaines de mille de fanatiques.
^ Quel spectacle que celui de ce flot humain, inondant, à la suite de la statue du dieu, les vallées, le> montagnes, les rizières ! Et, dans cette foule imi mense, pas un incrédule, pas un athée, pas ui homme qui ne soit prêt à donner sa vie pour ses absurdes et superstitieuses croyances.
A la grande fête de Kandah-Swany, l'Inde entière était représentée ; il était venu des gens du Behai et du Kanawer, dont les grandes tailles et les figurer pâles les faisaient facilement distinguer de ceux d'Orissa et du Karnatic, plus trapus et plus noirs. Ils avaient laissé leurs éléphants et tous leurs bagages de Fautre côté du détroit, sur la grande terre, à la garde de quelques-uns d'entre eux, et j'aimais à les voir passer dans les rues du village de Wannapané, méditatifs et songeurs, l'œil bleu fixé du côté du nord et des montagaes d'où ils étaient descendus.
Un jour, je demandais à l'un d'eux, qui s'était oublié sur le bord de la mer jusqu'à une heure avancée de la nuit, s'il avait quelque douleur ^ chassât le sommeil de ses paupières?
— Non, me répondit-il, mais je viens respirer l'air de mon pays que le vent du nord m'apporte à celte heure.
Et il étendit la main dans la direction de l'Himalaya.
D'autres étaient arrivés de l'Aoude, d'Allahabad»
CëYLAN. — JâFFNAPATNAH. ct
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teDeypour, du Marwar, reconnaissables à leurs tur- )ans verts, à leurs cheveux non rasés.
D'autres, enfin, représentaient Coïmbatour, itouara, Balayalit, la côte de Coromandel, le Malabar 3t Guzzerah.
Quand la fête fut finie, le flot humain en eut pour :}uinze jours à s'écouler dans toutes les directions d'où il était venu; et, peu à peu, Jaflhapatnam, Wannapané et les villages voisins reprirent leur aspect accoutumé.
Chaque année, à la même époque, ont lieu les mêmes cérémonies, mais ce n'est que tous les cinq ans qu'elles attirent la même afiluence de fidèles et de pèlerins. N'ayant trouvé personne qui pût m'expliquer les motifs de cette coutume, dont j'avais déjà eu à constater l'existence dans la plupart des grandes pagodes de l'Inde, à Madura, Chelambrum, Trichnapoli, EUorah, par exemple, je pensai qu'on pouvait en faire remonter l'origine aux brahmes, qui, au temps de leur puissance incontestée sur l'Inde entière et Ceylan, durent établir cette périodicité dans la solennité des fêtes, pour que les pagodes d'une même province pussent à tour de rôle attirer une aussi grande quantité d'assistants les unes que les autres.
La religion brahmanique est si peu connue en Europe, les ouvrages spéciaux sont si rares, si peu complets et arrivent si difficilement à pénétrer dans la masse des lecteurs, qu'il me parait utile, sans sortir de mon cadre de voyageur, de donner quelques notions de ce culte, d'où sont émanées toutes les religions anciennes et modernes. '
58 YOYAGfi AU PAYS DES P£Ri£S.
On a généralement sur ce sujet les idées les plus singulières, puisées au contact de missionnaires intéressés à ne point dire ce qu'ils ont va» ou de Yoyi^eurs qui n'ont relevé que des superstitions et des cérémonies ridicules, sans réfléchir que les formes extérieures d'un culte ne peuvent servir^ surtout m Orient, à juger ses dogmes et sa morale.
Il n^est pas besoin de traverser les mers si Ton vrat voir, en matière de religion, les scènes les plus absurdes. Les processions catholiques d'Espagne et d'Italie ne laissent rien à désirer à cet égard, avec leurs pénitents de toutes nuances, se schlaguant à qui mieux mieux dans des costumes de carnaval. Et sans aller aussi loin encore, on peut voir dans le midi de la France, a Perpignan, par exemple, des saintes de tontes provenances que l'on promène dans les rues stn jours de fête, mises à la mode avec des chignons, des bijoux et des crinolines.
Ce n'est point cependant sur cela et sur l'eau de Lourdes «{u^il serait juste de juger la morale du Christ.
La religion indoue n'admet qu'un seul et unique Dieu, et Manou, dans son livre de la loi, le définit ainsi:
€ Celui qui existe par lui-même, que l'esprit seul perçoit, qui échappe aux organes des sens, qui est sans parties visibles, l'âme de tous les êtres, et que nul ne peut comprendre. »
La Maha-fiarada en donne aussi la définition suivante :
c Dieu est un, immuable, dénué de parties et de formes, infmi, omniscient, omnipotent et omnipré-
CHYUIN. — J AFFNAPATNAM. 59^
seat ; c^est lui qui a fait sartir les deux et les mondes de Tabiihe du néant, et les a lancés dans les espaces iafinis ; il est le divin moteur, la grande essence ori^aire et la cause efficiente et matérielle de tout. >
Trois personnes concourent à former ce Dieu,, qui sont Brahma, Yischnou. et Siva, et cette divine trimourti (en san^rit, trinité), disent les livres sa* crés et les brahmes, est indivisible dans son essence. Mystère profond, que Tintelligence de l'homme ne pourra saisir que lorsqu'il sera admis dans le sein de la divinité.
Bralima représente le principe créateur et reçoit en sanscrit le nom dêj^ère, pitri.
Yischnou est le fils de Dieu qui s'est incarné dans la personne de Christna, qui est venu sur la terre^ pasteur et prophète, sauver l'humanité, puis mourir^ son oeuvre accomplie, d'une mort violente et ignominieuse.
Siva, enfin, est le principe de la destruction et de la régénération par la transformation : image de la nature, qai renferme en elle ces deux principes si opposés de vie et de dissolution. C'est l'esprit qui préside à cet étemel mouvement d'existence et de décomposition qui est la loi de tous les êtres.
Comme on le voit, c'est la irinité telle que l'Inde l'a transmise à t<mtes les théogonies du monde : même unité en trois personnes, mêmes caractères particuliers pour chacun des membres de cette unité.
Je ne m'étendrai pas plus longuement sur les attributs de la divinité, que la pure o'oyance brahmanique n'entoure d'aucune superstition.
Lorsque Brahma sortit de son immobilité pour animer les mondes, il créa d'abord les devas, esprits inférieurs, ou anges, dont il peupla le ciel ; ntiais à peine eurent-ils l'existence, qu'une partie d'entre eux se révolta contre le Créateur. Chassés du séjour céleste, ils devinrent les rakchasas, génies malfaisants, ou démons, sans cesse occupés à troubler les humains, et surtout les sacrifices des pieux ermites, qui sont forcés d'implorer alors les secours des devas restés fidèles.
Ces esprits mauvais sont divisés en plusieurs catégories; il y en a de beaucoup plus puissants les uns que les autres. C'est ainsi que le mal prit naissance dans le monde.
Après avoir créé les devas, Dieu, selon l'expression de Manou, « développa la nature. Ce monde était plongé dans le chaos, imperceptible, dépourvu de tout attribut distinctif, ne pouvant ni être découvert par le raisonnement ni être révélé. "Il semblait entièrement livré au sommeil. »
Il créa d'abord la terre, le soleil, la lumière, les étoiles, les plantes et les animaux, puis, enfin, l'homme.
Ici, pour la création de l'homme, deux versions sont en présence : celle des temps antévédiques et de Ceylan; et celle inventée plus tard par les brahmes, dans l'intérêt de leur puissance.
Dans mon premier voyage dans cette île merveilleuse de Lanka, où tous les souvenirs, légendaires de l'Inde placent le berceau de l'humanité, j'ai donné, lors de mes excursions aux montagnes du pic d'Adam, le poétique récit de la naissance
CEYLAN. — JAFFNAPATNAM. 61
d'Âdliima et d'Hévâ, ainsi que de leur désobéissance aux, ordres de Brahma, désobéissance qui les fit chasser du paradis terrestre. C'est cette même légende qui, transportée en Egypte par les émigrations indoues, a été recueillie et dénaturée par la Bible hébraïque.
Toujours d'après la croyance indoue, qui a le droit de réclamer la priorité dans toutes ces inventions sur les origines du monde que les religions modernes se sont appropriées, les hommes étant devenus mauvais, ce qu'il devait parfaitement prévoir avant de les créer, Brahma résolut de leur imposer un terrible châtiment.
De là le déluge.
Il faut avouer que les prêtres de tous les pays ne se sont jamais mis en grands frais d'imagination pour trouver quelque chose de logique et de sensé à enseigner aux hommes. *
La tradition indoue est la même que celle que Ton connaît. Un homme juste, Waivaswata, prévenu par le Seigneur du cataclysme qui allait avoir lieu, construit un navire, s'y sauve, lui et toute sa famille, avec un couple de tous les animaux, et repeuple le globe.
Dans ces chaudes latitudes, où l'imagination se complaît à entourer de fictions les choses les plus simples, les poètes ont raconté de cent manières différentes cette légende des premiers âges. Suivant les uns, Waivaswata et sa femme, après avoir été miraculeusement sauvés, eurent beaucoup d'enfants qui se partagèrent le monde; suivant d'autres, à peine eurent-ils quitté l'arche, qu'ils n'eurent qu*à
(H VOYAGE Ar PATS DES PBftLES.
jeter des pierres autour d'eux dans la boue, pour en faire sortir des hommes immédiatement. D'un côté, la version admise plus tai*d par la Judée; de Tautre, oelle adoptée par la Grèce.
Lorsque, après Fâge patriarcal et védKqiie, les prêtres brahmes divisèrent le peuple en castes, pour asseoir leur despotisme et lui dernier la consécration religieuse, ils substituèrent à la l^ende d'AiBiima et d'Héva une légende qui leur permit d'attribuer â Dieu lui-même les différentes classes qu'ils établirent dans la nation.
Smvant cette croyance, dont on ne trouve aucune trace dans les écrils de l'Inde qui remontent aux patriarches, après avoir produit la matière, Brahma aurait créé l'homme de la manière suivante :
De sa boudie, 9 fit sentir le brahme, c^est-i-dire le prêtre ; de son bras, le xchatria, c'est-à-dire le roî. De sa cuisse naquit le vaysia, c'est-à-dire le marchand, le cultivateur; de son pied enfin, il tira le soudra, c'est-à-dire l'esclave.
Aux brahmes fut réservé l'enseignement des Tédas ou écriture sainte, l'accomplissement du sacrifice. Représentants directs de Dieu, ils furent maîtres et propriétaires de la terre entière, dont les atrtres classes n^étaieiit qu'usufitâtières, smvant le bon piaiâr da pF^re.
Les xchatrias eurent pour devoir de gouverner les peuples sous Tautorité des brahmes, qui leur déléguaient une portion de leur puissance.
Les Taysias furent obligés de cùkiv^ la terre, d^élever les bestiaux, de faire le commerce; c'est sur eux que reposait tout le poids de l'impôt: ils
C&YLÀN. -^ JAFFNàPATNAH. C3
étaient chargés de pourvoir au luxe des dasscs supérieures. Quant au soudra, créé le dernier, et sorti des parties les moins nobles de la divinité^ son lot fut des plus simples et se peut traduire en deux mots : obéir et servir. Il fut Tesclave des autres castes.
La liquidation du système brahmanique, que nos jpères ont apporté de l'Asie, dure encore
Après la désobéissance d'Adhima et d'Héva, Brahma, en les chassant de l'ile de Ceyian, où ils ne élevaient plus rentrer,. touché cependant de leur repentir, leur avait promis un rédempteur qui, en «'incarnant dans le sein d'une femme, viendrait racheter leur fente.
Cette naissance du fils de Dieu, constamment prédite depuis par les saints prophètes, eut lieu dans la province de Madura, dans le sud de Tlnde.
Suivant le Bagaveda-Gita, qui donne sa généalogie entière, la vierge Devanaguy, issue sans interruption des rois les plus illustres de l'Inde, fut inondée (obombrée, dit l'expression sanscrite) par les rayons divins de Yischnou, qui sMncarna ainsi dans son sein, et Christna naquit. (L'expression sanscrite Kistna ou Christna signifie : divin, sacré, et a donné naissance au mot grec X/»<rroc, qui a la même signification.)
Le rajah de Madura, oncle de Devanaguy, homme cruel et détesté de ses sujets, ayant appris en songe que sa nièce mettrait au monde un fils qui devait plus tard le châtier de ses crimes et le détrôner, la fit mettre en prison pour qu'elle ne pût devenir mère. C'est dans ce cachot que les rayons de YiscfaKm
vinrent la féconder, et le tyran Kansa, s'étant aperça de la grossesse de sa nièce, redoubla de surveillance pour s'emparer de l'enfant qui allait naître.
La nuit de l'accouchement, et comme Christna jetait ses premiers cris, un vent violent renversa Ifô portes de la prison et tua les sentinelles, et Devanaguy fut conduite avec son fils dans la maison du berger Nanda par un envoyé de Vischnou, qui mit ce dernier au courant du dépôt qu'il lui confiait.
En apprenant la délivrance et la fuite merveilleuse de sa nièce, le tyran de Madura, au lieu de comprendre que la main de Dieu s'appesantissait sur lui, et de changer de conduite, résolut de poursuivre par tous les moyens possibles, et de faire mettre à mort le fils de Dcvanaguy.
Pour l'atteindre plus facilement, « il ordonna le massacre dans tous ses États des enfants du sexe masculin i> nés pendant la nuit où Christna était venu au monde.
Ce serait sortir du cadre que je me suis tracé que de discuter les questions religieuses que ce dernier fait soulève. Je tiens seulement à constater que Ce massacre ordonné par Kansa, et qui a eu lieu six mille ans environ avant notre ère, est rapporté par tous les ouvrages historiques et religieux de l'Inde ancienne ; que le monument et la sculpture en ont fixé le souvenir d'une manière indiscutable, tandis que le massacre ordonné par Hérode, dont aucun historien ne fait mention, est insensé, en pleio siècle d'Auguste, et ne peut être jgiNmêJiixfifitîon.
On sait, du reste, que tous ces faits et beauc d'autres ne furent mis au jour que trois et quatre
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siècles après les prétendues dates qu'on leur donne. Il est des hommes que les écrivains catholiques ont couverts de boue, et pour cause : Simon, appelé le Magicien par saint Pierre, Philon le Juif, Énésidème, Basilide, Garpocrate d'Alexandrie, Tatien, Marcion, Cerdon et une foule d'autres... Toute l'école des gnostiques et l'école d'Alexandrie ont dit aux apôtres ces propres paroles : « Vous avez composé l'histoire de votre Rédempteur avec les incarnations de l'Asie ; votre religion n'est qu'une rénovation des mystères de l'Orient. »
Tout argument qui prétendrait à des inventions modernes tombe donc de lui-même. Les penseurs et les savants de l'époque ne s'y sont point trompés. Qu'on relise les écrits des hommes que nous venons de citer.
Guidés par l'inspiration d'un rakchasa (flémon)v qui voulait traverser les desseins de Vischnou, une troupe de soldats arriva à la bergerie de Nanda ; ce dernier allait armer ses serviteurs pour défendre Devanaguy et son fils, quand tout à coup, ô prodige, l'enfant, que sa mère allaitait, se mit à grandir subitement. En quelques secondes, il eut atteint la taille d'un enfant de dix ans, et courut s'amuser au milieu d'un troupeau de brebis.
Les soldats passèrent auprès de lui sans se douter de rien, et, ne trouvant dans la ferme aucun enfant de l'âge de celui qu'ils cherchaient, ils poursuivirent leur chemin.
Toute l'enfance de Christna s'écoula au milieu des dangers suscités par ceux qui avaient intérêt à le faire mourir; mais il sortit victorieux de toutes
m VOYAGE AU PAYS DES PERLES.
les embûches et renversa tous les obstacles qu'il rencontra sur son chemin.
Arrivé à Fâge d'homme, il s'entoura de quelques disciples fervents^ et, attaquant la corruption des prêtres brahmes, il se mit à prêcher le retour aux doctrines primitives de la loi naturelle.
Il parcourut Flnde en prêchant. Il aimait à s'arrêter dans les villages, sur les bords des routes, exposant son enseignement par des paraboles, et dans des entretiens familiers qu'il savait admirablement approprier à l'intelligence de ses auditeurs.
Mais rinde avait ses pharisiens, ses hypocrites, ses ultramontains, que Christna venait gêner dans leur sainte oisiveté et leurs grasses prébendes. Il était un de ces hommes qui, périodiquement, viennent dévoiler aux peuples les secrets à l'aide desquels on les œtploite, et les brahmes, tremblant pour leur puissance, le firent percer de flèches et suspendre aux branches d'un arbre par leurs séides, pour qu'il devînt la proie des oiseaux immondes.
La nouvelle de cette mort se répandit immédiatement dans le peuple, et une foule de gens de toutes conditions vinrent, conduits par Ardjouna, le plus cher des disciples de Christna, pour recueillir ses restes sacrés. Mais le corps de Thomme-dieu avait disparu. Sans doute il avait regagné les célestes demeures, et l'arbre auquel il avait été attaché s'était subitement couvert de grandes fleurs rouges et répandait autour de lui les plus suaves parfums.
Je ne m'étendrai pas plus longuement sur la vie du rédempteur indou ; il faut lire dans le texte même des ouvrages sanscrits les sublimes entretiens de Christna
C&ÏLAN. — JÂFFNAPATNAII.
avec ses disciples, et particulièrement avec Ardjouna, pour comprendre à quel point est vraie la parole de l'école des gnostiques que j'ai citée plus haut.
Les problèmes de la philosophie la plus relevée, de la morale la plus simple et la plus pure, sont traités dans ces sublimes monologues, où les auditeurs ne sont là que pour donner la réplique au divin professeur et l'occasion de nouvelles leçons.
Je ne puis guère, dans un volume de voyage, faire comprendre convenablement cette grande figure, et l'influence que sa morale et ses exemples ont eue pendant plusieurs milliers d'années sur la société indoue. Peut-être même me suis-je trop arrêté sur ce sujet, que je vais clore par quelques maximes et une parabole empruntées à F enseignement de ce novateur.
Il est bon que l'on sache que les grandes vérités morales ne datent pas seulement de dix-huit siècles, ce que beaucoup de gens enseignent, oublieux ou ignorants du passé.
Écoutez les conseils que donne Christna à celui qui veut se sanctifier par l'étude de la sainte écriture, qui est le Véda, et se rendre digne de l'enseigner aux autres.
J'emprunte la traduction de ce passage et de la parabole qui va suivre à mes précédentes études reîigieu^i^ç sur l'Inde :
€ Que le prêtre brahme se livre chaque jour à toutes les pratiques de dévotions pieuses, et soumette son corps aux austérités les plus méritoires.
"» Qu'il craigne tout honneur mondain plus que le poison, et n'ait que mépris pour les richesses de ce moode.
» Qu'il sache bien que ce qui est au-dessus de tout, c'est le respect de soi-même et l'amour du prochain.
» Qu'il s'abstienne de la colère et de tous les mauvais traitements, même envers les animaux, que l'on doit respecter dans l'imperfection que Dieu leur a assignée.
'n Qu'il ne porte jamais ni parasol ni souliers : la souffrance est son lot.
D Qu'il chasse les désirs sensuels, l'envie et la cupidité.
» Q'il fuie la danse, léchant, lamusique, les boissons fermentées et le jeu.
» Qu'il ne se rende jamais coupable de médisance, d'impostures et le calomnies.
» Qu'il ne regarde jamais les femmes des autres avec amour, et s'abstienne de les embrasser.
» Qu'il n'ait jamais de querelles.
^ Que sa maison, sa nourriture et ses habits soient toujours des plus chétifs.
> Qu'il ait toujours la main droite ouverte pour les malheureux, et ne se vante jamais de ses bienfaits.
> Quand un pauvre vient frapper à sa piorte, qu'il le reçoive, lui lave les pieds pour le délasser, le serve lui-même et mange ses restes, car les pauvres sont les élus du Seigneur.
> Mais surtout qu'il évite pendant tout le cours de sa vie de nuire en quoi que ce soit à autrui : aimer son semblable, le protéger et l'assister, c'est de là que découlent les vertus les plus agréables à Dieu. »
Voici maintenant la parabole du pêcheur. Christna affectionnait cette forme imagée quand il s'adressait
LAN. — JAFFNÂPATNâM. 69
au peuple ) moins apte à comprendre ses enseignements philosophiques sur l'immortalité de Tâme et la vie future.
Il revenait d'une expédition lointaine, et rentrait à Madura avec ses disciples ; les habitants de cette ville s'étaient portés en foule à sa rencontre, et avaient couvert de feuilles de cocotier la route par laquelle il devait passer.
A quelques lieues de la ville, le peuple s'arrêta, demandant à entendre la parole sainte. Christna monta sur une petite éminence qui dominait la foule, et commença ainsi :
« Sur les bords du Gange, au-dessus des lieux où des centaines de bras divisent son cours sacré, vivait un pauvre pêcheur du nom de Dourga. Dès l'aube, il s'approchait du fleuve pour y faire ses ablutions, selon la manière prescrite par les livres saints; tenant à la main une tige fraîchement coupée de rherbe divine du cousa, il récitait la prière de la Sâvitré, précédée des trois mots mystiques : Bhour, Bouvah, Souar.
» Puis, le corps et l'âme ainsi purifiés, il se mettait à l'ouvrage courageusement pour subvenir aux besoins de sa nombreuse famille.
» Dieu lui avait donné, par sa femme, qu'il avait épousée à l'âge de douze ans, vierge et dans la fleur de sa beauté, six fils et quatre filles qui faisaient sa joie, car ils étaient pieux et bons comme lui.
î> Le plus âgé de ses fils pouvait déjà l'aider à conduire sa barque et à lancer ses filets; et ses filles, enfermées dans l'intérieur de la maison, tressaient
70 VOYAGE AU l'AYS DES PERLES.
le poil soyeux et long des chèvres pour en faire des vêtements, et pilaient pour les repas le gingembre» la coriandre et le safran, dont elles faisaient une pâte qui, mélangée avec le jus du piment rouge^ devait servir à préparer les poissons.
)) Malgré un continuel labeur, la famiUe était panvre ; car» jaloux de son honnêteté et de ses vertus, les autres pêcheurs s'étaient réunis contre Dourga et le poursuivaient chaque jour de leurs mauvais traitements.
2) Tantôt ils dérangeaient ses filets, ou, pendant la nuit, transportaient sa barque dans le sable, pour qu'il perdit la journée entière du lendemain pour la remettre à flot.
}> D'autres fois, quand il allait à la ville voisine pour y vendre le produit de sa pêche, ils lui arrachaient ses poissons de force, ou les jetaient dans la poussière, pour que personne n'en voulût en les voyant souillés.
-b Assez souvent Dourga revenait fort triste au logis, songeant qu'il ne pourrait bientôt plus subvenir aux besoins de sa fpdlle.
T» Malgré cela, il ne manquait jamais de porter les plus beaux poissons aux saints ermites, et recevait tous les malheureux qui venaient frapper à sa porte, les abritait sous son toit et partageait avec eux le peu qu'il possédait, ce qui était un continuel sujet de dérision et de mi)querie pour ses ennemis, qui lui adressaient tous les mendiants qu'ils rencontraient, en leur disant : — « Allez trouver le riche Dourga; c'est un nabab déguisé^ qui pêche seulement pour se distraire, j
CETLAN. — JAFF1VAFÂT19ÂH. 7t
» Et ainâ ils plaisantaient sur nmisëre, qui était leur ouvrage.
» Mais les temps devinrent très-durs pour tout le mande; une efiroyable £atmine désola le pays tout eixti^, le riz et les menus grains ayant complètement manqué à la dernière récolte. Les pêcheurs ennemis de Doui^ furent bientôt aussi misérables que lui, et ne songèrent plus à le tourmenter, &Ql &ee du naaUieur commun.
9 Un soir que le pauvre homme revenait du Gange saas avoir pu prendre le moindre poisson, et comme il songeait am^ement qu'il ne refait' plus rien sa logis, il rencontra au pied d'un tamarinier an petit enlant qui pl^iraU en appelai sa mère.
> Dourga lui demanda d'oA il venait et ffoà l'avait ainsi abandonné.
9 L'enfant répondit que sa mère l'avait laissé là, lui dbant qu'd^ allait lui chercher i manger.
> Ému de pitié^ Dourga prit dans ses bras le p«H vre petit et l'emporta dans sa maison. Sa femme, qcB était brave, lui dit qu'il avait bien fait de ne pas le laû^er rnoorir de feim.
» Mais il n'y avait plus ni riz m poisson ibmé; la pierre à carry n'ayaft ipBS retaali ce soir-là sous la main des jeunes filles qui la frappent en cadence.
» Ma (la hme) montait sileneieusemail dans Tori^ céleste; la faœiHe entière se réunit pour l%vocati<m de la nuit.
» Toiot a t&vif le p^ eaSmH m mit à ehasit^ :
— « Le firuit du cataea purifie Fean, aônâ kes bien* faits purifient l'âme. Prends tes filets, Dourga, la barqoe flotte sor leOra^e, et lespmsmas aUiefldent.
)) Voici la treizième nuit de la lune, Tombre dej réléphant tombe à Test, les mânes des ancêtres demandent du miel, du beurre clarifié et du riz bouilli; il faut leur en offrir. Prends tes filets, Dourga, la barque flotte sur le Gange et les poissons attendent.
» Tu donneras des repas aux brahmes où Taurita coulera aussi abondante que les eaux du fleuve sacré; tu offriras aux roudras et aux adytias la chair d*un chevreau à toison rouge, car les temps d'épreuve sont finis. Prends tes filets, Dourga, treize fois tu les jetteras ; la barque flotte sur le Gange, et les poissons attendent. t> I
» Dourga, émerveillé, pensa que c*était un conseil qui lui venait d'en haut, il prit ses filets et descendit avec le plus fort de ses fils sur les bords du fleuve.
j> L'enfant les suivit, monta dans la barque
avec eux, et, ayant pris une rame, se mit à la diriger.
» Treize fois les filets furent lancés dans l'eau, et
à chaque coup la barque, ployant sous le nombre et
le poids des poissons, fut obligée d'aller les déposer
au rivage pour s'alléger, et la dernière fois l'enfant
disparut.
> Ivre de joie, Dourga se hâta de porter à sa famille de quoi apaiser sa faim ; puis, songeant immédiatement qu'il y avait d'autres souffrances à calmer^ il courut chez ses voisins les pêcheurs, oubliant tout le mal qu'il en avait reçu, pour leur faire part de ses richesses.
> Ceux-ci accoururent enfouie, n'osant croire i
CEYLAN. — JAFFNAPÀTNAM. 73
tant de générosité, et Dourga leur distribua sui'-ledtiamp le restant de sa pêche miraculeuse.
» Pendant tout le temps que dura la famine, Dourga continua non-seulement à nourrir ses anciens ennemis, mais à recevoir tous les malheureux qui accouraient en foule auprès de lui ; il n'avait qu'à jeter ses filets dans le Gange pour avoir immédiatement tout le poisson qu'il pouvait souhaiter.
» La disette passée, la main de Dieu continua à protéger le pêcheur, et il devint si riche par la suite, qu'il put à lui seul élever un temple à Brahma, tellement somptueux et magnifique, que les pèlerins de tous les coins du globe le venaient visiter et y faire leurs dévotions.
» Et c'est ainsi, habitants de Madura, que vous devez protéger la faiblesse, vous* aider entre vous, et ne jamais vous souvenir des torts d'un ennemi malheureux. »
Tel fut l'enseignement de Christna, de ce novateur dont les brahmes firent un dieu, pour confisquer à leur profit la révolution morale qu'il avait tenté d'accomplir.
Christna avait été simple dans son enseignement et ses moeurs; ses disciples, plutôt que de suivre ses traces, préférèrent s'unir aux brahmes, qui les reçurent dans leur sein, et partagèrent honneurs et richesses. A chaque révolution religieuse, pendant des siècles, les peuples n'ont gagné que des maîtres de plus.
Les pures notions de la Divinité furent précieusement conservées par* les brahmes pour les initiés, et le peuple fut par calcul plongé dans lesplus grossières
74 YOTÀGE AU PATS Di:S PEftLES
superstitions : les incarnations furent multipliées i plaisir; chaque fois qu'il devint nécessaire de ri^^nir la puissance sacerdotale, des milliers de dieux et de saints personnages furent placés dans le ciel, des milliers d'esprits malfaisants peuplèrent les eur fers, afin de mieux dominer la foule par l'adoration des uns et la peur des autres.
J'avais renvoyé à Jafihapatnam mes deux domestiques et ma voiture à bœufs, que j'avais fait venir à Wannapané pour faire quelques excursions pendant la fête, et je comptais rentrer moi-même au belattibengalow le lendemain matin, en profitant de la fraîcheur des premières heures du jour.
Je ne sais rien d'agréable dans ces contrées équatoriales comme la promenade du matin, à travers les forêts de cocotiers, les cannelliers en fleurs, les grands tulipiers rouges et les flamboyants, dont les différents feuillages, chargés de rosée, s'irisent de mille couleurs sous les premiers rayons du soleil levant.
Et puis, quel magnifique spectacle si vous êtes sons bois quelques instants avant que l'éclair de feu dore l'horizon I n est tard quand les milliers d'oiseaux qui peuplent les forêts se décident à s'endormir sur la branche ou dans le nid; ils chantent, piaulent et gazouillent jusqu'à une heure avancée de la nuit. Eux aussi veulent jouir de la fraîcheur, et il semblerait qu'ils gardent pour ce moment-là leurs plus belles mélodies. Aussi les premières lueurs du jour viennent-elles les surprendre dans un sommeil profond ; appuyez-vous contre une racine séculaire de baobab, regardez et écoutez.
CEYLAN. — JAFFNAPATNAM. 75
Du fond d'une feuille de bananier, qu'il a retournée artistement pour en faire sa demeure et abriter ses amours, le bengali s'envole sur une branche voisine ; le boulboul, ce fidèle de la déesse Lakmy, l'y a précédé, et tous deux coinmencent un duo dans lequel le gazouillement de l'un se marie admirablement aux roulades de l'autre. A mesure que la feuillée s'illumine, la vie y pénètre. Les grands aras au bec jaune ou rouge, au plumage varié, s'élancent en criant de branche en branche, fouettant du bout de leurs ailes les radjouvalas (sortes de hiboux), pour qui là nuit commence alors que tout s'éveille ; les rats palmistes se poursuivent en se jouant jusqu'au sommet des plus grands arbres, et les charmantes petites perruches bleues et vertes do Ceylan, qui ne vivent que par couple, s'envolent dans les champs de cannes pour y cueillir le roseau sucré qui forme leur seule nourriture. Ces heures-là, dans mes voyages, m'ont toujours payé de toutes mes fatigues. Trois milles à peine séparent Wannapané de Jaffnapatnam, et ce devait être pour moi une poétique distraction que de retourner à pied au bengalow de JafTna.
Les gens du village, ayant vu sur le soir passer mes domestiques et la voilure à bœufs, durent me croire parti avec eux, et cela me valut pour le lendemain matin le plus étrange de tous les spectacles.
Dans un but d'hygiène que l'idée religieuse a consacré pour lui donner plus depoids, leslndous sont astreints matin et soir, au soleil levant et couchant, à des ablutions générales.
Les brahmes les font dans l'étang sacré de la pagode, qui sert également à ondoyer les nouveau-nés.
à purifier les vases des sacrifices et autres instruments du culte. Les castesinférieures possèdent des bassins artificiels construits pour cet usage, lorsqu'ils n'ont point, à proximité de leurs villages, un cours d'eau, ruisseau, fleuve, ourivière, dans lesquels ils puissent aller se plonger.
Le législateur Manou s'exprime ainsi sur cette coutume :
« Celui qui connaît la sainte écriture et qui veut se maintenir toujours en état de pureté, doit se garder d'oublier ses ablutions.
» Il doit chercher pour cela les eaux vives des rivières et les endroits écartés, en employant la main qui ne sert pas à la nourriture, et le visage tourné vers l'Orient ou vers le- Nord.
» Que le brahme fasse toujours l'ablution avec la partie pure de sa main consacrée au Véda, ou avec celle qui tire son nom du Seigneur des créatures, ou bien avec celle qui est consacrée aux dieux, mais jamais avec la partie qui dérive des pilris (mânes, ancêtres).
T> La partie consacrée au Véda est celle qui est située à la racine du pouce, la partie du Créateur est à la racine du petit doigt ; celle des dieux est au bout des doigts, et celle des pitris entre le pouce et l'index.
» Qu'il avale d'abord de l'eau à trois reprises, autant qu'il en peut tenir dans le creux de sa main ; qu'il essuie ensuite deux fois sa bouche avec la basa de son pouce, et enfin qu'il touché avec de l'eau sa poitrine et sa tête.
> Un brahme est purifié par l'eau qui descend
CEYLAN. — JAFFNAPATNAM. 77
jusqu'à sa poitrine; un xohatria par celle qui va dans «on gosier; un vaysia par celle qu'il prend dans sa bouche ; un soudra par celle qu'il touche du bout de «a langue et des lèvres.
» Mais après ces ablutions locales, le dwidja (fidèle, régénéré) de chaque classe doit, par trois fois, se plongw en entier dans l'eau, et qu'il n'oublie jamais, chaque fois qu'il aura pris sa nourriture dans un parfait recueillement, et le repas terminé, de se laver la bouche d'une manière convenable, et d'accomplir l'ablution prescrite dans les six parties creuses de la tête, les yeux, les narines et les oreilles.»
Dans les villages, les riches Indous font construire, près de leurs maisons de campagne, des bassins vastes et commodes, entourés d'escaliers comme les gradins d'un cirque, pour y faire leurs ablutions quand ils y résident; et ils permettent à tous les habitants des lieux voisins qui appartiennent à la même caste qu'eux, d*en user pour le même objet. Et il y a, comme on le pense, des bassins réservés à chaque sexe.
La maison de campagne de SouprayavChetty, à Wannapané, dans laquelle je venais de passer quinze jours, possédait un magnifique bassin circulaire alimenté par une source d'eau vive, tout entouré de lauriers-roses, de bananiers et de bambou reliés îcs uns aux autres par des lianes et offrant à l'œil indiscret du dehors une barrière impénétrable.
J'étais devenu complètement Indou sur le chapitre des ablutions et des bains. Aussi était-ce un réel plaisir pour moi, chaque matin, aux premiers rayons du soleil, de soulever le rideau de vétivert
78 TOTà€B AU PÀY& !>£& P£BL£S.
qui séparait ma chambre à coucher et la vérandab de l'étang, et de in'élancer dans ses eaux bienfaisantes.
Pendant tout le temps de mon séjour à Wannapané, aucun Indou n'était venu y faire ses ablutions, et je supposai que mon hôte n'avait point concédé aux habitants du village le droit de venir sê baigner dans ce bassin, qu'il conservait peut-être pour l'usage de sa iamille et le sien.
Il n'en était rien, et ma seule présence, j'en fus bientôt convaincu, avait enlevé aux Indous des castes commouty et chetty l'usage de leur bain accoutumé.
Ainsi que je l'ai déjà dit^ la fête était terminée à Kandah-Swany, mes domestiques étaient rentrés la veille à Jaffnapatnam pour faire les préparatifs de notre départ pour l'intérieur, et cette nuit était la dernière que je passai dans la maison de Soupraya.
A la pointe du jour, avant de retourner moimême au bengalow de Jaffna, je voulus, selon mon habitude, aller me plonger dans les eaux fraîches et bienfaisantes de la pièce d'eau. Déjà j'étais sous la vérandab, et j'allais soulever le rideau,, quand il me sembla entendre parler à quelques pas de moi. Je regardai avec précaution à travers les Persiennes qui garnissaient un des côtés de l'habitation. Heureusement, le hasard m'avait prévenu à temps. Si je m'étais élance sans réflexion, ce qui eût pu arriver si je n'eusse rien entendu, je tombais au milieu de quatre ou cinq jeunes femmes qui, après avoir déposé leurs pagnes sur la berge, des^ cendaient dans l'eau en se tenant par la maia*
GETLAN. — JAFFNAPATNAH. 79
Je m'arrêtai stupéfait... C'était un étang d'ablutions réservé aux femmes de Wannapané ; je compris pourquoi l'usage exclusif m'en avait été abandonné jusqu'à ce jour, et maintenant qu'elles me croyaient parti, elles venaient reprendre possession de leur charmant réduit, plein de fraîcheur et d'ombre.
A celles-ci d'autres succédèrent bientôt, et en moins de rien, les escaliers furent garnis de femmes de tout âge, qui descendaient dans l'eau, s'y plongeaient trois fois en faisant les ablutions prescrites par la loi religieuse, remontaient prendre leurs pagnes et s'échappaient à travers les bananiers et les lauriers en fleurs, pour faire place à d'autres.
Le soleil levant, suivant l'épaisseur du feuillage, inondait de ses rayons certaines parties de la pièce d'eau et en laissait d'autres dans une mystérieuse obscurité; ces oppositions d'ombre et de lumière, ail milieu de cette splendide végétation, avec ces femmes dont la plupart eussent servi de modèle à la Vénus antique, formaient le plus étrange et le plus extraordinaire de tous les spectacles.
 un moment donné, riant et babillant entre elles, tout en dénouant leurs longs cheveux, apparurent trois jeunes filles de quatorze à seize ans au plus, couvertes de magnifiques pagnes de soie, et suivies d'une vieille Malabaresse, qui s'accroupit au pied d'une touffe de bambou.
Presque toutes les femmes étaient pai*ties, et les charmantes enfants qui venaient sous la garde de leur avâ accomplir les ablutions ordonnées psHr Manou, n'étaient pas tout à fait en régla avec les
prescriptions religieuses, qui recommandent de se plonger dans l'eau lorsque les premiers rayons de Sourya émergent à l'Orient.
Arrivées sur les bords du bassin, elles rejetèrent d'un gracieux mouvement d'épaules leurs pagnes, qui glissèrent en plis onduleux à leurs pieds, et, les cheveux au vent, elles commencèrent à descendre les gradins de la pièce d'eau. Rarement il m'a été donné dans le cours de mes voyages de me trouver dans une situation plus poétiquement gracieuse, et, me reportant par la pensée aux récits merveilleux de la Fable antique, je compris l'embarras de Paris, quand il fut obligé de se prononcer entre les trois déesses, entre les trois types les plus parfaits de la beauté grecque.
Au moment où elles allaient se jeter à l'eau, une fleur rouge amatlé, portée par sa [tige grimpante à l'extrémité d'une branche flexible de bambou, vînt frôler le visage de l'une d'elles : souriante, elle s'arrêta, et, cueillant la fleur, elle la plaça dans ses cheveux. Les fleurs attirent les femmes : même désir vient immédiatement aux deux autres, qui, saisissant la branche de bambou , cherchent à s'emparer d'un bouquet d'amatlés qui , malheureusement, n'est point à leur portée ; mais elles trouvent aisément à vaincre cette difficulté. Pendant que l'une saisit le rameau de toutes les forces que peuvent déployer ses petites mains,^les deux autres la soulèvent de chaque côté et parviennent à lui faire atteindre les fleurs si désirées. Un peintre eût donné dix ans de sa vie pour tenir au bout de son pinceau ce groupe de trois jeunes filles, aussi déli-
CEYLAN. — JAFFNAPATNAM. 8l
cates, aussi parfaites de formes qu'on puisse les rêver, enlacées au milieu du feuillage, et joignant l€urs gracieux efforts pour cueillir un rameau de liane fleurie.
Je ne crois pas que Fart, dans ses conceptions les plus idéales, puisse arriver à lutter jamais avec le plus petit effort de la nature. Quand on a vécu de longues années loin des villes, que ce soit dans les vieilles et humides forêts du nord de l'Amérique, que ce soit au milieu de la splendide végétation de Tlnde, de Java, de Bornéo, ou sur les rives du rio Parana, on ne comprend plus ces discussions d'école, ces querelles byzantines, dans lesquelles certains artistes arrivent à soutenir que Tait doit idéaliser la nature, c'est-à-dire ajouter encore de la grandeur, du charme, de la beauté, de la délicatesse, de la poésie, à toutes ses grandeurs , à tous ses charmes, à toutes ses délicatesses, à toutes ses poésies...
Sans vouloir aucunement me mêler à un débat auquel je n'entends rien, je l'avoue en toute humilité, je déclare, toute prétention à part, car je ne parle que pour moi, que tous les chefs-d'œuvre produits par le pinceau de l'homme ne valent pas le plus simple paysage naturel qu'illumine un rayon de soleil.
L'art est la représentation de la nature, et ne peut et ne saurait être autre chose; et il faut tout l'orgueil humain pour s'imaginer qu'on peut vaincre la nature dans la représentation de ses œuvres. L'artiste a beau dire qu'il réunit sur une toile une foule de beautés qui sont dispersées en cent endroits divers, il ne rend point sa cause meilleure, et je suis forcé de lui dire qu'il ne me donne
82 VOYAGE AU PATS BëS PERLES.
pas les sensations que j'éprouve en parcourant les campagnes et lés bois qui lui ont sem de modèle.
Sans parler de ces contrées équatoriales où l'Océan, le luxe de la végétation, la grandeur des points de vue et un soleil qui colore en feu tout ce qu'il touche, semblent se réunir pour étonner au moins autant que charmer, il est un paysage que j'ai rencontré partout, que chacun a peint et que personne n'a fait... C'est tout ce que vous voudrez; mais il y a du feuillage, de l'ombre, de la fraîcheur, un ruisseau qui court sous la mousse, de la lumière... Et comme je ris, quand je suis assis dans un de ces endroits-là, des peintres qui prétendent embellir, idéaliser la nature !
Et, je vous l'affirme, il n'est pas pour moi de tableau de grand maître qui puisse rivaliser de grâce, de fraîcheur et de vérité avec cette scène de bain près de Tétang de Wannapané ; et tous les raisonnements du monde ne me feiront jamais admettre que la Fornarina n'a pas eu plus de jeunesse, de beauté, d'expression, de vie , que le . portrait que Raphaël nous a^ laissé de sa maîtresse.
Les trois Malabaresses avaient disparu depuis longtemps derrière les lauriers - roses , l'eau de l'étang que leur corps frais et jeune avait agitée , s'était calmée, que je refléchissais encore, appuyé contre une des colonnes de la vérandafa, àl'impréni de cette charmante apparition...
Le soleil était di/jà haut à lliorizon lorsque je me décidai à partir, et je dus presser le pas, pour n'être point surpris par la chaleur sur la route de JafTnapatnam