‹ Voyage an pays des perlesChapitre 4 sur 11 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

C£YLAN

Fakirs, sannyassis et charmeurs. — Une nuit dans la pagode

de Kandah-Swany.

La presqu'île de Jaflha, avec ses quatre dislricts populeux, Vademoratchy, Timmoratchy, Patchelepellé et Yalligam, est une des parties les plus riches et les plus productives de Ceylan, et renferme plus de deux cents villages, dont les habitants, pour la plupart Indous-Malabares, savent admirablement développer les immenses richesses que la culture bien entendue du sol fournit dans ces fertiles contrées. On y récolte des quantités considérables de tabac, d'une qualité fort estimée, et qui s'exporte dans toutes les provinces de l'Indoustan; le coton y est d'une qualité supérieure, le riz produit deux fois l'an, l'indigo couvre des terrains immenses et vient presque sans culture; les cocotiers poussent presque partout, jusque dans le sable des bords de la mer, et toutes les variétés des fruits des tropiques, l'ananas, la sapotille, la mangue, l'avocat» la banane.

8i VOYAGE AU PAYS DES FEULES.

la pomme-cannelle, le cœur-de-bœuf, la goyave, le letchy, la figue, l'orange de Geylan, la pomme de Cythère, etc., croissent dans les jai'dins, dans les champs, dans les jungles, sans qu'il soit nécessaire de les planter.

L'industrie et le commerce y sont représentés par des fabriques de cotonnades ec J étoffes mousselines en usage chez les Indous ; on y rencontra aussi des fabriques de djagre ou sucre de palmier, quelques orfèvreries qui sont célèbres sur toute la côte, des poteries et des briqueteries, et beaucoup de moulins à huile de coco d'un système tout à fait primitif.

En effet, pour obtenir ce précieux liquide, qui sert à une foule d'usages dans l'Inde, et auquel nous-mêmes demandons nos savons et nos bougies les plus estimées, Tlndou se borne à introduire une certaine quantité de ces fruits, après les avoir décortiqués, dans un énorme tronc d'arbre creusé qui reçoit un pilon en bois de fer mis en mouvement par un éléphant à l'aide d'une poulie. D'autres procèdent à l'aide d'un manège auquel est attelé un bœuf. On a essayé vingt fois de faire comprendre aux Indous l'utilité des roues hydrauliques et des machines; mais on s'est buté à une routine invincible : ils préfèrent leurs moyens à eux, bien qu'on leur ait démontré qu'ils perdent ainsi plus de la moitié de leur récolte d'huile.

Le siège du gouvernement de la presqu'île est à Jaffnapatnam, qui possède un collecteur et son assistant, une haute cour et trois juges, un attorney général, un magistrat de police et un ingénieur

chef des travaux, tous appartenant au civil service; la force armée était représentée par un détachement de highlanders commandé par le colonel Maxwell, dont je cite ici le nom avec le plus vif plaisir, en raison des agréables relations que j'eus avec lui pendant mon séjour dans la presqu'île de Jaffna. J'aurai occasion de parler de lui de nouveau.

Le but de cet ouvrage étant surtout d'étudier les mœurs intimes des habitants des contrées que je visite, le lecteura déjà dû s'apercevoir que je donne le moins de développement possible aux questions géographiques pures, que l'on peut étudier facilement dans les livres spéciaux... Aussi, quand j'aurai ajouté que JafTnapatnam possède une vaste citadelle en forme de pentagone, avec glacis et bastions, un palais de justice, une bibliothèque, un club, un temple construit sur le modèle d'une croix grecque, une caserne, le palais du collecteur et un magnifique bazar plein des marchandises les plus diverses, et dont les banquiers, changeurs, armateurs et négociants ont fait une sorte de bourse où ils traitent toutes leurs affaires, j'aurai donné à peu près tous les renseignements que j'ai notés sur cette partie de Ceylan.

Mais il est une chose que je ne me lasserai jamais de dire, c'est que Jaffnapatnam est une des villes les plus coquettement jolies et les plus pittoresques en même temps que je connaisse. C'est un nid de verdure d'où émergent çà et là, au milieu de grands arbres couverts de fleurs, des maisons avec terrasses et colonnes sculptées, qui sont de véritables petits monuments d'architecturepolychrome. On ne saurait

croire combien sont d'un effet charmant^ au milieu de cette verdure éternelle et de ce ciel toujours bleu, ces frontons, ces chapiteaux, ces colonnes, ces balustrades, dont les nuances différentes, rose^ vert tendre, grisaille, orange, violet ou bleu clair, ont été mariées entre elles par la main habile d'un moutchi»

La caste moutchi, — car il n'est pas aujourd'hui dans l'Inde un seul métier qui ne forme une caste, — est la caste des peintres en tous genres, peintres sur étoffe, sur verre, sur papier, en bâtiments, enlumineurs de manuscrits, artistes, peintres des pagodes; on ne fait aucune différence entre le barbouilleur dé murailles et celui qui représente les exploits des héros et des dieux. Il est vrai de dire que le dernier des Indous semble venir au monde avec rinstinct des couleurs, la gamme des nuances, et que de lui-même, et sans études, il harmonise les tons en apparence les plus criards et les plus choquants à l'œil.

Rien ne me retenait plus à Jaffna, et je faisais mes préparatifs pour recommencer, sous les deux ou trois jours, mes pérégrinations à l'intérieur, lorsqu'un matin Amoudou m'apporta un petit billet du colonel Maxwell, qui me conviait à déjeuner pour le jour même, en m'avertissant qu'à l'issue du repas j'aurais le plaisir de voir uu des plus célèbres fakirs charmeurs du Maïssour, dont l'habileté tenait du miracle.

Je connaissais de longue date ces jongleurs indous, formés par les brahmes dans le silence des pagodeSy dont les tours sans apprêt laissent bien loin

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derrière eux les plus étonnantes prestidigitations des Robert Houdin, et qui produisent à volonté sur le premier sujet venu les phénomènes les plus curieux de magnétisme et de catalepsie.

Aussi, je ne manquais jamais, chaque fois que j'en trouvais l'occasion, d'assister à ces singulières « expériences >. J'emploie à dessein cette expression scientifique; car, à côté des jongleries pures, j'ai toujours trouvé dans les actes de ces fakirs des choses tellement extraordinaires, tellement inexplicables, que je me suis souvent demandé si les brahmes, avec leurs sciences occultes (que le moyen âge n'a fait qu'entrevoir par les Arabes, qui en avaient conservé le souvenir d'Orient), n'ont pas réellement fait de grandes et sérieuses découvertes sur des questions qui, de nouveau agitées depuis quelques années en Europe, n'ont trouvé, jusqu'à ce jour, que des incrédules quand même ou des fanatiques affirmant toujours, et se traitant mutuellement de fous.

Je fus, comme on le pense bien, exact au rendez-! vous donné par sir Maxwell.

Je vais rendre compte simplement de ce qui s'est passé sous mes yeux, sans tenter la moindre explication ni tirer la moindre conséquence, me bornant, en historien fidèle, à enregistrer les faits et les phénomènes tels qu'ils se sont accomplis.

Je n'hésite pas à déclarer à ceux de mes lecteurs qui pourraient trouver extraordinaires les choses dont je vais rendre compte, qu'il n'y a pas, dans les pages qui vont suivre, un seul fait dont je n'aie été témoin et dont je ne certifie l'exactitude, sans avoir

la prétention de l'expliquer. J'en appelle du reste à tous ceux qui, ayant vécu dans l'Inde, ont eu occasion de voir à l'œuvre ces fakirs charmeurs.

. Lorsque nous fûmes tous réunis dans une élégante salle dallée de marbre et meublée à l'orientale, le café pur salem fut servi dans des coupelles en terre noire de Coïmbatour ; chacun s'arrangea à sa façon sur son divan, et sir Maxw^ell donna l'ordre à son dobachy d'introduire le charmeur.

Quelques instants après, iin Indou, presque entièrement nu, maigre et fortement bronzé, à la face ascétique, au regard illuminé, faisait son entrée. Tout autour de son cou, de ses bras, de ses cuisses et de son corps, des serpents de différentes grosseurs étaient enroulés, et ne donnaient, pour le moment, aucun signe de vie : ils semblaient dormir.

Après avoir mis ses deux mains sur son front en «'inclinant légèrement, le fakir prononça la phrase consacrée sans laquelle nul Indou n'oserait vous aborder.

— Salam, saëb, que Dieu soit avec vous! Je me nomme Chibh-Chondor, fils de Chibh-Goutnalh- Mana.

— Salam, Chibh-Chondor, fils de Chibh-Goutnalh- Mana, répondit notre hôte, qu'il te soit donné de mourir en regardant le Gange ! Tu es dans la maison du rissaldar (commandant) des cypahis blancs.

— Que voulez-vous de moi ? poursuivit l'Indou.

— Ta renommée est venue jusqu'ici : nous désirons que tu nous montres ce que tu sais faire.

— J'obpis aux ordres de Siva, qui m'a conduit vers vous.

Ayant dit ces mots, Tlndou s'accroupît sur la dalle ; à l'instant, les serpents qui étaient enroulés autour de son corps se mirent à relever la tête en silïlant doucement et sans apparence de colère. Immobile, les yeux levés au ciel, le fakir se mit à prononcer trois fois l'incantation suivante :

— « Que toutes les puissances qui veillent sur le Kchétradjna (principe intellectuel de vie) et sur k Bhoûtatma (principe de la matière), me protègent contre la colère des pisatchàs (esprits malfaisants), et que le Machat-Tridandi (esprit qui a trois formes) ne me livre pas à la vengeance de Yama (juge des enfers) ! »

Les Indous, en général, ne se livrent à aucune des actions de la vie, fût-ce même la plus simple, la plus habituelle, sans invoquer la protection d'une divinité quelconque.

Il y a les dieux protecteurs des eaux, de l'air, des moissons, des bois, du foyer domestique, de la nourriture, du sommeil, des voyageurs, des pèlerins, des entreprises commerciales, etc. Pour chacun de ces esprits célestes, et pour chaque objet pour lequel on les implore, il existe des prières spéciales, et malheur à qui les oublie. Il est sûr de voir tous ses desseins traversés par les mauvais esprits.

Après avoir ainsi invoqué les divinités propices, le fakir commença ses tours. Je laisse de côté tout ce qui touche à l'adresse et à l'escamotage, dont on peut aisément se faire une idée par nos baladins d'Europe, quoiqu'ils soient incomparablement moins habiles que les jongleurs indous. En effet, ces derniers opèrent sans aucun instrument ; ils ne connais-

sent ni les tables à double tond, ni les gobelets, ni les bouteilles inépuisables, ni les boules s'aplatissantet renChint les unes dans les autres; ils ne peuvent rien cacher sur eux, ne possédant d'autre vêtement qu'une pièce de toile de vingt centimètres carrés en guise de feuille de vigne.

Rien ne peut être préparé, puisqu'ils travaillent accroupis dans le premier endroit venu, au jardin, dans une cour ou une chambre, ou sous la vérandah, et qu'ils empruntent dans la maison où ils se trouvent, les objets dont ils se servent. Et cependant, quelle incompréhensible et merveilleuse adresse ! Je citerai cependant deux faits avant de passer aux exercices de manétisme. Le fakir nous tira de sa bouche une charge de pierres qu'il fallut emporter dehors avec une brouette, et un paquet de lianes épineuses qu'il enroulait à ses pieds comme les marins font des cordages, au fur et à mesure qu'elles sortaient de son gosier,.. J'entends d'ici nos escamoteurs se déclarer prêts à reproduire ces tours, qu'ils traiteront sans doute d'enfantillages ; je les mets au défi de les accomplir dans le costume des jongleurs indous et assis à terre, à trois pas de leurs spectateurs. Quant à l'adresse, qu'on en juge. Il jongla sans effort avec huit boules et huit poignards ensemble, dont il faisait au-dessus de sa tête tantôt des cercles, tantôt des pyramides, au gré de son caprice.

Et pendant tous ces tours, les serpents que le fakir

\ portait enroulés autour de lui agitaient leurs tètes

: en tous sens, comme s'ils eussent pris plaisir aux

I exercices de leur maître.

t Biais tout cela n'était que le prélude; la véritable

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séance allait commencer. Saisissant une espèce de flageolet microscopique ajppelé vagoudahy qu'il portait attaché à une mèche de ses cheveux, Chibh-Chondor se mit à en tirer des sons à peine perceptibles et assez semblables au gazouillement du tailapaea (buveur d'huile) , sorte d'oiseau ainsi appelé parce qu'il est très-friand de la noix de coco écrasée, qu'il vient ramasser jusque entre les pieds des éléphants dans les moulins à huile. Le chantde cet oiseau se compose de roulades dont les sons sont tellement ténus et légers, qu'à quelques pas ils se confondent dans un bourdonnement d'un effet singulier.

Rien ne porte au rêve et à la mélancolie comme l'interminable mélodie que roucoule le tailapaea dans let bosquets d'acacias ou sur une branche de cocotier, près de votre demeure, lorsque, bercé dans un hamac, vous retirez sous la vérandah l'air frais de la nuit.

L'Indou imitait ce chant à s'y méprendre, et nous allions nous demander dans quel but, lorsque nous vîmes les serpents se détacher peu à peu de ses cuisses, de ses bras et de son cou, et glisser un à un sur la dalle. A peine chaque serpent touchait-il terre, qu'il relevait la tète et à peu près un tiers de son corps, et se mettait à se balancer en cadence, en suivant la mesure que le fakir imprimait à ses roulades. Il y en avait une dizaine, tous de l'espèce cobra-capel, une des plus dangereuses de l'Indoustan. •

Tout à coup le fakir, laissant retomber son instrument, se mit à faire des passes avec ses mains devant les serpents, les regardant fixement avec une

n VOYAGE AU PAYS DES PERLES.

expression étrange, sans qu'un muscle bougeât sur son visage; on eût dit une tête* coulée enl)ronze. Bien que Foeil du fakir ne fût point dirigé sur moi, j'éprouvai bientôt un malaise indéfinissable à le fixer, et je détournai les regards pour échapper au charme ; tous les assistants étaient sous le coup de la même impression.

A ce moment un petit chocra, jeune domestique chargé d'entretenir le feu pour les cigares dans un brasero en cuivre, cédant à l'attraction, se laissa glisser à terre et s'endormit. Cinq minutes s'écoulèrent ainsi : des effluves magnétiques d'une incontestable puissance se dégageaient réellement de la personne -et de la volonté du charmeur. Nous sentions tous que s'il se fût adressé directement à nous, il nous eût endormis en quelques secondes.

L'effet qu'il produisait était tel, que nous ne regardions plus les serpents et que nous nous trouvions sous le coup d'une violente hallucination, lorsque Chibh-Chondor se lefa; il fit deux passes sur le -chocra, sans le réveiller, et lui dit simplement en tamoul: « Neroupou condarissaldar », c'est-à-dire: Donne du feu au commandant. Le cigare de sir Maxwell s'était en effet éteint. L'enfant se leva sans hésiter, sans chanceler le moins du monde, et vint offrir ■du feu à son maître. On le pinça, on le tira de toute façon: il n'y avait pas à douter de son ^ommeil; nous eûmes beau lui parler, le commander pour son service, il ne bougea d'auprès de sir Maxwell que quand le fakir, qui seul était en communication avec lui, le lui ordonna.

Si le chocra eût été réveillé, le fakir n'aurait pas

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eu le pouvoir de se faire donner par lui-même un verre d'eau sans l'autorisation d'une des personnes de la maison.

Nous regardâmes alors les serpents. Un spectacle plus extraordinaire encore nous attendait. Les cobracapels, paralysés par l'effluve magnétique, gisaient tout de leur long sur la dalle» comme des branches de bois mort. Ils n'avaient pas même eu le temps, en s'endormant, de se lover dans la position qui leur est familière.

Nous nous approchâmes de ces dangereux animaux momentanément inoffensifs ; ils ne faisaient pas un mouvement, et c'est à peine si de temps à autre une légère contraction nerveuse, un frisson, courant sous la peau, venait déceler la vie.

Le fakir nous fit signe alors de les prendre entre nos mains, ce que nous fîmes en hésitant quelque peu. Quel ne fut pas notre étonnement, de voir que nous pouvions les soulever en les prenant par un bout comme nous eussions fait d'un bâton! Ils étaient en état complet de catalepsie.

Quand nous les eûmes suffisamment examinés^ nous les replaçâmes sur la dalle, où le fakir les réveilla l'un après l'autre. Au fur et à mesure que chaque serpent recouvrait l'usage de ses sens, de luimême il venait reprendre sa place autour du cou ou des bras de son maître.

Tout aussi facilement, avec quelques passes de

plus, Chibh-Ghondor fit passer le chocra de l'état

de sommeil simple à l'état catafeptique, et le ramena

de l'un à l'autre, selon nos désirs.

Lui ayant demandé si sans nous endormir il ne

n VOYAGE AU PAT* DES PERLES.

pourrait pas nous faire sentir sa puissance, il sourit et nons pria tous de nous asseoir. Ayant déféré à son désir, il vint à nous et nous fit quelques passes sur les jambes: instantanément nous n'eûmes plus l'usage de ces membres, et il nous fut impossible de quitter nos sièges et de marcher. Il nous délivra aussi aisément qu'il nous avait paralysés.

Pour continuer les expériences, nous fîmes venir des cuisines une grosse Malabaresse, tanigartcfaie (porteuse d'eau et laveuse de vaisselle); deux passes suffirent au charmeur pour l'endormir; et, l'ayant mise en communication avec ceux d'entre nous qui le désirèrent , il renouvela , avec une merveilleuse facilité, les plus étonnants phénomènes de magnétisme, sans qu'une seule de ses expériences ait été frappée d'insuccès.

Voici une des plus curieuses :

La tanigartchie était en communication avec moi, et elle devait traduire tout haut une de mes pensées; la seule condition était que je formulasse cette pensée d'une manière très-distincte en moi-même, quelle que fût, du reste, la langue dans laquelle cette pensée serait conçue.

Je me mis alors à penser au premier vers de l'Iliade, en scandant en moi-même toutes les syllabes de ce vers.

Habitant Geylan ou l'Inde depuis longtemps, nous étions tous familiarisés avec ces étranges phénomènes que le dernier des fakirs produit à volonté ; cependant, je renonce à dépeindre l'impression que nous ressentîmes tous, lorsque la grosse Indoue, qui de sa vie n'avait entendu parler du

GEYLAZ9. tt»

grec, se mit à prononcer distinctement le vers suivant :

En entendant ces sons inconnus, le fakir, s'imaginant sans doute que nous avions essayé, par une formule cabalistique, d'annuler les effets qu'il produisait, se mit à sourire comme un homme sûr de sa puissance.

On ne peut rien voir de plus concluant : ni le fakir ni le sujet ne pouvaient s'entendre pour arriver à de pareils résultats...

Chibh-Chondor termina la séance en produisant des phénomènes de volonté sur des objets inanimés. Je n'ose décrire les divers exercices auxquel îl se livra. . . Il est des choses qu'on ne peut dire, même après les avoir vues, par crainte d'avoir été sous le coup d'inexplicables hallucinations.

Et cependant, dix fois, vingt fois, j'ai vu et revu les fakirs obtenir les mêmes résultats sur la mati^'e inerte.

Il y a certainement quelque chose là... Ainsi, ce ne fut qu'un jeu pour notre charmeur ds faire pâlir et d'éteindre à volonté les flambeaux qu'on allumait par son ordre dans les parties les plus reculées de l'appartement, de faire mouvoir les meubles, les divans sur lesquels nous étions assis, d'ouvrir et de fermer les portes, et le tout sans quitter la dalle sur laquelle il était accroupi. A un moment donné, il aperçoit par une fenêtre un Indou qui tirait de l'eau d'un puits dans le jardin; il fait un «eul geste, et la corde se refiïse à glisser . dans la

poulie, à la grande colère du toutoucara (jardinier), qui ne savait à quoi attribuer l'aventure. D'un second ^este, il rend la liberté de mouvement à la corde.

Peut-être dira-t-on que j'ai mal vu, qu'il n'y a dans tout cela que beaucoup d'habileté et beaucoup de compères. C'est possible, je ne discute pas, je raconte, et n'ajouterai qu'un mot : des centaines , des milliers de personnes ont vu et voient tous les jours comme moi les mêmes exercices et d'autres plus étonnants encore ; en est-il une seule qui en ait découvert le secret, qui soit arrivée à reproduire les mêmes^ phénomènes? Et je ne me lasserai jamais de répéter que tout ceci ne se passe pas sur un théâtre, avec tous les trucs de la mécanique à la disposition de l'opérateur. Non, c'est un mendiant accroupi nu sur une pierre, qui se joue ainsi de votre intelligence, de vos sens et de tout ce que nous sommes convenus d'appeler les immuables lois de la nature, dont il semble changer le cours à volonté!

En change-t-il le cours? Non, il les fait mouvoir à l'aide de forces qui nous sont inconnues, disent les croyants.

Quoi qu'il en soit , je me suis trouvé vingt fois à de pareilles réunions avec les hommes les plus distingués de l'Inde anglaise, des professeurs, des médecins, des officiers; pas un qui n'ait résumé ainsi ses impressions en quittant la salle : — Voilà qui est terrifiant pour l'intelligence humaine! Chaque fois que j'ai vu renouveler par un fakir le phénomène des serpents réduits en catalepsie, état dans lequel ces animaux ont toute la rigidité d'une

branche d'arbre, j'ai songé à la fable biblique qui prêtait le même pouvoir à Moïse et aux prêtres de Pharaon.

Chibh-Chondor clôtura ses exercices par le tour le plus merveilleux que j'aie vu faire dans l'Inde, et dont je me hâte d'annoncer que beaucoup de voyageurs ont déjà rendu compte, pour n'être point seul à porter le fardeau de ce récit.

Ayant demandé une canne, le fakir appuya sa main gauche sur la pomme, et, s*élevant graduellement en croisant les jambes, resta suspendu à deux pieds du sol, aussi immobile qu'une statue, sans autre soutien apparent que la canne qu'on venait de lui donner.

Il est plus^ que probable qu'il n'y a là dedans qu'un simple tour d'acrobate, mais il faut avouer qu'il dépasse à lui seul tous ceux de nos gymnasiarques les plus distingués.

Lorsque Chibh-Chondor. eut terminé ses exercices, comme il allait sortir après avoir reçu son salaire, je m'approchai de lui et lui dis :

— Le fils de Goutenalh-Mana peut-il répondre à une question que je désire lui faire?

— Parle, je dirai ce qui est permis.

— Je sais que tu ne dois pas dévoiler les secrets de ton initiation, je voudrais simplement savoir de toi si tu agis avec les mêmes moyens sur la matière organisée, sensible, comme les serpents, le chocra, la tanigartchie, que tu as fait obéir à ton gré, et sur le matière inorganique et insensible, sur Jes flambeaux que tu as éteints, les sièges et les meubles que tu as fait mouvoir.

— Je n'ai qu'un seul moyen pour dominer A'une et Fautrc.

— Quel est-il?

— La volonté... L'homme, qui est la résultante de toutes les forces intellectuelles et matérielles, les doit dominer toutes.

— C'est tout?

— Les brahmes eux-mêmes n'en sauraient dire davantage.

— Merci. Salam, Chibh-Cbondor.

— Salam, saëb.

Et ayant salué de la main le colonel et ses invités €omme il l'avait fait en entrant, le fakir se glissa le long de la vérandah et disparut dans la direction de la pagode dédiée à Siva, à laquelle il était attaché.

Ces fakirs charmeurs, qui parcourent l'Inde entière, dépendent tous d'un temple auquel ils sont tenus de rapporter ce qu'ils gagnent. D'une sobriété à toute épreuve, à peine couverts d'un lambeau d'étoffe, couchant n'importe où, dans la poussière des routes ou sous les vérandahs des maisons, insensibles aux affronts comme aux prévenances, ils représentent, pour les Indous des villages qui les voient passer, de saints personnages qui, à force d'austérités et de prières, sont parvenus à ravir quel- <iues-uns des secrets de la puissance des dieux.

Quand ils rentrent à la pagode après une abondante moisson, ils disparaissent pendant huit à dix jours; renfermés dans l'intérieur des temples, ils se livrent, avec les brahmes et les bayadères; à d'inlerminables orgies dédiées à Anoumati, déesse des libres amours.

Ces fêtes de la débauche et de la licence la pluseffrénée, dans lesquelles sont admis tous les initiés des pagodes, remontent à la plus haute antiquité,, et la Grèce antique, fille de Tlnde par sa langue, ses mœurs, ses coutumes, en conserva le souvenir dan& ses saturnales.

La représentation du fakir avait duré une partie de l'après-midi, et nous allions prendre congé de notre aimable hôte, lorsqu'il nous déclara qu'il venait de faire mettre un planton à la porte pour défendre la sortie, et que nous restions ses prisonniers pour toute la soirée encore : Au reste, messieurs, ajouta lady Maws'ell en souriant, nous ferons notre possible pour adoucir votre captivité.

Il eût fallu qu'il n'y eût pas de Français dans la réunion pour que cette phrase ne donnât pas l'occa- ^ sion d'une galanterie à l'adresse de la gracieuse geô^ lière, et ce fut pendant cinq minutes un échange de plaisanteries de bon ton, qui, par une associaiioa d'idées facile à comprendre, amena peu à peu la conversation sur ces mille et un rien légers, délicats, pleins d'attraction, qui font tout le charme de la société des femmes.

Ce jour fut une véritable fête préméditée, mais à laquelle nos hôtes avaient su donner tout l'attrait de l'impromptu.

Au dîner, nous eûmes la musique du troisième highlander, qui, après avoir joué tous les airs nationaux, la Marseillaise en tète, des différents invités du colonel, entonna, à l'apparition du Champagne, la fameuse gigue écossBkeJes Cambpwell arrivent y qui fut le signal, après onze mois de siège, de la

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délivrance de la garnison anglaise de Laknow.

Les Anglais allaient se rendre à discrétion à Nana Saïb, la capitulation se signait sur les remparts, il ne restait plus dans la ville ni une cartouche, ni une livre de riz ; nul n'avait mangé depuis la veille. • . Tout à coup, la femme d'un soldat pousse un cri et arrache la plume des mains du commandant, une bouffée de vent venait d'apporter à ses oreilles les sons lointains du biniou écossais, jouant au loin, dans la jungle, l'air nationar qui avait bercé son enfance. Tout le monde écoute, rien. Seule, la montagnarde des Highlands, à genoux, comme en extase, la main étendue du côté de la campagne, continue à percevoir les sons qui se rapprochent, et s'é- «crîe : Écoutez, écoutez ! ... les voilà, c'est le clan des Cambpwell qui arrive.

On croyait à une hallucination produite par les privations et les souffrances de toute nature, quand on aperçut les highlanders qui accouraient au pas gymnastique au secours de leurs frères.

Il est impossible que les Écossais entendent loin de leurs montagnes ce chant qui remonte aux origines de leur histoire, sans que leurs yeux soient envahis par les larmes. . . Aussi, après le premier toast obligatoire, for the queen^ à la reine! la santé des défenseurs de Laknow fut-elle saluée par un triple hurrah, répété avec enthousiasme par les musiciens du jardin.

Le soir, dans une charmante salle de verdure, disposée à cet effet et éclairée à giornOy sur l'invitation de sir Maxwell, les acteurs indous d'Ourdi- Jbazar vinrent nous donner la représentation de deux

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des plus belles pièces du théâtre indou : Avany et la Devadassy.

Avany n'est autre chose que la tragédie de Phèdre écrite en sanscrit par Vyassa, cinq à six mille ans avant Euripide, Sénèque et Racine, et que l'on joue dans rinde entière, traduite en tamoul, en indoustani, en telinga ou en kanara, suivant les lieux.

Cette tragédie fut représentée devant nous en tamoul^ langue du sud de Tlnde, la plus parfaite de toutes les langues orientales après le sanscrit, dont elle est un dérivé, et que nous comprenions tous.

La Davadassy est une petite comédie de mœurs, écrite en tamoul également.

L'art dramatique indou est si peu connu de la masse des lecteurs, qu'on me saura gré peut-être de donner ici la traduction de cette pièce, qui servit de lever de rideau à cette soirée théâtrale. Elle a été traduite, pour la première fois, par moi, en 1868.

Le théâtre indou, très-riche en drames, déclamations d'aventures héroïques et tragédies, ne l'est peut-être pas moins en petites pièces satiriques qui d'ordinaire se jouent à la fin d'une représentatioii capitale, celle de Sarangua, Sacountala ou Avany ^ pour reposer le spectateur des émotions de la soirée.

La plupart de ces pièces, dues à la verve d'un des acteurs de la troupe, qui chaque année stationne dans les villages pendant *es mois de mai, juin et juillet (mayaci, any et ady), ne vivent qu'une saison Souvent même deux ou trois soirées suffisent pour les faire oublier. Elles disparaissent avec les événements tout locaux et d'actualité qui les ont fait naître : une

fuite de jeune fille de haute caste avec son amant, l'enlèvement d'une bayadère de la pagode, la mort de quelque vieil avare, connus dans toutes les aidées voisines.

Tout scandale, ou public ou privé, est immédiatement mis au théâtre et servi à la foule, qui applaudît à outrance aux allusions les plus transparentes et les plus hardies.

Mais autant en emporte le vent: ces morceaux de satire restent dans la mémoire de ceux qui les ont entendus, comme un simple souvenir; nul ne les collectionne, et c'est à peine si leur auteur daignera placer la feuille de palmier sur laquelle il les â gravés entre deux représentations, dans son léger bagage de voyageur. Et c'est ce qui a fait dire à certaines gens qui font de l'orientalisme en chambre,, et qui causent de l'Inde à tort et à travers, au ha*sard delà plume, que les Indous de l'époque actuelle n'avaient pas de théâtre, et qu'ils se bornaient à vivre sur le passé.

LaiDevadassy, c'est-â-dire la Ba^ad^^, n'est point là seule pièce légère qui ait survécu à l'oubli qui atteint ordinairement ce genre de productions dans rinde ; mais c'est sans contredit celle que les populs^ tiens du sud affectionnent le pfus, et celle que les acteurs qui viennent tenir leurs séances sous les grands arbres des villages pendant les chauds mois de l'été interprètent le plus volontiers*

Je Tai vue pour ma part une vingtaine de fbis dans les aidées de la côte de CoromandeL Cette pièce 6dt attribuée à un certain Parasourama, qui jouissait, il y a vingt-cinq ans environ, d'une grande réputation

comme acteur et poëte populaire. On a de lui un certain nombre de comédies et de drames d'une réelle valeur. J'aurais de beaucoup préféré donner au lecteur la tragédie d'At;any,mais peut-être cette traduction eût-elle dépassé les bornes permises dans^ le cadre restreint d'un voyage. Puis, comme étude de mœurs actuelles, la Devadassy est certainement mieux en place ici.

Le lecteur trouvera sans doute dans cette pièce des hardiesses auxquelles Tétaf présent de nos mœursthéâtrales ne l'a pas habitué : on étale saQS façon des nudités sur la scène, mais on se garde de certains mots qu'une pudeur de convention interdit dans le discours. Si cjla continue, on enlèvera les derniers voiles des figurantes, mais on n'osera plus jouer Molière.

Dans la poétique orientale, c'^est dans l'ensemble qu'il faut rechercher l'idée morale; les caractères sont représentés dans toute leur repoussante nudité, etl'idée n'est jamais affaiblie par le mot.

Qu'on se souvienne de la liberté d'allures et de langage des satiriques grecs et latins, et on aura Ifr véritable point de vue d'après lequel la Devadassy^ doit être jugée.

Voici cette petite pièce :

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LA DEVadassy

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