PREMIÈRE PARTIE
{La scène se pane sur la grande place du basàr de Valâée (vtflofe)
dé Bokmer,)
RAHGASSilMT. — If OlfTAMilLLE. ^ LE BECHCAIt — lATCIOUlITAlEA. —
Marchands d*arrack, de callou, de bétel et de menus grains, «r Mendiants et fakirs. — Un brahme.
Une marchande. — Oui, oui, nous voulons savoir quel est l'auteur de l'écrit scandaleux affiché cette nuit sur une colonne du bazar, et dans lequel la vertu de l'estimable Moutamalle est traînée dans la boue ni plus ni moins qu'une vieille pelure de banane qui aurait déjà servi à nettoyer des sandales. Ne serait-ce pas toi, Rangassamy? Voyons, on t'accuse : présente ta défense. Nous t'écoutons. Et toi, Moutamalle, saisis-le par son chamin (pièce d'étoffe dont on s'entoure les hanches), pour l'empêcher de fuir.
Rangassamy. — Que me voulez-vous, charmantes commères, marchandes de montai (bonbons) et de poissons salés, à qui il ne reste plus que la langue. C'est moi qui sonne de la trompe dans les maisons des morts. Parlez ! Faut-il un petit air pour vos vieilles têtes décrépites, vos cheveux absents et vos seins aussi plats qu'une peau de mangouste desséchée?
La foule ^es mendiants et fakirs. — Bravo, Rangassamy !
Les marchandes. — Oh ! l'horrible garçon ; voyez comme il nous insulte I
MouTAMALLE. — Que Yama (juge. des enfers) le confonde ! G*est bien lui qui a gravé sur cette olle (feuille de palmier) tout ce tissu d'infamies pour me faire chasser delacaste. Si mon fils était là, tu mourrais sous le rotin, Rangassamy.
La foule. — Bravo, Moutamalle ! Remplace ton fils, Moutamalle. Tiens, voilà un rotin, Moutamalle,
Rangassamy. — A qui en a donc cette vieille guenon? Tu m'enverras ton fils, Moutamalle, quand il aura retrouvé son père, que tu n*as jamais pu lui indiquer.
La FOULE. — Bien répondu, Rangassamy.
Moutamalle (pleurant). — Ayo, ayo, ayo, personne ne viendra à mon secours. Il crache sa puante salive sur le pagne blanc des veuves. Effronté menteur, polisson, mon mari se nommait Ponnou-Rassendren; ta mère pourrait-elle en dire autant, fils d'une bayadère?
Rangassamy. — Pleure, Moutamalle, pleure, ton défunt pourra croire que c'est de regret d'avoir jeté son coi;ps aux chacals plutôt que de payer les frais de son bûcher.
Moutamalle. — Coquin! entremetteur de ta mère!...
Les marchandes. — Viens te plaindre à la chauderie (tribunal de police), Moutamalle, nous te soutiendrons.
(Entre le becbcar.)
Le Bechcar. — Quel est ce bruit qui est venu me trpubler aux heures de la sieste?
CEYLAN. i09
Les marchandés. — Justice, seigneur bechcarl Rangassamy ameute contre nous tous les mauvais sujets du bazar.
MouTAMALLE. — Justicc, scigncur bcchcar I Rangassamy, pour me perdre de réputation, a placardé ici même cet écrit couvert de calomnies et d'impos^ tures.
Le bechgar. — D en est bien capable.
Rangassamt. — Ces vieilles sont folles, et elles mentent. Demandez plutôt à tous ces gens qui sont là.
La foule. — C'est vrai, elles sont folles.
Le bechcar. — Taisez-vous, je ne vous ai point dit de parler.
La foule. — Vive le seigneur bechcarl
Rangassamy. — Vous le voyez. Je passais pour Yie rendre à une cérémonie mortuaire quand ces marchandes m'ont arrêté, m'injuriant et menaçant de me battre.
MouTAMALLE. — Ne Fécoutcz jpoint. Sa bouche
est aussi habile à soufQer le mal qu'à trouver ensuite
de belles paroles pour se couvrir.
Le BECHCAR. — C'est bien. Voyons d'abord l'écrit. (Il s'approche de la colonne et lit.)
a Au nom du juste Yama qui voit tout. Que mon âme renaisse dans le corps d'un animal immonde qui déterre les cadavres des morts; que je sois mis au rang des vampires et des pisatchas, si ceci n'est point la vérité !
9 Écoutez, habitants de Bahour, brahmes, soudras, vannias et bohis, et vous dont les demeures sont situées dans la rue des commoutys.
lia * VOYAGE AU ¥àY9 l^ES PERLES.
9 La vieille Moutamaile, ne ipowrBfA pltus^ faire le soir des stations sous les topés de eoeotiers (rendezvous des prostituées dans Tlnde), vient (f axtrar dans^ l'honorable caste- des- entremetteuses.
B On' trouve chez; dte*, à tonte heure du jonr et de k mik, de belles âUes bool yeus dou& et languissants comme ceux des génisses, au corps bien frotté de safran, à la bouche aussi parfumée que le fimit siai^e du tamarinier.
I Son eallou est toujonrs ficais, et ses pastilles au piment et au gingembre disposent merveilleusmient à l'amour.
V Tons ceux qui veident des fDles vierges, savoureuses et délicates comme une jeune fleur de lotus qui s'épanouit sons les prenners' baisers du soleil levant;
» Tous ceux qui désirent dtes» femmes dont le cou est orné du taly (collier des- femmes mariées), ceux qui ont de doucespropositionsà faire auxbayadères . de k pagode, peuvent s'acfiresser à Moutamalle.
1 Dans huit jours ccmmienceront les cérémonies de la nubilité de sa fille^ et le lendemain on pourra l'acheter.
» Les enchères sont ouvertes. Avis donc à vous, brahmes ventrus et fainéants. Avis à vous aussi, commoutys gourmainds et paillards qui ne savez que faire de vos roupies : allez les placer chez Moutamalle. 2)
Ceci est grave !
HouTAMALLE. — Ayo, ayo, Samy (hélas, hélas, mon Dieu) ! où trouverai-je maintenant un mari pour ma douce Anniama?
Le BEcaoTCAR, — Il s'agit bien de toi ! Le drôle insulte les brafames et les oommoutys*
Rakgâssamy. — Ce a^est point moi qui ai gravé eette elle; je ne sais pas écrire.
Le ffliCHGAR. — Je te connais, et il n'y a que toi pour oser faire de pareils tours.
MouTAMALLË. — J'cmbrasse vos genoux paternels, seigneur bechcar; délivrez-nous de cet audacieux fripon, faites-le conduire au thana (prison).
Les marchandes. — Écoulez la prière de Moulamalle, seigneur bechcar.
La foule. — Tchi, tchi, tchi, à bas les vieilles 1 Si Rangassamy a écrit cela, il a dit la vérité.
Le bechcar. — Taisez-vous, vous dis-je. Je vais conter cette affaire au thasîldar, qui la dira au paléagar, qui ira faire son rapport au naïnard, et ce dernier prendra les ordres du pundit-saëb, qui avisera. Et prends garde au rotin, Rangassamy, il y a trop longtemps que tu le cherches pour que ta ne finisses pas par le uenconlrer.
(Le bechcar s-en ta.)
La foule. — Vive le seigneur bechcar ! (EUe suit le
bechcar.)
MouTAMALLE. — Qui donc me vengera, ainsi que ma pauvre Anniama?
Les MARCHANDES. — Vicus, Moutamalle, nous trouverons bien un couli qui, pour quelques caches (menue monnaie), nous fera taire ce mauvais garnement.
(Elles sortent.)
Rangassamy. — Allez, sorcières, et ne vous trou-
vez jamais sur ma route, car je vous casserai ma trompe sur la tète. (Comptant sur son doigt.) Dubechcar au thasildar, du thasildar ou paléagar, du paléagar au naïnard, du naïnard au pundit-saëb, raffaire a chance de se perdre en chemin, et j'aurais tort de m'en tracasser l'esprit.
(Rentre. le bechcar.)
Le bechcar. — Il me répugne de te faire mettre au thana, pauvre Rangassamy. Donne-moi vingt roupies, et je me charge de faire taire toutes ces braillardes.
Rangassamy. — Je n'ai rien à me reprocher; cependant, pour éviter. . . Vingt roupies, c'est bien cher; ne pourriez-vous diminuer vos prétentions de moitié?
Le bechcar. — Ah ! tu veux me faire composer I . . . Adieu, Rangassamy.
(Il sort.) ,
Rangassamy (seul). — Va, va, Saverinaden est plus puissant que toi, et comme c'est dans son intérêt que je travaille, il saura bien te clore la bouche. Comme toutes ces mégères étaient furieuses ! J'ai cru un instant que j'allais être obligé de leiir distribuer quelques coups de pied pour les mettre à la raison.
(Rentre le bechcar.)
Le bechcar. — Allons! va pour dix roupies; dépêche-toi de me les donner, et garde-toi d'en souffler mot.
Rangassamy. — J'ai réfléchi et ne ferai point
cela ; il ne me plaît pas de payer pour les autres. Si cinq roupies pouvaient vous suffire?
Le bechcar. — L'effronté se moque de moi.
Rangassamt. — C'est tout ce que je possède.
Le bechcar. — Bien vrai?
Rangassamt. — Je le jure par mon père.
Le bechcar. — Ton père, quel est-il? Tu es fils de l'amour.
Rangassamt. — Eh bien, par ma mère.
Le bechcar. — C'est une bayadère.
Rangassamt. — Par quoi voulez-vous donc que je jure?
Le bechcar. — Donne -moi d'abord l'argent, tu jureras ensuite par tout ce que tu voudras.
Rangassamt. — Je ne l'ai pas sur moi, il faut que faille le chercher à la pagode.
Le bechcar. — C'en est trop, et je vais de ce pas chez le thasildar. (n sort.)
Rangassamt (seul). — Si j*avais voulu, je m'en serais tiré avec six caches. Mais pourquoi Latchoumyamame fait-elle attendre si longtemps? C'est bien ici, cependant, qu'elle m'avait donné rendez-vous.
(Il s'assied au pied d'un arbre et chante.)
Sur les bords du lac Oussoudou, sous les palmiers et les flamboyants aux fleurs rouges, est la paillette de ma bien-aimée ; le soir, quand le lac dort réfléchissant dans ses eaux les étoiles, je me glisse dans l'herbe comme un pampou aux anneaux verts (serpent liane) pour entendre ses soupirs plus doux que le vent de la nuit, plus parfumés que la divine liqueur de Vischnou.
Ma bien-aifflée est vierge et pure ; nul n'a encore pressé ses seins nus au milieu d'un amoureux délire. Les bayadères ne lui ont point dit : Nous venons danser autour de ta natte en chantant les couplets consacrés en l'honneur des premières fleurs de ton printemps* Ma Men-aimée est vierge et pure, et les devas jaloux n^nient l'époque de mon bonheur.
(Entre Latchoumyama, la devadassy.)
Latchoumyama, — Tu chantes, Rangassamy. Estce ainsi que tu gagneras les 'cinquante pagodes (monnaies d'or) que le riche commouty Saveriœiden nous a promises?
Rangassamy. — J'ai entretenu Anniama pendant toute la soirée d'hier; en vain j'ai fait briller à ses yeux les bijoux les pins riches, les pagnes les plus somptueux, elle ne veut men entendre.
Latchoumyama. t— Que prétend-elle?
Rangassamy. — Demain ont lieu entre elle et le porteur de palanquin Souprayen les échanges du bétel, de l'eau et du cousa (fiançailles).
Latchoumyama. — Elle aime ce vieil ivrogne, ca buveur de callou !
Rangassamy. — "Non, mais elle tient à porter le taly.
Latchoumyama. — Et tu t'es contenté de ces rêves de petite fille I Va, tu n'es ,plus ce pourvoyeur habile des marchands et des brabmes, à qui rien ne résistait.
Rangassamy. — Et qui te dit que nous ne réussirons point? Vois ce fue j'ai affiché la nuit dernière sur cette colonne.
^GfYLlN. ils
LATGHOUMÏàllà ^iirèB amir h^. — d^est VOL -COUp de
maître, ça, Rang^fisanly. H y fin a pour huit jours à amuser toutes les langues du bazar. Momiainsdle et sa jGlle Bontiperduee derépalatioa, ai Souprayen, Je le connais, se voudra plus d'Anniama.
Rangassasey.. — Oui, imais je me suis attiré le bechcar sur les bras. Il m'a demandé vingt roupies pour ne jpoint faire son irapport. J'ai marchandé, le vieux cuistre est descendu jusqu'à cinq roupies, et je les lui ai refusées, après m' être moqué de lui.
Latchoumyama. — Si le rapport est fait, Saverinaden doublera, triplera la somme, et l'arrêtera chez le thasildar ; mais tu as eu tort, il fallait lui donner cinq roupies.
Rangassamy. — Je ne les avais pas.
Latchoumyama. — Et ce que je t'ai donné hier? Rangassamy. — Il me reste huit caches pour mon riz et mon carry de ce soir.
Latchoumyama. — Tu ne posséderas jamais autre chose que ton chamin, Rangassamy; tu aimes trop le jeu, l'arrack (F eau-de-vie de riz) et les belles filles de la place d'Odiau-Sallé.
Rangassamy. — Allons trouver Saverinaden. Son coffre est inépuisable, et puisque nous risquons pour lui le thana ou le roLin, il est juste qu'il paye en conséquence.
Latchoumyama. — Je le veux bien, mai^ à partir de maintenant tu vas me laisser agir; surtout, ne cherche pas à parler de nouveau à la jeune fille. Après ce qui s'est passé ce matin, elle ne peut que se défier de toi.
Je me charge, grâce à ton affiche audacieuse, de
soulever la caste de Moutamalle contre elle, de dégoûter Souprayen, et enfin d'amener Ânniama dans les bras du commouty.
Un brahme sannyassi (passant). — Qui veut de Teau sacrée du Gange pour faire ses ablutions et laver ses souillures, à six caches la cope (petite mesure de ' capacité)?
Ramgassamy. — Porte cela aux femmes et aux im« béciles, fainéant I
CEYLAN. m