DEUXIÈME PARTIE
{La scène se passe sous la vérandah de la maison de MoutamalUf
dans une rue de Bahour,)
AinnAMÀ. — Latchoumtama. — Moutamalle. — Voisines. AnNIAMA (pilant des gfraînes sur la pierre à carry). — J'ai
rêvé, cette nuit, que je me rendais à la fête de Tircangi, vêtue d'un pagne tressé de fils d'or et da soie; le haoudah dans lequel j'étais enfermée était porté par un éléphant blanc.
Brahmes, fakirs, mendiants et soudras se prosternaient dans la poussière, comme devant le rajah de Travencor... Que veulent dire ces présages?
Quel est cet oiseau qui voltige sur ma tête en poussant des cris joyeux, comme s'il appelait ses petits?...
Ah ! c'est ToiseTaiu chéri de Covinda (un des noms de Vischnou), celui qui portait ses douces plaintes d'amour à la divine Devanagiiy.,. Viens-tu, tendre messager au plumage brun, m'annoncer une heureuse nouvelle ou me prévenir d'un danger?
mon Dieu 1 un milan paria le traverse dans son vol!... Il me regarde. Vite, conjurons sa sinistre présence.
(Elle jette une boulette de riz enduite d*buile de coco.)
Le voilà parti, je suis toute saisie... | Mon cœur tremble. Est-ce de joie? Est-ce de crainte?
(Latchoumyama paraît.)
Latciiol MYAMA. — Ghasse la crainte /et réjouis-toi ; salam, Ânniama.
Anniama. — Tu m'as effrayée.
Latchoumyama. — Je viens réaliser ton présaga heureux. Me connais-tu?
Anniama. — N'es-tu pas la fille de Parvady? Ton nom est Latchoumy.
Latchoumyama. — Quand j*étaîs jeune et belle^ quand je menais la danse de mes compagnes devant le char de Siva, quand les vellajas et les commoutys se disputaient ma possession, on m'appelait Latclioumy; je ne suis plus maintenant que Latchoumyama (la vieille Latchoumy).
Anniama. — Tu as de bien beaux bijoux.
Latchoumyama. — Il ne tient qu'à toi d'en posséder de pareils.
Anniama. — Je ne puis avoir que des taïtous et des moncautys de cuivre (colliers et ornements du nez). Souvent le riz manque à la maison.
Latchoumyama.. — Une heWe jeune fille comme toi ne doit pointporter des ornements de paria. Le jeune commouty Saverinaden se meurt d'amour jpour Anniama. Qu'Anniama l'écoute^ et il lui donnera en abondance de l'or, des perles fines;, des cachemires, et duxizpoiur sa mère.
Anniama. — Rai](gassamy m'a d^'à dit tout cela; c'est un mauvais g^^rçôn dont la bouche ne parle que^pour tromper. J'ai refusé de l'écouter.
Latchoumyama. — Dis-moi, Anniama, est-ce que pédant les chaudes iiuits du mois mayaci (mai), le vent qui seruffie du d&té «des montagnes du Valâaow n'est jamais venu, à travers ia piurte )eirti'V>uverte
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àd la pailloUe, te muniKirer des mots d^amoor.Y
liVNiAMÂ. — 11 est Yâfiu, et j'ai compris sob langage.
Lâtghoumyama. — N'as-tu jamais vu, dans tes rêves, des jeunes iiommes, hemm. et bien £aits^ passer leurs mains dans ta noire chevelure, «et couvrir de baisers brûlants tes lèvnes entr'ouvertes et tes £eins aussi femmes que le fruit du papayer?
Anniama. — Je les ai vus et j'ai désiré d'aimer.
Latghoumyaiia. — £t quel est le mortel heureux qui, le premier^ a pressé ton beau corps, dans une étreinte passionnée, sur une natte de vétiveart (mmh verte du pagne bbmc des vierges?
^NiAMA. — H^as i personne ne m'a dît onoors qu'il eût soif de mes caresses.
LâTCHOUMSAHA. — Sbbs doute, tu as rq)ousflé les avances qu'on te faisait?
Anruma. — Qui pentiaire attention à une pauvre pileuse de nelly ?
liAzrcHouMYABiiL. — . Jb ifiens i'appootler les paroles de Saverinaden.
JjxRikUk. — T&4-ilèhBi^e <de me inmettre un Uady?
LATCHOUMVABiA. — li 'Jk'j&A, pa» de :ta caite ^ aœ ipeut t'^ouser.
. Anniaha. — Je netétcmiB pia8..Je veux des enfants que je pnsse èeixer sur mon ^ôn en f résenDB de leur père, et qui, plus tard, accompUrûnt sur ma tombe sans rougir les cérémonies funéraires.
liATGuoonvAMA. — Bt%u «comptes Bur Seq^m^en fmxc Téafiserles vèwR ^anow ?
Amoiim . — ïlon,ïlesiirieïK,*tie«e'puis i^wBmt;
mais je lui serai soumise et saurai rester honnête.
Latghoumyama. — Et si le beau Saverinaden consentait, malgré le chef de sa caste, à t'offrir Teau et le cousa ?
Anniama. — Mon cœur a déjà parlé pour lui.
Latghoumyama. — C'est bien, je vais lui porter ta réponse. Cette nuit, quand les rondras procureront à Moutamalle des rêves profonds, à l'heure où Ma (la lune) s'inclinera doucement vers l'est, tu t'assoiras au pied de ce cocotier, et je viendrai te dire sa volonté. Accomplis, en attendant, les cérémonies consacrées aux présages heureux.
Anniama. — Ce sera trop tard. Oublies-tu que . Souprayen vient me chercher ce soir pour la cérémonie des fiançailles ?
Latghoumyama. — Souprayen ne pense plus à toi, et la cérémonie de ce soir n'aura pas lieu.
Anniama. — Dis-tu vrai? Que le divin Vischnou te prête sa sagesse et parle par ta bouche !
Latghoumyama. — Tu sauras de ta mère que je ne t'ai point menti.
Anniama. — C'est bien. A l'heure où Ma s'inclinera doucement vers l'est, j'irai m'asseoir au pied de ce cocotier et je t'attendrai.
Latghoumyama. — Saverinaden va connaître les pensées de ton cœur, et peut-être viendra-t-il luimême suspendre le taly d'or à ton cou.
(EUe s'en va.)
Anniama (seule). — mes doux rêves de cette nuit, et toi, bel oiseau de Covinda, je vois bien que vous ne m'avez pas trompée I Je vais me hflter de
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préparer le carry, car ma mère va bientôt rentrer, et son humeur n'est pas douce quand le riz ne chante pas dans la tiselle (vase de cuivre destiné à faire cuire le riz).
(Elle rentre dans la maison.) MOUTA MALLE (pleurant et 8*arrachant le» cheveux). —
Ayo, ayo, Samy ! le chef de caste m'ordonne de comparaître devant lui : tous les mendiants du bazar, poussés par cet abominable Ranguin (diminutif de Rangassamy), m'accusent de séduire les jeunes filles et de corrompre les femmes mariées... Ayo, ayo, Samy! que je suis malheureuse! Souprayen vient de me reprendre la pagode qu'il m'avait donnée comme arrhes du mariage de ma fille.
(Appelant cette dernière.)
Anniama ! Anniama !
ANNIAMA (dans rintérieur de la maison; elle chante). —
Doux messager de la belle Devanaguy, bel oiseau au plumage brun, reviens planer sur ma maison.
MouTAMALLE. — Tu chautcs au lieu de répondre ! Attends, je vais t'apprendre à respecter les paroles de ta mère !
(Elle entre dans la maison, on entend des cris dans rintérienr.) Plusieurs voisines (paralsssant sous leur vérandah), —
D'où viennent ces cris?
Une d'elles. — C'est la vieille Moutamalle, qui a trop bu de callou, et, suivant son habitude, elle rossè sa fille pour se dégriser.
m VOYAGE AU PAYS DES PERLES.
TROaSIÈME PARTIE-
{La scène se passe sous le cocotier de la rue Bahour^ où Latéhovn myama a donné rendez-vous à AnmamaJ)
ANNIAKA. — lATCHOnSTAXÀ. — Saverivaihen. — Rangàssamt
ÂNNIAMA (assise au pied du cocotier). — Toilà longtemps que f attends... Si Latchoumyama allait ne pas venir ! . . . J'ai bien peur. . . C'est l'heure où les esprits mauvais hantent les mes désertes pour entrer dans les maisons devant lesquelles an n'a point tracé les signes consacrés qui conjurent les maléfices. Quel est ce bruit qui semble venir de l'étang d'Oudira, Paléom? Sans doute ce sont les génies des eaux, qui fouettent l'étang avec une liane flexible afin de le purifier pour les ablutions du soleil leVanl. Une omb^e se gliâse làrbas le bi^ des vérandahs... Je tremble... elle ^s'sypiproche. Mahartchis, protégezaxKu !
Latchoumxama j(paraii8aii|). — Ifecrains rien^ c'est Latchoumyama. Saverinaden me suit, il t'apporte le taly qu'il a détaché du cou de sa mère mourante... Il brave fDut pour que tu lui appartiennes.
Sa:VERWADEN X«ax genoux d'Anniama). — Le VOÎÇÎ,^
laisse-moi t'en parer, ma douce Ânniama ; c'est le gage le plus sacré xpie puisse te donner mon amour. Tois comme il te va bien ! Tu ne me réponds pas ! Anniama. — Hélas 1 quête fire, Saverinaden? Je n'ai jamais connu l'amour, je suis vierge. Mon cœur s'ouvre au bruit harmonieux de tes paroles ; je com-
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prends son langage, mais je ne sais comment le traduire.
Saverinaden. — Tu trembles dans mes bras tandis que ta bouche distille un miel plus doux .i mon âme que Tamrita (ambroisie). Que crains-tu?
AnNiAMA.. — Je tremble, mon bien-aimé, car toa souffle est brûlant comme le vent des Nielguerryes, tjui courbe sur le sable les tiges des jeunes palmiers.
Saverinaden. — Lai«se-moi presser mes lèvres sur tesjèvres, boire ton haleine amoureuse, comme \t cerf altéré qui aspire sur les feuilles la rosée de la Tiuit.
Anniama. — Quel frisson inconnu m'agite? Tes^ baisers me font mourir 1
Saverinaden. — Les flambeaux innombrables du t3el d*Indra pfdrssent, ffla descend silencieusement vers sa céleste couche : c'est l'heure propice aux «mants. Viens avec moi sous le feuillage plein d'ombre de ce bosquet d'acacias roses, et les devas '(aïiges) seront jaloux de notre bonheur.
(Il rentraine sont le feuillage,)
IUn&as^vt (paniistiint). — EH MeA^ Latâhoa- «jrama, qvm. de nwveau?
Latgdoumyama. — Ânniama est ^i tiwi de g^ 'gner nos cinquante pagodes.
m VOYAGE AU PAYS DES PERLES.