CHAPITRE HUITIÈME
faisant, de g^randes et ma^rnifiques carrièces à ciel ouvert. Pratiquées dans les flancs d'un vaste plateau rocheux , elles doivent certainement remonter à la plus haute antiquité.
A cinq heures, nous faisons halte au villag^e d'El-Haouria. Entouré de jardins, il s'élève sur une colline dont il couvre les pentes et le sommet : plusieurs maisons ont été bâties avec des matériaux antiques. La position de ce villa{je près du Ras-Addar, l'ancien cap Bon, ou cap Mercure, m'incHne à penser qu'il a succédé à la ville d'Hermaeum, mentionnée par Scylax ' et par Procope* comme voisine du cap Hermès, le cap Mercure des Latins. Cette identification, proposée déjà par M. Pellissier', est, à mon avis, plus vraisemblable que celle de Shaw, qui y place Aquilaria, laquelle devait être située sur le bord de la mer, puisque Curion y débarqua ses troupes.
21 juillet.
Après avoir passé' la nuit à El-Haouria, nous quittons ce village à cinq heures trente minutes du matin, pour aller visiter les immenses carrières désignées par les indigènes sous la dénomination de Rhar-el-Kebir (la grande caverne); elles sont distantes de deux kilomètres au moins d'El-Haouria vers l'ouest et avoisinent le rivage.
A six heures, nous y arrivons. Elles constituent un ensemble de gigantesques excavations qui s'étendent sous un plateau rocheux, percé de distance en distance par des espèces de puits qui laissent pénétrer l'air et la lumière dans de magnifiques salles souterraines. Ces salles, au nombre de dix-huit, affectent différentes formes ; les unes sont rondes, les autres elliptiques, celles-ci carrées, celles-là polygonales. Creusées dans des proportions colossales et soutenues, par intervalle,
< Scylai, p. 39.
2 Procop., BelL Vandal., I, 17.
3 Pellissier, p. 240.
au moyen d'énormes piliers ménagées à dessein dans l'épaisseur du roc, elles communiquent les unes avec les autres et sont chacune éclairées à leur centre par un regard pratiqué en forme d'entonnoir, afin de permettre à une plus gfrande gerbe de rayons lumineux de descendre et, en quelque sorte, de s'épanouir au fond de ces sombres et mystérieuses galeries. Nous les parcourûmes successivement, munis chacun d'une bougie et tâchant de la protéger de notre mieux contre des nuées de chauves-souris qui, troublées dans leurs paisibles retraites, voltigeaient épouvantées autour de nous et semblaient s'efforcer, par le battement de leurs ailes, d'éteindre nos lumières vacillantes.
Ces carrières souterraines me rappelaient des excavations analogues et aussi remarquables que j'avais, en 1854, visitées en Palestine à Beit-Djibrin et qui sont peut-être l'ouvrage des anciens Ghananéens. Gelles d'El-Haouria remontent incontestablement aux Phéniciens et datent très-probablement de la première fondation d'Utique et de Garthage. Les blocs extraits de ces cavernes ainsi que des autres carrières à ciel ouvert, qui de là s'étendent jusqu'au rivage, étaient transportés par mer vers ces deux grandes cités et surtout vers la dernière, qui , par le nombre et la splendeur de ses monuments, aspirait à devenir l'une des plus belles et des plus vastes capitales du monde.
Il est question pour la première fois dans l'histoire de ces immenses excavations lors de l'invasion d'Agathocle en Afrique, l'an 309 de Jésus-Ghrist.
Diodore de Sicile *, en effet, nous raconte qu'Agathocle aborda avec son armée près de l'endroit appelé Aoro/icai.
« O J' AyaBoTÙJj^ ehoêlSaaoiq vnv Hfyotfuv Trpoç tàç xaXou/iévaç AaTOfiuaç. »
Ges latomies ou carrières sont également mentionnées
* Diodor., XX, 7.
plus tard par Strabon *, au sud du promontoire d'Hermès, €e qui est précisément la position qu'elles occupent.
« £v Gcoxth $i Tb) xôXttci) h coTiep nai in KoLÇfyriiùiv y Hiviq taxi TTÔXi;, )cac SepfAa, xaî 'kocrofiùxi nvù, cTO' )7 Epfjiata «xpa Tpa^teîa, itai hn auT>5i/ TwXt^ ôjxoivufjioç. »
Ce passage positif ne peut laisser aucun doute sur l'identité des carrières que j'ai décrites tout à l'heure avec celles qui sont désignées ici, et, pour le dire en passant, ce même passage confirme aussi d'une manière qui me semble peu contestable la supposition en vertu de laquelle El-Haouria aurait remplacé l'ancienne ville d'Hermès.
Le débarquement d'Agathocle eut lieu dans l'une des anses <jui avoisinent ces carrières. On sait qu'après avoir fait tirer à terre ses vaisseaux , il ordonna à ses soldats de les brûler, donnant lui-même le premier l'exemple une torche à la main. Il voulait ainsi enlever à ses troupes tout moyen de retraite et ne leur laisser d'autre alternative que la défaite avec ses suites inévitables, soit la captivité, soit la mort, ou que la victoire , et avec elle l'espérance certaine de retourner dans leurs foyers sur les propres vaisseaux de l'ennemi.
A huit heures, nous reprenons le chemin d'El-Haouria.