CHAPITRE CINQUIÈME
opposaient aux rayons du soleil et à nos regards se déchire insensiblement.
À midi trente minutes, ils se sont tous évanouis comme par enchantement, et sortant des ténèbres humides au sein desquelles nous étions en quelque sorte plongés, nous sommes inondés de nouveau par les feux et par Téclat éblouissant de l'astre du jour. En même temps, un immense et magnifique panorama se déroule au loin sous nos yeux : au nord , la Goulette , Tunis et son lac , la colline de Sidi-bou- Saïd et l'emplacement de Carthage, le vaste golfe que délimitent d'un côté le Bas-Addar ou cap Bon, et de l'autre le Bas-Sidi-Aly-el-Mekki , l'ancien promontoire d'Apollon ; au nord-ouest, les montagnes qui dominent la fertile vallée de la Medjerdah; à l'ouest, celles du Kef; au sud, le mont Djougar et le massif beaucoup plus méridional des monts Ousselet; au sud -est, les hauteurs de Djerad et de Takrouna, les villes d'Herglah et de Sousa; à l'est, Hammamet et son beau golfe; au nord-est, la presqu'île du cap Bon ; en un mot, la moitié à peu près de la Bégence apparaît successivement à nos regards, à mesure que nous interrogeons les divers points de l'horizon. Nous suivons, nous perdons et nous retrouvons tour à tour la ligne du fameux aqueduc de Carthage, qui, traversant colUnes et vallées, tantôt disparaît sous terre, tantôt semble surgir du sol. Cette ligne, avec son embranchement de Djougar et les détours qu'elle décrit, a environ cent trente kilomètres de développement.
La cime où nous sommes est peut-être celle qu'avait gravie jadis le célèbre aventurier Agathocle, lorsque avec un faible détachement il quitta furtivement Hadrumète qu'il assiégeait, pour marcher au secours de Tunis, dont les Carthaginois allaient s'emparer. Diodore de Sicile ' nous raconte en effet
t Dioa. Sic, XX, 17.
que ce prince se rendit alors sur le haut d'une montagne d'où il pouvait être aperçu et par les habitants d'Hadrumète et par les Carthaginois qui assiégeaient Tunis. Là, ajoute cet historien , il imagina un stratagème qui répandit à la fois l'incertitude et la crainte chez tous ses ennemis. Pendant la nuit, il ordonna à ses soldats d'allumer de grands feux sur un vaste espace de terrain. A cette vue, les Carthaginois occupés au siège de Tunis, croyant qu'il s'avançait au secours de la place avec une nombreuse armée, s'enfuient précipitamment dans leurs murs, en abandonnant leurs machines de guerre; les habitants d'Hadrumète, de leur côté , persuadés que les assiégeants allaient recevoir un renfort considérable , furent frappés de terreur et se rendirent à discrétion.
Comme du sommet du Zaghouan on distingue à la fois Tunis et Sousa, l'antique Hadrumète, j'adopte volontiers l'opinion de Shaw, qui croit que Diodore désigne ici la montagne dont il est question en ce moment. Néanmoins, le sommet du Djebel-er-Ressas pourrait peut-être aussi satisfaire aux données de l'historien grec.
Le Zaghouan, ainsi que je l'ai déjà dit, est probablement le mons Zeugitanus de l'antiquité.
A l'époque chrétienne, il paraît désigné par Victor de Vite ' sous le nom de mons Ziquensis , et les miracles qui s'y accomplirent , au rapport de cet historien , lors de la persécution des catholiques par le roi vandale Huneric, lui firent donner le surnom de mons Domîni,
L'écrivain arabe El-Bekri *, en parlant du Zaghouan, nous apprend que de son temps il se nonmiait également Kelb-ez- Zocac (le chien du détroit).
« On appelle ainsi cette montagne, dit-il, parce qu'elle se voit de très-loin et qu'elle sert à diriger les navigateurs vers
1 Victor Vit., Hist. persecut. Vandal,, II, 6, et V, 15. ' El-Bekri, Descnpt, de i* Afrique septentrionale, p. 111.