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CHAPITRE PREMIER

La Cochinchine française et le Cambodge. — Organisation du voyage d'exploration des monuments Khmers.

La Cochinchine française comprend, on le sait, les six provinces les plus méridionales de l'empire d'Armani. C'est une région fertile, coupée de rivières et de marais, qui équivaut, comme superficie, à la dixième partie de la France et dont la population atteint le chiffre de deux millions d'âmes.

Elle occupe la pointe sud-est de l'Indo-Chine et embrasse le *i delta terminal du Mékong qui, sorti des plateaux neigeux du ■"- Thibet, a déjà fourni une course de plus de huit cents lieues quand — ^ il entre sur notre territoire pour s'y jeter dans la mer par de i ^ nombreuses embouchures.

| 'j Le Cambodge, également arrosé par les eaux du Grand Fleuve,

i -^ confine à l'Ouest à la Cochinchine française, contrée avec laquelle ! 3 il forme l'ensemble de nos possessions dans l'extrême Asie. Der-

i ^ nier reste de l'ancien royaume khmer, ce petit État est devenu en quelque sorte une annexe de notre colonie, depuis que nous

l'avons affranchi du double joug de l'empire d'Annam et du royaume de Siam, ses voisins, et que nous lui avons fait accepter en échange le protectorat de la France.

L'étendue du Cambodge est réduite aujourd'hui à celle de quatre ou cinq de nos déparlements; ce sont de vastes marais, des plaines rocheuses, pauvres en végétation, d'épaisses forêts sillonnées de cours d'eau et, sur le bord des rivières torrentueuses, des terrains d'alluvion d'une grande fertilité. La population s'é-

Acteur du théitre royil.

lève à un million d'hommes répartis en hordes sauvages et en tribus à demi civilisées habitant des hameaux et quelques petites villes. Les rives des cours d'eau sont assez vivantes, mais partout ailleurs les habitations sont clair-semées ; l'aspect du pays est, en général, d'une sauvagerie triste et monotone, et l'on y trouve même de vastes espaces entièrement déserts. La pauvreté se trahit partout : ainsi, lorsque nous vîmes pour la première fois le roi du Cambodge dans sa capitale d'Oudon g, on nous reçut dans une sorte de hangar fait de rotins et de bambous. Toutefois, à peine introduits en présence de la cour, nous fûmes frappés de la noblesse,

de l'air de dignité des mandarins. Norodom lui-même nous accueillit d'une manière gracieuse et bienveillante ; il fit donner en notre honneur une représentation théâtrale, sans préjudice d'un ballet brillant dont l'ordonnance et les costumes témoignaient d'un degré de civilisation inattendu.

Bref, si, au premier aspect du logis, nous avions pu nous croire dans la hutte de quelque chef de sauvages, l'accueil que nous y recevions, les mœurs de ses habitants, reportaient notre pensée vers les cours les plus civilisées de l'Orient. Préa Norodom, l'auguste Norodom, n'est pas en effet un prince vulgaire : c'est un roi de la race solaire, un arrière-neveu du dieu Indra ; il descend d'une des lignées les plus illustres de l'Asie, et si ses ancêtres n'ont pas fait figure dans l'histoire, ils n'en ont pas moins laissé une marque éclatante de leur grandeur dans les chefs-d'œuvre de pierre qu'ils ont édifiés. Ces monuments, nombreux et splendides, couvrent tout le pays; mais, semblables à leurs auteurs, ils paraissent vouloir rester dans l'oubli, et ce n'est qu'avec peine qu'on les découvre au milieu de l'épaisse végétation qui les envahit.

Est-ce à cette cause qu'il faut attribuer l'étonnant silence des commerçants et des missionnaires européens qui, bien qu'ils eussent pénétré dans ces contrées depuis plusieurs siècles1, n'avaient jamais appelé l'attention du monde occidental sur l'existence de ces ruines grandioses? Toujours est-il qu'elles demeurèrent complètement ignorées jusqu'à l'époque où le sinologue Àbel Ré musât, en recherchant dans les annales chinoises l'histoire des pays voisins, découvrit une description de la capitale d'Angkor par un voyageur chinois du treizième siècle, description si étrange et si merveilleuse, qu'elle lui parut plutôt fantastique que réelle. En 1858, le naturaliste français Henri Mouhot, amené par ses

1 Dès Tannée i 570 les ruines khmers furent visitées par des voyageurs portugais.

pérégrinations en Indo-Chine sur l'emplacement de cette ancienne métropole, reconnut l'exactitude du tableau précité, et il signala ces restes superbes dans un ouvrage posthume où éclate en des pages émues, un vif enthousiasme « pour ces Michel-Ange de TOrient dont le génie conçut et accomplit de tels prodiges1. » Le voyage de Mouhot n'avait précédé que de peu l'occupation

française. D'autres explorateurs vinrent ensuite, et, parmi eux, notre premier résident français au Cambodge, le commandant Doudart de Lagrée qui, d'abord seul, puis à la tête d'un groupe de voyageurs, accomplit sa longue et pénible exploration du Mékong et des solitudes de l'Indo-Chine.

Amené par les hasards de ma vie de marin à la station d'extrême orient, j'eus occasion, dès 1875, de visiter le royaume de Siam et une partie du Cambodge. L'année suivante, je faisais partie de la mission dirigée par le commandant de Lagrée 3.

La vue de ces ruines étranges me frappa, moi aussi, d'un vif étonnement : je n'admirais pas moins ' la conception hardie et grandiose de ces monuments que l'harmonie parfaite de toutes leurs parties. L'art khmer, issu du mélange de l'Inde et de la Chine, épuré, ennobli par des artistes qu'on pourrait appeler les Athéniens de l'Extrême-Orient, est resté en effet comme la plus belle expression du génie humain dans cette vaste partie de l'Asie qui s'étend de llndus au Pacifique. 11 s'écarte, il est vrai, de ces grandes œuvres classiques du bassin de la Méditerranée qui pendant longtemps ont seules captivé notre admiration : ce ne sont plus ces colonnades majestueuses, ces grandes surfaces calmes de la Grèce ou de l'Egypte; ce sont au contraire des formes la*

1 Le missionnaire Cerri appelle Église de Saint-Pierre de toits les Hindous le temple d'Angkor-Vaht qu'il ne connaissait que par ouï-dire.

3 Le commandant de Lagrée, chef de la mission d'exploration du Mékong (1866-67-68), avait sous ses ordres le lieutenant de vaisseau F. Garnier, les docteurs Joubert et Thorel, Louis de Carné, délégué du Ministère des affaires étrangères, et l'enseigne de vaisseau Delaporte .

borieuses, complexes, tourmentées: superpositions, retraits mul-

c des galeries qui conduisent du premier dans le temple d'Angltor-Vaht.

tiptes, labyrinthes, galeries basses à jour, tour» dentelées, pyra-

mides à étages et à flèches innombrables; une profusion extrême d'ornements et de sculptures, des effets constants de clair et de sombre qui enrichissent les ensembles sans en altérer la majesté, et s'harmonisent merveilleusement avec la lumière intense et la végétation luxuriante des régions tropicales : c'est, en un mot, une autre forme du beau.

Je ne pouvais contempler ces monuments d'un grand art trop longtemps ignoré sans éprouver le vif désir de les faire connaître à l'Europe et d'enrichir nos musées d'une collection d'antiquités khmers dont la place était toute marquée à côté de celles de l'Egypte et de l'Assyrie. En quittant la terre du Cambodge, je ne lui disais donc point adieu. De retour en France, quatre années s'écoulèrent jusqu'au jour où, la publication des documents rapportés par la mission du Mékong étant achevée, je pus songer à la réalisation de mon projet.

En 1871, je m'adressai au gouverneur de Cochinchine, l'amiral Dupré qui, lui aussi, avait vu Angkor, et le concours le plus bienveillant me fut assuré. Sur la proposition de M. Charles Blanc, directeur des Beaux- Arts, une subvention généreuse me fut accordée par M. Jules Simon f, et au mois de mai la mission dont l'amiral * Pothuau, ministre de la marine, avait bien voulu me confier la direction, se mettait en route pour Saïgon. Grâce à la sollicitude éclairée de M. le gouverneur de la colonie, les préparatifs furent vite achevés. Au matériel ordinaire de campagne, on ajouta tous les instruments nécessaires pour dégager les monuments, faire des fouilles, transporter de lourds fardeaux, estamper et mouler les inscriptions et les sculptures; tout cet attirail fut embarqué à bord d'une canonnière et d'une chaloupe à vapeur, montées par cinquante hommes d'équipage.

1 Qu'il me soit permis de remercier ici l'administration des Beaux-Arts et l'administration des Colonies de l'appui si précieux qu'en toutes circonstances elles n'ont cessé de m'accorder.

Si cette excursion d'une nature particulière au travers des immenses et marécageuses forêts du Cambodge offrait en soi de vifs attraits, une expérience répétée du redoutable climat indo-chinois et des difficultés de toute sorte auxquelles on se heurte en ces contrées, surtout pendant la saison des pluies, m'imposait tout d'abord le choixd'un personnel d'élite. Avec un temps limité et des ressources restreintes, le moindre tâtonnement devenait funeste. Aussi la colonne d'exploration fut-elle composée d'officiers et de marins déjà familiers avec les périls et les aventures d'un semblable voyage ; (ous étaient volontaires. M. Bouillel, ingénieur hydrographe, M. Batte, ingénieur civil, M. le docteur Jullien, délégué du Muséum, étaient partis de France avec moi ; à notre arrivée à Saigon, M. le docteur Harmand, médecin de la marine, et M. Faraut, conducteur des ponts et chaussées, furent en outre adjoints à la mission, que rallia plus tard, vers la fin du voyage, M. Filoz, capitaine d'infanterie de marine. Le gouverneur de la colonie avait fait communiquer d'avance au roi Norodom le plan des opérations que nous allions tenter; dès que le prince les eut approuvées, nous reçûmes nos dernières instructions avec notre ordre de départ.

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