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CHAPITRE II

Départ de Saigon. — L'Arroyo de la poste et le Mékong. — Halte à la colline sainte de Phnom-Chiso. — Entrée sur le territoire cambodgien. — Phnom- Penh et le roi Norodom. — Détails de mœurs. — Les Quatre-Collines elles monuments funéraires des rois du Cambodge. — Ruines de Lovûk. — La région des lacs dans la saison des grandes eaux : son aspect au temps de la sécheresse. — Description d'une pêcherie. — Arrivée à Compong- Thôm. — Phnom-Sontuc.

Le 23 juillet 1873, â 8 heures du matin, le personnel de la Mission d'exploration des monuments Khmers, embarqué â bord de la canonnière la Javeline et de la chaloupe â vapeur n* 5, quittait le port de Saigon. Entraînés par le rapide courant du Donnai, nous modérons d'abord notre vitesse pour passer entre les navires et les barques qui encombrent le large fleuve en aval. A notre droite défilent les vastes constructions de l'Arsenal, les quais et les établissements de la Compagnie des Messageries, qui se succèdent sur une ligne de plusieurs kilomètres. En arrière s'étagent, sur une petite éminence, d'importants édifices publics. L'ensemble offre un coup d'reil qui ne manque pas d'une certaine grandeur.

Si les rues de cette ville née d'hier n'ont pas encore leur entière bordure de constructions, elles sont, en revanche, bien tracées, presque toutes plantées d'arbres qui donnent déjà un ombrage précieux, et la plupart des habitations y sont entourées de jardins. Située sur la rive droite du Donnai, à cinquante milles de son embouchure et à la naissance d'un canal qui la relie au grand centre indigène de Gholon, cette petite capitale française a vu se développer progressivement ses germes natifs de prospérité. Dès 1868, unissant l'agréable à l'utile, elle possédait un dock flottant, un jardin botanique, un comité agricole et industriel, un théâtre annamite, et jusqu'à des courses de chevaux, où l'on se rendait de Hong-Kong et de Singapour. Dans la seule année 1870, le port de Saigon, accessible aux plus grands navires, avait reçu plus de cinq cents bâtiments au long cours, dont un tiers sous pavillon français, et cinq mille barques de mer jaugeant ensemble plus de 300,000 tonneaux. Un instant arrêtée par nos désastres dont le contre-coup s'est fait sentir dans nos colonies, la marche en avant a bientôt repris son essor. En 1873, lors de mon troisième séjour dans la ville, j'ai de nouveau été frappé de l'accroissement de vie que m'y offraient toutes les branches du commerce et de l'industrie : on travaillait à approfondir Yarroyo (canal) si important de Cholon ; de nouvelles casernes s élevaient, on agrandissait l'hôpital. Dans l'intérieur du pays la culture du café était essayée en grand, et il se fondait une usine modèle pour la fabrication du sucre ; on venait enfin d'organiser une compagnie de paquebots pour desservir les points principaux de la colonie, entreprise qui, en établissant des relations régulières entre Saigon, les chefs-lieux des provinces et Phnom-Pênh, la capitale du Cambodge, devait assurer à ce royaume les bénéfices de jour en jour plus efficaces de notre protectorat et l'aider à secouer la torpeur qui l'engourdit.

Le résultat de tant d'efforts est malheureusement entravé par

les effets désastreux d'un climat torridc et paludéen dont l'influence, trop souvent mortelle aux Européens qui prolongent leur séjour dans la contrée, semble devoir s'opposer longtemps encore à une colonisation sérieuse de l'Indo-Chine méridionale.

Nous ne tardons pas à dépasser le village annamite du fort du m Sud et les derniers navires au mouillage; alors seulement nous pouvons faire route à toute vapeur. A plusieurs reprises encore, grâce aux méandres du fleuve, nous apercevons à travers le feuillage des palmiers les toits des plus hautes maisons de la ville et les mâtures des bâtiments de guerre, puis tout cela s'efface et disparaît dans la brume ; nous n'avons plus d'autre horizon que les rives uniformes du Donnai avec sa double bordure de palétuviers.

Pour se rendre de Saigon à Phnom-Pènh, les gros vapeurs de la nouvelle compagnie descendent ce cours d'eau jusqu'à la mer, puis pénètrent dans le Mékong par l'embouchure supérieure, dont la barre, quoique assez difficile à franchir, offre néanmoins une profondeur d'eau suffisante. Les bâtiments d'un moindre tonnage, tels que notre canonnière, vont au contraire rejoindre le Grand Fleuve à la ville de Mytho, en suivant le canal transversal appelé Arroyo de la poste.

C'est par ce dernier canal que transite tout le commerce des provinces méridionales du Cambodge, du Grand-Lac et du Laos ; aussi cette voie, très fréquentée, offre-t-elle un spectacle pittoresque et plein d'animation. En toute saison des sampans annamites, de longues barques cambodgiennes, des jonques chinoises s'y croisent et s'y enchevêtrent. Un vapeur vient-il à passer, les embarcations se serrent, se heurtent, se lancent dans les palétuviers de la rive ou s'envasent avec des craquements qu'accompagne un étrange concert de cris en toutes langues. Le long du canal ce n'est qu'une suite presque ininterrompue d'habitations à demi cachées dans le feuillage.

La végétation est d'une variété et d'une fraîcheur surprenantes ;

H L'AHCHITECTURE KHMER.

tantôt nous Glons entre deux rideaux de grands cocotiers auxquels se mêlent de superbes arbres à fruits, tantôt, dans les parties marécageuses, nous traversons un fouillis de lianes, de palmiers d'eau et de plantes grimpantes d'une diversité infinie.

En approchant du Mékong, le canal s'élargit pour former le port de Mytho, situé à son confluent. Cette ville, la plus importante de la Cochinchine française, après Saigon, est le chef-lieu de la province la plus fertile et la mieux cultivée. Nous l'atteignonsaprès vingt-quatre heures de navigation, et de là nous nous dirigeons sur Ghaudoc, chef-lieu d'une autre province limitrophe da Cambodge, où nous devons rallier le docteur Harmand.

Le bras du fleuve sur lequel nous nous engageons ici est d'une largeur extrême ; le courant, très rapide au milieu, se ralentit près des bords ; aussi rangeons-nous la terre le plus possible. Qui n'a pas visité, dans la saison de l'étiage, ces fleuves de l'Indo- Chine qui coulent alors entre des berges à pic de 15 mètres de hauteur, serait effrayé de voir les navires qui les remontent raser constamment le rivage, au point de frôler les joncs et les broussailles, pour profiter des eaux abritées ou des remous favorables. Quand le fleuve coule à pleins bords, cette façon de naviguer n'offre plus aucun péril; mais, à l'époque de la crue des eaux, lorsque le courant, d'une violence extrême, frappe la rive et la mine, ilarrive souvent qu'un bloc de terre battu à sa base par les eaux, se détache en s'effondrant avec fracas. Malheur alors à l'embarcation qui se hasarderait trop près du bord ! Elle risquerait d'être engloutie sous cette avalanche l de débris.

Ce ne sont d'abord, à droite et à gauche, que des bois alternant avec des cultures; on n'aperçoit guère les demeures desindigènes, masquées par les massifs de verdure, mais on en

1 Le môme phénomène a lieu sur les fleuves de l'Amérique méridionale,, tels que le Madeira et le Rio Negro. On appelle au Brésil ces dislocations» de terrain, terras cahidas, terres croulantes.

•devine l'existence aux groupes d'enfants qui jouent sur la berge, aux nombreux sentiers qui s'enfoncent en serpentant sous le feuillage. Bientôt les arbres deviennent plus rares et font place à de hautes herbes qui s'étendent à perte de vue : c'est la plaine -des joncs y vaste marais de plus de 10,000 kilomètres de superficie, d'où émergent seulement de place en place quelques terrains habitables. Dans les premières années de la conquête, ces ilôts ont souvent servi de repaires à de redoutables bandes de pirates dont la destruction nous a coûté de durs sacrifices.

Là, non loin de la petite ville annamite de Tap-Muoi, on rencontre une première ruine khmer, un ancien temple brahmanique sans doute : « la Tour aux cinq compartiments », ou, en cambodgien : Préasat Pram Loveng. Ce sont des débris informes rarement visités par les Européens à cause des légions de moustiques qui pullulent dans le marécage. Cependant, malgré l'état de délabrement de cet édifice, le voyageur qui veut en fouiller les restes à peu près enfouis sous la végétation, y rencontre encore des chambranles, des entablements, des frises couvertes de sculptures délicates, et, telle est la puissance de cet art accompli, que la vue de quelques pierres marquées de son empreinte suffit, au milieu des vulgarités modernes qui couvrent le pays, pour faire entrevoir les splendeurs de l'Inde antique.

Chaudoc est sur la limite de la région inondée. Près de cette ville qu'un canal relie à Hatien, notre unique port sur le golfe de Siam, — celui de Kâmpot, situé un peu plus loin, appartient au Cambodge, — sont de grands chantiers pour la construction des pirogues, creusées dans les troncs d'arbres provenant des forêts du Cambodge ou du Laos. Il y a un peu au-dessus, échelonnés le long de la frontière annamite, sur le territoire cambodgien, un certain nombre de monuments, forteresses {pontéay)^ tours [préasat) isolées ou en groupe, monastères, grottes dont nous ignorions encore l'existence au moment de notre passage à Chaudoc, mais qu'ont

reconnus successivement depuis lorsMM. Àymonier et Moura *. De ces édifices, les uns sont bouddhiques, comme la cellule appelée Arsom Maha Rosey, l'Ermitage du Grand Anachorète; les autres brahmaniques, comme Vaht-Ta-Prohm, la Pagode de l'Ancêtre Brahma, et Préasat Néang Khmau, les Tours de la Dame noire (la déesse Kali?).

Phnom-Chiso ou Isvara (la Montagne de Siva) en est le principal. Il est situé au sommet d'une colline abrupte. On y arrive, comme au sanctuaire de Vaht-Phou '(à Bassac) et au temple de Banone, par une suite de terrasses taillées dans le roc ou soutenues par des murailles. Le temple est précédé d'une chaussée conduisant à un lac artificiel. Non loin de là se trouve une petite bonzerie habitée par des religieux qui ont installé leur Bouddha au fond du sanctuaire ruiné, et qui plusieurs fois par jour viennent faire leurs dévotions et entretenir le feu sacré aux pieds du dieu. Phnom- Chiso inspire aux indigènes une terreur superstitieuse : les gens du peuple ne s'y rendent que chargés d'offrandes; quant aux mandarins, ils n'osent en approcher, persuadés qu'ils s'exposeraient à perdre leur place, ou même qu'ils courraient risque de mourir dans l'année. Le roi Norodom s'efforce de combattre cette croyance populaire ; dans une récente visite qu'il a faite au monument, il a commandé aux quatre cents mandarins de son escorte de l'accompagner jusqu'au sommet de la colline sainte; comme beaucoup hésitaient, il les a décidés par ce raisonnement sans réplique : — Que craignez-vous ? La destitution ? Mais ne suis-je pas le seul maître de vos charges? La mort? Ne voyez-vous pas que je m'y expose tout le premier? — Ce qui n'empêche pas que, si, par

1 Antérieurement à ces reconnaissances, M. Pierre, directeur du jardin botanique de Saïgon, avait parcouru tout le Cambodge méridional, en rencontrant à chaque pas des ruines de constructions antiques, parmi lesquelles il signale d'admirables grottes, un temple important précédé de lacs artificiels et des réservoirs analogues à ces immenses « tanks » ou bassins d'irrigation de l'Inde.

une fatale coïncidence, Norodom fût venu à mourir dans les douze mois, bonzes et dévots n'eussent pas manqué de crier au miracle, et la superstition en aurait repris des forces nouvelles.

Au sortir de Chaudoc nous pénétrons dans le bras méridional du Mékong, moins large que l'autre, mais encadré de rives plus riantes, et bientôt nous dépassons la frontière de la CoGhinchine et nous entrons dans les eaux cambodgiennes. A partir de ce point, les aspects se modifient graduellement : les berges du fleuve s'élèvent; aux humbles et disgracieuses cases annamites succèdent de véritables villages, composés de spacieuses et sveltes habitations sur pilotis. Chaque hameau possède une pagode qu'on distingue à ses toits superposés, à son faîte élégamment recourbé sous l'ombrage des palmiers sacrés. Avec le caractère du paysage change aussi le type des habitants. L'œil n'est plus attristé par la vue de ces indigènes de race annamite dont la laideur est encore accentuée par la longue chemise de nuance terne qui leur sert de costume ; partout dans la campagne on aperçoit des hommes vigoureux dont le corps bronzé, presque nu, reluit au soleil, des femmes avenantes, bien proportionnées, vêtues parfois, à la mode siamoise, d'une courte jupe et d une écharpe aux couleurs éclatantes.

Enfin une immense nappe d'eau nous apparaît; nous touchons au point où le Mékong coule dans un lit unique de 7 kilomètres de largeur. En même temps nous discernons de loin, au-dessus d'une forêt de cocotiers, la haute flèche d'un stotipa bouddhique ; en avant se trouve un temple, autour se groupent d'autres stoupas plus petits; le tout occupe un étroit plateau gardé par des lions de grès et couronnant un monticule, Phnom-Pènh, « la Montagne pleine », dont la ville située auprès a tiré son nom *. Au bas de

1 D'après la légende, cette colline sortit un jour de la mer qui couvrait alors tout le pays. Des habitants s'y groupèrent, et Dçn-Pénh, dame de la classe des Sesthey, ou propriétaires riches, y éleva la pagode et lui donna son nom : «Phnom Penh » (montagne de Penh). (Bastian.)

l'escalier par lequel on accède à cette éminence veillent encore deux grands iiotts chinois, épaves de quelque édifice plus ancien, qui servent aujourd'hui à aiguiser les grands couteaux des passants. Nous découvrons aussi an milieu des broussailles environ-

Le Etoupa de Phnom-l'Cnti.

nantesune statue assise sur un piédestal : à sa tète de bœuf, nous la prenons pour Nandi, la divinité qui garde la porte du Kaïlaça, ou paradis de Siva, au sommet du mont Mérou. En approchant nous apercevons à ses pieds une pauvre famille qui lui offre des fruits et des baguettes odorantes en l'invoquant comme Néak-Ta ou génie familier ». Cette statue, de médiocre valeur, mais presque intacte, n'accuse pas une grande antiquité; elle est faite d'une sorte de stuc obtenu au moyen de chaux, de sable et même d'un peu de mélasse mélangés à un mucilage de feuilles provenant d'un arbre de la famille des laurinées : procédé analogue à celui des Hindous et qui se rapproche également de celui qu'employaient les anciens mayas du Yucatan dans la construction de leurs monuments.

Depuis dix ans qu'elle est devenue la capitale du Cambodge, le

1 Voy. p. 27.

siège de la résidence royale et celui du protectorat français, Phnom- Penh a pris une extension remarquable et présente même déjà un caractère presque européen. Une notable partie des cases en bambous, qui formaient la rue principale, ont été remplacées par des maisons en briques, construites des deniers de Norodom et louées par lui à ses sujets. Le trafic énorme qui se fait dans cette ville, principalement à l'époque de la pêche sur les lacs, est presque entièrement concentré entre les mains de commerçants originaires des provinces méridionales du Céleste-Empire. Cette espèce de colonie chinoise qui, unie, pourrait causer de graves embarras au gouvernement, est par bonheur divisée en deux congrégations rivales et sans cesse en dispute. 11 y a en outre à Phnom-Pènh beaucoup d'Annamites, de Malais, de Siamois et quelques Européens. Au milieu d'éléments si divers, la fonction du protectorat français, représenté par un oTficier habile autant que ferme, M. Moura, est loin d'être une sinécure : il faut d'une part prévenir les conflits, de l'autre réprimer les exactions des mandarins et tenir la bride aux fantaisies parfois despotiques du roi Norodom ; il faut enfin guider ce prince, l'empêcher de tomber aux mains du premier aventurier venu, et lui faire comprendre les devoirs en même temps que les avantages de notre civilisation dont il n'est que trop disposé à s'approprier tout d'abord les vices.

La résidence royale est à elle seule une ville ; dans son enceinte logent plusieurs milliers de personnes, toutes attachées au service du roi. Au fond de la première cour, entourée de constructions diverses, telles que salle des gardes, ateliers, écuries, s'élève le palais européen, tout semblable aux demeures des riches commerçants de Saïgon; par derrière, dans un autre enclos, se trouvent l'habitation indigène, des jardins, des cases : c'est le quartier du harem, interdit aux profanes. Les mandarins en sont les plus empressés pourvoyeurs ; ils espèrent, en offrant au roi leurs filles les plus avenantes, s'assurer du crédit auprès de lui. Les femmes ont du

reste la liberté de sortir, et, par un de ces caprices bizarres assez commuas chez les monarques d'Orient, tour à tour despotes et paternels, si l'une d'elles désire se marier avec un jeune homme de la ville, le prince, sur la demande des deux amants, renonce volontiers a ses droits et autorise le mariage. En revanche, toute-

tentative pour s'introduire dans le gynécée est punie avec une extrême sévérité.

Amon premier passage au Cambodge, un jeune bonze en grandefaveur à la cour fut surpris en conversation criminelle avec une des plus jolies femmes de Norodoni ; celui-ci, selon l'usage, ordonna d'enterrer vifs les deux amants. Le délinquant ne dut sa grâce qu'à l'intervention de la vieille reine mère dont la dévotion fort zélée essaye de ranimer au Cambodge l'ancienne ferveur bouddhique en multipliant par tout le pays les monuments religieux. Depuis lors, le beau sexe n'est pas devenu moins fragile ; seul, le genre de supplice s'est modifié. Au retour de notre expédition, le

roi, étant venu en visite chez le chef du protectorat français, lui demanda, comme par hasard, dans la conversation quelques détails sur la manière dont on fusillait en Europe. M. Moura, sans y attacher plus d'importance, satisfit sur ce point la curiosité du monarque. Deux, heures après, quel ne fut pas notre étonnement d'apprendre que quatre jeunes femmes du harem avaient été passées par les armes à l'européenne. En nous approchant du palais, nous pûmes même voir, raffinement de cruauté asiatique, les têtes suspendues et toutes sanglantes encore de ces malheureuses.

Norodom nous reçut fort bien et promit de faciliter de tout son pouvoir nos recherches archéologiques. Il nous demanda ensuite le secours de nos médecins ; il souffrait d'une chute récente, et c'est une croyance au Cambodge, qu'un roi infirme ou boiteux n'est plus capable de régner. 11 nous avoua en confidence qu'il avait dû consulter d'abord, pour se conformer aux usages superstitieux de ses sujets, les innombrables empiriques, astrologues et devins du pays. Aucun d'eux n'avait pu le guérir; tous s'accordaient pour imputer aux méchants esprits la persistance de son mal. Notre docteur se mit incontinent aux ordres de Norodom. Le cérémonial exigeait que l'auguste malade ne fût palpé que par l'intermédiaire d'une de ses femmes. Heureusement notre praticien réussit à faire comprendre à Sa Majesté l'insuffisance de ce procédé, et bientôt un examen attentif lui permit de la rassurer entièrement.

En sortant du palais nous trouvâmes à la porte un groupe de bonzes agenouillés et priant pour la guérison du prince ; d'autres parcouraient les rues en chantant des cantiques et en psalmodiant des versets sacrés. Des prières publiques avaient été ordonnées dans tout le royaume ; autour des pagodes, devant chaque maison étaient dressés de hauts bambous portant des banderoles de toutes couleurs. Près des statues de Bouddha, aux carrefours des che-

niios, au pied des sioupas et jusque dus l'intérieur des habitalions chinoises brûlaient des bâtons odoriférants. Le trafic habituel paraissait suspendu, le peuple circulait par les rues en habit do cérémonie ; pendant la soirée et fort avant dans la nuit, les rues étaient remplies de gens portant des torches ou des lanternes ; le bruit du gong et du tam-tam se mêlait de tous côtés aux détonations des pétards, et le ciel ne cessait d'être sillonné par le vol des' fusées dont les Crépitations et l'éclat devaient éloigner les mauvais génies acharnés à tourmenter le souverain. • ' ' •

Le lendemain matin nous allons faire un tour dans la ville que nous' connaissons déjà, et visiter les pagodes qui, toutes, sont de construction récente. Plusieurs d'entre elles sont entourées <!e colonnades et surmontées de toits étages d'un aspect gracieux, avec des sculptures sur bois, peintes ou dorées, et des incrustalions en* mosaïque de fort bon goût; mais on ne trouve à Tintérieur de ces'temples que des statues bouddhiques d'une médiocre exécution, des ornements en clinquant et dé grossiers ex-,vDto.

Une pagode annamite se trouve dans un des faubourgs ; elle est desservie par des prêtres costumés de jaune comme les bonzes cambodgiens. Bonzes et prêtres vivent en bonne harmonie, ils croient adorer la même divinité sous des formes différentes. Le temple annamite renferme diverses représentations sacrées : au fond la déesse Pohéa qui tient un joyau à la main, en avant Quong Nam, la reine des idoles, symbole de la justice et de la charité ; elle nourrit un enfant perdu qu'elle a recueilli ; à ses côtés sont assis ses deux disciples, le roi Ong Péang et le guerrier Ong-ac écrivant, l'un, les bonnes, l'autre les mauvaises actions dos hommes/ Qûong Nam prononce l'arrêt. ;tt

Au cours de cette "excursion à travers les nies de Phnom-Pènh, nous croisons uricsbrtè de cortège composé d'une vingtaine d'indigènes qui ma^oheftt processionnellement à la, file et devant lesquels la foulf dés passants s'écarte avec respect : c'est le cor-

loge d'un jeune tils de Norodom en promenade. L'enfant est assis sur l'épaule d'un petit dignitaire de la cour ; un serviteur qui Tient derrière, l'abrite de son parasol. Ce rejeton royal est vêtu d'un langouti en soie de couleur éclatante, et porte un collier, dés bracelets et des anneaux d'or aux jambes. Ses cheveux sont

Promenade do Jeune fils du roi.

rasés, à l'exception d'une mèche soigneusement enroulée au sommet de la tète et surmontée d'une de ces fleurs blanches du frangipanter dont les femmes recherchent ici le suave parfum et qu'elles déposent volontiers en offrande sur les autels de Bouddha.

En poursuivant noire promenade, nous sommes attirés dans la campagne jusqu'au champ où se fait la crémation des morts. Le lieu s'annonce de loin aux regards par des mâts auxquels sont tendues de longues lianes, barrière aérienne destinée à préserver, durant l'opération, l'âme du défunt de l'influence des Néak-Ta, « esprits des ancêtres » ou parfois « mauvais esprits. » Cette coutume de brûler les morts est ancienne au Cambodge, et parait y avoir été empruntée à l'Inde. 11 existe, en effet, dans la façon dont elle se pratique chez les sectateurs de Vichnou, comme chez les Khmers, une. particularité commune très caractéristique : l'or- - - donnateur de la cérémonie, après avoir mis le feu au bûcher,

jette sur le sol un vase fragile qui s'y brise, afin de donner à entendre, selon M. Aymonier, qui a pu'observer souvent ce rite, que l'homme, après sa mort, n'a pas plus de valeur que cette poterie volant en éclats *•

Quelques jours après, notre mission, augmentée des interprètes que M. Moura nous avait procurés et d'un mandarin porteur d'ordres écrits de la main du roi, se mit en route pour la région des lacs. Nous vîmes bientôt défiler sur notre gauche la ligne des cases de Compong-Luong (le Rivage royal), ancienne capitale du Cambodge. Un peu en arrière se trouve Oudong (la Superbe) et à l'horizon s'élèvent les Quatre-Collines couronnées de pyramides aiguës, monuments funéraires des derniers rois du Cambodge. Je les avais déjà visitées dans un précédent voyage.

C'était au fort de la saison des pluies ; les grands arbres et les villages bâtis sur de hauts pilotis émergeaient seuls de l'immense nappe d'eau qui couvrait le pays. Nous gagnâmes en barque le pied des monticules où un sentier sillonnant une gorge ombreuse nous conduisit à de petits monuments masqués par la végétation : chapelles demi-chinoises, pagode supportée par des éléphants, stoupas ornés de gracieuses moulures et couronnés de lotus aux

1 Bien que très-répandue en lndo- Chine, la coutume de brûler les morts n'y est pas générale ; nous avons même rencontré au Laos plusieurs cimetières. Dans les uns, les cadavres soutenus en l'air sur des poteaux bas, ou bien placés sur le sol et à peine recouverts d'une couche de terre, sont protégés de l'atteinte des animaux sauvages par une forte palissade ; ailleurs ils sont enterrés plus profondément. Au moment d'ensevelir les morts, on les revêt souvent de leurs plus riches parures, suivant une coutume qu'on retrouve chez la plupart des peuples de l'antiquité.

pétales renversés. C'est là que reposent les cendres royales sous la protection de Bouddha et de Génies familiers *. Sur le sommet d'une des collines s'élève un temple récemment construit par la

Vue prise dm s lu» Quatre Collines.

vieille reine-mère. L'architecte en a encombré la cella de huit colonnes dont les proportions énormes contrastent avec la légèreté du toit cambodgien. Le dieu du sanctuaire est une statue gigantesque appelée le Bouddha de dix-huit coudées *.

I Parmi les statues du dieu et de ses acolytes on remarque un Bouddha noir, un Bouddha blanc, des phi, géants mythologiques aux formes épaisses, appuyés sur des massues et gardant les entrées des temples, deux néak-ta peints en rouge avec les dents blanches et les lèvres grimaçantes', deux tévadas ou anges du paradis : Préa Réam et Préa Léak {Rama et Laksmana son frère) armés d'arc et de flèches, enfin un bœuf zébu noir, appelé Naktako, dont on vient chaque jour renouveler la provision d'herbe fraîche. (Bastian.)

* L'auteur précité croit trouver dans les détails architecturaux de ces monuments une certaine analogie avec « le style sarrasin tel qu'il s'est déve- « loppé dans l'Inde depuis l'époque des Seldchouques sous les Ghaznévides de « la dynastie de Pathan ».

II n'y a plus aujourd'hui au Cambodge d'architecture nationale ayant son

38 L ARCBITECTCRE KHMER.

Compong-Luong el les Qualre-Collines ont disparu, nous voici eu face de l'ancienne ville de Lo\èk qui fut aussi capitale ; elle est détruite et déserte. On y retrouve encore quelques ruines intéressantes : les restes des remparts, des rues, du palais, une pyramide à gradins où sont enclavés six pieds gigantesques en grès entourés de stèles sculptées, les débris du piédestal du Préa-Kéo, le Dieu-Joyau, et du Préa-Kou, le Dieu-Taureau.

Le Préa-Kéo était une célèbre statue honorée comme une représentation de Bouddha. Elle resplendissait d'un éclat incomparable et les oiseaux qui volaient au-dessus de sa tête tombaient foudroyés 4.Une antique prophétie assurait la puissance suprême au peuple qui la posséderait. Les Siamois et les Birmans vainqueurs des Cambodgiens la prirent et l'emportèrent, « c'est ainsi que s'accomplit l'oracle a ».

Le Dieu-Taureau partageait avec le Dieu-Joyau cette haule réputation de puissance magique. Une vieille prophétie promettait la royauté du monde à la ville, quelle qu'elle fût, où ce bœuf tomberait du ciel. Basiian raconte qu'à son passage à Lovêk, il

génie propre et son harmonie raisonnée. Les monuments modernes ne sont que des œuvres composites où se trouvent mélangés, dans une promiscuité souvent peu éclectique, des éléments empruntés à l'ancien art Khmer qui avait déjà puisé lui-même à des sources très diverses, et des détails dérivés de tous les slyles qui ont fleuri de l'Indus au Pacifique. L'influence chinoise y prédomine de plus en plus, conséquence naturelle de la supériorité des ouvriers chinois sur les Cambodgiens modernes.

1 A ce sujet Daslian fait encore remarquer que Bouddha était trop orthodoxe pour causer volontairement la mort de créatures vivantes, et il en conclut que tout ce culte devait être d'origine brahmanique.

* A la construction de Lovék se rattachent de sombres histoires de sacrifices humains qui l'avaient rendue pendant longtemps inexpugnable.

On connaît la légende relative à la prise de cette ville : elle était entourée d'une épaisse ceinture de bambous. Les Siamois y lancèrent en guise de projectiles des pièces d'or et d'argent, et pour satisfaire leur convoitise, les assiégés coupèrent les arbustes épineux qui leur avaient servi de défense.

s'entretint avec les bonzes du couvent bâti sur les ruines des anciens sanctuaires, et que ces religieux parlaient avec grand enthousiasme du divin quadrupède. Le voyageur leur fit observer que le culte d'une telle idole ne se conciliait guère avec leur religion. Les moines répondirent évasivement que le bœuf divin n'avait été un sujet de vénération que parce que son gros ventre avait servi de bibliothèque pour y conserver les Livres saints et que l'adoration s'adressait à ceux-ci. Une prophétie de Bouddha relative à ce fait ayant été découverte, les laïques furent autorisés à pratiquer ce culte.

Vers le soir nous mouillâmes à Compong-Chhnang (le Marché des Marmites), où les indigènes s'approvisionnent à l'époque de la pêche, et nous y prîmes des pilotes pour nous diriger dans le dédale très peu connu des divers cours d'eau que nous allions parcourir.

Le grand lac de Tonlé Sap et les lacs secondaires qui en sont voisins occupent une large dépression au centre des immenses plaines boisées du Cambodge; ils reçoivent le tribut de nombreuses rivières qui forment tout alentour comme les rayons d'un vaste cercle et qui sont reliées entre elles par des arroyos multiples,* dans la saison des pluies, toutes les parties basses des forets sont inondées sur une étendue de 25 kilomètres. C'est à l'extrémité occidentale de la grande nappe lacustre, sur le territoire de Siam, que se trouve Angkor, l'ancienne capitale du pays; aux environs, dans un rayon de 200 à 400 kilomètres, sont disséminés les plus remarquables débris de l'antique civilisation khmer. Ce sont d'immenses citadelles, de larges chaussées, des ponts, des canaux et de vastes réservoirs d'irrigation; puis des palais, des temples, d'énormes pyramides commémoratives. 11 nous * était impossible, vu le peu de temps dont nous disposions, d'explorer tout cet ensemble de grandioses débris ; aussi résolûmes-nous de limiter nos recherches à la région la plus riche et de reconnaître

particulièrement les centres de ruines qui seraient le plus facilement accessibles à t'aide des canaux et des rivières.

Guidés par nos pilotes de Compong-Chhnang, nous nous engageons dans un des nombreux arroyos qui serpentent au travers des

Guidés par nos pilotes de Compong-Chhnang, noua noua des nombreux arroyos qui serpentent...

bancs de vase, des ilôts, du fouillis arborescent de la grande forêt en partie inondée. Dès l'abord nous sommes émerveillés de la splendide sauvagerie des aspects. La végétation est d'une puissance extraordinaire; les arbres sont surchargés d'orchidées, de plantes grimpantes retombant en festons jusque dans le courant qui les entraine; une multitude de lianes étrangement contournées s'élancent en vibrant d'un fut à l'autre ; de place en place, un banian colossal domine fièrement l'immense massif; ailleurs un grand tronc mort élève tristement ses bras décharnés, comme pour pro-

tester contre cette exubérance de vie. Rien ne rappelle la présence <de l'homme, et pourtant quelle incroyable animation 1 Des myriades d'oiseaux, pélicans, canards, sarcelles, cormorans, couvrent la surface du lac; diverses variétés de hérons, des aigrettes, des ibis perchent dans le feuillage ou se cachent au milieu des joncs ; des caïmans flottent immobiles sur les eaux, tandis que des troupes de dauphins et d'autres poissons plus gros encore viennent bruyamment respirer à la surface, ou frôlent la carène de notre navire en luttant de vitesse avec lui.

Nous voici déjà bien loin du rivage ; nous n'apercevons maintenant à plusieurs milles de distance qu'une nappe liquide verdie par la cime des joncs qui émergent d'une profondeur de 10 mètres, et où dérivent, comme de petits îlots mouvants, des troncs d'arbres enchevêtrés avec des lianes et des roseaux. Nous continuons d'avancer à travers des traînées d'arbustes à demi noyés qui vingt fois menacent d'obstruer entièrement le passage; bientôt toute issue nous semble définitivement fermée, une ligne de verdure uniforme et continue apparaît devant nous ; mais nos pilotes nous indiquent un enfoncement à peine perceptible entre les arbres. Nous atteignons bientôt cette saignée : c'est l'une des embouchures du Stung Sen, rivière que la canonnière doit re-

monter pour se rapprocher des ruines.

Toujours nul vestige d'habitation ; pas une barque, un fleuve sans rivages. Combien différent eût été pour nous le spectacle si, au lieu d'avoir entrepris nos explorations à l'époque de la crue, nous avions traversé ce pays pendant la sécheresse ! Un de nos compagnons de voyage, M. Faraut, qui compléta plus tard nos recherches par de nouvelles investigations à l'ouest du Tonlé Sap, eut l'occasion de voir, à son retour, le plein mouvement de la grande pêche en cette singulière région lacustre. Là, où six mois auparavant nous voguions sur 10 mètres d'eau, il

put passer à pied sec sous une sombre voûte de roseaux palustres.

42 L'ARCHITECTURE KHHER.

Une quantité de cases légères reposant sur des pieux avaient repris possession de cette mer intérieure aux trois quarts tarie. Le jour, les femmes travaillaient à la salaison, tandis que les hommes dormaient; la nuit venue, ces derniers allaient, à la lueur des torches, lancer leurs immenses filets et investir au dépourvu les bancs de poissons dont la présence était révélée par le frisson de Tonde tuméfiée. Naviguant d'un village côtier à l'autre, afin de n'être pas surpris au large dans sa frêle pirogue, soit par la tempête, soit par ces redoutables bandes de Chinois, moitié commerçants, moitié pirates qui battent les eaux du Tonlé Sap au temps de la pêche, il atteignit l'entrée du petit lac de Néal-Phok, « la Plaine de boue ». Ce bassin vaseux se trouvait alors presque entièrement transformé en rizières qui, plantées depuis deux mois à peine, étaient déjà en pleine maturité, et dont une légion d'oiseaux eût eu vite fait de consommer sur place la récolte, si les indigènes n'eussent tenu du matin au soir en sentinelles dans leurs cultures, des enfants qui ne cessaient de crier à tue-tête en agitant de longues cordes en rotin tendues audessus des champs.

Il ne restait plus, dans ce lac à sec, pour le passage des embarcations qu'une espèce de sillon bourbeux où on les traînait à la file; plusieurs équipages se réunissaient pour mener à bien cette opération d'un labeur si pénible qu'on n'avançait guère en une journée que de quatre ou cinq kilomètres; encore fallait-il plonger bravement dans la fange et humer le miasme à pleins poumons; partout où il y avait encore de l'eau, la surface en était couverte d'une nappe d'huile et de débris variés de poissons, que des bandes voraces de pélicans, de marabouts, de vautours et d'aigles roux se chargeaient, fort heureusement, de faire disparaître au plus vite.

A l'embouchure de chaque affluent du Tonlé Sap, à celle de chacun des canaux d'écoulement par lesquels se fait le drainage

naturel des immenses plaines «voisinantes, M. Faraut, lors de son passage, trouva installé un établissement de poche. Je me souviens que nous avions avec nous, parmi les membres auxiliaires de notre mission, un métis portugais, Alexis Om, ancien interprète du protectorat français à Phnom-Pènh, qui possède précisément une de ces importantes pêcheries. Elle est située sur le grand bras du fleuve, à l'entrée du petit lac, et occupe deux cent cinquante coolies, engagés, suivant la coutume locale, à raison de cent ligatures de sapeks (100 francs) par saison, plus la nourriture, le vêlement, le bélel et le labac.

Un détail caractéristique à noter, c'est la présence dans chaque pêcherie d'un agent de la « ferme des jeux », insti-

tution parfaitement organisée avec unpersonncl de Chinois et un capital considérable. Le trésor royal en tire d'énormes revenus; mais pour le pays c'est la ruine, car il est superflu de dire que le bacoin — ainsi s'appelle ce jeu de dés, non moins dévorant qu'une roulette quelconque — absorbe à peu près régulièrement le bénéfice des misérables coolies, souvent aussi celui des palrons, et parfois même la personne des pêcheurs qui jouent, le cas échéant, jusqu'à leur liberté.

D'ordinaire, la pêcherie consiste en un barrage tenant toute la rivière, avec deux longues poches placées contre les rives et

W L'ARCHITECTURE khher.

dirigées chacune en sens opposé. Au milieu est une double porte, éclairée la nuit d'un fanal, el que des hommes occupant un petit canot ouvrent et ferment pour le passage incessant des barques. Le long du bord sont amarrés les grands bateaux couverts qui servent de magasins et les pirogues de pèche. Près de là, un plancher construit sur pilotis supporte les séchoirs et IV telier; par derrière se trouvent et la ligne des fours simplement creusés dans l'argile de In berge, et les chaudières où se

Fumoir d'opium.

fabrique l'huile; on peut voir, pendant la nuit, flamber ces fourneaux tout le long du fleuve, depuis Phnom-Pênh jusqu'au grand lac. Plus loin enfin, sur un point plus élevé du rivage, se dressent les maisons d'habitation, les greniers à sel et à riz, et souvent aussi, — superfluité indispensable, — celle tabagie orientale qu'on appelle le fumoir d'opium.

Les grandes poches de la pêcherie, formées chacune d'un long boyau avec un étroit orifice, passe insidieuse offerte au poisson, ne tardent pas à se remplir, et bientôt ce n'est plus au dedans qu'un amoncellement de corps serrés les uns contre les autres et incapables de se dégager. Huit ou dix Annamites plongent alors parmi cette mêlée frétillante et saisissent à brasle-corps les captifs dont quelques-uns sont parfois d'un mètre et demi de longueur et ne laissent pas, en se défendant, de blesser el de mordre les pêcheurs. Une fois pris, ils sont livrés à

une autre escouade de travailleurs qui les coupent par morceaux, et, ainsi préparés, les passent aux femmes. Celles-ci font le départ des bons morceaux et des mauvais; elles salent les uns, et mettent les autres dans une espèce de réservoir d'où on les extrait, quelques jours après, pour les jeter à la chaudière et en tirer l'huile. Quant aux détritus, on les rend, je l'ai dit, au fil de l'eau, pour la plus grande joie des volatiles toujours à l'affût de cette odorante provende.

Alexis Om paye environ six cents barres d'argent (48,000 francs) son droit de pêche pour une année, et il recueille en moyenne quinze mille piculs (900,000 kilogrammes) de poisson salé, qu'il vend ensuite seize ou dix-sept francs le picul, soit deux cent quarante mille francs, somme ronde. 11 s'estime heureux, tous ses frais payés, de réaliser trente ou quarante mille francs de bénéfice qu'il partage avec un associé. L'association se fait généralement entre deux patrons de nationalité différente, ce qui donne plus de facilités pour diriger l'exploitation et conduire les hommes.

Dans le seul Tonlé Sap, h l'époque de la grande sécheresse, on ne compte pas moins de cinquante mille pêcheurs de tous pays : on peut juger par ce chiffre à quel trafic doit donner lieu la fourniture du matériel, des barques, du riz, du bois et du sel, ainsi que la vente du poisson, dans ces pêcheries gigantesques. Mais, je l'ai dit, à l'époque où notre mission traversait ces parages, tout y était redevenu silence et solitude ; deux ou trois bambous dépassant à peine la surface de l'eau, telle était, pour le moment, la seule trace visible des industrieux établissements que je viens de décrire.

Quelques heures durant, nos chasseurs envoient leur plomb aux myriades d'oiseaux qui s'envolent à l'approche de notre canot ; puis nous entrons dans une forêt de trams, grands arbres dont l'écorce, se détachant en larges plaques, sert à former la

toiture des habitations. Là, les guides nous engagent à cesser la fusillade, de peur que notre menue mitraille n'atteigne quelquesuns de ces indigènes qui rôdent en pirogue dans la forêt, à la recherche du miel exquis que l'on y rencontre en abondance.

Bientôt après, te village de Phat-Son-Daye nous apparaît.

Ce n'est aussi qu'un hameau flottant, exclusivement occupé

Installés dans les chars, nous coupons en ligne droite II travers les hautes licrbea dans plusieurs pieds d'eau.

par des pêcheurs; les habitants de ces parages vivent presque constamment dans leurs barques; ils se contentent d'établir sur la rive, à fleur d'eau, de petits campements provisoires pour y loger leurs animaux domestiques, et, suivant la crue, ils se transportent aux points qui leur promettent le plus riche butin, errant sans cesse sur ce désert liquide, comme les Arabes nomades à travers leur désert de sable. Deux jours de navigation dans cette

solitude nous conduisent enfin à un lieu vivant, Compong-Thôm^ « le Grand Marché », une ancienne ville qui fut détruite par la guerre et l'incendie. Ici le personnel de la mission se sépare momentanément : tandis que M. Bouillet se chargé de remonter le cours supérieur de la rivière, nous nous disposons, de notre côté, à gagner la montagne Phnom-Sontuc , où Ton nous a signalé des ruines.

Les cases de Compong-Thôm sont construites sur un terrain qui dépasse de deux mètres à peine le niveau de la rivière, et tout alentour, à perte de vue, s'étendent des marais; Phnom-Sontuc, au contraire, s'élève au-dessus de cette vaste plaine liquide comme un îlot volcanique sortant de la mer.

Installés dans des chars, nous coupons en ligne droite à travers les hautes herbes dans plusieurs pieds d'eau. Les buffles qui traînent nos véhicules sont là dans leur élément favori; c'est plaisir de les voir barboter dans la vase, parfois jusqu'à mi-corps, puis, au plus épais du fourré, écarter les joncs avec leurs longues cornes arquées, et, le cou tendu, reniflant avec bruit comme pour s'exciter à l'effort, se frayer victorieusement un passage.

Les chars s'avancent sans ordre dans le marais ; il faut renoncer à garder la file. Les buffles, ces bêtes si terribles à l'état sauvage, et qui, on le verra plus loin, tiennent tête à l'éléphant même, ne se laissent pas dompter aisément par les indigènes ; mais, une fois qu'ils sont soumis, de petits enfants peuvent les conduire, à moins toutefois qu'ils ne viennent à flairer un étranger. La présence seule d'un Européen, fût-ce même hors de leur vue, derrière eux, dans le char qu'ils traînent, suffit à leur inspirer une vive inquiétude; pendant quelques instants, ils regardent autour d'eux avec défiance ; puis, n'apercevant point l'ennemi qu'ils ont éventé, ils se calment peu à peu, se laissent de nouveau guider par leurs conducteurs, et tout péril disparaît.

A un endroit, une rivière profonde nous barre le chemin. Que

faire? Nos indigènes ne sont pas embarrassés pour si peu. Le* hommes s'embarquent sur une pirogue, mais une pirogue si étroite» qu'il faut faire des prodiges d'équilibre pour ne point chavirer. Pour les chariots et les buffles, la manœuvre est plus ingénieuse.. Après avoir traversé le cours d'eau, les guides, au moyen de lianes, halent d'une rive à l'autre les véhicules, et, du même coup, les. bêtes d'attelage, qui, attachées derrière les chars, nagent sans* péril à leur suite. Nous sortons enfin du marécage et nous prenons pied sur la terre ferme. C'est une zone étroite, mais fertileetbien cultivée,qui entoure la base du monticule où nous nous rendons. Là, lemè-sroc ou chef de village vient à notre rencontre avec de nouveaux conducteurs, et alors commence, par un étroit sentier ombreux, l'ascension de la montagne sainte.

Les indigènes n'accompagnent jamais volontiers les Européens dans les lieux sacrés ; aussi nos guides ont-ils commencé par f ai retous leurs efforts pour éviter la corvée qui leur est imposée ; chemin faisant, ils essayent encore de nous terrifier par toutes sortes d'histoires tragiques, et nous dévident un nécrologe de voyageurs imprudents mis à mort sans miséricorde par les néak-ta (génies gardiens) qui, sous la forme de tigres féroces, rôdent sans cesse au pied de la montagne sainte pour en interdire l'accès aux profanes. Malgré ces efforts méritoires d'imagination, nous poursuivons lentement notre marche sous le couvert de la grande forêt. Malheureusement, au plus fort de l'escalade, nous sommes surprix par une averse diluvienne telle qu'il n'en tombe que dans cesrégions, et en un instant notre route se trouve transformée en un véritable torrent. 11 nous faut gravir péniblement des blocs degrès glissants, puis nous engager dans un escalier naturel qui contourne une gigantesque muraille de l'autre côté de laquelle sefont entendre des tintements argentins. Tant bien que mal pourtant nous arrivons au sorjimet. Devant nous se dresse une jolie pagode cambodgienne dont les toits recourbés sont garnis de clo-

eheties. C'était le son de ces clochettes agitées par le vent qui avait de loin frappé nos oreilles. La place est déserte, mais lès offrandes qui entourent la statue de Bouddha attestent qu'on y vient parfois en pèlerinage. Des chevelures coupées qui baignent dans une sorte d'auge en pierre., remplie d'eau *, — peut-être anciennement quelque préa-bat ou empreinte sacrée du pied de Çakya-Mouni,

— prouvent aussi que maint dévot, désireux de se vouer à la vie contemplative, a choisi ce lieu saint pour y accomplir la cérémonie de la tonsure et y prendre, suivant le rite, la robe jaune des bonzes.

Dès l'abord, la pagode seule avait attiré nos regards, mais nous ne tardons pas à remarquer que les blocs de rocher environnants, tout recouverts de végétation, ont été jadis profondément sculptés. Aux uns on avait donné la forme de pyramides ornées de découpures étagées, d'autres avaient figuré les diverses représentations du Bouddha, debout, assis ou couché. Quelques-unes de ces statues ont plus de 15 mètres de longueur; certaines d'entre elles sont assez belles d'exécution et remontent visiblement à plusieurs siècles, car les Cambodgiens ont depuis longtemps désappris l'art de fouiller les dures entrailles de leurs rochers, et les idoles colossales qui occupent aujourd'hui le fond de leurs temples ne sont faites que de briques recouvertes de divers enduits.

A l'opposite de la pente que nous avions gravie, le roc était taillé à pic du sommet jusqu'à la base ; par places, la paroi verticale était ouvragée de gigantesques effigies. L'une d'elles fixa particulièrement notre attention : elle représentait le Bouddha étendu au fond d'une excavation et dormant la tête appuyée sur des oreillers. Un gros bloc en surplomb l'abritait; des lianes et de grandes

1 Près de cette auge, plusieurs figures étaient gravées au trait sur le rocher. H. Ratte les dégagea de la terre et des herbes qui les couvraient, et y reconnut le dessin de plusieurs grandes jonques annamites ou chinoises, mâts dressés et voiles déployées.

plantes au feuillage varié entouraient son corps; on eut dit que le dieu, fatigué, était venu chercher le repos dans l'odorante et fraîche pénombre de quelque grotte mystérieuse. D'autres figurations de la même divinité, les mains jointes ou dans l'attitude de la prédication, environnaient ce grand bas-relief. Plus bas, sur des gradins naturels dont l'accès nous était impossible, nous vîmes des vestiges de constructions détruites par le temps et la végétation ; c'étaient des espèces de hangars recouvrant d'immenses personnages de pierre.

Tandis que nous contemplons un instant, du haut de notre observatoire, le spacieux panorama qui se déroule à nos pieds, un bruissement subit agite le feuillage autour de nous, et une troupe de singes s'avance en gambadant; ce sont dessemnopithèquesau poil sombre avec une longue queue blanche ; à peine avons-nous le temps de les examiner, car en nous apercevant ils rentrent aussitôt dans le fourré. Un repas à la mode du pays nous attendait au bas de la montagne dans une de ces* cases ouvertes dites salas, qu'on improvise comme maisons d'hospitalité pour les étrangers. Sous l'œil ravi des indigènes assis en rond autour de nous, nous faisons honneur au riz, aux salades de bambou et de concombres, ainsi qu'aux oranges et aux bananes; nous ne pouvons toutefois prendre sur nous de goûter le poisson plus que faisandé, les œufs couvés, les vers de bambous et autres mets recherchés qu'on a joints au festin par un surcroît d'attention.

Comme il nous fallait regagner de jour notre campement de Compong-Thôm, force nous fut de nous arracher aux douceurs de ce festin original. Le soleil commençait à se coucher quand nous arrivâmes. Avant de remonter à bord, je m'arrêtai dans la case d'un des guides, où je trouvai deux jeunes enfants occupés à jouer avec un reptile long comme la main : c'était un petit crocodile nouveau-né que le père avait ramassé en traversant le marécage. Les crocodiles pullulent par milliers dans ces régions inondées des

lacs. A l'époque du retrait des eaux, tes indigènes en prennent de grandes quantités ; ils tes enferment dans d'immenses cages en bambous, et plus tard on les leur achète pour les transporter dans les villes du Cambodge et jusque dans l'Annam. Il y avait plusieurs de ces prisons flottantes le long du rivage, tout près de l'endroit où avait accosté notre canonnière, et, avant de savoir quelles sortes d'hôtes y logeaient, nous passions sans défiance aucune sur ces façons de radeaux dont l'orifice n'était fermé que par un grillage aux barreaux tellement espacés, qu'un homme y eût pu choir le mieux du monde comme par une trappe.

(Temple de l'Ile du Préeiem Joyau.)

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