‹ Voyage au Canada [microforme] (volume 3)Chapitre 36 sur 39 · DE L'AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

DE L'AMÉRIQUE

On à déjà tant écrit sur les mœurs et les usages des habitans aborigènes de l’Amérique septentrionale , que je crois supefñlu de traiter un sujet si souvent rebattu. Je me bornerai donc à tracer une briève esquisse de l’état actuel de ces peuples.

Voici les remarques que fait à cet égard un écrivain des Etats-Unis, Miss Wright.

« La décadence de ce peuple (les Indiens), disparaissant de son sol natal, frappe d’abord l'imagination d’un sentiment pénible. Mais pour peu qu'on réfléchisse, on trouvera ces regrets mal fondés. Le sauvage avec toutes ses vertus (et il en a quelques-unes sans doute) est toujours un sauvage. S’il pense plus noblement

que quelques-uns des êtres qui se prétendent civilisés, et qui ne sont que des esclaves, il occupe dans l'ordre de la création un rang fort inférieur à celui del’homme qui réunitla fierté de l'indépendance aux doux sentimens que font naître les bienfaits de la civilisation. Ainsi l'accroissement de Ja population blanche aux dépens de la rouge, est le triomphe de l’état de paix sur l’état de guerre.

« Je ne dirai pas que les Aborigènes de cette belle contrée n'ont jamais eu à se plaindre des violences et des injustices commises à leur égard par les usurpateurs de leur sol. L’indien, en jetant de tristes regards sur les restes épars de sa tribu autrefois puissante , retrace dans sa pensée une longue série d’injures que ses ancétres ont souffertes de ces étrangers qu'ils avaient accueillis comme des amis et des frères. S'ils se rappellent que les premiers droits des Européens à la propriété du territoire qu'ils occupent fût le résultat de la cession qui leur en fut faite , ils se rappellent aussi que la plupart des cessions furent plutôt forcées que volontairement consenties. Les premiers contrats furent, ilest vrai, faits amicalement, et réciproquement

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SUR LES INDIENS. 3o1

respectés; mais iln'était pas dans l'essence dela nature humaine que les naturels du pays vissent long-temps sans envie les progrès et l’accroissement des forces de ces nouveaux venus , à qui la connaissance et la culture des arts nés de la civilisation donnaient une prépondérance marquée, en même temps qu'elles concouraient à augmenter leur population dans une proportion bien supérieure à celle des indigènes. Ces étrangers leur parurent des rivaux d'autant plus redoutables qu'ils les voyaient braver les dangers et soutenir les fatigues avec autant de courage qu'eux-mêmes. Incités par ces sentimens de jalousie , ils tentèrent souvent de détruire par le massacre les diverses colonies disséminées sur les bords de l'Atlantique ; et si leurs projets barbares cussent été concertés entre toutes les tribus, on ne peut douter qu'ils n'eussent effectué l'entière extermination des Européens. De là naquirent ces haines, ces hostilités interminables qui ont hâté la destruction des sauvages.

« Si l’on considère tout ce qu'ont eu à soutfrir les premiers aventuriers qui se sont éta

blis sur ces bords, on ne peut se défendre.

d'un sentiment d'étonnement, de pitié et d’admiration. 1] faut que le désir de l’indépendance exerce une bien puissante influence sur l’homme pour le déterminer à s’exposer à tant de travaux pénibles , à tant de souffrances , à tant de dangers; à renoncer aux douceurs de la vie civilisée pour venir résider au milieu des ours, des loups et des sauvages; tantôt sous la froide température de la Sibérie, tantôt sous le soleil brülant de l'Afrique ; endurant la faim, respirant des exhalaisons malfaisantes ; obligé d’allumer du feu pendant la nuit pour éloigner les bêtes féroces, et , le jour, craignant à chaque moment de voir partir de quelque buisson la flèche acérée d’un Indien. Sans doute, on doit regarder comme une nation vaillante et courageuse celle qui se compose des descendans de ces audacieux aventuriers.

« Presque toutes les attaques des Indiens tournaient à leur détriment et diminuaient leur nombre. Chacune de leurs défaites les obligeait à faire de nouvelles concessions. Chaque nouveau traité reculait leurs limites. À mesure que les forces des nouveaux habitans s’accrurent , et que celles des natifs s’affaibli-

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rent, ces derniers furent de plus en plus expo- |

ié ef Fe di ; | épen- | sés à la rapacité des Européens , comme ceux- | ve sur ci dans les premiers temps avaient été en butte | \tant è aux cruautés des Indiens. Peut-être les queis À relles entre la France et l'Angleterre pour la ré de possession de ces belles contrées auraient offert nilieu ; aux Indigènes ] occasion de se délivrer totalenine | ment du joug étranger, s'il y avait eu quelque | tantôt concert entre ces nations sauvages , etsiclles as cussent réuni leurs forces ; mais ces guerres sites: dans lesquelles les tribus 8 arméèrent les uncs | ; pour contre les autres R suivant leurs affections pour | gnant l’une des parties belligérantes, contribuèrent à | jelque accélérer leur propre ruine. Il en fut de même | ot pendant la guerre de l'indépendance : quelque | ation parti que les Indiens RÉMAOUS, quelque fût L pose | le succès de leurs expéditions, la diminution | , des forces de chaque tribu en était toujours le | se résultat.

| eos | Quand l'indépendance des Etats-Unis eut IS été solidement établie, les Indiens ne tardèrent | pas à éprouver les effets de la sage et humaine Ï tee politique du gouvernement fédéral. Jamais les il Ea à traités conclus avec les nations indiennes n'ont l Lee été violés, au moins de l’aveu du gouvernement : |

souvent, au contraire, il usa de toute son influence, de toute son autorité, pour rétablir ou maintenir la paix entre des tribus ennemies, pour donner à ces peuples le goût de la civilisation, pour les garantir des vexations soit des négocians étrangers, soit de ses propres sujets. Mais indépendamment des combats entre les tribus, plusieurs autres causes concourent à accélérer la destruction de ces peuples ; il faut compter parmi ces causes leur état de misère. leur goût pour les liqueurs spiritueuses, et la petite vérole. Cette maladie surtout fait de grands ravages parmi eux. Ainsi les Indiens déjà réduits à un petit nombre par les guerres étrangères et intestines dépérissent et s’éteignent maintenant par l'effet non moins actif de la débauche, de la misère et de tous les maux qui les accompagnent. »

Sans admettre toutes les assertions contenues dans ce passage dont quelques-unes sont dictées par les sentimens patriotiques d’une Américaine et par une admiration exagérée pour les actes du gouvernement des Etats-Unis, il faut reconnaître cependant l'exactitude de sa conclusion.

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Dans le Canada comme dans les Etats-Unis, les Indiens domiciliés, de même que ceux qui mérent encore une vie errante, disparaissent rapidement de dessus la surface de la terre; et peut-étre avant la fin de ce siècle, ces diveises tribus qui, il n'y à pas plus de trois cents ans, formaient une nombreuse population disséminée sur le vaste continent de l’Amérique, non-seulement auront été dépouillées du sol dont elles furent autrefois les seuls propriétaires, mais encore auront cessé d’être.

Cette race d'hommes n'’existera plus que dans les souvenirs et dans l’histoire.

Dans le Bas-Canada, indépendamment des Indiens civilisés , établis dans les villages de Lorette , Becancour, Saint-François, du lac des deux Montagnes et de Cochenonaga , il y à encore quelques tribus errantes, mais en trèspetit nombre. Dans le Haut-Canada, on trouve les restes d’une tribu à Saint-Regis ; une autre à la baie de Quinte ; une troisième au {ac du Riz, et quelques établissemens disséminés dans le voisinage d'Yorck. Si on ajoute à ces peuplades , celle des six nations dont nous avons parlé dans le premier volume de cet ouvrage , Tome Il. 20

les Zndiens Delawares et les Moraviens sur la Tamise , le nombre total des Indiens s’élevera probablement à cinq ou six milles individus.

Les missionaires catholiques ont beaucoup fait pour civiliser les Indiens de Saint-Regis et ceux de quelques villages du Bas-Canada, particulièrement ceux de Cochenonaga : il y a parmi les tribus civilisées de cette dernière province , un certain nombre d'individus qui professent la religion chrétienne et croyent à sa divine origine.

Dans le Haut-Canda , le clergé a fait aussi quelques efforts pour la conversion des Indiens des six nations ; mais je crois que ses travaux ont obtenu peu de succès.

Ces peuples dont nous avons troublé la paix, dont nous avons envahi le territoire, nous doivent encore une partie de leurs vices, et les maux qui en sont les conséquences. Les Européens qui se vantaient de professer une Religion sainte , de venir apporter les bienfaits de la civilisation à des peuples sauvages et ignorans , leur ont donné l'exemple de la débauche, de la dissipation et de l’ivrognerie ; ils ont spé-

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culé sur leur goût pour les liqueurs et les ont encouragés dans des habitudes qui devaient détruire leur bonheur, et altérer leur constitution. En voyant les mœurs des hommes civilisés tellement en opposition avec les préceptes de leur religion , ils ont éprouvé de l'éloignement pour les dogmes et les maximes qu’on leur prèchait ; ils ont plus facilement adopté les vices dont on leur donnait l'exemple, que les principes qui les condamnent. J'ai souvent entendu les Indiens me répondre , lorsque je leur reprochais leurs juremens , leur ivresse , ou d’autres pratiques aussi repréhensibles :

« Les blancs ont les mêmes défauts. »

Enfin, pour augmenter les motifs de leur ressentiment, les Français, pendant plus de deux siècles après les premiers établissemens, et les Anglais tout récemment encore, n’ont cessé d'étendre leurs usurpations et de dépouiller violemment les malheureux Indiens de leurs terres : ce n’est que depuis peu de temps que le gouvernement Britannique les achète. Aïnsi ils ont été forcés, ou de s’enfoncer dans les forêts pour y trouver leur subsistance, ou de vivre au milieu de leurs op-

presseurs, et d’être les témoins de tous leurs vices.

Quant aux tribus qui n’ont point de domicile fixe , que l'on voit errer sans cesse d’un lieu à un autre , leur existence est on ne peut pas plus misérable. Leur lance et leur fusil , voilà les seuls moyens qu'ils aient de pourvoir à leur subsistance : aussi, souvent sont-ils exposés à toutes les horreurs de la faim. Imprévoyant et paresseux , l’Indien ne va à la recherche du gibier que lorsqu'il y est absolument contraint par le besoin. Il se repose tranquillement , tandis que sa femme est condamnée aux plus rudes travaux. S'il tue un cerf à trois ou quatre milles de son habitation, au lieu de le porter jusque chez lui, il l’attache à un arbre, et, rentré dans sa cabane , il informe sa femme de sa bonne fortune et du lieu où il a laissé sa proie : celle-ci, sans témoigner le moindre mécontentement, s’achemine aussitôt vers le lieu indiqué , charge le cerf sur son dos et le porte à son maître, qui l’écorche , et se couche nonchalamment sur la peau de l'animal, tandis que sa malheureuse compagne achève de le disséquer et de le préparer.

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Aux yeux de l’homme civilisé, l'état des Indiens, (et je parle des deux sexes ) est peu au-dessus de celui des bêtes. En Amérique, le nom d'’indien, ou celui de nègre ne fait naître d'autre sentiment que celui de l'horreur et du mépris. On les regarde comme destinés par le souverain Créateur à supporter toutes les vexations , toutes les cruautés qu'il plaît aux blancs de leur faire souffrir ; on parle d’eux comme d'êtres dépourvus d’une âme immortelle ; on les assimile aux plus vils animaux.

Mais l’on ne doit pas adopter ces préjugés vulgaires : Miss Wright cite quelques exemples qui prouvent que les Indiens du continent Américain, sont susceptibles de se distinguer dans les arts et dans les sciences.

Je puis aussi rapporter quelques preuves de la capacité, et de l'intelligence des Indiens du Canada. Un des plus beaux caractères dont j'aie jamais entendu parler , est celui du capitaine Brandt. C'était non-seulement un brave militaire, maisencore un politique consommé.

Il a été le seul intermédiaire de tous les traités entre le gouvernement Britannique et les Indiens des six nations. Il était tellement pé-

nétré des beautés de la religion chrétienne et des avantages que ses compatriotes retireraient de la connoissance de cette religion divine, qu'il entreprit de traduire les quatre évangiles. Après avoir terminé cette noble et laborieuse tâche , il fit un voyage en Angleterre. Mais peut-être la fréquentation de la bonne compagnie et les amusemens des cercles de Londres diminuèrent-ils sa haute opinion de la religion chrétienne et son respect pour ses divins préceptes.

Le fils de ce chef célèbre réside maintenant sur le lac Ontario, dans un établissement qui lui appartient : il est aussi un exemple de l’intelligence des fndiens et de leur aptitude à acquérir les connaissances et les manières des peuples civilisés. Sa couleur seule dénote son origine: sous aucun autre rapport, il ne diffère des Européens les plus distingués par leur naissance et leur éducation.

On peut citer encore l'Indien Tecumseh , qui à si puissamment contribué aux succès des armes Britanniques dans la dernière guerre.

Ce guerrier, quoiqu'il se fût dévoué aux intérêts de l’Angleterre . avouait ingénument

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qu'il conservait, contre les usurpateurs de son pays, un vif ressentiment, et que s'il avait quelque espoir de succès , il combattrait à la tête de ses compatriotes, jusqu'à ce qu'il ne restât plus un blanc sur le sol américain.

Je pourrais citer d’autres exemples pour prouver que les Indiens sont susceptibles de civilisation ; peut-être si les travaux des missionnaires pour les convertir à la religion chrétienne , ont été jusqu'à présent peu efficaces, c'est qu’ils n’ont pas été suivis avec assez de persévérance. Puisse l’esquisse que je viens de tracer de l'état de ces peuples, arriver sous les yeux de ceux qui dirigent les saintes institutions des missions , et leur inspirer pour ces peuples malheureux , les mêmes sentimens de pitié dont je suis affecté. Puissent-ils envoyer dans ces contrées quelques-uns de ces zélés prédicateurs de l'Evangile, pour faire connaître les vérités de la religion chrétienne à des êtres qui sont dignes de toute leur sollicitude.

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