L'AUTEUR ANGLAIS
J E conçois aisément que la pauvreté n'est point un crime, quoique , soit dit en passant, un homme de beaucoup d’esprit ait observé que c'était encore bien pis. Les sages les plus célèbres de l’antiquité n'ont point eu de honte, en faisant allusion à res anguslas domi, et partageaient complètement cette opinion. Je reconnaîtrai sans hésiter, que je suis devenu un exilé, non par choix, mais par nécessité ;non pour réaliser une grande fortune au milieu des déserts #rans-atlantiques , mais pour me soustraire à la pé-
fv ILTRODUCTION.
nurie et à tous les maux qui devaient en être, pour moi, les conséquences naturelles dans ma terre natale.
Mon père , qui possédait autrefois une belle propriété dans le sud de l'Irlande, se trouva, à l'époque dela dernière guerre, dans des circonstances tellement péni-.
bles, qu'elles lui ôtèrent la possibilité de prolonger son séjour dans ses domaines, sans être forcé de descendre du genre de vie auquel il avait été accoutumé , pour être en butte aux désagrémens et aux embarras auxquels les premières habitudes l'avaient parfaitement rendu étranger. Etant entré, dès sa première jeunesse, dans la carrière militaire , il était assez naturel que ses enfans manifestassent la plus forte prédilection pour le même état.
Croyant jouir d'un assez grand crédit pour pouvoir obtenir pour nous des commissions , aussitôt que nous aurions atteint l’âge requis, il entreprit , malgré la modicité de ses moyens, de nous don-
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ner une éducation qui pûüt nous mettre à même de bien remplir les grades auxquels nous serions appelés. Cet espoir lui servit d'encouragement, pour braver les coups de l’adversité, jusqu'à ce qu'il pût ainsi pourvoir mon frère et moi. Mais le retour de la paix vint anéantir toutes ses espérances, tous les moyens de parvenir dans d'autres professions honorables étant interceptés d'avance, et devenant bien plus rares encore , lorsque grand nombre de jeunes gens, obligés dese retirer du service, cherchèrent de nouvelles sources d'avancement, avec les plus grands droits, dans un pays pour l'honneur duquel plusieurs avaient vaillamment combattu.
À cette époque , les perspectives de ma famille devinrent chaque jour plus ef frayantes : lorsque mon père s'aperçut que des circonstances inévitables fermaient à ses enfans tout espoir d'avancement militaire, et quil ne lui restait qu'un bien faible espoir de les voir plus
vj INTRODUCTION.
heureux dans d’autres carrières, il porta son attention vers l'émigration , comme seul moyen d'assurer le sort de notre nombreuse famille, et d'éviter ainsi les regrets, si naturels à un bon père, de voir ses enfans rétrograder des rangs que leurs ancêtres avaient occupés dans la société.
Des milliers de malheureux enfans de l'Irlande, avaient alors dirigé toutes leurs pensées vers les Etats - Unis d'Amérique.
Les préjugés populaires en faveur des établissemens à former dans ces contrées, étaient à cette époque dans toute leur force, quoique, depuis , un grand nombre de ces préventions si favorables se soient dissipées par la pénible expérience d'un sort bien différent de celui qu'on avait espéré obtenir: l'étonnante variété et l’immense étendue du territoire de la répu-
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qu'elle offre aux agriculteurs, l'heureux succès des entreprises des premiers colons
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INTRODUCTION. vi]
et l'importance toujours croissante de quelques établissemens récens, tout concourait à fixer sur cette partie du Nouveau Monde l'attention des aventuriers. Mais il y eut une considération qui, dans l'esprit de mon père, l'emporta sur tous ces séduisans avantages:
devenir le sujet d'un pays en hostilité ouverte avec celui dans lequel sa famille avait eu , à l'ombre de la protection britannique , une existence brillante, pendant plusieurs siècles ; se rendre à jamais étranger aux institutions et aux lois de la Grande Bretagne , et se voir forcé d'apprendre à ses enfans à devenir fidèles à une république qui ne pourrait jamais lui inspirer le moindre attachement , étaient des pensées qui ne pouvaient être conçues ni par lui ni par sa famille.
Telles furent les principales considérations qui nous décidèrent à donner la préférence aux déserts non encore explorés du Canada, et à négliger ce que l’on
vii] INTRODUCTION.
nommait vulgairement les Champs Éliséens des Etats-Unis. Nous n'avons pas eu de motifs d'être mécontens de ce choix, quoique originairement dicté par des raisons politiques : nous nous félicitons , au contraire , après une expérience de six années, de la détermination que nous primes alors ; et cest ce que la suite de ces mémoires expliquera au lecteur.
Le choix du pays où ñous devions nous rendre ayant été fait, mon père s'adressa au comte Bathurst , secrétaire d'Etat de sa Majesté, au département des Colonies, pour en obtenir une concession de terres dans Îe Canada : Henri Goulburn, secrétaire de son Exgellence, lui répondit, d'après ses ordres, la lettre suivante:
« En réponse à votre lettre à lord Bathurst, il me charge de vous informer » que le gouvernement de sa Majesté a » cessé de donner des encouragemens » aux individus qui désirent d'aller s'établir dans les colonies: il leur accorde
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seulement vingt-cinq acres de terre qu'ils sont libres de choisir : mais ils ne doivent pas s'attendre que le gouvernement leur paie le passage , ni leur donne aucun secours, lorsqu'ils seront arrivés aux colonies.
» Néanmoins, lord Bathurst est disposé à recevoir les propositions de toutes les personnes qui désireront entreprendre, par elles-mêmes ou par leurs agens, la culture de plus grandes concessions de terre, soit au cap de Bonne - Espérance , soit dans les provinces américaines du nord, aux conditions suivantes :
» De semblables concessions ne seront faites qu'à ceux qui pourront s'engager à emmener et à établir sur les terres concédées dix colons au moins ; et la quantité de terres concédées, dans ce cas, sera dans la proportion de cent acres pour chaque colon qu'on s'engagera à y établir.
INTRODUCTION
» Pour éviter que cette condition puisse » être éludée, les personnes qui deman- » deront une concession de terres seront » obligées à payer comptant, la somme » de dix livres sterling par chaque colon, » laquelle somme leur sera rendue, aus- » sitôt qu'elles seront arrivées dans la » colonie, et que les colons auront été » établis sur les terres assignées.
» Je dois en outre vous faire observer, » que dans le cas où vous consentiriez à » entreprendre de cultiver des terres sous » ces conditions , soit au cap de Bonne- » Espérance , soit dans l'Amérique du » nord, et où vos propositions seraient ei » approuvées par sa Seigneurie, cette L » concession vous sera faite sans frais, et » l’on vous accordera le tonnage néces- » Saire pour votretransport ou celui de vos » agens , ainsi que celui des colons que » vous pourrez avoir engagés : vous de- » vrez pourvoir vous-même à la nour- | » riture des colons.
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Mon père accéda sur le champ aux termes proposés par ce document , et au lieu de n'emmener que dix colons, cine quante quatre familles formant environ deux cents personnes se présentèrent comme candidats pour émigrer sous ses auspices. Lorsqu'il eut fait les arrange.
mens nécessaires avec ce grand nombre d'individus, dont quelques-uns étaient d’estimables bourgeois, et d'autres de petits fermiers jouissant de la meilleure réputation, il remplit la condition imposée en payant le dépôt spécifié.
Aussitôt après la conclusion de cet arrangement, nous reçumes de M. Goulburn le billet suivant contenant l’ordre au gouverneur du Canada :
Dowaing Street. , 14 mai 1818.
« M. Goulburn présente ses compli- » plimens à M. Talbot, et lui transmet » ci-inclus l'ordre au gouverneur du Ca- » nada pour faire la concession de terres
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INTRODUCTION
en proportion du nombre de colons qui l'accompagnent.»