‹ Voyage au Canada [microforme]Chapitre 6 sur 39 · BUREAU DE LA SECRÉTAIRERIE D'ÉTAT · texte numérisé non relu

BUREAU DE LA SECRÉTAIRERIE D'ÉTAT

Downing Street , 27 mai 1818.

« Monsieur,

« RicHaAro TALBOT ,écuyer, s'étant engagé à amener en Canada les colons dont les noms sont ci-joints, vous aurez d'abord à lui assigner une concession de terres dans la proportion de cent acres par chaque indiviäu au-dessus de dix-sept ans qui l'accompagnera; et aussitôt que les colons seront établis sur les terres que vous lui aurez assignées , vous lui payerez les sommes fixées pour leurs noms respectifs, en vous remboursant du montant sur ma sous-secrétairerie. »

J'ai l'honneur d’être , etc.

signé Bathurst.

À Sir John Cope Sherbrooke, gouverneur du

® Canada.

INTRODUCTION, xii)

A la réception de ces lettres qui équi-

Mas La valaient à un ordre de marche pour notre bande empressée , nous préparâmes tout ins pour nous rendre immédiatement au sy mal 1868, lieu où nous devions nous embarquer. ieur, Comme les lettres que je publie instrui- CPE ront graduellement les lecteurs de tout les colons ©® ui concerne notre colonie émigrante, Vous je pense que la présente introduction FANS leur paraîtra suffisante.

portion de au au-desmpagnera;

ont établis aurez assies sommes ectifs, en ant sur ma

né Bathurst.

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En Msn ne A

Départ pour Cowe. — Analyse de ce que nous éprouvons , en contemplant la contrée dans laquelle nous passons. — Regrets qui en furent les suites. — Arrivée du vaisseau qui devait nous transporter. — Sa description.

— Manière dont il était disposé, — etc.

Port de Cowe, 13 juin 1818.

C'est avec beaucoup de justesse que la célèbre lady Morgan a dit qu’il y avait certaines émotions du cœur que la plus haute éloquence ne pouvait décrire, et que tout ce qui est fortement conçu par l'âme, peint par l'imagination, ou senti par le cœur, devient faible et languissant, par la froideur et la sécheresse des détails. Jamais je ne sentis si fortement la vérité de cette assertion, que je le fais en ce

LETTRE 1,°'e

moment : la pensée de me séparer à jamais d’une contrée chérie, des compagnons de ma jeunesse et des amis de mon cœur produit dans mon âme un tel conflit 4e sentimens opposés, que sans l'espoir consolant de trouver l'indépendance au-delà des mers, et l’agréable perspective d’un échange constant de sentimens avec ceux qui me croiront digne de correspondre avec eux, mon esprit affaibli, dénué de toute autre consolation, aurait bientôt succombé sous le poids de ses tristes réflexions.

Vous avez souvent essayé de me persuader que dans les premiers momens d’une vive affliction, il est inutile de vouloir lutter contre les chagrins dont notre cœur est accablé ; mais vous pouvez vous rappeler que je n'ai jamais voulu admettre la justesse de cette remarque. Une longue et pénible expérience m'a maintenant démontré la rectitude de vos observations.

Lorsque nous arrimâmes à Cowe, nous trouvâmes que le vaisseau destiné à nous transporter en Amérique n’était pas encore arrivé :

nous fûmes, en conséquence , forcés de pren-

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trouver agréable le sentiigne de affaibli, rait bienristes ré-

versuader ’une vive er contre blé ; mais l'ai jamais emarque.

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dre des logemens, que nous parvinmes heureusement à nous procurer à des prix modérés et dans un quartier très-agréable de la ville d'où nous avions une vue étendue du port é de ses différentes fortifications.

Nous y demeurâmes plus d’un mois avant d'apprendre l’arrivée du Brunswick : c'était un très-beau bâtiment et disposé avec beaucoup de soin , pour que nous y fussions tous bien logés. Les appartemens de cabine consistaient en une vaste salle à manger, deux appartemens principaux, dans chacun desquels il y avait des logemens pour quatre personnes , et deux vastes chambres à coucher qui pouvaient recevoir environ vingt personnes. La chambre comnue contenait environ quarante logemens séparés , propres à recevoir six hommes ou un nombre proportionné de femmes ou d’enfans. Le Brunswick était commandé par le capitaine Black, officier anglais de grande expérience : il y avait à bord cent en ne de lest, cent cinquante

nneaux de munition ni Québec, et trois mois à

pour les colons de mon père qui ne devaient s’en servir

n Le]

que dans le cas où les leurs seraient épuisées par un voyage long et fatiguant ou pour toute occurrence fortuite impossible à prévoir.

La cabine était uniquement disposée pour recevoir mon père et sa famille : mais, comme il y en avait trois autres respectables qui nous accompagnaient, celles de M. Geary, de M. Hardy et de M. Burton, nous consentimes

à la partager avec eux.

épuisées ur toute Ir.

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sentimes

mîmes à la voile du port de Cowe, et en peu

Embarquement. — Mal de mer. — Temps désa-

gréable. — Mort de plusieurs enfans. — Arrivée sur le grand banc de pêche. — Vue du continent d’ Amérique. — Ile d’Anticoste. — Délicieuse perspective du fleuve Saint-Laurent et deses nombreusestles. — Iles des oiseaux. — Ile Verte. -— Ile d'Orléans. — Accueil hospitalier qu’on y reçoit. — Infériorité du sol et chétive apparance des récoltes, — Charmante vue de l'entrée du bassin à Québec. — Chutes du Montmorency. — Arrivée à Québec. — Maisons couvertes d’étain. — Visite à la ville. — Diversité de langages et de coutumes.

— Société et réception dans un hôtel, — etc.

Le 13 juin, vers onze heures du matin, nous

de temps , nous nous trouvâmes au milieu du vaste Atlantique : à peine eûmes-nous le temps de jeter un regard d'adieu sur les côtes de l'Irlande notre chère patrie, avant qu'elle disparût à notre vue et se perdit dans l’immensité de l'Océan.

En moins d’une heure , après que nous eùmes levé l’ancre , tousles passagers se trouvérent attaqués, comme par enchantement, de ces redoutables nausées , connues sous le nom de mal de mer, et que je crois être l'inévitable partage de ceux qui voyagent sur mer pour la première fois : pendant environ quinze jours nous fûmes tourmentés par cette maladie, et pendant ce temps , un grand nombre de nos plus zélés partisans de l'émigration auraient désiré ne pas avoir quitté leurs paisibles demeures pour s’exposer à tous les dangers et à toutes les difficultés d’un long voyage , et ne pas s'être livrés à de brillantes espérances de fortune, avant d’avoir bien calculé les différentes privations qu'ils devaient éprouver pour y parvenir.

Le mal de mer rend ceux qui ensont atteints extrêmement irritables : Cette maladie semble

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atteints semble

LEITRE II. 7

dissoudre , pendant quelque temps, les plus douces affections de la vie. Vous auriez été tout surpris de voir des femmes faire des reproches à leurs maris, des enfans à leurs parens, et des parens à leurs enfans : tous semblables au bon père Adam, cherchaient à se disculper les uns aux dépens des autres du péché commis. Cependant, après quinze jours de maladie , tous les futurs colons furent en état de convalescence, et plusieurs même, en aussi bonne santé qu'avant leur départ.

Pendant les huit ou dix premiers jours de notre voyage , le temps était si mauvais et les vents tellement contraires , que nous ne fimes que peu de progrès : le temps devint ensuite plus doux et plus agréable; et Îes vents continuërent à souffler de l’ouest et du nord-ouest , pendant toute la traversée.

Le 21 juillet, nous jetâmes l'ancre devant la cité de Quésec, après une traversée de quarante trois jours et demi: pendant ce court période , douze de nos compagnons de fortune eurent la mer pour tombeau , Ct nous en enterrâmes un plus grand nombre encore dans les différentes

8 LETTRE Hi.

îles formées par le Saint-Laurent. Tous étaient des enfans au-dessous de quatorze ans, enfans qui, peu de jours avant ce changement subit , étaient gais et sains ; tous l'espoir et les délices de leurs pare nr s.

Rien d’une importance particulière { excepté les morts dont je viens de parler ), ne survint depuis le premier jusqu’au trentième jour de notre traversée , où nous approchimes du grand banc de Terre-Neuve ; le lendemain nous fûmes en vue de l’île de TERRE-NEUVE qui était la seule terre ferme que nous eussions vue depuis plus d’un mois : peu dejours après, nous aperçümes le continent américain, qui nenous parut d’abord qu’une immense combinaison de nuages épais , gposant sur le sein de l'Océan. Mais à mesure que nous approchâmes de plus ) 4 près , et que nous pûmes distinguer les monta- | (Li gnes élevées, les forêts majestueuses et les ! fleuves aux ondes argentées s’élançant dans

| toutes les directions avecune constante impé- |. il tuosité , mon âme fut eïichantée de ce coup | d'œil si nouveau pour mo et si peu attendu.

Peu de jours après être entrés dans le golphe de Saint-Laurent , nous fûmes enveloppés

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LETTRE Il. 9

d'un de cesépais brouillards si souvent redoutables pour les vaisseaux qui montent et descendent ce puissant fleuve : presque pendant deux jours entiers, nous ne pümes distinguer la terre dans aucune direction, et n'ayant point de pilote à bord, il nous fut impossible de nous assurer de la route qu'il convenait de suivre : il n'y avait pas le moindre souffle de vent ; et notre vaisseau montait et descendait au gré de la marée. Lorsque nous nous vimes dans cette dangereuse situation , nous tirâmes plusieurs coups de canon, pour attirer un pilote. La frégate de sa Majesté, l’Zphigénie, ayant à son bord sa Grâce le duc de Ricuemonn , et sir Arthur Marian, nous précédait à une petite distance ; elle fit aussi dans le rmêmeobjet quelques décharges de grosse artillerie : mais cela ne réussit pas mieux. Nous n’eûmes point l'idée d’aucun danger imminent , jusqu’au moment où le brouillard s’éclaircit. Alors nous découvrimes avec autant de surprise que d’alarme , que nous dérivions vers l’île dangereuse d’AxTicosTE , sur les bords de laquelle tant de braves matelots ont terminé le pénible voyage de la vie. Cette île dangereuse, auoiïqu'ayant

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124 milles de long et 28 milles de large, n’a pas dans toute son étendue, une baie ou un port assez assuré pour recevoir et abriter un seul vaisseau : elle est entièrement inculte et presque inhabitée. On a fait plusieurs tentatives pour en cultiver le sol dans plusieurs de ses parties : jusqu'ici elles ont toutes été inutiles. Le gouvernement a élevé deux bâtimens dans l’île, un à chaque extrémité: deux familles y sont stationnées pendant les mois d'été, avec d'abondantes provisions qui sont très-généreusement distribuées aux personnes qui peuvent être jetées dans l'ile , et qui sont assez malheureuses pour avoir besoin de ces secours. On a aussi pris la précaution de placer sur les différens points de la côte des poteaux qui indiquent ces maisons de secours.

En remontant ce magnifique fleuve, l’œil est constamment réjoui par l’aspect d’une infinité de petites îles très-variées, couvertes d'arbres et d’arbrisseaux de toute espèce et de toute couleur. Mais de toutes les îles dont est décoré cet immense amas d’eau , celles des OrsEaux, situées dans le golphe, sont les plus remarquables et les plus curieuses. Rigoureusement

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parlant , elles ne sont rien de plus que deux grands rochers , élevés à une immense h.. teur au-dessus de la rivière , et dont la circonférence, à leur sommet, n'excède pas cent cinquante perches. Des millions d'oiseaux font annuellement leurs nids dans les nombreuses cavités de ces rochers et y produisent leurs petits. Les pilotes et les chasseurs des établissemens voisins les troublent fréquemment dans ces retraites découvertes, et, en montant quelquefois jusqu'aux plus hautes éminences, leur enlèvent leurs œufs que les pilotes portent au marché de Québec, où ils en obtiennent un prix aussi élevé que celui qu’on donne ordinairement des œufs des volailles domestiques. Vus à une certaine distance, ces rochers paraissent blancs, à cause de la quantité prodigieuse d'ordures et de plumes dont ils sont couverts : et lorsque les oiseaux sont forcés de prendre leur vol , leur ombre se multiplie à tel point qu’elle obscurcit complètement la surface des lieux sur lesquels ils volent.

L'irz DE BONNAVENTURE est aussi fréquentée parunétonnant assemblage d’oiessauvages,qui, pendant l'été, abandonnent les contrées du

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Sud et viennent fixer leur séjour dans cette île où elles font leurs petits; après que cet objet a été rempli, leur instinct les fait émigrer de nouveau pour un climat plus chaud.

On dit que ces oiseaux sont féroces pendant le temps de l’incubation, et possèdent alors une force incomparable : ils ne balancent pas à attaquer ceux qui veulent les dépouiller et. les dangereuses incisions opérées par leur bec qui se dirige ordinairement vers les yeux , oblige souvent les assaillans à se retirer grièvement blessés.

Les bords des deux côtés du fleuve Saint- Laurent, offrent au voyageur l'aspect le plus varié , et très-propre à réaliser les pompeuses descriptions données par les poètes et les romanciers : de hautes montagnes hérissées d’arbres , des cataractes rombreuses et écumantes, qui tombent de rochers suspendus, jusqu’à ce qu'elles aillent se perdre dans l'immensité de l'Océan. Il n’est peut-être pas sur la terre de contrée qui offre des aspects plus sauvages , et plus repoussans , ou qui fasse éprouver plus de plaisir aux amateurs des scènes terribles et imposantes. Une vaste portion de ces con-

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LETTRE Il. 13

trées est presque inconnuc aux hommes civilisés, et n'est habitée que par les bêtes féroces de ce vaste désert, et par leurs chasseurs non moins indomptables. Son aspect est horrible et ne peut inspirer à l'âme que des sensations désagréables : un sol ingrat, des rochers sourcilleux, des arbres disséminés, des cataractes rugissantes sont lestraits prédominans et les plus engageans de ce tableau de la nature dans son état primitif.

Comme nous naviguâmes pendant douze jours, sur le fleuve j'eus de fréquentes occasions d'aborder au rivage sur plusieurs points différens: je vis pour la première fois dans l’ile Verte une des femmes originaires du pays : elle était couverte d'un grand schall de drap, jeté négligemment sur les épaules, et descendant jusqu'aux genoux : ses pieds étaient nus : mais elle ne paraissait pas accoutumée à marcher long-temps sans souliers ou sandales ; sa peau était exactement de couleur de cuivre, et ses cheveux qui touchaient presqu’à terre étaient noirs comme du jais. Sa contenance était douce et modeste ; son accent n’était ps désagréable, et il n’y avait rien de grossier dans ses ma-

nièrcs : elle entendait très-bien l'anglais , et j'éprouvai un sentiment de regret, en voyant un être si voisin de la civilisation complète , condamné à passer sa vie dans un aussi triste séjour.

Je fus dans l’île d’'OnrÉéans, accompagné du capitaine Blake, de MM. Hardy, Burton, Geary et de mon frère : immédiatement après être débarqués sur le rivage, nous nous dirigeâmes vers la maison d’un pilote canadien, pour solliciter la permission d'enterrer un de ces jeunes enfans que nous avions le malheur de perdre

journellement : nous trouvâmes à la porte qui

nous fut aussitôt ouverte, une femme élégamment vêtue de soie noire: si nous l’avions jugée d'après les apparences , nous aurions pu la prendre pour une Comtesse européenne , ct non pour la femme d'un pilote canadien. Après avoir cherché à excuser notre importunité , nous l’instruisimes en anglais du triste objet de notre mission : elle répondit en souriant: « je ne sais pas parler anglais. » Un de nous s'adressant alors à elle en français, lui demanda la permission d'enterrer un enfant mort Ja nuit précédente ct qui était étendu sur

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