‹ Voyage au pays d'Evangeline [microforme]Chapitre 10 sur 14 · NOUVELLES PAROISSES ET LENRS FONDATEURS · texte numérisé non relu

NOUVELLES PAROISSES ET LENRS FONDATEURS

À ce moment, ils délibèrent sur le souvenir de leur be'le patrie qui les avait tant poursuivi et ils décidèrent de perpétuer le souvenir de la patrie absente où ils allaient trouver la paix, en donnant à deux de leur côlonies le nom d’Acadie. Ces premières bandes furent suivies en 1765 de plus de cinq autres des leurs, dont quelques-unes venaient directement de la Nouvelle- Ecosse où elles avaient été obligées de se cacher dans les bois. Ces patriotes fondèrent au bord du Missisispi, les paroisses de St. Jacques et de l’Assomption.

Les principaux renseignements sur les créoles Acadiennes m'ont été fourni à la Nouvelle-Orléans. La petite société si bien organis’e par le curé de Ste. Marie, est demeurée si française qu’on eut dit un rivage reculé de la Bretagne ou de la Basse Normandie, transporté ici avec un cachet d'originalité qui frappait les visiteurs. Dès qu’on entre dans le canton de Clare, racontait l’un d'eux en 1825, les maisons, les instruments aratoires et de ménage, la langue étrangère et les coutumes uniformes mais caractéristiques, excitent la surprise du voya-

geut; on ne croirait pas qu’ilexiste dans la Nouvelle- Ecosse,un canton d’une physionomie si distincte du reste du pays.

Les Acadiens sont loin d’être aussi avancées en agriculture que leurs voisins—ils différent en cela de leurs ancêtres qui étaient d'excellents cültivateurs — mais la raison est facile à concevoir. Pour quiconque connaît leur histoire depuis leur disparition, il est notoire qu’ils ont un singulier attachement pour leur langue et leur coutumes. Bien que leur trafic les met naturel- ‘lement en rapport avec les Anglais, il ne se fait aucun mariage entre eux ; ils n’adoptent pas leur manières et ils ne s’établissent pas dans leurs villages Ceci ne provient pas d’un sentiment d’avertion, mais plutôt des habitudes, du caractère national et du système d’éducation et s’ils n’ont pas autant d'esprit de progrès que les colons Anglais, ils peuvent du moins soutenir fièrement avec eux la comparaison sous le rapport. des vertus domestiques et sociales. Sans ambition et d’une grande frugalité, ils vivent selon leurs moyens; dévoués à leur ancien culte, ils ne sont point divis‘s entre eux par les discordes religieuses ; avec leurs dispositions joyeuses et leurs habitudes morales, ils jouissent peût-être de tout le bonheur comprtahle avec la fragilité de la nature humaine.

Ce canton et celui du Buisseau à l’Anguille El Brock,

dans le comté voisin de Shelburne, ne forment maintenant qu’une seule paroisse sous la direction de M. Pabbé Sigogne, missionnaire d’une rare activité et d’un grand zèle, qui a pris la charge de cet établissement il y a très longtemps et il y est profondement attaché.

Le Canton de Clare est dans un état florissant, on y possède un bon nombre de petits vaisseaux et le surplus des produits de la terre et les profits de la pêche permettent aux habitants d'agrandir et d'améliorer leurs terres et d’acheter ailleurs tous les articles nécessaires à leur confort. Ils ont deux chapelles, une à chaque extrémité du village; celle qui s’élève à l'extrémité orientale, est une des plus grandes de la Nouvelle-Ecosse et fait grand honneur à la libéralité du peuple qui l’a construite et terminée sans aucun aide étranger Ils ont plusieurs moulins à scie,eton ne voit plus de traces du grand incendie qui avait consumé tout le village durant l'été de

Il y a deux autres établissements français dans le canton, d'Argyle, situé à cinquante milles plus loin, l’un à Pubinco, l’autre à El Brock. Dans ces deux endroits, le peuple a aussi la réputation d’être tempérant, industrieux et hospitalier. Ils ont de bons troupeaux de bitail et sont, en général, bâtis très confortablement. Les naissances illégitimes sont à peu près inconnues dans ces établissements et la vraie m'sère y est presque ignorée, car les pauvres sont soutenus par les habitants et ils sont tous les membres d’une seule et grande famille. Le pauvre passe sa vie à séjourner de maïson en maison. Chaque famille se fait un devoir sacré de recevoir ce qu’elle considère être les restes vivants de leurs ancêtres, et leur mort est souvent regrettée, car elle considère comme une bénédiction et une obligation que Dieu leur envoie, en se répétant: ‘‘qui donne aux pauvres, prête à Dieu.” |

JALIBERTON—L'ABBE SIGOGNE—ABOLIFION DU SÉK:

MENT DU TEst,

L'amitié de Haliberton pour l’abbé Sigogne remontait à l’époque de son élection pour le comté de Clare dans lequel est compris la paroisse de Ste. Marie. Ces deux hommes d’un talent supérieur dans des carrières différentes, s'étaient compris des leur première entrevue,

Haliberton, protestant convaincu, éclairé, libre de préjugés et d’une gaïté gauloise, fut un des premiers à proposer à l’abbé Sigogne, l’abolition du serment du test qui rendait tout catholique inéligible aux charges publiques.

En 1827 l’abbé Sigogne fut un des premiers promo: teurs de la loi d’émancipation présentée devant la Législature de la Nouvelle-Ecosse et adoptée à l’unanimité, grâce au discours magistral prononcé en cette circonstance par Haliberton. On y remarqua surtout l’éloge qu’il fit du peuple Acadien dont il avait fait une étude particu'ière pendant son séjour à Annapolis, de 1822 à

Ce discours entre trop bien dans notre sujet pour n'en pas citer au moins quelques passages. Après avoir dit qu’il était le représentant d’un grand nombre de catholi-

ques et que depuis plusieurs années il vivait dans l’intimité de leur respectable et vénéré pasteur, l'abbé Sigogne, il s’écria avec entraînement : —

‘Pour quelle raison les protestants et les catholiques “de ce pays se mêlent-ils dans les mêmes réunions s0- ‘éciales et vivent-ils dans ue si parfaite harmonie? ‘Pourquoi le catholique pleure-t-il dans la mort, l’ami ‘protestant qu’il a aimé dans la vie? Pourquoi porte-t- ‘til son cerceuil et suit-il ses restes mortels à sa dernière ‘demeure, en mêlant ses larmes à la poussière qui le ‘*couvre? Si dans la Grande-Bretagne il y a un senti- ‘ment d'hostilité évidente, la cause doit en être autre “part que dans une simple différence de religion. L'état ‘de l’Irlande offre le spectacle le plus triste: tandis que ‘le catholique y est lié par devoir et entraîné par incli- “nation à soutenir ses prêtres, il est obligé par la loi à ‘payer la dime même aux ministres protestants. On “ivoit là des églises sans fidèles, des pasteurs sans trou- ‘peaux et des évêques jouissant d'immenses revenus ‘sans avoir aucun devoir à remplir. ‘Ces catholiques ‘édoiveñt être quelque chose de plus ou de moins que ‘des hommes, s’ils supportent tout cela sans frémir; ils ‘éle sentent et ils murmurent. Les protestants de leur “écôté, poussent des clameurs incessantes contre eux et ‘les déclarent un peuple méchant; les propriétés de “PEglise Catholique sont passées aux mains du clergé tprotestant avec les terres, les dimes, les domaines des “monastères.

“(Qui peut contempler sans ‘regret, ces monastères, “événérables encore dans leurs ruines! Que sont deve-

‘énues ces asiles de la science, de la charité et de l’hos- ‘épitalité, où le pélerin, accablé d’une longue route, ou ‘le voyageur harassé reposait ces membres et trouvait. ‘éun accueil bienveillant; où les pauvres recevaient leur ‘énourriture quotidienne et imploraient, d’un cœur ‘tplein de gratitude, les bénédictions des hommes bons ‘et pieux qui les nourrissaient : ces asiles où le savoir ‘tenait ses assises et où la science plongeait son flam- ‘beau dans les ombres de la barbarie et de l’ignorance ! ‘Permettez-moi, M. le président, de m’arrêter, comme ‘éje l’ai fait souvent, dans un temps déjà loin, pendant ‘édes heures et des jours, parmi ces ruines; vous aussi, ‘tvous vous êtes arrêtés pour contempler ces scènes déso- ‘‘lantes: dites-moi, pendant que vous contempliez ces ‘écloîtres, et que vos pas foulaient leurs mosaïques à ‘travers lesquels pousse le gazon, n’avez-vous pas cru ‘‘entendre les vagues rumeurs des marches lentes et so- ‘‘Jennelles des moines, dans leurs saintes processions ? ‘N’avez-vous pas cru entendre le carillon de cloches, ‘tjetant le soir ses douces et mélanco iques vol:es dans ‘la tranquille et solitaire vallée? N’avez-vous pas enten- ‘‘du les chœurs séraphiques répandre les flots harmo- ‘inieux de leurs hymnes à travers les immenses nefs, ou ‘parmi les ogives aériennes? Est-ce que les colonnes en ‘ruine, les arches gothiques, les murailles lazardées et ‘(les tourelles couvertes de lierres, ne vous demandaient ‘tpas, en vous rappelant l'œuvre des spo'iateurs, le tri- ‘but d’une larme, à la mémoire des hommes grands et ‘tbons qui les ont fondés? On a dit que les catholiques ‘tétaient les ennemis de la liberté; mais cela, comme

‘étant d’autres accusations portées contre eux, est entière- ‘ment faux; Qui a créé la grande charité? qui a établi ‘‘les juges ; les procès par jurés, les magistrats, les shé- ‘trifs, etc.? Ce sont les catholiques. C’est à ce peuple ‘tCalomnié que nous devons tout ce dont nous sommes “fiers. N’ont-ils pas été braves et loyaux? Demandez ‘aux ‘collines verdoyantes de Chrystler’s Farm. De- ‘mandez à Châteauguay, demandez aux côteaux de ‘“Queenstown, ils vous diront qu’ils couvrent la valeur ‘‘catholique et la loyauté catholique, les cendres des ‘théros tombés pour la cause de la patrie ! Ici leurs senti- ‘ments avaient libre cours, car il n’y avait point de : ‘tcauses de division, point de propriétés à disputer ; nous ‘tles avons regardés comme de bons sujets et de bons (amis. L’amitié est naturelle au cœur de l’homme; ‘telle est comme le lierre qui cherche le chêne, s’attache “à son tronc, embrasse ses branches et les entoure de su- ‘éperbes festons; il grimpe jusqu’à son sommet et ba- ‘lance sa bannière de feuillage au-dessus de sa tête, ‘comme s’il triomphait d’avoir conquis le roi des forêts !

‘(Regardez le township de Clare; on y voit un ma- ‘‘ognifique spectacle; tout un peuple, ayant les mêmes ‘coutumes, parlant le même langage et uni dans une ‘même religion. C’est un spectacle digne de l’admira- ‘‘tion des hommes et de l’approbation de Dieu. Voyez ‘leur digne pasteur, l’abbé Sigogne, regardez-le au ‘élever du soleil, entouré de ses âmes pieuses et aussi de ‘ses féroces sauvages, rendant grâce à l’auteur de toutes ‘choses. Suivez-le aux lits des malades, voyez-le re- «‘pandant le baume de la consolation sur les blessures

‘des affligés; voyez-le dans son cabinet où il instruit ‘J’innocente jeunesse; suivez-le dans sa chapelle; vous ‘iverrez le sauvage accourant du désert avec toutes ses ‘épassions farouches et ingouvernables; vous le verrez ‘ésubjugué et soumis en présence du saint homme. ‘Vous entendrez ce prêtre, dire à l’indien de reconnai- ‘itre Dieu dans le calme et la solitude de la forêt. Ce ‘sauvage n'oublie pas de remercier Dieu de ce que ‘l’homme blanc lui a montré la lumière de la révéla- “tion dans le dialecte qu’il parle.”

M. Haliburton fit ensuite le récit de la dispersion des Acadiens; puis en qualité de représentant des descendants de ce peuple, il demanda aux députés, l'abolition du serment du test, non pas comme une faveur, il ne vou rait pas l’accepter de leur commisération; mais de leur justice.

‘Tout homme, dit-il, qu'il soit catholique ou protes- ‘tant ; quelle que soit l’etendue des points de doctrine qui ‘tnous séparent, il est mon frère et je l'embrasse. Nous ‘“marchons vers le même Dieu. Si je rencontre un ca: ‘“tholique, je le salue, je fais route avec lui; et quand ‘le temps viendra, ainsi qu’il doit venir, lorsque cette ‘langue, qui maintenant s'exprime, se glacera dans ma ‘bouche, que cette poitrine qui maintenant respire l’air ‘pur du ciel, me refusera ses services, que ces vêtements ‘terrestres retomberont dans le sein de ‘a terre d’où ils ‘*viennent, ‘et iront se mêler à la poussière des vallées, ‘talors avec ce catholique, je jetterai en arrière un long ‘et languissant regard, je m’agenouillerai avec lui et au “lieu de dire avec le présomptueux pharisien: ‘Grâce à

‘Dieu je ne suis pas comme ce papiste, je prierai afin ‘‘que tous deux étant du même sang, nous soyons tous ‘“deux pardonnés et qu’étant frères, nous soyons tous ‘deux reçus là haut.”

Ce langage d’un protestant, adressé à des protestants, devait produire et produisit son effet. Il démontre, en même temps, la vie sainte de l’abbé Sigogne. Les ca: tholiques de la Nouvelle-Ecosse et particulièrement les Acadiens, ont placé à côté du nom de Haliburton, celui de M. Uniacke, l’un des membres les plus marquants de la Législature, qui appuya le député de Clare. Avec cette victoire tomba la dernière chaîne des Acadiens et s’ouvrit l’ère de liberté qui en a fait un des peuples les plus heureux de la terre.

L’abb£ Sigogne s’éteignit de vieïllesse en 1844, à l’âge de quatre-vingt cinq ans, emportant avec lui les regrets de tout un peuple et tout ce qui peut faire croire à un homme qu’il vaut la peine d’avoir vécu, la conviction du devoir accompli et des œuvres qui ne meurent pas. Si jamais vous passez par la Baie Sainte Marie, vous verrez la tombe de l'abbé Sigogne entourée d'honneur et de respect; vous y verrez agenouillés, les fils de ceux qu'il a baptisés et dont il a fait des hommes dignes des confesseurs du siècle dernier. Avec l’abbé Sigogne s'est éteinte en Acadie, la génération des hommes apostoliques que la tempête de 93 avait répandus sur sa surface divisée alors en trois provinces, celle du Nouveau- Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l’Ile du Prince Edouard, Les petits noyaux de familles que ces missionnaires avaient trouv's à la veille de se perdre; qu’i's

ont organisés et disciplinés ; auxquels ils ont donné une part de leur vie et de leurs vertus, sont devenus aujourd’hui des légions, pleines de force et d’avenir, avec lesquelles il faut compter. Après s’être accrues par leur propre vertu, en se doublant tous les vingt et un ans de 1785 à 1827, elles se sont doublées tous les vingt-deux ans, de 1827 à 1871. Le dernier recensement officiel de 1881, constate qu’il y a aujourd'hui, 56,635 Acadiens dans le Nouveau-Brunswick ; 41,219 dans la Nouvel'e- Ecosse, dont fait partie l'Ile du Cap Breton; 10,751 à à l’Ile du Prince-Edouard. Dans ces chiffres n’est pas comprise la population acadienne des îles de la Madeleine, qui dépassent trois mille âmes, ni celle du nord du golfe et de la Baïe des Chaleurs, relevant de la province de Québec, ni celle de Terrenerve, ni enfin celle de l'Etat du Maine, appartenant au groupe de Madawaska, lesquelles s’élèvent à peu près à vingt mille individus, donnant à la population acadienne de toutes ces régions, un total de plus de 130,000 âmes. J’ai déjà dit que les Acadiens sont représentés par des hommes de leur race, dans le sénat et aux communes du Canada ; qu’ils ont leurs députés et même des ministres aux législatures locales ; des hommes instruits et marquants parmi toutes les classes de la société, dans le clergé et dans les professions libérales. On ne compte plus le nombre de leurs écoles à la tête desquelles brille le collège classique de Memramcook, sans contredit la première institution catholique des provinces Maritimes. Ils ont plusieurs couvents voués à l'instruction de la jeunesse. Dans chacune des provinces et jusqu'aux îles de

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