UNE DES SCÈNES TERRIBLES DE CETTE ÉPOQUE
Un vieux vétéran des plus respectables racontait que son père lui avait assuré qu'il avait trouvé une femme morte ayant à ses côtés, trois, petits enfants qui jouaient près de celle qui ne devait plus jamais les presser sur son cœur! La plus âgée, aurait ajouté le père de ce vétéran, eut peur demoi dès qu’elle me vit approcher et elle poussa sa pauvre mère en criant : ‘Maman, maman, lève-toi! mais lève-toi donc, voilà un méchant homme qui va encore nous séparet !”” Et les pauvres enfants couvraient le corps de leur infort née mère; ils essayaient
e lui faire un remport de leurs petits corps! Le petit fars me. cria d’un air déterminé: ‘*N’approchez pas, jar je vais vous tuer.” Le petit bonhomme qui, comme ious disons vulgairement, n’avait pas froid aux yeux, ontinua avec un air fier que l’on reconnait chez les Acadiens: ‘Vous ne toucherez pas à ma mère, elle dort, elle est bien fatiguée!” Je continuais toujours à approcher. Alors le petit brave saisit une pierre en me disant : ‘‘Je vais vous tuer.” Une des petites filles me dit à son tour: ‘‘On a enterré mon père là-bas,” ‘ Oui, reprit l’autre, c’est notre mère qui 4 fait un grand trou dans la terre |”
Alors, les larmes aux yeux, je lui demandai: ‘(Mon petit ange, pourquoi veux-tu me tuer ?”
‘Mais, parce que vous êtes un protestant et que vous faites mourir...” il s’'aperçut que je pleurais et le petit garçon de rouge qu’il était, devint très pâle, car c'était toujours lui qui était sur la défensive, et, les deux petites filles assises sur les pieds de leur mère, pleuraient à chaudes larmes.
Je renonce à vous faire ici le récit de cette navrante révélation que je devais enterrer leur pauvre mère et que j'allais les amener avec moi! Le petit garçon avec une volonté et une énergie incroyables pour un gars de dix ans tout au plus, me répondit: ‘Monsieur, laissez notre mère tranquille et ne lui touchez pas, car je vais vous tuer.” Ne pouvant plus me contenir, je saisis les trois enfants dans mes bras et les serrai fortement en les couvrant de caresses, car moi aussi j’é‘ais à la recherche de ma femme et de mes huit enfants,
Après avoir fait enterrer cette infortunée mère, je fis décider, après trois jours d'attente, mes pauvres orphelins à me suivre, car j'avais complètement abandonné mon accent anglais. Je voulais savoir jusqu’à quel point ces enfants étaient instruits de leur malheur et l’occasion ne tarda pas. Ce petit garçon me dit en m’accompagnant : ‘Monsieur, vous nous avez dit que vous cherchez votre femme, eh bien, nous la chercherons ensemble; mais prenez bien garde de faire mal à mes petites sœurs, car nous vous quitterons ” La petite fille ajouta: ‘‘et tu ne tueras pas?...” Eustache, comment va-t-on appeler ce bon monsieur ?
‘(Le nom qu’il voudra.”
‘Alors, appelez-moi votre père, mes enfants.”
“Oui, répondit le petit gars, si vous êtes bon pour mes petites sœurs, et à mon tour je serai bon pour vous. Cherchons votre femme, il faudra l’appeler notre mère aussi.”
Et les trois petits enfants répétèrent comme un seul écho: ‘Oui, oui, nous l’appelerons notre mère.”
Pendant sept ans le père Joseph Letellier, c’est le nom de celui qui fit le récit ci-haut, chercha sa famille, tantôt dans les bois, tantôt sur les bords de la côte, interrogeant du regard l’horizon, cherchant à s'orienter, cachant sa chaloupe au moindre bruit, car les anglais les poursuivaient à outrance. Souvent il était obligé de prendre ses trois orphelins dans ses bras pour passer les précipices que ces chers petits enfants n’auraient pu franchir. Je n’entreprendrai pas de vous dépeindre ce qu'a dû souffrir ce pauvre voyageur avec ces trois
petits enfants si jeunes. Jamais mère n'aurait veillé avec plus de sollicitude sur cestrois petits êtres, que le faisait ce brave homme. Souvent, lorsque épuisé par la fatigue et la faim, le petit Eustache venait se mettre bravement devant lui en lui disant: ‘‘Père, repose-toi, dors bien, mes petites sœurs et moi nous allons faire le guet et si les anglais viennent prendre notre barque, je les tuerai et je les jetterai à l’eau!” Ainsi, disait le père Letellier, ces trois petits anges essayaient à me distraire et à me consoler de ma profonde douleur, avec leurs caresses.
Au bout de sept ans, Joseph Letellier et ses trois orphelins assis au bord de la fontaine, regardaient mélancoli uement l’horizon. Dans le lointain, par delà la Belle Rivière et les rivages de l’Ohio, sur les ondes dorées du large Mississipi flottait une barque pleine, guidée par des rameurs acadiens. C était une bande d’exi. lés. On eût dit le radeau d’une nation naufragée, d’abord, dispersée le long de la côte, puis rattachée de nouveau, unie par les liens d’une croyance commune et d’une commune infortune, hommes, femmes et enfants guidés par l'espérance ou par de vagues rumeurs, allaient chercher dans les riantes prairies des Obpilansas, leurs parents chassés comme eux des rives acadiennes.
Après quatre heures d’attente la barque glissait toujours avec le courant, tantôt sur l'écume des rapides, tantôt entre des îles verdoyantes où le colonnier étalait la pourpre de son panache. Enfin, ils approchèrent des régions où règne un été perpétuel, à travers la côte dorée, par des bosquets d’orangers et de citronniers,
Enfin, cette barque avec sa sombre cannière suspendue
au mât, vint mouiller aux bords du Mississipi. Joseph Letellier, comme mu par un ressort, bondit et s’élança au devant de la barque, car il avait reconnu dans celui
qui paraissait être le capitaine, son propre fils! Oh! s’écria-t-il, Joseph, mon fils chéri! où est ta mère et tes
frères et sœurs ?
Nous ne sommes que deux, lui répondit tristement son fils, Antoinette et moi. Ma pauvre mèré ‘et les autres enfants n’ont pu survivre à tant de misère, de fatigue et de privations!
Il est impossible de décrire la douleur de ce pauvre homme en apprenant la mort de ces êtres qui lui étaient si chers; ses bras battirent l’air et iltomba à la renverse ! Le frère et la sœur ne comprirent pas tout de suite ce qui se passait, mais les deux petites filles, Thérèse et Charlotte, s'étaient élancées vers leur père adoptif en s'écriant: ‘‘Secourez notre père.”
Prompt comme l'éclair, le jeune capitaine, leste comme un vrai acadien qu’il était, sauta de la barque sur le rivage, suivi de près par sa sœur. Les deux enfants reconnurent alors que c’était bien leur père qu’ils retrouvaient ; ils le couvrirent de baïsers et lui prodiguèrent
les meilleurs soins. Le petit Eustache qui était allé cher- .
cher de l’eau, revint tout essoufflé ; Thérèse trempa son mouchoir et lui baigna les tempes,-et tout le monde de la petite barque était accouru. Charlotte, l’ainée des deux sœurs, demanda en tremblant à Joseph: ‘‘Etesvous le fils de notre père adoptif?” et sur la réponse affirmative qu'il lui fit, elle murmura: ‘Mais, puisque
vous êtes ses enfants, ma sœur et moi nous le serons plus.”
M. Letellier, au contact de l’eau fraîche, ouvrit les yeux. ‘(Ces pauvres enfants, dit-il à son fils, je les ai trouvé dans la forêt, près de leur mère morte depuis six heures.” Il fit signe à Eustache de s'approcher de lui, car il tenait toujours son fils serré contre son cœur, il prit la main de sa fille et la mit dans celle de son fils adoptif en lui disant : ‘Eustache, promets-moi de l'aimer et de la protéger.”
‘Oh! père, je vous le promets.”
Alors, le pauvre infortuné père leva les yeux et les mains au ciel, puis regardant ce groupe d’enfants si malheureux qui retrouvaient leur bien-aimé père que pour le perdre de nouveau, il essaya à prononcer le nom de son fils ‘Jos...” Il ne put achever! ses yeux se refermèrent pour ne plus jamais s’ouvrir. Mais ce que le père n'avait pu dire, le cœur des deux jeunes gens l'avait deviné. Comme une seule et même famille, ils se jetèrent dans les bras des uns des autres et se jurèrent auprès du cadavre de leur père une éternelle amitié.
LE CAPITAINE JosEPH LETELLIER ET SON RÉGIMENT.
Durant la dernière guerre civile les créoles acadiennes se sont battues avec la même bravoure que leurs pères dans les rangs des confédérés. Un régiment presque tout composé d’acadiennes était commandé par un beau capitaine acadien, Joseph Letellier, marié à la petite
Thérèse trois mois après la mort de ce vén fable vieil lard qui les avait fiancés avant de rendre le dernier soupir. Le petit Eustache épousa de son côté la belle Antoinette,
Le dévouement et le patriotisme du capitaine Letellier avaient gagné l'amour et la confiance de tous ses compatriotes. Ce vaillant guerrier n’était décoré que d’une bandoulière blanche sur laquelle était écrit: ‘Vive Dieu et a France!” :
Ah! il fut à souhaiter que les courtisans de la cour de Louis XIV pussent voir ce beau régiment de jeunes femmes et de fiancées, rangées en colonne et bravant presque sans armes l'ennemi qui venait de tous côtés et répondant à la sommation de se rendre par ces fières paroles: ‘Jamais. Vive Dieu, notre capitaine, la‘ France et l’Acadie!” Car il est probable qu’alors la paix an. trait conclue, car le peuple chez qui le patriotisme peut de semblable devouement est digne du respect et de la justice. Mais, hélas! un tel héroïsme n'avait pour
témoins que des barbares qui s’en trouvaient froissés jusqu’à la rage,
Le général ennemi en attendant ces paroles altières fit avancer son régiment et commanda la charge à la baïonnette. Mais les jeunes guerrières acadiennes n€ furent pas effrayées par ce commandement et crièrent de nouveau: ‘(Vive l'Acadie, la France et notre capitaine” | Au même instant le beau et brave commandant Letellier prompt comme l'éclair, passait devant les ignes et avec son casse tête assommait le général qui al a rouler mort sous son cheval. Les conf dérés stupéfaits crurent
avoir affaire non seulement à un régiment de femmes, mais aussi à une bande formidable d'hommes bien armés ‘qui surgissaient comme de dessous terre, Ils furent effrayés et la confusion se mit dans les rangs; ils retraitèrent et s'enfuirent de tous côtés.
Ainsi finit à peu près la carrière guerrière du jeune Letellier.