SECOND VOYAGE AUX PROVINCES MARITINES
Dans mes pérégrinations je me rendis au Grand Tigue, chez le Révd. Père Leflat qui me reçut cordia'ement en me disant que j'étais la bienvenue chez lui, tout le temps nécessaire qu'il me faudrait pour visiter ses paroissiens. Après le souper ce bon père pour me distraire de mes longues journées de fatigues et d'ennuis, m'entretenait de nos chers Acadiens. Un soir il me dit : Petit Condiac était la Pointe de Chipondy; c’est là
+5 que vient s'établir en 1689 le meunier Chibadeau avec sa famille qu’il amenait de Port-Royal; c'était dans la baie de Chipondy qu’il bâtit son moulin et établit sa colonie qui, de son vivant, était déjà si florissante. Si vous avez lu les écrits de M. Rameau, rappelez-vous 2e beau chapitre qu’il a écrit dans son histoire, c’est une de ses meilleures pages. Ce colon entreprenant, disait-il, s'était marié à une sainte femme et eut une vaillante famille. Les progrès de l'établissement étaient la satisfaction du vieux Chibadeau. Ce vénérable vieillard était très riche; il vivait en paix dans <ette solitude, si loin du monde.qu’il semblait être à l’abri des moindres dangers. Et cependant tout a disparu de cette heureuse pastorelle, depuis la tourmente de 1755. Des étrangers occupent maintenant leurs foyers, cultivent leurs champs, jouissant ainsi si injustement des fruits de leurs travaux. Si le nom même de Chipondy qui rappelait trop aux anglais les honteux souvenirs : infligés aux pauvres acadiens exilés, a été changé pour le nom moderne de Petit Coudiac ainsi que celui de Memramcook n’avait pas été effectué par la ruse comme. à Grand Pré et à Pisiquidemais par la force ouverte, un fort détachement de troupes anglo-américaines sous le commandement di major Trye avait fait une descente à Chipondy et brûla toutes les maisons, laissant intactes que celles quise trouvaient à l’entrée du bois où les habitants purent les protéger en faisant feu sur les assaillants de Frye qui avait jeté une partie de ses hommes sur la rive gauche de Petit Coudiac pour faire mettre le feu à l’église; mais les habitants avaient eu
4 0 Je temps de se reconnaître et de se 'éunir et de s’allier à un parti de sauvages, sous.les ordres de M. Bois Hébert. Ils les surprirent, les cernèrent et en firent un affreux massacre ; la moitié resta sur la place ou furent fait prisonniers, les autres s’enfuirent vers le rivage où ils se défendirent avec l’acharnement du désespoir jusqu’à ce que Trye eut le temps de délibérer et de les rejoindre. Il voulut reprendre l’offensive, mais après un combat acharné, il fut obligé de se rembarquer en toute hâte avec le reste de sa troupe. Mais que pouvait faire cette poignée de malheureux sans espoir de secours de la France, leur oublieuse mère patrie, contre des légions d'hommes armés de pied en cap? Car contre la force il n’y a pas de résistance. Autour du Bassin des Mines, hélas! pas une de ces maisons n’est habitée par des Acadiens; ces étrangers ont bâti sur les cendres / de leurs foyers! Cette pensée m’a donné un serrement de ‘cœur chaque fois que j'ai eu le triste plaisir de parcourir le beau pays d’Evangeline et surtout Grand Pré. Jetant un coup d'œil sur le beau paysage environnant, j'ai voulu avant de m’éloigner suivre le chemin qui avaient parcouru les pauvres exilés,jusqu’au lieu de l’embarquement. Là assise sur le talus de la grande digue au pied de laquelle venait battre les granis flots de l'Océan, je restai si longtemps à écouter le bruit mélancolique de ces mêmes flots qui avaint mélé leurs gémis-: sements à ceux des infortunés si injustement bannis de leur pays! j'étais toujours assise, triste et silencieuse, j'ouvris PEvangéline et mes yeux se remplirent de‘larmes au souvenir des malheurs qu’avaient éprouvés mes
pauvres ancêtres Acadiens, je conçois ce que peut faire éprouver de charme une telle lecture, faite sur le théàâtre des événements. J’invite ceux qui ont pris quelque intérêt à ce qui précède, à relire le beau poême d’Evangéline; ils se convaincreront. Malgré ce qu’ils ont pu voir de contraire dans des publications qui voudraient à tout prix que la touchante élégie de Longfellow soit anéantie que c’est en tout point l’écho fidè'e et po: {tique de la tradition.
Par un beau clair de lune et un calme parfait étant en harmonie avec meéë succès, je venais de donner un magnifique concert à St, Jean New Brunswiek pour un hôpital tenu par les Sœurs de l’Hôtel-Dieu, Dieu a bien voulu couronner mes fatigues d’un beau montant de quatre cent trente-huit piastres. Le 10 octohre, départ d’Annapolis pour Digby et deux jours après je pris le steamer pour Halifax J’éprouvais un horrible malaise sur la Baie de Fundy car la mer était si forte que le capitaine dut chercher un réfuge à l’ancre afin de se-mettre à l'abri d’une aussi dangereuse tempête, ah ! il faut passer la Baie de Fundy dans une tempête pour savoir ce que c’est que cette be le Baie de Fundy avec ses mille secrets de destructions. Nous pouvons concevoir l’effroi qu’éprouve les passagers dans un aussi terrible moment. Ce n’est qu’au bout de onze heures après une anxieuse attente facile à comprendre que le capitaine put remettre à la voile pour Halifax. Arrivée là j’inscris mon nom sur le registre du Halifax Hotel et comme d’habitude les noms furent publiés, le mien en était du nombre,et le lendemain j’eus le plaisir d’avoir un grand nombre de visi-
teurs qui vinrent me présenter des aumônes pour Îles pauvres pour qui je collectais.
À mon retour d'Halifax l'idée m'est venue de pu: blier mes voyages dans les provinces Maritimes et comme descendante Acadienne Française je désire que tout cœur ami s'intéresse au succès de cette nation si oubliée par l’histoire et si peu connue.