SOUVENIRS ACADIENS
léviénmbigi@iamibiibinii)
Le récit que je vais offrir à mes lecteurs est ui resumé des légères impressions qui me sont restées et de toutes ce les que j'ai entendues dans mon enfance et dans mon parcours dans les provinces maritimes. On dit que les Troÿens exilés donnaient des noms aimés aux lieux inconnus où ils étaient venus chercher une nouvelle patrie, Au temps de la conquête on vit arriver quelques familles déinembrées, ralliées par le même malheur, chassées de leurs foÿers comme les enfants D’Ilion. Ces pauvres infortunés s’arrétèrent sut les bords de la Petite Rivière de Montréäl. Après avoit entamé la forêt et asséché le sol par des travaux herculéens ils ÿ fixèrent leurs demeures ipout eux la terre qui allait boire leuts sueuts et leurs larmes, et éueillit leuts dernières espérances était la pattie; ils nommèrent le coin de cette terre qu’ils venaient d’adopter, lä petite Acadie du nom de la patrie perdue.
Tous les proscrits sont frères. Ces pauvtes malheureux étaient venus là, les uns après les autres comme vien: nent les débris d’un naufrage sur la même falaise. Des pères qui avaient eu des familles nombreuses arrivèrent, qu'avec quelques-uns de leurs enfants ou avec ceux de leurs voisins, des pauvres jeunes filles recueil: lies sur la route dont les vieux parents succombèrent de
fatigue et de faim. Beauçoup d’entre eux en quittant la terre qui les avaient vus naître ne purent y survivre les autres s’acheminerent vers l’exil à travers les forêts, le long des fléuves, sur les rivages arides de la mer ; tantôt 1ls furent arrêtés par la maladie et la misère, d’autre; fois ils s’égarérent longtemps. Parmi eux plusieurs comptaient de nombreux parents que quelques-uns parvinrent seu'ement au terme de la route, frères et sœurs avec deux où trois neveux et quelque fois une vieille mère dont l’amour pour ses enfants était plus forte que toutes les fatigues, elle aussi parvenait à toucher cette terre qui devait ensevelir le dernier sacrifice de sa vie en demandant a Dieu de bénir tous ces pauvres proscrits qui se trouvaient près d’elle et leur disait dans un langage si simple mais si pur que l’on sentait que cétait la dernière effusion d'amour du cœur d’une mère et promenant des regards autowr d’elle disait : ah! mes pauvres enfants où sont-ils hélas? Dieu seul le sait mais si vous avez le bonheur de les voir, dites leur qu: leur vieille mère est morte en les bénissant et en demandant a Dieu de les protéger contre la tyrannie des Anglais et la grâce de leur pardonner.
C’est au milieu de cette petite colonie d'humbles mais héroïques infortunés, c’est dans leurs champs près de léurs chaumières déjà prospères que naquit et grandit mon père et c’est aussi là dans cette petite Acadie qu’il m'est arrivée de voir le jour. Les Acadiens se sont liés avec les familles qui s’étaient fixées autour de leurs établissements la mienne tenait a la leur ces gens n’ont apporté sous le toit qui les a reçus que les traditions de
+9 P Phonneur le plus vigoureux et des vertus les plus robustes. Je n’ai pu connaître ceux qui vinrent vieux dans le pays malgré l’âge avancé qu'ils ont atteint. Je me rappelle seulement avoir vu les enfants de l’exil, ceux qui naquirent après le départ sur des vaisseaux ou dans la forêt et ceux que leur mère portait sur leur sein tout le long de la route. Je me souviens surtout d’avoir entendue raconter souvent quand j'étais petite l’histoire douloureuse de toutes ces pauvres familles. Il serait difficile aujourd’hui de la recueillir dans son exactitude primi. tive, malgré que la source en soit peu éloignée; elle ne peut donc trouver place que dans le recueil des légendes de mon village; mais d’après l’histoire des Acadiens, elle pourra toujours servir à témoigner d’un fait cruel dont les administrateurs de l’ Angleterre se rendaient coupables envers ceux qu’elle aurait dû protéger. J'ai rencontré des vieux Acadiens qui, avec leur bon sens extraordinaire, leur mémoire prodigieuse surtout a l'égard de leurs vieux parents, leur racontaient de génération en génération les malheurs de la pauvre Acadie, surtout le beau vil'age d’Annapolis qui fut pris par les Anglais en dix-sept cent dix qui dans le temps se nommait Port Royal: c'était le centre le plus considérable des français en Amérique. En dix-sept cent onze toute la presqu'île Acadienne subit le sert de Port Royal; ‘es français l’abandonnèrent par le traité d’Utrecht en dixsept cent quatorze. Nicholson, gouverneur d'Annapolis, anvita les Acadiens à prêter le serment d’allégeance ou à quitter le pays dans l’espac: d’un an. Inutile de dire le trouble qui régnait parmi ces pauvres gens. Personne
5© ou presque personne ne voulait prêter le serment, ils craignaient d’accepter le sceptre des nouveaux maîtres, leurs implac bles ennemis. En dix-sept cent quarantesix, Cornwallis débarqua, dans le havre de Chebouctou à la tête de 3760 hommes à peu près tous mauvais sujets de Sa Majesté; car pour hâter cette colonisation, le gouvernement ne tint guère à n’y implanter que des germes de vertu; on y déversa le trop plein des prisons (Ces honnêtes Acadiens ne leur firent pourtant pas mauvais accueil à ces troupes de bandits. A peine avaient-ils appris leur arrivée qu’ils s’empressèrent auprès d'eux, offrant des provisions de toutes espèces, l’aide de leur ‘travail,de leur expérience. Quelque temps après, Cornwallis lança une proclamation qui enjoignait à tous les habitants de venir faire acte d< soumission au roi, sans cela ils perdraient leurs droits de citoyens anglais; ils étaient menacés de confiscation. Les habitants acadiens rappelèrent la promesse de Philips, la réserve qu’on:leur avait toujours accordée dans les termes de leur serment et la cruauté qu’il y aurait de les jeter,main armée,contre des poitrines et des cœurs français. On leur répondit que Philips avait été censuré par le roi pour ses promesses indiscrètes et qu’il fallait se soumettre au roi; il y avait eu duplicité politique à les garder là malgré eux et ce premier crime comme tous ceux de ce genre ne devait avoir pour conséquence qu’une plus grande duplicité. Et que’ crime national plus hideux ! Les Acadiens demandèrent s, dans, le cas où ils voudraient laisser le pays on leur permettrait de disposer de leurs propriétés. On leur répondit non, qu’ils ne pouvaient ni vendre leurs
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Piens ni partir. Ils retournèrent alors dans leurs foyers,
les uns disposés à confier leur sort au désespoir, les’ autres à attendre, mais pas un n’alla mettre la-main sur la bible pour jurer à l'Angleterre qu'ils livreraient cette
main armée contre la France. C’est alors que commen-
ça la tyrannie de l'administration anglaise. Ces infortu-
n s héroïques,se voyant persécutés ,quittèrent leur patrie
en n’emportant avec eux que leur haine pour leurs per-
sécuteurs. Ils sortirent les uns après les autres, les
hommes et les femmes soutenant leurs vieux parents par les bras; leur conversation était peu animée, les voix étaient altérées, les phrases entrecoupées. Elles cessè-
rent tout à fait sur le seuil de leur patfie. A la suite des chefs de famille se rangèrent les fils, les mères, les filles et les nombreux représentants d’une troisième généra- . tion. Tous portaient quelque fardeau. Ces espèces de processions qui se faisaient secrètement dans Acadie corame dans Annapolis se dirigèrent silencieusement au milieu des ténèbres vers l’embouchure. On attendait les embarcations. Personne n’accompagnait les pauvres inmnnaigrants; il s'en allaient comme ces cercueils ignorés qu'’accompagnent les seuls parents en pleurs. On avait craint d’éveiller l'attention de l'autorité qui commencait à tenir l’oreille ouverte, même à Grand-Pré. Arrivés sur la grève au milieu des ténèbres et de l’aveuglement des larmes, cela entraîna quelque désordre. On s'appelait à demi-voix; on préparait la manœuvre, on dégageait les amarres; mais bientôt le bruit cessa peu à peu, on entendit encore quelques voix qui se disaient adieu à travers les sanglots qui s’échappuient de ces
poitrines dont le cœur était déchiré par la séparation des amis et de la patrie qu’ils ne devaient plus revoir. La douleur était généra'e. (On entendait de pauvres petits cris d'enfants troublés dans leur sommeil. Une brise froide, humide, passait sur leur frais visage, ils sentaient que ce n’était pas le souffile caressant de leur. mère. Un vigoureux ballottement commençait à se faire sentir sous l'effort des rameurs. Ce n’était plus pour eux le doux balancement du berceau; ils pleuraient et leur voix errant au caprice des vents fut la dernière plainte que l'oreille put saisir dans les solitudes de la mer.
Allez, maintenant, vieil instrument d’une politique barbare, allez distribuer sur tous les rivages de l’Amérique cette mission de la tyrannie, cette semence du malheur. Cachez dans les forêts, sur des grèves, au milieu de solitudes, sans chemin, ces tristes victimes, vous flattant de l’espoir que leurs voix resteront muêttes, que leurs pas ne retrouveront jamais le chemin de la patrie, que leurs récits n’arriveront jamais aux oreilles des peuz ples civi'isés, à des cœurs sensibles, que Dieu et le monde les laisseront éternellement sans justice et que vous continuerez votre règne de destruction sans anathèmes et sans châtiments. Non, tous les enfants de ces mères aux entrailles fécondes ne seront pas étouffés sur la terre d’exil! Il survivra des cœurs conçus dans ces seins désolés, tremipés dans les larmes de la nation, pétris dans la souffrance, bercés aux chants de leurs malheurs, aux cris de leurs angoisses, aux tressaillements de leurs poitrines, pour vous jeter au delà des âges la clameur vengere.se de l’histoire. Allez, tyrans, cette clameur
LE ‘ tombera sur votre mémoire et descendra jusque sur les
ossements de vos tombes menteuses, Dieu nous a sauvés !