DÉPORTATION DES ACADIENS
Le 2 septembre 1755, le lieutenant-colonel Winslow prétexta une excursion en chaloupe pour aller s’assurer auprès de Murray que rién n’avait transpiré de leur guetapens. Ils s’entendirent pour convoquer une assemblée aux deux endroits, pour le vendiedi suivant, à 3 heures de l'après-midi. Ils rédigèrent en conséquence une proclamation qu’ils firent traduire en langre française par un marchand nommé Beauchamp. Cette proclamation - adressée aux habitants Acadiens, se lisait comme suit : 6
‘‘Jonn Winslow, écuier, lieutenant-colonel et com- ‘imandant des troupes de Sa Majesté à Grand Pré, aux ‘(Mines des Gaspariaux, de la Rivière aux Canards et ‘‘des lieux adjacents —aux habitants du district; vieil- ‘‘lards, jeunes gens et petits garçons. Son Excellence, ‘le gouverneu désirant vous informer des résolutions ‘de Sa Majesté, nous ordonnons strictement à tous les ‘habitants ainsi qu’à tous les garçons au dessus de dix ‘éans, > venir à l’église de Grand Pré, vendredi, le cinq ‘du courant, à trois ïeures de l'après-midi, afin que ‘nous leur fassions part de ce que nous avons reçu or-
‘‘dre de leur communiquer ; déclarant qu'aucune excuse ‘ne saurait être admise sous aucun prétexte que ce soit, ‘‘sous peine de confiscation de leurs biens, meubles et ‘‘immeubles, Donné à Grand Pré, le deux septembre, ‘‘en la vingt-neuvième année du règne de Sa Majesté, “A D,4786
La veille de leur assemblée, les deux commandants dépêchèrent leurs officiers vers les principaux centres, afficher cette proclamation. Ils trouvèrent partout les | habitants sans défiance, occupés dans les champs à ache. ver leur récolte, à |
Le lendemain, dès l’heure de midi, tout le détachement américain était sous les armes devant le portail de l'église de Grand Pré, les fusils chargés prêts à faire feu. Dans la matinée une distribution de poudre et de balles avait été faite aux soldats. Winslow, en grand uniforme, entouré de son état major, stationnait devant le presbytère. Ses regards inquiets se tournaient souvent vers les différents chemins qui conduisaient à Grand Pré. Il ne put réprimer sur ses traits l’expression de la joie secrète qu’il éprouvait en les voyant se peupler de longues files d'habitants, les uns à pieds, venant des envi. rons, les autres en voiture, arrivant des Mines de Gaspareaux, de la Rivière aux Canards et de l’intérieur des terres. fu À
À trois heures pr'cises de l'après-midi, quatre cent dix-huit acadiens de tout âge étaient réunis dans église. Quand les derniers furent entrés et les portes fermées et gardées, le commandant, accompagné de quelques officiers, vint se placer debout dans le chœur, devant une table sur laquelle il posa ses instructions et l'adresse
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u’il avait à lire. Il promena un instant ses regards sur ette foule de figures halées par le soleil, qui le fixait ans un anxieux silence, puis il leur lut l’adresse suiante que traduisait à mesure un interprète :
‘Messieurs,
‘(J'ai reçu de Son Excellence, le gouverneur Law- ‘rence, les instructions du roi que j'ai entre les mains ‘(C’est par ses ordres que je vous déclare que je vous ‘éfais tous prisonniers au nom du roi, et, j'espère que ‘dans quelques parties du monde où le sort va vous. ‘éjeter, vous serez des sujets fidèles et un peuple paisible ‘et heureux; je dois aussi vous informer que c’est le ‘éplaisir de Sa Majesté, que vous soyez retenus sous la ‘tgarde et la discrétion des troupes que j'ai l'honneur de “commander.” ù
Winslow termina son discours en les déclarant pour la seconde fois tous prisonniers du roi.
Il est plus facile d'imaginer que de peindre l’étonnement et la consternation des Acadiens en écoutant cette sentence, Ils comprirent alors que les vagues soupçons qu’ils avaient refusé d’entretenir étaient trop fondés, et qu cette assemblée n’avait été qu’un infâme piège où ils s'étaient laissés prendre, Cependant ils ne réalisèrent pas du premier coup toute l’horreur de leur situation ; ils se persuadèrent que l'on‘n’avait pas réellement l’intention de les déporter ; ils ne pouvaient se figurer qu’il eût pu se trouver un ministre anglais à Londres pour conseiller au roi d'Angleterre de tendre un tel piège et de signer un pareil arrêt, et ils avaient raison, car c'était un audacieux mensonge Jamais pareil ordre n’était parti d'Angleterre, Loin de là, car précisément au
moment ou Lawrence mettait à ex'cution son complo et déchaînait ses limiers américains contre les pauvre Acadiens, le cabinet de Londres y était non-seulement complètement étranger; mais récommandait à ce moment là même, avec la plus vive instance, des mesures de paix et de conciliation.
Cette déportation fut due au zèle indiscret des repré: sentants du gouvernement anglais en Amérique qui, obsédés sans cesse par leur entourage, fléchirent devant le fanatisme et, disons-le aussi, devant leur frayeur. Mais ce qu'il y a de plus incroyable, c’est qu’après toutes ces intimidations, lorsque ceux d’entre les Acadiens qui se décidèrent enfin à prêter ce serment d’allégeance si redoutable à leurs yeux se présentèrent devant Lawrence, celui-ci, au lieu de les accueillir avec bonhomie et de leur assurer la-tranquille possession de leurs terres, les repoussa avec hauteur en leur disant qu’il était trop tard, et que désormais ils seraient traités comme des mécréants papistes, et il les fit mettre en prison.
Ah! s’il y avait eu à Halifax un vrai représentant du
cabinet de Londres, les Acadiens n’auraient pas été bannis et cette tache n’aurait pas été infligée à la civilisation.
Quand, après la fameuse assemblée du 5 septembre les prisonniers acadiens virent Winslow sortir de l’église, quelques-uns des plus âgés le suivirent au presbytère et le conjurèrent de leur permettre d’aller avertir leur famille de ce qui venait de se passer, de crainte qu'elles ne prissent trop d'inquiétude.
Après s'être consulté avec ses officiers, il consentit. à
lofisser sortir, chaque jour, vingt des prisonniers ; mais à condition que les autres répondraient de leur retour. tBhaque famille devait être enjointe d'apporter des vivres our ceux des siens qui étaient détenus.
Quelques historiens ont voulu nier que la convoitise es colons anglo-américains ait été une des causes de ’expulsion des acadiens. Il n'y a qu’à ouvrir la collection des documents officiaux de la Nouvelle-Ecosse pour en trouver la preuve. Cette convoitise datait d’un demi siècle, elle avait été l’un des motifs qui avaient engagé en 1710 les provinciaux de la Nouvelle-Angleterre à s’enroler dans l’expédition de Nicholson contre Port Royal. Ils possèdent les meilleures et les plus grandes ‘terres de cette province, écrivait en 1754 le gouverneur Lawrence aux chambres du commerce, et je ne puis m'empêcher de penser qu’il serait beaucoup mieux, s’ils refusent de prêter serment, qu'ils en soient chassés. D'autre part, les chambres du commerce lui répondaient le 20 octobre suivant : ‘Si le juge en chef est d’opinion qu’en refusant de prêter serment, sans réserve ou en désertant leurs établissements pour se joindre aux français, ils ont forfait à leur titre de propriété, nous désirerions que des mesures efficaces fussent prises pour mettre, par un procédé légal, une telle forfaiture à exécution, afin de vous mettre en moyen de conc der leurs terres à toutes les personnes désirant se fixer en cet endroit où nous croyons qu’un établissement serait d’une grande utilité. :
“Si les colons américains ne sont pas venus s'emparer des terr : des Acadiens immédiatement après leur expulsion, c’est qu’il était trop dangereux pour eux de s’y
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fixer, vu le voisinage de ceux des habitants qui s’étaien refugis dans les bois avec les sauvages.
La chute du fort Beauséjour qui mit presque toute la presqu'île aux mains des Anglais, décida du sort des Acadiens. La preuve, c’est que ceux d’entre eux qui! avaient prêté serment, ne furent pas plus épargnés que ! les autres ; ils furent comme eux condamnés à la dépor- ! tation. Les missionnaires seuls leur restaient fidèles dans leur malheur. L’abné Maillard, par exemple, l’un des plus remarquables, n’a-t-il pas continu‘ à servir ceux qui s’taient refugiés dans les parages du golfe? N’est-il pas mort au milieu d'eux, usé de fatigues et de privations?L’abbé Desenclaves n’a t-il pas véçu dans les hois avec ceux qui avaient cru trouver une retraite du côté du Cap de Sable, jusqu’à ce que-traqué par les anglais, il eût été fait prisonnier avec les siens et jeté sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre. Et l’abbé Laloutre, lui-méme, dont la conduite fut inexcusable à certains égards et qui s'attira les justes reproches de son évêque, n’eût-il pas au moins le mérite de payer de sa personne, d’exposer sa vie bien des fois pour ses ouailles? Si les Acadiens l’avaient écouté lorsqu'il les pressait d'émigrer, lorsqu'il leur disait qu’ils étaient sur. un volcan, qu’ils n’avaient pas de pires ennemis que ceux qui les entretenaient dans une fausse sécurité, n’auraient-ils pas échappés à la déportation? Et au moment de la crise, si sa bravoure et son infatigable énergie eussent été secondées par Vergor, n’aurait-il pas pu rallier les Acadiens et les Szuvages des environs de Beauséjour, empêcher la : chute de ce Fort et par là même rendre impratiquable l'attentat des mines ?
NÉ Murray, dont on connaîtra le caractère par la suite de récit, écrivait à Winslow et disait en lui parlant des oupes:, ‘Vous savez que nos soldats détestent les caa.,-ns et que s'ils pouvaient seulement trouver un rétexte pour les tuer, ils les tueraient ?”?
Le vétéran qui avait accepté cette mission indigne d'un soldat, n’avait pas l'âme tranquille, car il avait conscience du rôle qu’on lui faisait jouer et de la flétrissure qu il allait attacher à son nom. Plusieurs passages de son journal lai sent entrevoir les remords qui l’agitaient. Au reste, il aurait fallu avoir été dépouillé de tout sentiment humain pour n'être pas ému à la pensée de tant de malheurs dont il allait être un des premiers auteurs. ‘‘J’en ai pesant sur le cœur et sur les mains”? écrivait-il, ‘‘j’ai hâte d’en avoir.fini avec cette besogne la plus pénible dans laquelle j'aie jamais été employé.” C'est que malgré lui il établissait un contraste terrible entre la douceur pastorale qu’il avait sous les yeux et les scènes de désespoir qu’il allait provoquer dans quelques jours! Ce contraste lui apparaissait d'autant plus violent qu’on était précisément à, l’époque de l’année où le bassin des mines offrait le coup-d’œil le plus séduisant et qui, du point de vue où il était, il embrassait tout l’ensemble et les détails de ce charmant paysage avec le mouvement rural qui l’animait. Il se sentait au milieu d’une atmosphère de quiétude et de sérénité dans cette solitude lointaine et ignorée du monde, autour de cette nappe d’eau à peine moirée par la brise abritée, comme un lac, là-bas par des hauteurs bleuissantes, plus près, par le promontoire abrupt du cap au Porc-Epic; ici par un cercle de pentes douces, terminées par le Grand-Pré;
l'esprit français toujours gai, toujours vif, prompt au reparties s'était conservé parmi eux, bien qu'ils n’eus sent d’autre instruction que les solides principes d christianisme. Modérés dans leur goût, simples dan leurs habitudes, ils avaient peu de besoins et ils étaien contents de leur sort. L’imcomparable fertilité de leurs terres, moins difficiles à ouvrir et à cultiver que celles | du Canada, leur donnait en peu d’années assez d’aisance pour établir leurs enfants autour d’eux et leur permettre de jouir d’une vieillesse heureuse, Quant à leur moralité, elle n’a besoin d’aucune autre preuve que l'étonnante fécondité des familles.
Dans quelques jours cependant, ce vallon si paisible et qui abritait tant de fanmilles heureuses, allait devenir le coin le plus désolé du monde! Les habitants dispersés dans leur champ, interrompaient leurs travaux par intervalle, pour se demander ce que signifiait l’arrivée de ces nouvelles troupes. Malgré les vagues soupçons qui leur étaient venus des différents endroits, ils ne soupçonnaient évidemment pas l’épouvantable catastrophe qui était sur le point de fondre sur eux!
Les jours qui suivirent l’assemblée, des patrouilles furent envoyées dans les différentes directions, pour saisir ceux qui avaient échappé à la première arrestation. Les soldats tiraient sans pitié sur tous ceux qui cherchaient à fuir Un habitant du nom de Melançon ayant, paraît-il, aperçu une des patrouilles dans le voisinage de sa maison, s'était élancé sur un de ses chevaux pour gagner le bois; mais une balle anglaise le prévint; il fut frappé et jeté mort sur la route! Plusieurs autres eurent le même sort.
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Bientôt, l’église de Grand Pré qui avait été convertie prison, fut encombrée de près de cinq cents des maldÉeureux acadiens; ils avaient cru donner des preuves
inSuffisantes de leur neutralité en livrant leurs armes ; —
e fut leur dernière faute et la plus grande, car ils se
ettaient à la merci de leurs ennemis. (Ceux-ci n’eu-
rent plus qu'à attendre une occasion favorable pour tendre leur piège et les y faire tomber. On ne peut lire sans attendrissement la requête que les Acadiens présentèrent à Winslow peu de jours après leur détention |
A la vue, disaient-ils, des maux qui semblent nous menacer de tous les côtés, nous venons réclamer votre pro-
tection et vous prier d’intercéder pour nous auprès de
Sa Majesté, afin qu’elle ait égard à ceux d’entre nous
qui ont inviolablement gardé la fidélité et la soumission
promise à Sa Majesté, et comme vous nous avez donné
à entendre que le roi a ordonné de nous transporter
hors de cette province, nous supplions que, s’il nous
fant abandonner nos propriétés, il nous soit au moins permis d'aller dans les endroits où nous trouverons des compatriotes, le tout à nos propres frais; et qu’il nous
- soit accordé un temps convenable pour cela; d’autant plus que par ce moyen nous pourrons conserver notre religion que nous avons profondément à cœur et pour laquelle nous sommes contents de sacrifier nos biens.
Cette requête demeura sans reponse |