AFFAIRES SENTIMENTALES
Ce fut seulement vers le milieu du vingtième siècle que l'on commença à comprendre ce que c'était que Yamour. Cette question, depuis les origines du monde, avait légitimement préoccupé tous les penseurs et tous les psychologues ; mais personne jusqu'alors n'avait pu en donner une explication satisfaisante.
On sentait bien, au fond, toute l'absurdité, toute la petitesse des passions amoureuses entre hommes et femmes, mais on n'en pouvait nier la force. Pour le moindre penchant, les plus grands hommes n'hésitaient point à briser toute leur vie, à renoncer aux plus nobles espérances ; et l'on entrevoyait qu'il y avait là une force colossale inutilisée ou mal dirigée.
Ce fut un soulagement lors((u'avec les progrès de la civilisation, on comprit que ce n'était là qu'un obscur instinct primitif, qui attendait, pour se développer normalement, l'apparition du monde scientifique, des usines colossales et des affaires gigantesques.
A l'amour de la femme, qui n'était qu'un bas penchant physique, devait succéder l'amour de l'homme civilisé pour ses créations industrielles, pour l'œuvre qu'il avait conçue et à laquelle il consacrait toute sa vie, et certaines folies du passé devinrent aussitôt des plus claires.
Que signifiaient l'absurde jalousie ancienne, l'amour immodéré du sacrifice, l'orgueil personnel inadmissible des hommes vis-à-vis des femmes , sans cette explication industrielle ? Comment expliquer également la séduction que pouvaient exercer sur des cerveaux masculins bien organisés, les complications, les habiletés et les ruses employées couramment par la femme?
Tout dans l'amour primitif était véritablement absurde et disproportionné. Il pouvait fort bien arriver, par exemple^ qu'un homme aimât sincèrement et profondément deux femmes à la fois ; or, lorsque la chose se découvrait, on lui en savait mauvais gré. Pourquoi également un homme.
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lorsqu'il était l'amant, admettait-il l'existence d'un mari, alors qu'un mari n'admettait point celle d'un amant?
Les hauts faits militaires avaient bien, il faut le dire, fourni un utile aliment à ces forces inutilisées de l'esprit humain. On avait vu des généraux aimer la gloire avant toute chose, consacrer tous leurs efforts à remporter une victoire, recourir volontiers à tous les subterfuges pour y réussir et ne point hésiter à sacrifier au besoin leur propre vie. Mais il faut bien reconnaître que c'étaient là des jeux barbares, indignes d'une civilisation plus avancée, et qui entraînaient inutilement le sacrihce d'un grand nombre de vies humaines.
L'amour industriel, il est vrai, entraînait parfois, lui aussi, bien des sacrifices ; mais les résultats qu'il poursuivait étaient autrement dignes de tenter un homme civilisé.
Petit à petit, vers le milieu du vingtième siècle, l'amour ancien disparut donc presque entièrement des classes élevées du pays ; il ne se retrouva plus que dans le très bas peuple, où il remplaça, avan-
tageusement du reste, le triste alcoolisme d'autrefois.
Les grands industriels se consacrèrent entièrement à leurs œuvres. Ils ne tardèrent point à retrouver, colossalement agrandis, toutes les joies amoureuses, tous les désespoirs, tous les triomphes ou toutes les déceptions de l'amour primitif. 11 ne s'agissait plus, dans la lutte féroce des industries, de gagner de l'argent si ce n'était pour rendre une usine plus belle et plus prospère et bientôt la passion amoureuse dépassa le simple amour du lucre.
Les concurrents les plus célèbres de cette époque farouche furent représentés par les deux plus o^rands noms de France : le chevalier Bloch de Lille et le prince Weill de Jeanne d'Arc.
Le premier dirigeait, depuis de longues années, la colossale usine de Filaments graisseux, ce produit nouveau qui, en raison de récentes découvertes, était utilisé plus que tout autre dans le pays.
Le second était le fondateur habile de VEnglish Fatty Filament company, qui concurrençait les Filaments graisseux avec succès.
L'histoire de ces deux grands industriels défraya la chronique durant de longues années.
Le chevalier Bloch avait une grande affection