AFFAIRES SENTIMENTALES
pour son usine. Il l'avait connue toute petite, s'était consacré à son développement, l'avait formée pièce par pièce ; mais elle commençait à être un peu vieille lorsque naquit la Fatty Filament.
Le prince Weill, lui, s'était mis avec la Fattij Filament lorsqu'elle était en plein épanouissement. Il l'avait acquise d'un Anglais qui était parti pour le Japon avec une jeune compagnie de dirigeables en formation.
Le prince Weill ne voyait guère dans son entreprise autre chose que la façade. Cela le flattait d'avoir en sa possession la Fatty, aussi célèbre, aussi justement admirée de tous qu'un beau cheval de course, mais il n'avait point pour elle cette affection que donne une longue vie commune et le souvenir d'années difficiles passées ensemble.
Ce fut alors que le chevalier Bloch, séduit par les procédés nouveaux, l'aspect jeune et.vivant de la Fatty Filament, commença à commettre des fautes inexplicables. En cachette, il favorisa l'usine concurrente, devint en sous-main l'un de ses principaux clients, et lit pour elle les pires folies.
Faut-il rappeler que la Fatty, malgré toutes ses avances, ne lui appartint jamais, et que le
158 VOYAGE AU PAYS DE LA QUATlilKME DIMENSION
chevalier Bloch, humilié, ruiné, lut bien content de retrouver sa vieille Filaments graisseux, ruinée par sa faute, appauvrie, mais capable cependant d'assurer encore avec dévouement son entretien.
Faut-il évoquer, enfin, le drame tragique qui termina toute cette affaire : le suicide moral du chevalier Bloch, qui détruisit méchamment sa pauvre vieille usine qu'il n'aimait pas et dont les bienfaits lui étaient à charge pour venir s'engager comme simple ouvrier chez la Fatty qu'il aimait; l'assassinat industriel, enfin, du prince Weill, dont l'usine entière se trouva détruite un jour par un innommable sabotage dû à la jalousie. Ce sont là des événements dont les multiples contradictions amoureuses tentèrent les romanciers feuilletonistes de l'époque et que je me bornai à enregistrer.
Je compris de très bonne heure, peut-être depuis mes rêves d'enfance, qu'il devait exister pour l'homme un moyen beaucoup plus sûr et beaucoup plus simple de se soutenir dans l'air que l'aviation mécanique. L'aviation est, en effet, une solution grossièrement scientifique, une méthode de transition, tout extérieure, et qui ne saurait intéresser que des peuples barbares.
La gravitation est une force que l'on doit vaincre et neutraliser en développant les forces qui se trouvent en nous. On sait, au surplus, combien ces forces sont réelles puisque dans certains cas pathologiques nous pouvons en constater les effets au dehors du corps humain dont elles s'échappent.
On connaît l'observalion clinique faite sur une jeune hystérique qui ressentait directement des impressions de brûlure ou de froid suivant que l'on jetait, en dehors de sa présence, dans le feu ou sur de la glace, l'eau dans laquelle elle s'était lavé les mains.
On connaît également les déplacements de meubles et les matérialisations que des exlériori-" sations de force peuvent produire.
De tout temps, l'homme a compris d'instinct qu'il pouvait, en cultivant sa volonté, combattre les influences extérieures et contre-balancer, par ses seules forces personnelles, les forces naturelles qui l'entouraient.
De tout temps, il a senti, qu'il pouvait se soustraire à l'attraction, s'élever dans les airs, se déplacer au-dessus du sol, sans recourir, pour cela, à aucun stratagème mécanique...
Cette préoccupation se retrouve dans toutes les religions ; elle forme la base de toutes les croyances morales, de tous les symboles artistiques.
C'est plus particulièrement dans les songes que ces indications se précisent. Avec une grande contention de la volonté, avec un effort continu de l'esprit, on ne tarde pas à sentir que l'on perd contact avec la terre et que l'on se déplace, sans
faire aucun mouvement, à une faible hauteur audessus du sol. Malheureusement, c'est toujours un effort pénible qui demande une attention soutenue, et l'équilibre obtenu n'est jamais très satisfaisant : un déplacement maladroit, un mouvement intempestif, et la chute devient tout aussitôt menaçante.
Lorsque je fus parvenu au pays de la quatrième dimension, j'appris sans étonnement que, pendant la période scientifique, ce mode de locomotion avait été fort en faveur. Mais on avait dû, petit à petit, l'abandonner en raison des chutes nombreuses qu'il occasionnait, de la fatigue cérébrale qu'il provoquait chez tous ses adeptes, et surtout des désordres sociaux, étrangement graves, qui en résultaient.
La lévitation s'appliquant, en effet, aux corps matériels demande un effort nerveux trop considérable. Les médiums qui, assis sur une chaise, sont parvenus à quitter le sol et à venir se poser, avec leur chaise, sur une table, ont toujours ressenti une extrême fatigue à la suite de cet effort excessif.
Lorsque le sujet est bien équilibré, cela n'offre
en somme d'autre inconvénient que pour luimême ; mais lorsqu'il y a des pertes de force nerveuse, lorsque cette force est mal dirigée vers le seul travail qu'on lui demande d'accomplir, elle se répand tout alentour, s'en va à la dérive, et il en résulte de très curieux phénomènes. Ce sont, en général, des objets qui se forment dans l'air, à l'insu de la personne ou des objets existants qui se déplacent sans contrôle possible.
Du jour où la lévitation devint le moyen de transport à la mode, il y eut une quantité considérable de forces qui s'en allèrent ainsi, dans les villes et dans les campagnes, à la dérive, n'attendant qu'une occasion pour se manifester et provoquer les phénomènes les plus déroutants.
Tant qu'il ne fut question que de manifestations insignifiantes, cela n'eut pas une extrême gravité. De temps en temps, on constatait que de la barbe poussait sur des poteaux télégraphiques; parfois, que des appareils mécaniques, des objets mobiliers acquéraient, momentanément, la faculté devoir, de sentir ou d'entendre. C'était autant de surprises, de quiproquos, d'angoisses, mais on ne tarda pas à s'y accoutumer.
Malheureusement, lorsque ces forces vagabondes s'attaquèrent à des usines, à des machines d'utilité sociale, on reconnut tout le danger qu'il y
avait à tolérer de pareils abus. Tantôt les distributions de lumière se mettaient à parler ou à chanter; tantôt encore, de gros nuages, subitement solidifiés, formaient de dangereux écueils, contre lesquels les aviateurs allaient se briser; tantôt, enfin, des navires ou des trains se transformaient en bouquets de roses ou en eau de cologne, et l'on pouvait redouter, à chaque instant, les pires catastrophes.
Le gouvernement scientifique dut donc interdire formellement tout transport par lévitation, tout effort cérébral destiné à utiliser la volonté humaine autrement que suivant les données édictées par les règlements.
Ce fut alors quej pour tourner la difhculté, on eut recours tout simplement aux méthodes d'extériorisation indiquées jadis par les spirites, et qui consistaient, par un simple effort de la volonté, à abandonner son corps matériel et à déplacer uniquement ce que l'on appelait jadis son « corps astral ».
L'inconvénient d'une pareille méthode c'était d'enlever, par là même, toute possibilité matérielle d'action au voyageur. Avec le corps astral on peut, en effet, le plus facilement du monde, se déplacer d'un lieu à un autre, sentir ce qui s'y passe ; mais on ne peut communiquer avec les
personnes pourvues de leur corps matériel que si l'on met à notre disposition un autre corps matériel, abandonné par son corps astral, vide par conséquent.
Je n'ai pas besoin de vous dire que les Compagnies de Voyages Economiques s'emparèrent tout aussitôt de la question et organisèrent, un peu partout, des hôtels spéciaux où l'on trouvait tout ce qu'il fallait pour agir en arrivant.
Un homme pouvait, par exemple, laisser son corps matériel vide à Paris, se transporter par la pensée à Marseille et là il trouvait, dans l'hôtel spécial, un corps vide d'interprète que l'on mettait à sa disposition et qui lui permettait de faire toutes ses affaires en ville, de communiquer avec ses clients.
Pendant toute la durée de la location, le corps astral de l'interprète nouveau genre, allait faire un tour dans la campagne, sans s'occuper de rien.
Malheureusement, cette méthode cependant si simple ne tarda pas, elle aussi, à avoir les plus graves inconvénients. D'habiles escrocs exploit taient la situation, prenaient des renseignements, et, lorsqu'ils s'étaient assurés que le corps matériel d'une personnalité connue restait vide à Paris, durant une absence de son esprit, ils s'empressaient d'abandonner, eux aussi, leur propre corps,
comme on le ferait d'un vieil habit, et d'aller se loger dans le corps de la personne connue, dont ils ne voulaient plus sortir. Sans doute, eut-on recours dès lors à un système d'anthropométrie psychique permettant d'identifier les gens, non plus d'après leur corps extérieur, mais d'après leurs qualités morales, il n'en résulta pas moins de déplorables confusions, particulièrement dans les rapports conjugaux, et ces abus furent tels que l'on dut prendre bientôt de nouvelles mesures, encore plus rigoureuses.
Au surplus, d'elles-mêmes, les personnes ayant une situation sociale intéressante, hésitèrent à sortir de leur corps matériel et à s'en éloigner. La peur d'un cambriolage, d'une substitution de personne, les retint presque toujours. Qui sait si, durant leur absence, le corps astral d'un triste voyou ne viendrait pas animer leur corps matériel et lui faire commettre les pires méfaits !
Ce fut, on peut bien le penser, une période d'aventures surprenantes, et l'on ne peut qu'en rire lorsque l'on songe à l'extrême simplicité du procédé de la quatrième dimension, qui devait balayer plus tard toutes ces méthodes barbares.
XJSVI LES FERROPUCERONS
J'ai eu le très grand plaisir.de m'entretenir, quelques instants, avec Hydrogène, l'un des Douze Vieillards immortels qui procédèrent à la formation de l'Etat Cellulaire, et qui, seuls, ont conservé le souvenir des temps passés.
La façon dont je me suis introduit, à deux mille ans de distance, dans ce monde nouveau , au moyen de la quatrième dimension, a séduit infiniment Hydrogène qui, sachant que je ne puis communiquer, en aucune manière, avec les citoyens de l'Etat Cellulaire, me laisse volontiers circuler en liberté, avec un numéro de service, et prend quelque plaisir à me conter des vieilles histoires d'autrefois.
Entre l'époque primitive de l'humanité, qui se
LES FERROPUCEUÛNS 1G7
termina environ vers l'an 2,000, et le régne délinitif de la Science Absolue, il s'écoula plusieurs années d'un moyen âge infiniment curieux.
En effet, l'homme était déjà en possession de toutes les découvertes mécaniques qui firent la gloire du monde scientifique, mais il était encore soumis à toutes les traditions de la pensée préhistorique, et cela formait un étrange mélange d'idées nouvelles et d'idées anciennes aboutissant, le plus souvent, aux conceptions les plus folles.
On connut alors toutes les joies renouvelées de la décadence byzantine, formidablement accrues par l'appui colossal que leur donnèrent les nouvelles découvertes scientifiques- Et, très certainement, on put penser que l'humanité eût roulé aux abîmes de la folie, si la prodigieuse intervention des Douze Vieillards n'était venue mettre un terme à ces débordements en enrégimentant et en disciplinant par la tempête magnétique, les nouveaux citoyens à cerveau de bronze de l'État Cellulaire.
Parmi ces folles aventures qui marquèrent la décadence du monde scientifique ancien, Hydro-
168 VOYAr.K AU PAYS DE LA QUATlilÈME DIMENSION
gène m'en conta une qui troubla, à l'époque, bien des cerveaux.
Ce fut à l'occasion des grandes chasses d'aviation qui furent données dans les forêts de l'Est par le maire de Suippes ; celui-ci, alors âgé de 212 ans, avait organisé une chasse aérienne conçue à l'imitation des chasses au faucon que l'on donnait dans la préhistoire.
De petits monoplans libres, hgurant les oiseaux, étaient lâchés en l'air, et des aéroplanes de course, en manière de faucons, devaient, à l.oOO ou 2.000 mètres d'altitude, se saisir de cette proie.
Cette chasse fut attristée par la chute malheureuse que ht l'aviateur 671-98 qui, tombé brusquement d'une hauteur de 3.000 mètres, resta au moins 37 heures à l'hôpital, et n'en sortit que très défiguré, méconnaissable, avec la plupart de ses organes principaux remplacés par des organes greffés, pris sur des veaux, des chiens et des singes.
Je n'ai pas besoin de vous dire que, dès le lendemain, on s'inquiéta vivement des causes inconnues d'une pareille chute. L'aviateur ne put, malheureusement, donner sur ce point que de vagues indications : il ne comprenait rien à ce qui lui était arrivé ; son oiseau artificiel était véritablement le plus prodigieux oiseau qui ait étécons-. truit jusqu'alors. Il ne ressemblait en rien aux
LES FERROPUCERONS 169
grossiers châssis de toile et de bois que l'on avait montés quelques centaines d'années auparavant, aux débuts de l'aviation. C'était véritablement un oiseau fidèlement reconstitué dans ses moindres parties et que l'on eût dit ingénieusement doué de sensibilité.
De petits miroirs, spécialement réglés pour la chasse genre faucon, reflétaient la proie à saisir, impressionnaient le courant magnétique, modifiaient la direction sans que l'aviateur eût même à s'en préoccuper. Les sautes de vent, les remous que l'on trouve dans l'atmosphère, provoquaient en temps utile, dans les moindres organes de la bête, les mouvements réflexes voulus.
C'était un oiseau artificiel entièrement articulé, prévoyant toutes les influences du dehors, une bête infiniment docile, avec laquelle tout accident était rigoureusement impossible.
Et cependant, le fait était là !
671-98 avait seulement remarqué qu'au moment où il avait perdu l'équilibre, une des roues montées sur fourche qui servaient de pattes à l'oiseau, avait paru se déplacer dans le sens latéral et ce léger déséquilibrement avait sans doute entraîné la chute de l'appareil.
Tout cela ne donnait rien de bien précis, et l'on se décida à examiner la machine de plus près,
170 VOVACE AU PAYS DE LA QUATlilKM K DIMENSION
L'oiseau artificiel était, à peu de chose près, demeuré intact ; quelques réparations sul'lirent pour le remettre en état et le mécanicien ir)-20 voulut tout de suite l'essayer. Il s'éleva à une quinzaine de mètres, puis, soudain, on vit nettement l'une des roues se soulever à la hauteur de l'aile droite, l'appareil perdre sa position d'équilibre et retomber lourdement sur le sol.
Le même fait se reproduisit une dizaine de fois, dans des situations différentes, et force fut bien de rentrer l'oiseau sous un hangar où des experts l'examinèrent plus attentivement.
A l'arrêt, on remit le moteur en marche, et, brusquement, au moment où l'on s'y attendait le moins, une fois de plus la patte droite, d'un mouvement sec, s'éleva à la hauteur de l'aile droite, la frotta légèrement, la gauchissant un peu, puis retomba sur le sol.
Nul doute ; il fallait bien se rendre à l'évidence: l'oiseau artiliciel, doué de mouvements réflexes par son constructeur, paraissait se gratter.
On examina alors à la loupe les ailes de l'oiseau, et quelle ne fut pas la stupeur des experts en découvrant dans la trame de la soie, de petits pucerons de fer, d'un genre absolument inconnu jusqu'alors, et qui semblaient nés sur l'aéroplane et ne pouvoir vivre que sur lui.
LES FERROPUCERONS 171
C'était ces petits parasites imperceptibles qui provoquaient, de la part de l'oiseau artificiel, les réflexes correspondants. Aucun doute sur ce point n'était permis : l'oiseau mécanique se grattait,
Ai-je besoin de vous dire que l'on se perdit en conjectures sur la nature de ces pucerons ; on était encore, à cette époque, entièrement imbu des absurdes doctrines évolutionnistes, et la génération spontanée paraissait une simple absurdité.
Ons'ingéniadonc, du mieux quel'on put, à expliquer comment d'anciens pucerons, s'alimentant avec de la limaille de fer et vivant sur les ailes des aéroplanes, avaient pu se transformerens'adaptant au milieu. On avança même, d'après leur couleur analogue à celle des ailes de l'oiseau artificiel, que l'on se trouvait en présence d'un curieux cas de mimétisme.
On ne se doutait guère encore des prodiges déconcertants qui allaient bouleverser cette humanité de transition, quelques années après, avec l'apparition et la décadence des machines vivantes.
Le 3 intercalaire de la première période scientifique, le contremaître H. G. 28 pénétra en coup de vent dans le bureau de son chef d'usine en criant :
— Ouvrier ! ouvrier ! venez vite ! l'électricité tourne en eau de boudin.
Etant donné les mœurs du temps, cette façon obséquieuse de s'adresser au patron de l'usine montrait suffisamment quel était l'état d'agitation d'H. G. 28.
Le chef d'usine le suivit immédiatement dans les ateliers et là, dans la section des tours automatiques, il constata que d'étranges désordres se produisaient en effet.
Sans doute, rien, dans la réalité, ne concordait
avec les affirmations d'H. G. 28, et l'électricité ne tournait pas en eau de boudin. 11 y avait cependant d'inexplicables déperditions dans les transmissions de force et, des dynamos arrêtées, s'échappait" comme une sorte de sueur huileuse qui coulait à torrent sans qu'il fût possible d'en démêler exactement l'origine.
Des sels, grimpant aux parois de leurs cuves, s'étaient évadés et restaient accumulés contre la grande porte de l'usine.
Certains tours automatiques s'étaient arrêtés brusquement, en plein travail, brisant net leurs organes principaux, tordant leurs commandes en tous sens, sans que l'intervention d'aucune force extérieure ait pu justifier de pareilles déformations du métal.
Les ingénieurs, en silence, contemplaient ces étranges phénomènes. Ils savaient, en effet, depuis de longues années déjà, de quelle vie étrange et inconnue était animé le métal ; comment on pouvait l'empoisonner, le fatiguer outre mesure, le stimuler comme l'étain ouïe platine, par exemple, avec du carbonate de soude, ou le calmer avec du bromure et du chloroforme.
On n'ignorait point non plus comment une barre de fer, après avoir reçu un choc ou subi une brusque dilatation à un endroit quelconque,, répars.
174 VOYAiiE AU l'AY:? DE LA QL'ATl'.lKMK DIMENSION
rait sa substance, devenait à cet endroit précis beaucoup plus forte, de même qu'un os cassé dans le corps humain devient plus résistant à l'endroit où il se ressoude.
Cependant, on n'avait jamais été jusqu'à attribuer à la matière une vie véritable analogue à la vie des plantes et des animaux, et l'on se demandait avec angoisse si de nouvelles et inquiétantes découvertes n'allaient pas être faites à ce sujet.
Il fallait bien reconnaître, en effet, que depuis la formation du globe, rien de ce qui constituait la vie ne pouvait nous venir du ciel. Au début, la terre n'était qu'une masse gazeuse, puis de la matière en fusion ; c'est de cette matière primitive que sont sortis les plantes et les animaux, et cela donne à penser suffisamment que la vie telle que nous la connaissons préexistait dans les minéraux.
Ces constatations faciles avaient été renforcées, dans les derniers temps, par de curieuses observations faites sur des machines perfectionnées. Les métaux, particulièrement travaillés, que l'on employait pour leur construction, renforcés, doublés de nombreuses matières chimiques, étaient devenus des sortes d'organismes véritablement nouveaux, capables d'engendrer des phénomènes jusque-là imprévus. La perpétuelle transmission
de courants électriques et le choc d'ondes hertziennes avaient pourvu ces métaux ultra-modernes de qualités plus curieuses encore. On avait même observé, dans certains cas, de véritables maladies volontaires se produisant dans les machines, quelque chose comme des vices, identiques à ceux qui décimaient jadis la classe ouvrière. Sans doute, ne s'agissait-il pas, à proprement parler, d'alcoolisme ou de tuberculose, mais bien de tares analogues. En raison de curieuses affinités, on avait remarqué que certains aciers, lorsqu'ils étaient à proximité de certains corps chimiques qui leur plaisaient, s'en appropriaient des parcelles à distance, en faisaient un abus qui ne tardait pas à influer sur leur propre organisme. Il y eut ainsi certaines machines dont la santé fut entièrement ruinée par l'abus de l'eau de savon dont on se servait pour atténuer les frottements dans la fabrication. D'autres machines semblaient douées de motilité; on remarqua d'inquiétants déplacements de matière : des bosses se produisaient sur certains points de la surface, des creux en d'autres. Indéniablement, un travail moléculaire se faisait dans telle ou telle direction, et l'on remarqua que cette direction était toujours celle, non plus sans doute de la cantine, mais de réservoirs contenant des produits chimiques.
Ces déplacements étaient dus évidemment à un travail interne du métal, progressant comme du métal en fusion, mais cependant sans perdre ses qualités de résistance.
Il y eut enfin, comme dans les cas de cancer ou de fibrome, des transformations moléculaires de la matière, des transmutations de métaux qui eussent enchanté les alchimistes d'autrefois.
Certaines parties d'acier se transformaient petit à petit en bronze, des morceaux d'étain germaient dans du fer et des parcelles d'or furent observées dans des couvercles de boîtes à sardines.
Ce fut bientôt, dans l'usine, un véritable affolement, précurseur de la révolte définitive. Certaines machines devinrent comme ataxiques, d'autres furent affligées du mal de Pott. L'on dut, pendant de longues semaines, noyer l'usine dans des vapeurs d'iodoforme, et l'on entoura les pièces principales des tours automatiques de tampons imbibés de chloroforme.
On sentait cependant qu'un travail sourd et angoissant se préparait dans toute l'usine, comme une grève générale, comme une révolte de la matière enfin libérée.
Le 4 intercalaire, la tension du courant ayant été, par mégarde, augmentée, brusquement toutes les machines volèrent en éclats comme du verre,
tordirent leurs bras, s'effondrèrent et, durant toute la journée, on assista de nouveau avec terreur à de dangereux déplacements de la matière qui, par boules, roulait lentement mais avec souplesse, du côté des portes.
Un moment, l'on crut que le dépôt des membres humains, voisin de l'usine, allait être détruit par les blocs de matière en mouvement. Ce dépôt contenait d'incalculables richesses : des tètes, des bras, des intestins, des cœurs humains, tenus en réserve à la suite d'opérations et que l'on utilisait journellement pour des greffes animales en cas de remplacement d'un organe malade.
En pénétrant dans les salles de garde, les blocs de matière, chargés d'électricité, galvanisèrent en effet tous ces membres en réserve, qui se mirent à parler, à marcher et à s'échapper dans toutes les directions. Il fallut deux ou trois jours pour s'en rendre maître et pour ramener au dépôt tous ces membres épars dont les promenades folles et fantaisistes semèrent la terreur dans toute la ville.
Quant à la matière, il fallut la dompter au moyen du gel artificiel et l'expédier ensuite, avec d'infinies précautions, par chalands, vers l'océan glacial.
Ce fut là une des plus grosses inquiétudes de
cette époque agitée, car Ton craignait chaque jour que ce mauvais exemple fût suivi par les machines-outils d'autres usines. On prit à ce sujet des mesures radicales : on pratiqua l'obscurantisme en matière mécanique, on entoura les machines d'un réseau de fils destinés à arrêter et à canaliser toutes les influences du dehors et, pour quelques années encore, tout rentra dans le calme.
Ce fut après la révolte des machines que l'on commença à comprendre, petit à petit, que l'homme n'était pas le maître unique de la création, mais que les animaux, les plantes et les choses devaient prendre une large place dans la vie générale de l'univers. Déjà, en y réfléchissant plus attentivement, on s'était rendu compte de l'immense supériorité industrielle des végétaux qui, sans usines colossales, sans mécanismes ingénieux ou compliqués, parvenaient, le plus simplement du monde, à produire les matériaux les plus complexes de l'univers. Une simple graine, germant dans un terrain quelconque, poussant quelques racines, une tige, des feuilles et c'en était assez, suivant la nature particulière de la plante, pour
180 VUVACE AU PAYS DE LA QL'ATHIÈME DIMENSION
produire les effets les plus inattendus. Du même terrain, telle graine en se développant, pouvait tirer les matières colorantes les plus riches ; telle autre, de subtils parfums; telle autre encore, des fruits capables de nourrir l'homme d'une façon substantielle ou délicieuse.
Quel savant, quel magicien, en appelant à son aide toutes les ressources de la science, eût accompli de tels prodiges avec autant de simplicité et sans effort apparent?
Au point de vue chimique, les plantes avaient également l'avantage sur les laboratoires scientifiques les mieux organisés. Sans recourir à des appareils compliqués, elles fixaient du carbone là oi^i le sol ne leur avait donné que de l'acide carbonique ; elles créaient de la matière vivante là où on ne leur avait fourni que des corps inertes. A elles seules, en un mot, au moyen de procédés invisibles et sans doute d'une déroutante simplicité, les plantes réalisaient ces invraisemblables transmutations d'un corps simple en un autre, que les philosophes, les alchimistes ou les savants des temps passés n'eussent point osé rêver.
Aussi bien, se produisit-il rapidement, dans le monde scientifique, une violente réaction contre la mécanique industrielle traditionnelle et l'on se prit à étudier avec ferveur le mécanisme autrement
ingénieux de la vie végétale. Capter la vie, "puisqu'on ne pouvait la reproduire, n'était-ce pas infiniment plus habile que de s'efforcer en vain de la contrefaire? Bientôt, le progrès aidant, on assista à une véritable floraison de plantes industrielles, savamment adaptées, profondément modifiées et capables de reproduire en gros les phénomènes que la nature n'avait jusqu'alors réalisés, pour ainsi dire, qu'à titre d'échantillons. Sans doute, ces plantes nouvelles, ainsi adaptées à de nouvelles fonctions, furent-elles fort différentes des plantes anciennes ; elles ressemblèrent à ces animaux dont les éleveurs développaient jadis telle ou telle partie utile pour l'alimentation et qui prenaient bientôt des aspects monstrueux. On vit ainsi des usines agricoles s'installer sur des surfaces considérables de terrain, et des forêts, composées de troncs adaptés, des champs de végétaux, dont les tiges seules étaient conservées, prirent l'aspect d'ateliers immenses, entièrement asservis aux besoins de la production.
Les racines et les tiges subsistaient seules entre le sol et les machines. Le terrain, profondément modifié par des produits chimiques, des courants thermiques ou magnétiques, assurait une fécondité exceptionnelle aux tiges végétales dont l'autre extrémité aboutissait directement aux salles de
réception des marchandises. Tout d'abord on réalisa de cette façon de véritables merveilles. Quelques minutes suffisaient pour que la matière à transmuer fût incorporée dans le sol, aspirée par les tiges, transformée, déversée sur les tables de manutention, empaquetée et expédiée aux quatre coins de l'univers. On eut ainsi, par quantité, des parfums, des couleurs, des pâtes alimentaires, des produits chimiques de toute espèce. Ce fut une époque de surproduction intense, mais qui ne dura que quelques années.
Durant les premiers temps de cette adaptation industrielle des champs et des forêts, certains vieillards du temps passé s'étaient plaints de cette transformation de la nature qui supprimait définitivement de la surface de la terre tout ce qui en faisait jadis la grâce et la beauté. Mais leur opinion esthétique n'avait aucune valeur à cette époque industrielle, et l'on ne fit que rire de leurs plaintes. Ce fut seulement, quelques années plus tard, lorsque les plantes adaptées perdirent petit à petit le souvenir de leur état primitif, que l'on commença à comprendre toute la portée profonde que pouvaient avoir de pareils regrets. Les plantes industrialisées, privées des joies de la reproduction, maintenues dans un perpétuel état d'excitation, devinrent méchantes, sournoises, cruelles, à
LA CAPTQr.E DE LA VIE 183
la manière des animaux inférieurs. Petit à petit, les produits chimiques ne leur suffirent plus. Elles développèrent sur la surface de leurs feuilles des tentacules analogues à ceux du drosera rotondifolia, décrit jadis par Darwin et qui se nourrissait d'insectes qu'il saisissait pour en absorber toute la substance. Parfois, ces tentacules furent énormes, et les exigences des plantes, devenues voraces, sans limites. On dut les nourrir avec des chiens, des chats et des lapins dont elles absorbaient la substance, et ce fut un spectacle infiniment répugnant que celui de ces plantes, devenues carnivores, qui dédaignaient l'ancienne et douce nourriture du sol.
Leurs racines perdirent peu à peu leurs fonctions d'alimentation. Elles développèrent seulement la sensibilité ancienne de leurs extrémités d'une façon extraordinaire. Ce furent bientôt de véritables organes, analogues par bien des points au cerveau, qui se formèrent sous terre. Comme autrefois les sensations furent transmises par les racines, des mouvements effectués, mais sans qu'il fût possible cependant de retrouver dans la plante les nerfs ou les muscles de l'animal. Cette sensibilité primitive, en se développant, entraîna petit à petit la perte des plantes mal centralisées, et les extrémités radiculaires se
184 vovAGn; au i-ays de la qi'atiukmi: dimension
transformèrent bientôt en petits champignons sensibles, isolés et inutiles, se bnttant stupidement contre les pierres du terrain, fuyant ou recherchant la lumière, se déplaçant souvent à de grandes distances au travers du sol. Les plantes industrielles ne produisirent bientôt plus que des matières infâmes, des toxines dangereuses ou des fragments d'animaux mal digérés, et l'on commença à comprendre la cause véritable de cette dégénérescence qu'avaient prophétisée les obstinés défenseurs de la nature ancienne.
Les plantes se mouraient de laideur, privées de ces ornements que la nature, cependant si pratique dans ses créations, avait jugés indispensables. Elles mouraient, n'ayant plus, pour surexciter leur activité, cette beauté qui faisait jadis toute leur force.
On essaya bien alors de les consoler en peignant sur les murs des usines des couleurs brillantes, en décorant de bariolages barbares les machines qui les emprisonnaient, mais ce ne fut là qu'une tentative inutile et, bientôt, toutes les plantes industrielles moururent, une aune, d'av.oir été privées de leurs fleurs.