LE DÉGOÛT DE L^IMMORTALITÉ
Lorsque le terrible danger des cultures microbiennes fut écarté, après un premier mouvement de joie on se prit à réfléchir et l'on se demanda d'où pouvait provenir cette subite hostilité du Grand Laboratoire Central. A quel danger nouveau étaiton exposé? On était en droit de tout craindre. Puis, par des paroles ou des gestes surpris et enregistrés dans les pliotophones sans fil, on commença à comprendre les raisons inattendues de cette brusque rupture entre les Savants absolus et les hommes-cellules. Une révolution formidable venait de bouleverser le Grand Laboratoire Central : depuis six mois déjà, les Savants absolus venaient de découvrir les sources mêmes de la vie et le secret formidable de l'immortalité.
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Sans doute ce secret n'était pas unique. Il comportait évidemment des centaines de méthodes, des procédés anciens destinés à renouveler automatiquement les cellules du corps humain et à le rendre pratiquement immortel en prolongeant indéfiniment la vie. On se souvint alors qu'aucun décès, depuis fort longtemps, ne s'était produit au Grand Laboratoire Central. Entendait-il se réserver le monopole de l'immortalité, faire une sélection parmi les hommes et anéantir dès maintenant les plus faibles? On se livra, sur ce point, à toutes les conjectures. On hésita tout d'abord, par crainte, puis, bientôt, la nouvelle de la découverte de l'immortalité se propageant dans le monde entier, ce fut une ruée formidable, irrésistible, vers le Grand Laboratoire Central, un déchaînement des foules comme on n'en avait pas connu depuis les époques préhistoriques du moyen âge mystique.
Des gens se traînaient à genoux, s'accrochaient aux pierres du chemin, d'autres jetaient devant eux les objets précieux qu'ils pouvaient avoir, offraient toute leur fortune, sans songer à l'absurdité de telles offres, faites à des savants qui possédaient l'empire de la nature. Il y eut d'ardentes supplications, de touchantes intercessions en faveur de femmes ou d'enfants bien-aimés. Il y eut enfin, lorsque l'on comprit que toutes ces suppli-
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cations demeureraient vaines, un élan brutal, torrentiel, un déchaînement de toutes les forces animales de l'humanité partant à la conquête de l'immortalité, décidées à s'emparer à tout prix du Grand Laboratoire Central pour lui arracher, de gré ou de force, son formidable secret. Des armées s'organisèrent d'une façon puérile jusque dans les pays d'Extrême-nord. C'était comme un réveil général de l'instinct de conservation, une dernière secousse désespérée des civilisations d'autrefois vers l'immortalité, vers l'espérance en un inaccessible lendemain. Les cadavres s'amoncelèrent bientôt autour du Grand Laboratoire Central, pulvérisés, liquéfiés par des projections qui les volatilisaient, qui fauchaient d'un seul rayon des armées entières.
Et puis, petit à petit, le découragement commença et une sorte de folie étrange s'empara de tous les combattants. Il y eut, dans chaque ville, des cas de délire collectif, des conversions mystiques opérées en masse, une sorte de domestication des volontés, un esclavage général accepté docilement et comme avec plaisir, une soumission respectueuse et presque joyeuse aux volontés inconnues et mystérieuses du Grand Laboratoire Central. Evidemment, les Savants ^bsolus avaient agi directement sur les esprits par une voie de-
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meurée occulte. Peut-être avaient-ils su retrouver les secrets d'autrefois concernant la domestication de la volonté et la suggestion à distance? On comprit que l'empire absolu des savants immortels s'établissait désormais lourdement et sans retour sur la terre entière, brutalement asservie.
Ce fut une période de triomphe sans bornes pour le Grand Laboratoire Central. Les Savants absolus ne mouraient plus. Ils demeuraient toujours identiques à eux-mêmes, et une centaine d'années s'écoulèrent de cette manière sans modification apparente. Puis, un beau jour, on annonça un premier décès au Grand Laboratoire Central, puis un autre. On crut tout d'abord à un accident, mais il fallut bientôt se rendre à l'évidence. Les savants les plus âgés se laissaient mourir sans paraître s'en soucier et l'on comprit, connaissant leur science incomparable, que de pareils actes ne pouvaient pas être involontaires.
Quelle étrange lassitude de la vie avait donc pu s'emparer de ces hommes, qui avaient tout vu, tout connu, tout exploré et pour qui la vie n'était plus qu'un perpétuel recommencement sans intérêt et sans imprévu ?
On apprit, avec plus d'étonnement encore, que des naissances se produisaient au Grand Laboratoire Central, et l'on s'efforça de justifier l'événe-
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ment aux yeux de la foule. On prétendit que certains savants avaient jugé préférable, pour l'avenir de l'humanité, de renouveler entièrement leur être en s'assurant une descendance qui n'était, en somme, qu'un simple prolongement de leur même personnalité. Etait-ce une protestation de la nature, un retour irrésistible vers la marche ordinaire des choses ? L'immortalité scientifique n'apportait-elle avec elle qu'une fatigue contre nature et une lassitude infinie? Il est permis de le penser, mais le Grand Laboratoire Central ne l'avoua jamais. Ce ne fut que bien plus tard que l'on conçut toute l'absurdité de cette immortalité en quantité, le jour où l'on comprit que l'immortalité véritable n'existait qu'en qualité, sur place pour ainsi dire, par la création de chefs-d'œuvre immortels qui, seuls, pouvaient atteindre l'infini.
Lorsque les savants du Grand Laboratoire Central furent assurés d'avoir découvert les secrets de la vie et, par conséquent, de l'immortalité, ils en conçurent toutefois un légitime orgueil mais pour d'autres fins.
Depuis les temps les plus reculés du monde, l'humanité avait bien senti, obscurément, tout le ridicule de la mort, toute l'absurdité de cet anéantissement du corps, au moment même où l'homme aurait pu recueillir les fruits de son expérience et de son travail. Longtemps l'homme s'était consolé de cette déchéance absurde en inventant de poétiques fictions sur la vie future. Puis, ces fables primitives ayant été battues en brèche et réduites à néant par les découvertes positives de la science,
le monde entier s'était abandonné, durant des siècles, à la plus sombre neurasthénie : A quoi bon tenter un effort? Que servait d'avoir admirablement machiné la vie et transporté le paradis sur terre si Ton ne pouvait pas en profiter, si, après quelques années, on était contraint à disparaître, comme l'animal le plus primitif et le plus abject? On réparait bien un mécanisme, on en prolongeait la vie éternellement et l'on n'était point capable d'en faire autant pour le corps humain, composé cependant d'éléments simples et qui ne demandaient qu'à se renouveler tout naturellement à perpétuité ! Après une période de sept années environ, tous les éléments du corps se trouvaient renouvelés ; pourquoi donc ne point perpétuer ce renouvellement d'une façon indéfinie?
Dans l'orgueil de leur découverte, les savants (lu Grand Laboratoire Central n'eurent plus tout d'abord qu'une idée : asservir le monde à leur domination, devenir les maîtres de la vie sur la terre entière.
J'ai dit comment ils parvinrent, par de simples méthodes magnétiques, à calmer l'exaspération des foules qui se ruaient vers le Grand Laboratoire Central, à la conquête de l'immortalité : comment, par suggestion, ils asservirent à leur volonté, joyeusement et sans restriction, une
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multitude qui, la veille encore, atteignait, dans sa rage, aux limites de la folie.
Dans les années qui suivirent, cette domestication de la masse devint plus complète encore. Déjà le monde entier ne formait qu'un immense mécanisme, infiniment délicat, composé d'un inextricable réseau de fils, de commandes, de canalisations, d'effluves radiants, et l'on sentait la nécessité d'un ordre absolu, d'une autorité très puissante pour maintenir l'équilibre dans cette vaste machine sociale devenue trop complexe.
Cette complexité s'accrut encore lorsque la foule se trouva domestiquée, classifiée en spécialités différentes, par les savants du Grand Laboratoire Central. Maîtres des sources de la vie, les savants du Laboratoire modifièrent petit à petit les formes traditionnelles du corps humain. Les esclaves employés aux travaux de force eurent leurs muscles spécialement développés, tandis que leur cerveau, réduit au minimum indispensable, se complétait d'un casque enregistreur, obéissant aux moindres directions données par le Laboratoire.
D'autres personnes, chargées de travaux intellectuels, furent, pour ainsi dire, entièrement désarmées au point de vue physique, et réduites, par avance, à l'impuissance si elles eussent jamais
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tenté — ce qui était bien improbable — de se révolter.
Ces spécialisations, multipliées à l'infini, furent du reste accueillies avec joie par tous les hommes, qui se sentirent entièrement rassurés par cet état de dépendance. Ils comprenaient qu'ils faisaient partie d'un tout social, ils se trouvaient moins isolés, mieux soutenus et, dans leurs nouvelles fonctions, ils s'exagérèrent lesjoies de la spécialisation jusqu'à la folie.
Malheureusement, cette formidable organisation supposait une mainmise totale du Grand Laboratoire Central sur la terre entière, car le moindre grain de poussière, mal réglé, eût suffi à entraver la marche de cette colossale horloge. Aussi bien, dès le début, cette organisation autocratique du monde n'alla point sans quelques catastrophes. Ce fut, tout d'abord, on s'en souvient peut-être, l'effroyable conspiration des végétaux qui mit la science en péril.
A force de jouer avec les sources de la vie, de transmettre le fluide essentiel, à titre d'expérience, dans des objets inanimés, puis dans des plantes, il y eut certaines déperditions qui échappèrent à la stricte attention du Grand Laboratoire Central.
Rien ne fut plus effroyable que la brusque crois-
sance des plantes devenues conscientes, envahissant les villes, la campagne, se prenant dans les fils de transmission, dérivant les courants électriques, et dont on ne put venir à bout qu'en propageant une maladie microbienne dans la forêt naissante.
L'angoisse, à ce moment, fut portée à son comble. On se souvenait bien, en effet, des dangers historiques que présentaient jadis les fauves ou les bouleversements géologiques, mais on ignorait le mystère profond des forêts antédiluviennes, l'envahissante folie des fièvres, la troublante énigme des plantes animées. Il y eut aussi, à cette époque, quelques résurrections dans les anciens cimetières qui impressionnèrent vivement l'opinion.
Mais ce ne furent là que les erreurs du début. Autrement périlleuse fut, quelques dizaines d'années plus tard, lorsque le monde scientifique parut déhnitivement organisé, l'apparition d'un simple rat, oublié dans les destructions générales, sortant d'on ne sait quel repaire éloigné et qui, tranquillement, se promena, durant six mois, dans les canalisations, entraîna d'imprévus courts-circuits, des destructions de machines motrices, des interruptions interminables dans les services de transport, de dépêches ou de ravitaillement.
Jadis, au temps où le monde n'était pas encore
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civilisé, la destruction de ce rat eût été des plus simples. Il eût suffi de prendre un fusil, de dresser un piège avec un peu de lard, ou de se mettre en chasse avec un chien ratier.
Dans le monde admirable de la science, de tels procédés devenaient complètement impraticables. Les cerveaux, privés de corps, ne pouvaient se risquer dans une pareille aventure, en raison de leur infériorité physique. Les colosses, au cerveau d'aluminium, étaient incapables également de suivre une chasse aussi compliquée. Tous leurs mouvements étaient réglés à l'avance, tous leurs actes décidés électriquement; leur initiative personnelle eût été insuffisante en présence des mille fantaisies, des sauts imprévus, des disparitions ou des bonds inattendus d'un simple rat, conscient et indépendant.
11 fallut dix-huit mois de travail constant du Grand Laboratoire Central, pour venir à bout de cet ennemi formidable qui mettait en jeu la sécurité du monde entier et qui déjouait, par son instinct naturel, les plus savantes combinaisons des savants. La sécurité même du Grand Laboratoire Central fut en jeu, certaines communications interrompues, certains fils coupés.
Il fallut donc, petit à petit, par des prodiges inouïs de science et d'habileté, apprivoiser ce rat.
lui suggérer des idées humaines, commencer son instruction, lui faire comprendre les rudiments de la science et ce fut certainement la tâche la plus admirable qu'eût jamais tentée le Grand Laboratoire Central.
Quand ce fut fait, quand la mentalité du rat se fut élevée à la complexité d'un cerveau scientifique, sa capture ne fut plus qu'un jeu et son anéantissement sauva le monde scientifique du plus grand péril qu'il eût jamais couru.
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Avec le développement autocratique de la science absolue, la question féministe ne se posa même plus. La vie se prolongea indéfiniment par le remplacement progressif des différentes parties du corps. Les hommes ne mouraient plus, un peu comme autrefois du reste, que s'ils le voulaient bien, et les maladies étaient désormais inconnues.
On avait développé, en effet, d'une façon particulière, ce sens très ancien que l'on appelait jadis Vinstinct chez les animaux, l'instinct de la conservation physique chez l'homme et qui n'est autre chose qu'une vue intérieure que nous avons des différents phénomènes qui se passent dans notre corps, une prescience certaine des dangers
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que peuvent lui faire courir tels ou tels germes étrangers.
Lorsque cette vue intérieure fut développée au plus haut point, comme il convenait, les maladies les plus graves furent arrêtées dès leur début. Pour la première fois, lorsqu'il n'y eut plus de médecins, la médecine fut autre chose que du charlatanisme et l'on n'eut plus recours aux' vagues indications d'un empirisme inconscient, comme on l'avait fait jadis.
Tout naturellement la question de reproduction de l'espèce devint également sans intérêt. Les femmes ne se distinguant plus des hommes par leurs travaux et leurs occupations, elles ne s'en distinguèrent même plus bientôt par le costume. Elles furent les androgynes primitifs décrits par les religions antiques.
C'est assez dire que l'idée même de la maternité leur devint absolument étrangère.
Au surplus, grâce à des mesures énergiques prises dès le moment de la naissance par les savants du Grand Laboratoire Central, tout ce qui faisait jadis la préoccupation principale et la joie de l'humanité, devint une chose définitivement inconnue et profondément méprisée par des êtres scientifiques qui ne pouvaient connaître par euxmêmes ce dont on leur parlait et qui considéraient
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l'amour comme un souvenir historique, comme une déchéance animale intéressant uniquement l'histoire naturelle et ne relevant que des simples recherches anatomiques.
Ce que les savants du Grand Laboratoire Central ne dirent pas à ce moment-là, pour ne point éveiller inutilement l'attention, c'est qu'ils avaient cru bon de conserver, dans un laboratoire annexe, interdit au public, un curieux couple représentant l'homme et la femme tels qu'ils existaient jadis sur terre.
Ce laboratoire spécial avait été meublé d'une façon toute particulière, avec des objets fétichistes à la mode d'autrefois. Il y avait là des sièges qui, au lieu d'être en fer articulé pour soutenir les bras pendant la lecture ou les recherches de laboratoire, étaient formés de curieux coussins bariolés, représentant des (leurs ou des oiseaux, et supportés par des fragments de bois naturel également découpés en forme de fleurs ou d'arabesques.
Point d'appareils scientifiques dans toute la maison; au lieu du laboratoire de réparations physiologiques, il y avait une grande salle où l'on mangeait, comme autrefois, pêle-mêle, des toxines,
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des morceaux d'animaux morts, cuits sur le feu, ou des végétaux non encore décomposés. Au mur, au lieu de tableaux de distribution d'énergie, encore des fleurs et des animaux imités, soit en bronze, soit en peinture et qui s'ingéniaient à reproduire, comme aux temps de la naïveté humaine, des scènes naturelles.
Une seule invention paraissait véritablement nouvelle et pratique : c'était celle de simples mèches de coton, trempant dans de l'huile minérale et qui, allumées par le bout, procuraient de la lumière sans canalisations, sans usines génératrices, en un mot sans aucun dispositif social. C'était là un véritable chef-d'œuvre d'invention des savants du Grand Laboratoire Central.
Le couple qui vivait là était composé de très beaux spécimens de la race humaine. Les Savants absolus avaient surnommé la femme-échantillon la Reine, pour rappeler ainsi, par analogie avec les colonies d'abeilles, le rôle de reproduction qu'elle était appelée à jouer.
Quant à l'homme, en raison de ses occupations favorites, on lui avait donné un surnom ancien et vieillot : on l'appelait le Poète.
Ces deux êtres vivaient une vie étrange, complètement isolés dans ce nouveau paradis scientifique, n'ayant de rapports qu'avec le Grand
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Savant absolu qui dirigeait le Laboratoire Central.
Pour maintenir réobantillon-l'emme dans son état primitif, on s'était efforcé, par de laborieuses recherches, de reconstituer exactement son milieu et de mettre à sa disposition tout ce qui pouvait favoriser ses goûts séculaires, ses penchants irrésistibles.
Et tout d'abord, autour du palais qu'elle habitait, au delà des fossés, on avait établi tout un jeu de glaces admirable qui reproduisait exactement tout ce qui se faisait dans le palais et l'image des gens qui s'y trouvaient.
La femme-échantillon pouvait ainsi passer de longues heures à sa terrasse, à contempler au loin sa propre imag'e dans l'image de son propre palais, et le soir, elle rentrait, mélancolique, racontant toutes les beautés qu'elle avait vues, jalousant avec passion cette femme si heureuse qui habitait en face un palais magnifique et qui, malgré son affreuse laideur, avait quehju'un auprès d'elle, qui restait agenouillé toute la journée, qui l'aimait, qui s'occupait d'elle, qui ne pensait qu'à lui éviter les moindres fatigues ou les plus petits chagrins. Et le poète, qui avait passé des journées entières aux pieds de la femme sans pouvoir éveiller son attention et sans oser interrompre sa rêverie, protestait un peu pour la forme lorsqu'il était question de la
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laideur de la princesse voisine. C'était là un sujet, toujours renouvelé, de querelles entre le pauvre homme-échantillon et sa tyrannique compagne.
Les savants du Grand Laboratoire Central, par l'intermédiaire des homuncules, c'est-à-dire des petits êtres automatiques et insignifiants créés par la science, envoyaient chaque jour à la femme de nouveaux présents destinés à satisfaire ses plus secrètes passions. On lui offrait des bottines avec lesquelles il était impossible de marcher, des chapeaux avec lesquels on ne pouvait voir autour de soi, des vêtements plus petits que le corps qu'ils devaient contenir ou des livres de philosophes anciens, impossibles à comprendre, mais dont la présence sur les tables environnantes flattait l'ignorance de la femme- échantillon.
Pour favoriser également son rôle de reine des abeilles, on avait imaginé de créer dans le palais, en dehors de la chambre à coucher d'un modèle ancien, des endroits dangereux et imprévus où elle pourrait se rencontrer avec le poète : des greniers encombrés, semés de trappes, des caves romanesques 01^1 s'ouvraient des oubliettes garnies de faux et d'épées en une place que personne au juste ne pouvait découvrir dans l'obscurité.
Il y avait aussi, pour la reproduction, un buisson où l'on savait, de source certaine, que se trou-
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vaient toujours lovés quelques serpents venimeux et un mât de cocagne très élevé terminé par un petit nid posé en équilibre. Par cette variété perpétuelle, les savants du Grand Laboratoire Central s'étaient ingéniés à satisfaire les goûts romanesques de la jeune femme.
Cependant malgré tant de prévenances, la Reine demeurait triste et mélancolique ; souvent elle faisait venir le vieil Hydrogène, le doyen des Savants absolus, et s'entretenait longuement avec lui. Elle lui expliquait que le poète ne la comprenait pas, qu'elle était faite pour vivre avec un homme d'action. Les visites d'Hydrogène se multiplièrent et ce fut le commencement d'un scandale inouï dans la science qui désola le début de la seconde période scientifique.