LE POÈTE-TYPE
Ce fut vers la troisième année de la seconde période (ancien style) qu'éclata le scandale qui faillit ébranler, d'une façon définitive, les douze étages de la science.
Un Restaurateur ayant à faire, par hasard, une importante commande d'acide formique, s'adressa à son fournisseur par radio-photogramme pour examiner directement sur la figure de son correspondant quelles pouvaient être ses intentions commerciales. Le radio-photogramme ayant, par suite d'une négligence malheureuse, traversé les murs du Palais secret où l'on conservait la femme-échantillon, en compagnie du poète-type, le restaurateur vit, avecétonnement, sur l'écran de son appareil, une scène à laquelle il s'attendait fort peu.
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En compagnie (le la femme-échantillon, Hydrogène, le Savant absolu du Grand Laboratoire Central, reconstituait des gestes anciens d'animalité tels que les manuels d'histoire en retraçaient des temps passés, sans se soucier des effroyables défenses et des lois rigoureuses que lui-même avait édictées à ce sujet.
Comme bien on le pense, quelques clients du restaurateur se trouvant là, entourèrent bientôt l'écran ; puis ce lut une foule d'homuncules qui interrompirent leurs travaux d'esclaves pour considérer, eux aussi, cet étrange spectacle. Il en résulta bientôt une entière désorganisation des travaux, minutieusement réglés, de la ville tout entière ; cette interruption eut sa répercussion dans des pays éloignés, et l'on put craindre, un moment, d'effroyables complications.
Lorsque l'on prévint en hâte le Grand Laboratoire Central, ce fut un scandale inouï, et l'on ferma tout aussitôt les portes, avec défense absolue de s'en approcher à moins de trois effluves.
Cependant, dans le palais qui lui était réservé, la femme-échantillon s'amusait follement à l'idée du scandale terrible qui allait éclater lorsque son mari, le poète-type, la surprendrait.
Elle avait, en effet, pris en horreur ce rêveur insatiable avec qui elle était enfermée pour perpétuer
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la race et qui, toute la journée, s'obstinait à rêver aux étoiles et à célébrer la beauté de sa compagne sur tous les modes, en vers et même en prose car c'était un véritable poète.
Souvent, dans le secret espoir de provoquer une colèreimprévue, la femme-échantillon avait affirmé au poète-type qu'elle le trompait avec Hydrogène ; mais le poète-type ne la croyait point parce qu'elle était belle et que le vieil Hydrogène était affreusementlaid. La femme-échantillon s'était alors efforcée de lui expliquer les raisons morales qui la poussaient à tromper son poétique compagnon : très réellement, elle ne comprenait rien à la poésie, elle trouvait absolument ridicule cette perpétuelle recherche de l'irréel, elle n'admettait point que l'on put concevoir ce qu'elle appelait des blagues et des contes de fées.
La certitude scientifique d'Hydrogène, son pouvoir effectif et matériel la séduisaient au contraire infiniment : elle eût voulu que son compagnon le poète tuât Hydrogène et s'emparât du pouvoir scientifique. Elle s'efforçait de l'exciter chaque jour davantage contre son rival, mais sans y parvenir. Le poète, en effet, ne la croyait pas ; pour lui, la femme était un être divin, tout de sensibilité, d'intelligence et de beauté, que la nature avait créé pour le comprendre et son caractère chan-
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géant, ses brusques sauts J'iiumeur en faisant chaque jour une femme nouvelle, le poète se mirait avec délices dans cet océan de passions toujours renouvelées et cependant toujours identiques, comme dans le miroir de son propre esprit.
Le poète n'avait point le désir de tuer Hydrogène ; d'abord parce qu'il n'en était point jaloux, ne pouvant supposer un seul instant que sa grossière matérialité pût avoir quelque prestige auprès delà femme, et puis aussi parce qu'il tenait à son bonheur. Parfois, par plaisir, il s'était efforcé de se montrer jaloux : il avait fait de rudes enquêtes dans le palais tout entier, il avait même tué un homuncule qui, par sympathie, lui avait dit la vérité, et au plus fort de ses bruyantes colères, il employait instinctivement les moyens les plus subtils et les plus sûrs pour ne rien apprendre de compromettant.
Au surplus, une action violente et brutale n'était point son fait; la pratique de la poésie l'avait élevé jusqu'aux plus hauts sommets : il tutoyait les astres, bouleversait l'univers, foudroyait les dieux; il voulait que l'on brisât, après son passage, les objets dont il s'était servi, ne fût-ce qu'un instant ; il eût, à lui seul, combattu une armée de géants. C'était, en un mot, un poète d'orgueil, c'est-à-dire un être infiniment craintif