LE POÈTE-TYPE
que lamoindre réalité suffisait à mettre en déroute. La seule idée d'apprendre une nouvelle imprévue le terrorisait; il avait peur de tout, même des nuages, parce que chaque objet, même le plus futile, était pour lui rempli de problèmes inextricables, de menaces imprécises, de fantômes terrifiants; il n'était heureux, comme les enfants, que lorsqu'il pouvait s'amuser avec ses livres d'images et chercher dans la nature environnante quelque symbole nouveau.
Lorsque la femme-échantillon lui conseillait directement ou indirectement de tuer le Savant absolu, elle lui peignait leur brillant avenir lorsqu'ils seraient les maîtres du Laboratoire Central ; elle lui affirmait que, possesseurs de la science universelle, ils seraient dès lors comme des dieux. Lui ne la croyait pas : il lui répondait que derrière ce qu'elle voyait il y avait toujours autre chose, que les idées seules étaient certaines, que la divinité était en nous ; puis il se taisait. 11 la regardait longuement, admirait les lignes harmonieuses de son corps, ses yeux se perdaient vers le ciel, suivant attentivement les idées qui s'envolaient lentement, comme font parfois certains animaux qui regardent les fantômes qui passent dans l'air.
Lorsque le scandale du Laboratoire éclata, indéniable, inévitable, le poète n'eut point cet accès
440 VOYAGE AU l'AVS DE LA QUAÏRlKMi: DIMENSION
de violence que la femme-échantillon espérait de lui, il n'eut point de mouvement de révolte, ni même de surprise. Une nouveauté matérielle ne comptait point pour lui : seule la chute morale de son idéal parut l'affecter. Pendant plusieurs jours, il ne reparut point; on le vit seulement qui, dans les collections ethnographiques du Laboratoire, cherchait activement un clou des temps passés puis une corde, à la manière d'autrefois, qui n'eût point été tressée par le monde scientifique. On dit même qu'au-dessus du clou qu'il planta dans le mur de sa chambre, il dessina, on ne sait trop pourquoi, l'image naïve du satellite de la terre.
On constata simplement, (juelque temps après, qu'il était mort par asphyxie et cette perte fut enregistrée avec peine par le Conservateur des collections du Grand Muséum.
Hydrogène reprit sa place dans le conseil des Savants absolus, et l'on expliqua fort bien au peuple des homuncules tout le dévouement qu'avait mis ce grand savant à étudier des questions anciennes, périlleuses et aujourd'hui sans intérêt.
Quant à la femme-échantillon, on eut de grandes inquiétudes à son égard. Chose incompréhensible : elle témoigna, lorsqu'elle apprit la disparition de son compagnon, un immense désespoir ; désormais, n'ayant plus personne sur terre à tour-