‹ Voyage au pays de la quatrième dimensionChapitre 39 sur 51 · LES MATÉRIALISATIONS DE CAUCHEMARS A TROIS DIMENSIONS · texte numérisé non relu

LES MATÉRIALISATIONS DE CAUCHEMARS A TROIS DIMENSIONS

Bien des gens ignorent qu'il existe une race spéciale de souris japonaises qui sont privées du sens de la troisième dimension. Elles peuvent se mouvoir aisément sur un plateau de laque, mais elles n'arrivent jamais à s'en échapper lorsqu'il s'agit de franchir les bords. Le sens d'un déplacement en hauteur leur manque absolument : elles ne comprennent que deux dimensions et ne vont jamais, de droite ou de gauche, que sur un même plan, rappelant ces coqs que l'unique dimension d'une ligne droite, tracée à la craie sur le sol, hypnotise.

On pourrait croire, tout d'abord, qu'il s'agit là, tout simplement, d'une atrophie ou d'une lésion de

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certains centres nerveux ; on sait, en elîet, que certains animaux, à la suite d'un accident ou d'une piqûre, se trouvent entièrement désorientés ou tournent sur eux-mêmes jusqu'à épuisement, sans reprendre conscience de l'équilibre des choses.

Ici, il n'en est rien : la petite souris japonaise, à l'état sain et normal, ne conçoit que deux dimensions. Elle pourrait, organiquement, tout aussi bien grimper, se déplacer en hauteur; mais c'est là une conception qui lui manque et l'idée ne lui en vient pas. De même des êtres ne connaissant, par éducation, que trois dimensions, comme les hommes, ne conçoivent point qu'il est aussi aisé de sortir, grâce à la quatrième dimension, d'une chambre murée, qu'il le serait, pour les souris japonaises, de franchir les bords d'un plateau ou que l'on puisse, dans le temps, lorsque l'on est vieux, se veiller soi-même, enfant malade, au chevet de son berceau, ou dans l'espace s'entendre sonner à la porte et se voir entrer dans la chambre où l'on est assis.

Toutefois, quand à la lin de la seconde période scientifique, l'idée pratique de la quatrième dimension se ht jour parmi les hommes, on ne tarda pas à comprendre que, là seulement, ne se bornait point le problème et que ces nouvelles idées sur l'espace devaient modifier d'autres phéno-

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mènes. Le monde des rêves attira tout aussitôt l'attention des chercheurs et des savants, et l'on comprit bien vite que ce monde insaisissable, réel cependant, où, depuis des siècles, l'humanité se réfugiait durant un bon tiers de la vie, n'était, en somme, qu'un monde à deux dùnensions, et que c'était pour cette seule raison que les événements qui s'y déroulaient n'avaient aucune action directe sur le corps humain.

Volontiers, les hommes avaient pris l'habitude, en rêve, de fuir devant des dangers imaginaires, d'échapper à des catastrophes, de déjouer avec angoisse les entreprises de terribles assassins ; mais cela n'était, à bien prendre, qu'un jeu. Après quelques secondes de terreur, il suffisait à l'homme de se réveiller, de reprendre ses sens à trois dimensions pour comprendre que tout cela n'était que chimères sans importance.

Le jour cependant où l'humanité commença à s'accoutumer, petit à petit, à l'idée de la quatrième dimension, ses facultés se trouvèrent extraordinairement surexcitées et des accidents singuliers se produisirent bientôt en rêve.

Il y eut des gens que l'on ramassa, au matin, ■coupés en deux, dans leur lit, par les roues d'une locomotive ; d'autres qui se retrouvèrent, après une nuit de cauchemars, marchant fiévreusement

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au plafond, la tête en bas et les pieds en l'air. Il y eut aussi un gros homme que l'on découvrit dans son lit, écrasé, allongé comme par un incroyable laminoir. Et l'on sut que, depuis longtemps, cet homme rêvait d'un immense escalier lentement envahi par une inondation de plomb fondu et qui aboutissait, dans le rocher, à un minuscule petit trou de souris, qui se trouvait être la seule porte d'un colossal palais de rêve.

Ces différents événements, étant donné l'extrême gravité qu'ils présentaient, attirèrent l'attention du monde savant. On choisit, parmi les familiers de la quatrième dimension, quelques sujets qui furent chargés d'aller examiner minutieusement le monde des rêves et de se rendre compte, par euxmêmes, des déroutants événements qui s'y passaient. Ils en revinrent fort effrayés, après quelques nuits d'observation.

L'un d'eux, malgré une défensç très énergique, avait eu le bras droit dévoré par un crocodile à vapeur à corps de vache; un autre, ayant passé toute sa nuit à porter, en courant, de petits bagages d'un poids fabuleux et à les déménager d'un train dans un autre, avait été enfin dépouillé de ses derniers vêtements et des os de son squelette, en pleine campagne, par un troupeau de nuages blancs qui s'étaient montrés impitoyables.

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Ainsi donc ces phénomènes nouveaux ne pouvaient être mis en doute : les rêves qui, jusquelà, avaient fait le charme de la vie, qui, durant l'ennuyeuse période scientifique, avaient remplacé, à eux seuls, les contes de fées d'autrefois; les rêves que les enfants attendaient avec joie en se couchant le soir, les rêves devenaient réels et présentaient, pour l'homme, le plus formidable danger qu'il eût jamais couru.

A force d'extérioriser son imagination, de rechercher toutes les joies que peut donner l'usage de la quatrième dimension, l'homme n'avait point pris garde à la troisième dimension qu'il introduisait petit à petit, instinctivement, dans ses rêves, et qui leur donnait toute la dangereuse réalité de la vie quotidienne.

Certains bravaches, des poètes comme il s'en trouve toujours, se déclarèrent enchantés de l'aventure et entreprirent des chasses fabuleuses, dignes de la mythologie. Ils réalisèrent toutes les actions héroïques que les anciens, par un étrange pressentiment, avaient seulement imaginées en rêve.

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Forts de l'impunité que leur assurait l'entirre possession de la quatrième dimension, ils se livrèrent à tous les excès dans leurs nouveaux rêves à trois dimensions. Ils s'amusèrent à heurter de front des trains rapides, lancés à toute vitesse; ils se jetèrent du haut de monuments élevés, se précipitèrent sur des épées, se firent attacher devant la gueule de canons chargés; partout ils s'amusèrent à tailler en pièces des armées entières, à demeurer intacts sous une fusillade intense. Parfois, ils se donnèrent l'exquise sensation de pénétrer seuls et sans armes dans les sombres souterrains de châteaux peuplés de fantômes.

Malheureusement, de telles fantaisies n'étaient point sans danger. Ces matérialisations d'objets formés de toutes pièces par la volonté des dormeurs et constitués d'une façon tangible à trois dimensions, devinrent bientôt encombrantes. Au matin, on retrouvait, dans la maison des voyants, tout un amas de wagons broyés, de chairs sanglantes; parfois aussi les coups de canon ou les fusillades, matérialisés à trois dimensions, atteignaient d'inoffensifs passants et mettaient le feu à des quartiers tout entiers.

On fut donc obligé d'édicter, à cette époque, une sévère réglementation, contre les dormeurs

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capables de se maintenir en rêve à quatre dimensions et de les contraindre à prendre, chaque soir, une potion spéciale écartant tous les rêves. On interdit les imaginations à quatre dimensions et l'on ne permit plus que les excursions dans l'espace ou dans le temps qui, elles au moins, passaient inaperçues, demeuraient invisibles et ne gênaient personne.

Lorsque l'on a parcouru en détail, comme je l'ai fait, tous les siècles qui suivirent celui de ce livre, on demeure littéralement stupéfait de l'extraordinaire orgueil que montrèrent les hommes du vingtième siècle pour les tout petits progrès de leur civilisation naissante.

Oui, sans doute, à ce moment-là, l'homme pour vait encore éviter de grands désastres et reprendre, sans détours inutiles, la voie idéaliste que lui avaient tracée les civilisations antérieuxes. Il préféra, au contraire, se livrer sans réserve à la science, attendre tout du machinisme, et ce fut cette folle erreur qui mena l'humanité à deux doigts de sa perte.

Si l'on examine cependant la situation de

riiomme vers 1912, par exemple, on constate aisément que cette situation ressemblait à très peu de chose près, à celle de l'homme préhistorique. Même ignorance absolue des raisons de toute chose, même fétichisme grossier se contentant de vaines apparences, de mots vides, de définitions creuses , ne rendant jamais un compte exact des phénomènes. L'homme habitait son corps en étranger ; il était incapable de s'opposer à sa destruction, le moindre phénomène naturel le mettait en déroute, le broyait ou le volatilisait, comme aux premiers âges du monde. Il vivait en somme comme un mouton ou un bœuf, accomplissant automatiquement ses fonctions organiques, subissant ses instincts, obéissant aux nécessités naturelles, sans contrôle véritable, sans influence utile sur sa destinée.

Vers la fm de la seconde période scientifique, tout cela se trouva entièrement modifié, je le veux bien, par les progrès véritables accomplis par la science, et un homme de 1912, transporté brusquement dans ce monde étrange, entièrement machiné, eût éprouvé de grosses surprises.

Plus de maladies, de morts proprement dites, mais des corps entièrement reconstruits, stationnant parfois durant de longs mois dans les ateliers de réparation, les cimetières remplacés par

des conservations provisoires, des résurrections pratiquées régulièrement, suivant les crédits disponibles du budget social, les lourdes charges de la maternité remplacées par des greffes d'embryons pratiquées sur des animaux nourriciers, l'utilisation différente des sens, leur amplification, les vibrations nouvelles perçues par des sens nouveaux, la suppression du langage, son remplacement par la transmission de pensée, autant de choses qui bouleversaient profondément les habitudes traditionnelles d'autrefois.

La simplification des mouvements utiles avait apporté du reste, dans le monde scientifique, beaucoup de calme et d'ordre. Aucun bruit au dehors, des villes silencieuses avec de très rares passants et sans canalisations apparentes, tout se faisant par impression à distance, sans nulle difficulté.

Il n'était pas jusqu'au plaisir ancien du théâtre ({ue l'on ne pratiquât à domicile, sans se déranger, par simple suggestion collective. On avait même remplacé, dans la plupart des cas, les représentations par desimpies impressions de représentation donnant l'illusion du plaisir et du succès.

Les informations, les nouvelles, les découvertes importantes, les recommandations collectives, en vue de tel ou tel besoin, tout cela se faisait égale-

ment par suggestion, sans perte de temps, sans déplacement intermédiaire désormais inutile et sans objet.

Le seul défaut de ce groupement social excessif fut de détruire, petit à petit, toute initiative individuelle, toute volonté, toute activité indépendante, et, en supprimant les individualités, de développer progressivement, sans que personne y prît garde, la toute-puissance absolue du Grand Laboratoire Central,

Tout d'abord, ce groupement exagéré avait donné d'heureux résultats en contraignaiit les hommes à résoudre définitivement des problèmes sociaux qui, jusque-là, paraissaient insolubles. C'est ainsi qu'avec la concentration toujours plus grande des moyens de production, quand on n'eut plus, dans chaque région du monde, qu'une seule usine, fonctionnant automatiquement sous la direction d'un seul gardien, on fut bien forcé de convenir que cette usine ne pouvait appartenir aux seuls héritiers du trust formidable qui l'avait fait construire.

D'un côté, en effet, on se trouvait en présence d'un seul propriétaire et, de l'autre, de tous les consommateurs qui, ne produisant plus rien, ne disposaient d'aucun moyen d'achat. De cette exagération même dii problème sortit une organisa-

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tion presque immédiate de la distribution des produits nécessaires à la vie.

Maliieureusement, si cette organisation admirable donnait d'heureux résultats pour la satisfaction collective des besoins matériels, elle réduisait, chaque jour davantage, l'initiative individuelle et, àforcede vouloir asservir la matièreàleurs besoins, au moyen des machines, les hommes ne furent plus eux-mêmes que les simples rouages d'une même machine sociale.

Cela s'exagéra à un tel point que peu d'années plus tard, deux esthètes sauvages, échappés aux progrès de la science et venus d'on ne sait où, physiquement constitués comme on l'était encore au début du vingtième siècle et, croit-on, de sexe différent, s'introduisirent dans l'Europe africaine et, sans le moindre effort, imposèrent, durant six mois, leur volonté tyrannique au monde scientifique, sans que l'on ait pu découvrir un moyen sérieux de les réduire à l'impuissance.

Aucun rouage, en effet, n'avait été prévu par le Grand Laboratoire Central pour ce genre de combat, et aucun individu n'avait alors l'esprit assez général et assez souple, le corps suffisamment

complet pour s'opposer, à lui seul, aux folles entreprises des deux sauvages.

Les savants du Laboratoire Central ne pouvaien t pas quitter leur poste sous peine de ruiner immédiatement le monde entier ; les spécialistes du peuple ne pouvaient s'opposer sérieusement à ces hommes complets. Fort heureusement, les deux sauvages disparurent d'eux-mêmes un beau jour; on entendit seulement l'un d'eux qui disait à l'autre, en employant le langage parlé d'autrefois :

— On les a assez vus !

Puis ils repartirent sans que jamais, dans la suite, on ait pu savoir dans quelle partie du monde ils s'étaient retirés.

Ce fut à partir de ce moment-là que l'on commença à comprendre tout le danger de la spécialisation, tout l'intérêt qu'il y avait à développer un petit monde complet au dedans de chaque individu. Ce fut l'aurore d'une période nouvelle oii la culture de la volonté et l'exploitation des forces intérieures de l'homme commencèrent à prendre la première place. Au surplus, on le sait, cette culture devait donner des résultats inattendus et surprenants, mais personne ne se doutait alors du formidable réservoir d'énergies inconnues que représentait le corps humain.

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