LE MASSACRE DES IIOMQXCULES
Il y eut même à ce moment d'étranges homuncules de laboratoire auxquels on transmit artificiellement le fluide nerveux emprunté à certains animaux et qui, petit à petit, parurent donner des signes évidents d'indépendance et d'initiative.
Un peu partout, avec trop d'empressement du reste, on favorisa ce développement instinctif des homuncules. On épia avidement chez eux l'éclosion de vices humains; avec complaisance on encouragea leurs caprices; on développa leurs désirs. Tout cela ne fut qu'une simple distraction de savants supérieurs, jusqu'au jour oi^i l'on s'aperçut, avec terreur, que les initiatives individuelles, que les vices des homuncules n'étaient point du tout ceux que l'on espérait.
Loin de reproduire les tares habituelles de l'humanité, les homuncules semblaient, petit à petit, s'entendre entre eux, adopter de mystérieuses lignes de conduite, comprises d'eux seuls et qui ne tendaient à rien moins qu'à détruire, d'un seul coup, la royauté de l'homme.
Uniquement construits suivant la logique scientifique, les homuncules s'adaptaient étroitement au monde nouveau; mieux que le vieil Homme, ils paraissaient pouvoir prendre la direction de la civilisation nouvelle.
Lorsque leurs projets furent dévoilés, ce fut une
^48 VOYAGE AU TAYS DE LA QUATRIÈME lUMEXSION
longue période de luttes, de discussions, puis d'angoisse. Les uns soutenaient que l'iiomuncule n'était en somme qu'un mécanisme sans danger véritable; d'autres expliquaient que, suivant la théorie matérialiste, il n'y avait rien dabsurde à penser que ces êtres nouveaux pouvaient avoir la même autorité et les mêmes initiatives que l'homme.
Certains faits douteux, certains assassinats inexpliqués, déchaînèrent l'affolement général; on eut peur, on ne discuta plus : en masse on détruisit les homuncules, dans le doute on renonça à ce défi scientifique jeté aux forces naturelles; pendant des semaines, on exécuta ces êtres mystérieux, sortis de toutes pièces de la pensée humaine.
Quelque temps après, mais trop tard, on se demanda bien si l'on n'avait point cédé à un mouvement de peur irréfiéchi, mais on ne regretta rien lorsque, par des rapports certains, on apprit bientôt que plusieurs homuncules, au moment de mourir, de douleur et d'effroi, avaient pleuré.