LE VOYAGE INSTANTANÉ
Si intéressantes qu'elles fussent, les premières abstractions de distance que je parvins à réaliser sur des parcours accomplis en automobile ne furent pour moi que de simples indications de la possibilité d'un voyage au pays de la quatrième dimension. Seule, l'abstraction du temps devait me donner des résultats définitifs. Il est curieux de constater, à ce propos, combien les préjugés séculaires sont enracinés dans notre esprit lorsqu'il s'agit d'évaluer le temps nécessaire pour accomplir un acte ou pour concevoir une idée. Fatalement, nous prenons pour base la durée moyenne de la vie humaine. Nous estimons que ce temps moyen est nécessaire pour le développement complet de notre personnalité. Au sur-
plus, nous ne pouvons pas concevoir qu'un acte important ou qu'une idée géniale se manifeste sans de longues préparations, sans une série historique d'actes successifs et, arbitrairement, nous estimons, d'après le résultat obtenu, le temps de gestation nécessaire. L'idée d'instantanéité équivaut, pour nous, à celle de néant et nous ne pouvons, à plus forte raison, supporter l'idée, dont j'ai parlé déjà, d'un renversement possible de l'ordre de succession dans le développement d'un fait ou d'une idée.
Et cependant, bien des observations banales devraient nous montrer combien cette façon d'envisager les choses est puérile et inexacte. Dans un rêve, par exemple, lorsqu'un bruit extérieur ou une sensation de gêne vient troubler notre sommeil, nous imaginons tout aussitôt une histoire longue et compliquée qui justifie et précède cette sensation brusque. Nous rêvons qu'après d'interminables préparatifs, nous sommes partis pour un voyage ; qu'après des heures d'un trajet dont tous les détails sont encore dans notre mémoire, nous arrivons au but ; que la catastrophe nous attend, et nous surprend. Il est évident, cependant, que la catastrophe a précédé notre justification historique et cependant nous n'hésitons pas à la considérer comme le moment final de notre
LE VUYAGE INSTANTANÉ 35
rêve. Nous supposons en un mot une genèse des idées instantanées à quatre dimensions se développant à l'imitation de la genèse naturelle à trois dimensions.
Ce besoin de préparation se retrouve un peu partout, même lorsqu'il s'agit de recherches scientifiques ou artistiques fort sérieuses, qui n'ont rien de commun avec les rêves. Voyez, en effet, ce qui se passe lorsqu'un savant fait une grande découverte ou qu'un littérateur sent surgir en lui une idée de génie. Le premier soin de l'inventeur est, en pareil cas, non pas de reconnaître que cette idée lui vient d'il ne sait où, lui a été suggérée malgré lui, mais bien au contraire de justifier sa découverte par des raisons inventées après coup.
Avec la meilleure foi du monde, le savant construira de toutes pièces la prétendue méthode qui l'amena, point par point, à faire sa découverte. Très sincèrement, il ne s'aperçoit pas qu'il ne fait que justifier une intuition involontaire par des expériences postérieures et qu'en réalité il ne prit aucune part volontaire à cette intuition instantanée.
Le littérateur fait de même lorsqu'il essaie d'expliquer ensuite quelles furent ses intentions en concevant une œuvre de génie. En réalité, l'homme, quelque savant qu'il soit, s'ignore lui-
36 VOYAGE AU PAYS 1)1-: l.A (jUATI'.IÈMf] DIMENSION
même et n'est que l'humble serviteur de son intelligence immobile à quatre dimensions au-dessous de laquelle il se meut, dans l'espace incomplet et transitoire à trois dimensions.
Tout, en matière de temps, est sujet à illusioy. La durée de la vie humaine, suffisante à notre point de vue, est insigniiiante si on la compare à celle des astres, prodigieuse si on la rapproche de celle des êtres inférieurs qui naissent, se reproduisent et meurent en quelques secondes.
Il faut bien reconnaître également que dans la vie d'un homme de génie, l'action vraiment créatrice semble se résumer dans le court espace de quelques secondes. Le reste n'est que mise au point, variations interminables, adaptation aux préjugés vulgaires construits à trois dimensions. En général, c'est dans les premières années de leur vie que les hommes de talent conçoivent réellement les idées qui, plus tard, feront leur fortune intellectuelle et le plus grand homme de demain n'est que l'heureux héritier du riche inconnu d'hier. La durée de nos actes, si longs et si compliqués qu'ils soient, est multipliée à l'inlini par les difficultés matérielles d'action ou d'expression du monde à trois dimensions. Il arrive souvent qu'un simple regard échangé entre deux passants qui ne se connaissent pas, rem-