LE VOYAGE INSTANTANÉ
place des années de vie commune ou d'intimité complète et les esprits se comprennent en un instant mieux qu'ils ne le feraient par l'intermédiaire de leurs corps durant de très longues années.
Ces lueurs intellectuelles de compréhension totale à quatre dimensions, nous leur attribuons nécessairement une durée dans le temps et, si fugitives qu'elles soient, nous leur supposons tout au moins une durée de quelques secondes. Or, cette durée n'existe même pas, car il ne saurait y 'avoir de durée dans le monde à quatre dimensions et par conséquent aucune succession nécessaire dans des actes qui sont, en somme, simultanés comme toutes les parties distinctes d'une statue de marbre.
Ce fut cette notion, en apparence complexe, mais cependant si simple, qui me permit d'expliquer pour la première fois les très petits voyages qu'il me fut donné de faire au pays de la quatrième dimension.
Ces voyages furent accomplis, si je puis dire, sur place, en profondeur, d'une façon instantanée malgré tous leurs développements et je dois constater une fois de plus que les mots nie font malheureusement défaut pour décrire, dans un langage conçu à trois dimensions, l'admirable simplicité de ces voyages sans déplacement, de ces longues
excursions instantanées et qui cependant, pour employer le langage courant, comportaient de longs et curieux épisodes. Les premiers furent sans grand intérêt, mais ils me surprirent par leur étrange nouveauté.
C'est ainsi qu'un jour, sans raison apparente, je dirai presque sans intérêt, je me trouvai dans Paris après avoir dépassé la gare du Nord et la gare de l'Est, sur une petite place abandonnée, d'aspect provincial, où se trouvait la gare du Midi. 'Je ne puis décrire l'impression étrange que me lit cette maison en apparence abandonnée, aux toits élevés, aux murs de brique et de pierre, dont toutes les fenêtres étaient fermées et dont la façade portait, en lettres banales de zinc doré, les simples mots: Gare du Midi. Derrière le bâtiment, aucune voie de chemin de fer, aucun mouvement. En vertu de quelle association d'idées cette gare inutile et absurde se trouvait-elle là et pourquoi ce carrefour de souvenirs s'était-il édifié pour moi en cet endroit de Paris? Je ne cherchai même pas à me l'expliquer et les voyages plus intéressants que je fis ensuite, effacèrent bientôt de mon esprit celte insignifiante rencontre.
J'ai indiqué dans le chapitre précédent comment je fus amené à concevoir que le développement des sciences ne s'effectuait pas, comme on le croit trop souvent, par déduction, mais bien au contraire que toutes les découvertes de l'esprit humain étaient dues à l'intuition de certains penseurs, à leurs conceptions, qualifiées souvent de fantaisistes, mais que les savants enregistreurs ne faisaient que s'approprier ensuite en les vérifiant.
C'est aux poètes, aux imaginatifs, qu'il appartient, depuis les origines du monde, de découvrir les secrets de la nature-, parce que cette découverte est en somme tout intérieure et que sa vérification expérimentale n'est qu'un vain simulacre. En méconnaissant la vérité possible de certaines
inventions poétiques, les savants ne manquent pas de réduire le domaine des découvertes possibles et l'on ne saurait trop signaler la facilité avec laquelle ils écartent de leurs préoccupations certains problèmes dontl'existence, cependant, est indéniable. Peu importe aux géomètres euclidiens de donner une définition ridicule du parallélisme : « deux lignes qui ne se rencontrent qu'à l'infini ». Ils se contentent de sourire lorsqu'on leur reproche leur solution insuffisante de la quadrature du cercle et ils se déclarent satisfaits lorsqu'ils ont représenté l'espace et le temps comme une succession de points occupés l'un après l'autre par un mobile. Les quantités définies seules les intéressent alors qu'elles ne sont que le reflet à l'infini de la même unité, le continu leur échappe et la qualité est pour eux un mot vide de sens. C'est cependant cette qualité et ce continu qui, seuls, peuvent nous permettre de nous élever au-dessus du monde vulgaire et d'entrevoir, par delà les prétendues certitudes scientifiques, la certitude définitive qui ne change jamais.
C'est ainsi qu'enaccroissanttoujoursnos facultés mentales, l'infini et l'éternité se découvrent bien plutôt dans un moment dont il suffit d'accroître la puissance, que dans un passé ou dans un avenir dont l'éternité n'est qu'un pur mirage.
Ce fut, SOUS l'influence sans doute de souvenirs violents qui se rencontrèrent à certains instants dans ma pensée, qu'il me fut possible d'accomplir ainsi mes premiers voyages instantanés au pays de la quatrième dimension.
La découverte que je fis de la gare du Midi située en plein Paris, à côté des gares du Nord et de l'Est, ne fut point pour moi la première révélation de l'existence possible de « lieux du monde », comme on disait jadis, distincts de ceux que l'on voit habituellement et coexistants grâce à la quatrième dimension.
Je me souviens, par exemple, d'une certaine chambre verte dont je constatai l'existence indéniable durant mon enfance et qui était située exactement entre la dernière chambre donnant sur la façade d'un vieux château de province et la grande chambre qui venait tout aussitôt après et qui occupait l'aile tout entière du château.
A la réflexion, en se plaçant au point de vue ordinaire à trois dimensions, cette chambre ne donnait en somme par aucune porte sur le couloir central qui desservait toutes les pièces, et son existence était géométriquement impossible. Il n'en est pas moins vrai qu'aucun détail du mobilier de cette chambre verte, de style Empire, ne me fut inconnu et je me souviens, encore aujourd'hui.
Ai VOYAGE AU PAYS DE LA QUATRIÈME DIMENSION
des impressions espacées, mais très nettes, que j'en eus. Gela, du reste, ne m'étonna pas pendant de longues années, car on avait coutume d'abandonner certaines pièces que l'on n'ouvrait jamais et que consacraient pour toujours des souvenirs d'autrefois. A Paris, on ne peut concevoir l'existence de ces pièces oubliées, mais en province cela paraît tout naturel. C'est même là ce qui m'empêcha de m'intéresser plus particulièrement à la chambre verte durant cette période de ma vie. C'est pour cela aussi que je n'enregistre le fait ({u'à titre de souvenir, sans vouloir en tirer d'autre conséquence.
Je ne veux citer également que pour la forme l'existence d'une maison abandonnée que je découvris un jour dans la forêt de Fougères et où je parcourus avec étonnement des pièces qiii ne se construisaient pas géométriquement, des étages superposés qui, cependant, à l'intérieur, n'en faisaient qu'un. Depuis, j'ai compris que ces constructions s'expliquaient seulement par l'existence de l'espace à quatre dimensions, mais ceci ne devint évident pour moi que du jour où je découvris dans un quartier de Paris jusqu'alors inacces-
sible pour mor et placé en dehors de la vision habituelle à trois dimensions, une extraordinaire petite maison plate à deux issues dont une face donnait sur la place de la Concorde et l'autre sur la terrasse de Saint-Germain. J'emploie nécessairement cette absurde expression « maison plate » parce que je ne trouve pas dans notre langue de mots capables de décrire cette maison qui, pour la vision à trois dimensions, eût été invisible de profil, dont les façades ne pouvaient être aperçues que sous un certain angle et dont l'entrée et la sortie se confondaient, se distinguant seulement par les endroits géographiques nettement différents du monde à trois dimensions où elles conduisaient. Il n'en est pas moins vrai qu'après une première révolte atavique de tout mon être, il me fut permis de parcourir en tous sens et le plus naturellement du monde le domaine merveilleux qui m'était offert. Au surplus, il ne s'agissait même pas pour moi de déplacement : l'espace semblait venir à moi. Gela n'avait rien ni de la lévitation dont on a tant parlé, ni du transport mental à distance. G'était quelque chose d'infiniment plus simple que tout cela : une solution de l'univers, imprévue et définitive. Mon immobilité était analogue à celle de l'axe géométrique d'une roue lancée à toute vitesse. Je me déplaçais en restant
immobile. Mes mouvements n'étaient plus que des mouvements relatifs à moi-même. J'en bénéficiais suivant mon désir, sans y contribuer par le moindre effort.
Selon toute apparence, cette reconstruction du monde était due à la puissance de mes souvenirs intérieurs qui se complétaient et s'extériorisaient avec cette force que peut donner seule la pratique d'une mémoire visuelle particulièrement développée.
La seconde porte s'ouvrait sur la terrasse de Saint-Germain, mais il est bien évident que si mon désir se fût modifié, elle se fût ouverte entoutautre lieu.
Je n'ai pas besoin de vous dire que les préoccupations habituelles de notre vie moderne me parurent bientôtinfiniment mesquines et sans but. L'idée que des milliers d'hommes avaient pu vivre jusque-là dans le monde sans bénéficier de sa vision complète meparul invraisemblable. Jusques à quand en serait-il ainsi? Je ne tardai pas à comprendre que cette question même n'avait aucun sens et que, suivant l'aspect de la quatrième dimension, le monde ne pouvait avoir, à proprement parler, ni commencement ni fin.
Ce déplacement dans l'espace, pour employer l'expression commune, que je parvenais à effectuer
au moyen de la quatrième dimension, rien ne m'empêchait de le réaliser également dans le temps. Et ce fut ainsi qu'il me fut permis d'entrer en relations avec ce qui fut et ce qui devait être, tout en restant immobile aux yeux du vulgaire qui ne comprend point l'extrême mobilité du philosophe immobile et de pouvoir explorer, suivant les caprices de ma seule volonté, ce que l'on appelle communément les âges futurs.
Ce fut donc par des déplacements dans l'espace que me lut révélée tout d'abord l'existence du pays de la quatrième dimension et je ne sais, une fois de plus, comment expliquer ces déplacements en empruntant le langage courant construit à trois dimensions. Je suis forcé, malgré tout, d'employer des im&ges grossières, de recourir à de vieilles expressions que l'on croirait réservées à l'alchimie, pour décrire un fait pourtant très simple et qui ne saurait surprendre, pour peu que l'on soit familiarisé avec l'unité de point de vue qui caractérise la quatrième dimension. De même que l'on a recours à la théorie atomique pour donner une image suffisante des combinaisons
chimiques, je suis contraint, moi aussi, de recourir à une hypothèse analogue pour expliquer d'une façon grossière les déplacements que l'on effectue au pays de la quatrième dimension et cette explication imparfaite la voici :
Tandis que dans le déplacement à trois dimensions les atomes formant un corps sont repoussés et remplacés par d'autres atomes composant un autre corps de la même façon qu'un navire déplace l'eau de la mer, le déplacement au pays de la quatrième dimension se fait au moyen de ce que l'on appelait jadis une transmutation. Le monde de la quatrième dimension étant continu, aucun mouvement, au sens vulgaire du mot, ne peut s'y produire comme dans le monde mobile à trois dimensions. Un déplacement se fait donc par un échange de qualités entre atomes voisins et, pour employer la même image grossière que précédemment : lorsqu'un navire se déplace, ce sont les atomes d'eau qu'il a devant lui qui se muent en atomes de navire, tandis que, derrière lui, les atomes de navire se muent en atomes d'eau.
Ceci, qu'on le comprenne bien, n'est qu'une image des plus primitives destinée à expliquer, dans le langage de la troisième dimension, un procédé de déplacement qui n'a point ce caractère euclidien dans le monde continu à quatre dimen-
sions. Faut-il le répéter en effet : les atomes ne sont qu'une hypothèse commode; les atomes n'existent pas en réalité ; il n'y a que des qualités différentes d'un même continu physique. L'atome est une conception de l'esprit qui isole la matière avec tous ses attributs, avec toutes ses qualités. L'esprit conçoit l'atome à son image, il en fait donc un monde complet et unique à quatre dimensions et c'est une illusion des sens qui reflète à l'infini comme dans des glaces multiples cet atome unique sous les aspects divers du monde incomplet à trois dimensions. Dès que l'on est transposé au pays de la quatrième dimension, le mouvement, tel que nous le comprenons, n'existe plus : il y a seulement des changements de qualités et nous demeurons immobiles, au sens vulgaire du mot.
La même comparaison grossière permet d'entrevoir ce qu'est également le déplacement dans le temps^ lorsque l'on est transposé au pays de la quatrième dimension. De même que nous supposons des atomes juxtaposés pour expliquer l'espace, de même, pour justifier le temps, nous nous figurons une succession de moments qui sont, en
quelque sorte, les atomes du temps. Ici, comme pour le déplacement dans l'espace, le déplacement dans le temps s'effectue au moyen d'une transmutation des atomes de temps, c'est-à-dire des moments, sous l'action de cette pierre philosophale, de cet atome ou, mieux encore, de cette monade qu'est notre esprit. Il est bien évident qu'ici encore il ne s'agit que d'une hypothèse atomique commode et qu'en réalité le temps ne se compose pas de moments distincts, mais d'un continu que la qualité seule peut modifier.
Lorsque l'on est parvenu au pays de la quatrième dimension, ces vérités paraissent beaucoup plus simples que toutes nos explications scientifiques du monde à trois dimensions et il est fort difficile d'envisager sans quelque pitié l'état d'ignorance extrême des hommes de notre temps, je veux dire de notre qualité. Il me semble cependant qu'il leur serait facile de constater l'étrange opposition qu'il y a entre ce qu'on appelle chaque jour la force et la matière, Yesprit et le corps, la qualité et la quantité, c'est-àdire entre le monde vu à quatre dimensions ou seulement à trois dimensions.
Souvent, en admirant pour la première fois une vérité nouvelle ou un chef-d'œuvre esthétique qui n'existaientpointjusqu'alors, leshommes déclarent
que cette vérité ou ce chef-d'œuvre sont supérieurs à tout ce qui existait jusqu'alors et ils ne se demandent pas d'où peut leur venir cette étrange révélation. Ils répètent volontiers que l'observation et l'expérience ont seules formé leur esprit et leur corps et ils ne s'étonnent pas d'être brusquement en pays de connaissance lorsqu'un fait nouveau vient contredire toute cette soi-disant expérience acquise.
L'art, à lui seul, est un démenti perpétuel porté à la science. Il nous prouve qu'au-dessus de nous-mêmes se trouve un monde des qualités dont nous dépendons, que nous connaissons directement et qui nous permet de juger en un instant la valeur plus ou moins grande d'un symbole artistique conçu à trois dimensions.
Sans l'existence du monde véritable à quatre dimensions connu par notre esprit en dehors de toute idée de temps et d'espace, l'évolution des races serait inexplicable; le progrès, un nonsens; l'art, une folie. On ne peut imiter un modèle qui n'exjste pas et, sans un modèle, le monde à trois dimensions demeurerait immobile.
Les hommes d'aujourd'hui, liés par le préjugé de l'espace à trois dimensions et par celui de la division d'un même mouvement en points successifs dans le temps, sont un peu dans la situa-
tion d'un insecte qui, se promenant indéfiniment sur une statue, en sentirait les contours comme une succession d'événements et n'en pourrait jamais contempler l'ensemble. Lorsque l'on sait se dégager pour toujours de cette infériorité traditionnelle, il semble au contraire que l'on soit brusquement dans la situation d'un artiste qui, d'un seul coup, admire l'ensemble de la statue, la voit tout entière dans le même moment et prend en pitié l'insecte maladroit qui poursuit fiévreusement sa route obscure d'un grain de marbre à l'autre. Pour moi, qui sais maintenant qu'il n'y a pas, à proprement parler, d'espace ni de temps et (jue l'on peut, lorsque l'on a su se libérer des préjugés géométriques, se déplacer à volonté dans le présent ou dans l'avenir, je me suis informé avec curiosité des transformations de notre monde au cours des siècles, transformations qui ne sont, en somme, que le même geste complètement dessiné en dehors du temps.
C'est ainsi que j'ai pu faire, ^u cours de ces voyages au pays de la quatrième dimension, d'étranges découvertes, et que j'ai compris clairement certains problèmes qui déroutent aujourd'hui nos contemporains.
Que le lecteur veuille bien seulement m'excuser de la façon un peu inaccoutumée dont je ne man-
querai point Je passer d'une période à l'autre de l'histoire. L'évolution de l'humanité n'étant qu'un seul geste, qu'une seule statue, pour reprendre la comparaison que je faisais plus haut, il est tout naturel que je parle successivement, sans ordre nécessaire, de la tête, d'un bras, d'une jambe; je veux dire par là de l'an 2.000, de 1912 ou du temps de l'Oiseau d'or, toutes ces époques, comme toutes les parties d'un même corps, formant pour moi un même ensemble simultané, et les numéros des années étant analogues aux numéros d'ordre que pourrait employer un statuaire pour le montage des différentes parties d'une même œuvre.