PREMIÈRE PARTIE
SUEZ. — ADEN. — MOKA
En dépit des récits des voyageurs qui n’ont pas quitté leur cabinet, un voyage en mer, de longue ou de courte durée, est une triste chose.
Je crois avoir le droit de dire cela, car depuis plus de dix années que je sillonne le monde, de France en Arabie, de l’Inde au .lapon, du Japon en Amérique, et dans les îles les plus reculées de' rOcéanie, je n’ai pas encore trouvé un marin aimant' sincèrement son état, et persistant à naviguer en dehors de toute nécessité de devoir ou de gagne pain.
La vie de mer, c’est l’oisiveté, la négation de soimême, l’abrutissement de l’intelligence, et, au bout de peu d’années, l’incapacité complète en dehors des choses du métier.
J’ai toujours vu les voyageurs soupirer après l’arrivée, le lendemain même du départ. Que voulezvous... malgré le luxe et le confort des paquebots, rien n’est monotone comme ces heures qui s’écoulent, lentes, uniformes, au bruit des coups de piston de la machine et du clapotis des flots contre les murailles du navire.
C’est toujours le même lever et le même coucher de soleil, le môme horizon borné aussi vide qu’une plaine de sable, et pour toute distraction vingt-cinq à trente mètres de promenade à l’arrière, qu’on est bientôt las de parcourir.
Ajoutez à cela les mêmes visages à table, au salon, sur la dunette, partout, d’autant plus agaçants qu’ils vous sont inconnus : deux ou trois Anglais qui font du trapèze sur les échelles du bord, ou lèvent des barres d’anspec à bras tendu pour continuer à «; s’entraîner » les muscles; un mélomane qui, sous ' prétexte de vous distraire, vous fait prendre le piano, Schubert, Mozart, Beethoven en horreur ; quelques loustics avec un bagage de plaisanteries de commis voyageur qu’on aimerait à jeter par-dessus le bord dès le second jour de l’embarquement, et vous comprendrez les unanimes cris de joie qui ne manquent jamais de signaler l’apparition de la i.erre.
Partis de Marseille un samedi, sur le Pcluse, des Messageries maritimes, commandant Jorret, cinq jours après nous étions à Alexandrie. La Méditerranée est aujourd’hui mieux connue que le lac de Genève, je me dispenserai donc de rien dire en son * "Lonneur, et de faire appel à l’invention pour donner
SUEZ. — ADEN. — MOKA
Tin peu d’intérêt à une traversée qui n’a d’autre mérite à mes yeux que celui d’être courte.
A peine aviciiis-nous jeté l’ancre dans le port, ({lie le navire fut entouré d’une foule de petits canots montés par des Maltais, qui venaient s’offrir aux voyageurs pour les transporter à terre; d’autres étaient conduits par des Égyptiens musulmans, qui ne dédaignaient pas de se mettre au serv ice des infidèles pour gagner quelques piastres.
A partir de ce moment, le voyageur qui met le pied en Égypte pour la première fois doit employer toutes ses facultés à la défense de sa bourse, les sujets de sa très-gracieuse vice-majesté le pacha étant passés maîtres dans l’art de rançonner le voyageur que Mahomet leur envoie. Partout et pour tout ; que vous louiez une embarcation ou une voiture, que vous preniez un guide, que vous alliez au bain, à l’hôtel ou au restaurant, faites votre prix d’avance, si vous ne voulez vous exposer à payer deux ou trois fois la valeur de tout ce* que vous louerez, achèterez ou consommei'ez.
Ne vous fiez pas plus au magasin européen qu’au bazar ; nos compatriotes d’Alexandrie sont charmants, d’une politesse exquise.... ils vous parlent, la larme à l’œil, de cette patrie qu’ils iront revoir quand ils auront fait leur petite affaire!... mais laites votre prix d’avance.
Mon intention n’étant point de séjourner dans cette ville, que j’avais eu l’occasion de visiter pln- *.3ieurs fois déjà, le soir même de mon arrivée je parlais pour Suez par le Caire, sans m’arrêter aux excursions obligées du lac Mœris et des Pyramides.
i VOYAGE AU PAYS DES BAYADÈUES.
J’avais hâte de me trouver hors du déjà vu, et loin des caravanes cosmopolites, qui se surchargent de briques concassées et de morceaux de granit, pour l’ornement de tous les vieux châteaux de la vieille Anglclcrrc.
Le percement de l’isthme de Suez n’était point encore achevé, je pris le chemin de fer... Seul de Français dans mon wagon, entouré de gens de toutes les nations, Espagnols se rendant à Manille, Hollandais à destination de Batavia, et Anglais pour tous .pays; n’ayant personne avec qui je pusse faire échange d’idées, la rêverie, supprimant le temps écoulé, m’emporta aux époques anciennes des premiers dominateurs de l’Égypte, et je ne pus me défendre d’une émotion profonde en voyant la vapeur sillonner le pays des Pharaons.
Je me pris à songer au passé mystérieux de cette contrée, à toutes ces générations éteintes qui mêlent maintenant leurs cendres à la poussière de leurs monuments; à cette antique civilisation qui produisit Thebes aux cent portes, et Memphis, et les Pyramides;... et, par une association d’idées facile à comprendre, je me demandai, sondant l’avenir, combien de siècles encore les nations modernes, si aères de leur intelligence, de leurs progrès, résisteraient à cette loi fatale qui détruit constamment ici pour construire B; qui emporte les croyances et les peuples pour faire place à des croyances, à des peuples plus jeunes ; à cette loi enfin de la mort fécondant la vie, qui semble être, aussi bien dans l’ordre moral que dans le règne matériel, le premier et le dernier mot de la destinée humaine.
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Nous traversâmes le Caire à une heure du matin. La vieille cité des kalifs fatimites offrait en ce moment un singulier spectacle : sa masse entière dormaitdans l’obscurité la plus profonde, tandis que le sommet des coupoles, dômes, minarets, flèches, croissant des palais, citadelles et mosquées, étincelaient dans la nuit, vivement éclairés par les rayons de la lune, qui allait disparaître derrière le mont Mogathan.
Le soleil levant nous surprit au milieu du désert. Rien de monotone comme ces vastes plaines, qui, formées d’un sable ténu et pour ainsi dire impalpable, sont soumises à l’action du vent qui tord et contourne leur surface comme la nappe d’eau d’un lac.
Nous marchions avec une vitesse à donner le vertige. Çà et là quelques fellahs, gardes du chemin de fer, interrompaient la prière et les ablutions du matin pour nous tendre un oripeau au bout d’un bâton; d’autres, accroupis auprès de leurs maisonnettes en terre sèche, détournaient à peine la têto pour nous regarder passer ; tandis que leurs femmes, repoussantes de laideur et de saleté, à peine couvertes d’un lambeau d’étoffe, préparaient au dehors le premier repas de la famille.
Bientôt la plaine désolée sembla s’animer. Nous aperçûmes de longues files de chameaux et de petits ânes d’Egypte, chargés de provisions, se dirigeant vers la mer; et à six heures nous étions en gare de Suez, si toutefois on peut décorer de ce nom un mauvais abri en planches, que la munificence du vice-roi met à la disposition des voyageurs qui dési-l
rcnt surveiller leurs bagages, sans avoir à craîndro une insolation.
Malheur à vous si vous n’avez pris soin de vous munir de solides et fortes malles à l’abri du couteau de MM. les préposés aux bagages le long du trajet; vous risquez fort de vous trouver à Suez sans linge et sans vêtements : tout sac, toute valise en peau reçoit de nombreuses visites, et l’hospitalité est tellement de tradition dans ce pays, qu’on l’exerce à votre préjudice, en vous empruntant vos foulards et vos nécessaires de flanelle ; deux choses sur lesquelles l’Égyptien ne reconnaît pas plus votre propriété que l’Amérique ne respecte la propriété littéraire !
Et cela en vertu des mêmes principes.
L’Egypte ne produit ni foulards ni flanelle.
L’Amérique produit fort peu d’œuvres d’esprit.
Ces deux pays empruntent aux autres contrées ce qui leur manque.
Si le vol, cependant, a été trop audacieux, si votre garde-robe entière y a passé, vous vous rendez chez votre consul, qui, généralement, en vous voyant entrer et sans attendre vos explications, vous adresse la question suivante :
— Vous veniez me déposer une plainte en vol contre les employés subalternes du chemin de fer?
— Oui, monsieur le consul.
— Vous a-t-on laissé quelque chose ?
— Oh ! mes malles sont intactes, seulement ma valise, où se trouvaient tous mes effets d’un usage journalier, est vide.
— Vous êtes bien heureux ; moi, à mon premier voyage dans ce pays, je suis arrivé en chemise.
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— Et alors, monsieur le consul ?
— Il n’y a rien à faire.
— Comment, rien?
— Absolument rien !
J’ai connu un consul, homme d’esprit, qui ajoutait avec un fin sourire :
■— Le jour où vous retrouverez en Égypte un foulard qu’on vous ainra dérobé, vous aurez dénoué la question d’Orient.
Je fus témoin, en descendant de wagon, d’une petite scène qui égaya fort l’assistance : ce fut, comme toujours, un de nos bons amis les Anglais, qui prit soin de nous offrir cette distraction. MM. les employés subalternes du chemin de fer égyptien ont une manière de procéder tout à fait commode. Pour opérer le déchargement des colis, ils se placent trois ou quatre dans les voitures à bagages, et, de là, lancent sur le sable tout ce qui leur tombe sous la main; c’est une vraie pluie de malles, de caisses et de paquets. Je laisse à penser si les objets fragiles doivent bien se trouver de ce traitement.
Un de nos compagnons. Anglais comme je viens de le dire, ne trouvant pas de son goût ces façons d’agir, intima aux agents du train l’ordre de ne point toucher aux objets qui lui appartenaient; ceux-ci ignorant sans doute le langage du gentleman lui envoyèrent sa valise entre les jambes.
Nouvelles réclamations énergiques, immédiatement suivies d’une caisse qui vint rebondir à Côté <les autres.
A bout d’arguments, et ne se possédant plus, notre homme tomba à coups redoublés sur les era-
ploycs récalcitrants et les chassa du wagon. La police indigène intervint, et cela menaçait de prendre la tournure d’une alTaire, lorsque fort heureusement, quelques voyageurs, qui connaissaient l’esprit du pays, terminèrent le tout avec quelques pièces de monnaie.
L’or, voilà le seul dieu adoré dans tout l’Orient ; pour celui qui possède une quantité suffisante de ce métal, il n’y a ni loi, ni justice, ni frein, ni impossibilités aux caprices les plus insensés.
Pas un pacha, pas un cadi, par un cheik qui ne puisse s’acheter. La somme est proportionnée au rang du fonctionnaire, au service que l’on demande, à l’injustice que l’on veut faire commettre; et ces marchés’ se traitent effrontément de gré à gré avec tant d’impudeur, que la plupart du temps le public en connaît les moindres clauses.
Que de fois n’ai-je pas entendu un malheureux, lésé par une sentence administrative ou judiciaire, s’en consoler philosophiquement par cette parole : € Je n’ai pas assez donné. »
Il ne saurait en être autrement dans un pays o(i tout appartient au maître, où le fellah n’est qu’usufruitier du sol qu’il féconde par son travail, où le peuple n’est qu’une machine à produire, destinée à pourvoir aux prodigalités les plus scandaleuses, à satisfaire à tous les ‘rêves, à toutes les folies de l’autorité la plus despotique qui soit au monde, autorité qui est elle-mcme exploitée à son tour par tout ce qu’il y a de faiseurs et de déclassés en Europe.
Triste civilisation que celle de ces pays du soleil, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est de voir avec
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quel touchant ensemble les écrivains qui s’occupent de ces contrées s’ciïorcent à les poétiser, à fuir, de parti pris, la réalité... Une excursion en Orient,
^ c’est convenu d’avance, ne doit être qu’un perpétuel enchantement,.... et chacun de broyer du bleu ;à la suite de Lamartine et des écrivains de l’école romantique :
La femme arabe en guenilles qui porte une cruche d’eau? c’est Rébecça à la fontaine... c’est le type ardent et passionné qui... et le reste de la période. Un fellah rongé par la vermine et accroupi sur un chameau? c’est l’enfant indompté du désert au regard de feu, etc. Allons donc, cette femme n’est qu’un être dégradé, avili par l’esclavage et les plaisirs du maître... Quant à l’enfant indompté du désert, on le mène à coups de fouet. . . Il vous suivra deux heures pour vous demander l’aumône, et finira par vous offrir sa femme ou sa fille.
Je ne sais également qui a mis à la mode la jalousie des Orientaux. Sans doute, les hauts pachas, les , beys, les riches marchands renferment leurs femmes dans des harems; mais ils n’y tiennent qu’en raison de la somme qu’elles leur ont coûtée ; ils les possèdent comme leurs armes, leurs bijoux, leurs chevaux, et se hâtent de les vendre dès qu’elles vieillissent. . . Quant au menu peuple, il en fait un trafic infâme,... la venue de plusieurs filles est une richesse pour la famille I
Je regrette d’être obligé, dans ce cadre, de traverser l’Egypte au saut de vapeur, il y aurait à faire sur ce pays une étude intime, pleine de révélations piquantes, des faits inconnus à raconter... L’Egypte
VOYAGE AU l'AYS DES BAYADÈRES.
véi'ilablc est encore à révéler; et ce travail ne peut être entrepris (pi’à condition d’avoir puisé aux sources et vécu de longues années sur les rives du Nil... Peut'Mre aurons-nous le temps de le tenter en revenant de l’extrême Orient.
A peine arrivé à Suez, mon premier soin fut de m’informer du départ le plus prochain pour Aden, et j’appris avec une véritable satisfaction, que le Canilwdji’-, magnifique navire qui foisait le service de rindo-Ghine, prenait la mer le lendemain soir à six heures, sous la direction du commandant .lehenne, qui, quatre ans auparavant, m’avait déjà conduit à Pondichéry, cl avec lequel j’étais très-lié.
Malgré ce départ plus rapproché que je ne l’espérais, il me restait encore trente -six heures à dépenser dans une ville où il n’y a rien à voir, rien à étudier, si ce n’est la débauche la plus éhontée. L’Europe y rivalise d’impudeur avec l’Afrique et l’Asie.
Ici, des Mauresques, des Nubiennes, des femmes de la côte d’Arabie, de tout âge, de toutes couleurs, à peine couvertes d’un lambeau de gaze transparente, vous offrent leurs cliarmes au rabais.
Là, des Moldaves, des Valaques, des Italiennes qui chantent le soir dans des cafés borgnes, vous convient le jour à venir entendre leur répertoire in patito... et tout cela sans retenue, sans voile; c’est le vice dans ce qu’il a de plus dégradant... A côté de cela, il est un genre de licence hypocrite qu’il n’est pas sans intérêt de démasquer.
A Suez, comme dans toutes les villes de prostitution cosmopolite, les Allemandes du Nord forment
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presque toujours les deux tiers de cette population > de filles de joie. Elles émigrent spécialement pour ce métier, qui semble n’avoir rien de déshonorant pour elles, et qui ne les empêche pas de rêver , à Fritz, à Karl, à Hans, auxquels elles rapporte- ’ ront, au bout de quelques années, un cmir resté ’ pur, puisqu’elles auront toujours su métaphysiquement l’isoler des souillures de leur corps,... et un petit magot que Fritz, Karl et Hans acceptent g^énéralemect sans réclamer de certificat d’origine.
Rien a’est étrange comme de voir l’impudeur de ces blOi-ides filles de la Germanie (1). Alors que les . femmes d’autre provenance ne supportent que difficilement toute conver.'^ation sur leur passé, leur enfance, leur famille, que souvent elles cachent avec soin leur nationalité; Gretchen, au contraire, conserve précieusement tous ses sentiments, elle correspond avec sa famille, s’extasie sur les portraits de ses petits frères qu’on vient de lui envoyer, montre à qui veut les voir les vénérables images de ses vieux parents, qu’elle ira bientôt rejoindre à force d’économie... Elle attend une de ses cousines ou une jeune sœur qui viendra la remplacer. Le coin est bon, bien achalandé. On peut s’y faire rapidement une petite dot. Nulle honte ne leur monte du cœur aux lèvres, à ces Brandebourgeoises, Poméraniennes et autres. Ce sont de grossières natures, dépourvues de sens moral; nulle douleur, nulle grande chute ne les a poussées là; elles ignorent, la plupart, les grandes passions des sens, et ne font
( 1 ) Celle page a été écrile en 18G8.
ce hideux métier que poussées par l’appât d’un gain immonde, mais facile...
Les bazars indigènes sont de chétive apparence; on n’y débite guère que du tabac, de petits gâteaux au miel, des dattes, et quelques misérables provisions de bouche, dont les Arabes de la côte africaine, qui viennent à Suez vendre des poules et de menus grains, sont extrêmement friands.
En voyant ces pauvres échoppes, on songe involontairement aux splendides bazars de Beyrouth et de Damas, à ceux de Bombay et de Calcutta, où l’ambre, l’or, la soie et le cachemire s’étalent en monceaux sous les yeux des visiteurs.
A côté du vieux Suez s’élève la ville nouvelle. Je lui souhaite toute la prospérité qu’on a bien voulu lui prédire... Village arabe perdu dans les sables, ou rivale de Marseille, quelle sera sa destinée ?
Las de parcourir ces rues étroites dont le soleil faisait de véritables étuves, je vis arriver l’heure de rembarquement avec le plus vif plaisir. Il me tardait d’être en mer, et de renouveler connaissance avec l’aimable et brillant officier dont j’avais déjà été l’bôte.
Cinq jours et quelques heures de navigation nous conduisirent àAden, aux portes de l’océan Indien.
Je ne sais rien de terrible comme cette traversée j de la mer Rouge pendant la saison chaude. Aussi’ bien de nuit que de jour, on manque littéralement d’air, et il n’est pas rare d’avoir quelquefois à déplorer la mort d’un ou deux de ses compagnons de voyage, emportés par une insolation ou la dysenterie. Fort heureusement nous franchîmes sans encombre
SUEZ. — ADEN. — MOKA
cette mer sinistre qui, le voyage précédent, avait reçu dans son sein le docteur du bord et une jeune ^Hollandaise mariée depuis six semaines, qui se renjdait à Java. Tous deux étaient morts en quelques 'heures, d’un transport au cerveau. Les mesures /préventives les plus habiles et les mieux entendues Jsont prises à bord contre de pareils accidents; aussi, la plupart du temps, ces sinistres catastrophes ne sont dues qu’à l’imprudence des voyageurs qui affrontent sans parasols et sans chapeaux solas un soleil qui tue en quelques minutes.
En quittant Suez, on salue à gauche trois palmiers qui sont de l’autre coté du bras étroit que forme la mer Rouge en cet endroit, et qui indiquent la place où se trouvent les fontaines de Moïse... C’est là, suivant la fable biblique, qu’avec une simple verge il fît jaillir de l’eau d’un rocher, etc... x Sans vouloir en rien déflorer ce tour de force, qui [ procurerait un honnête gagne-pain à celui qui' pourrait le renouveler aujourd’hui, disons que les fontaines de Moïse sont trois puits au milieu d’une J ' petite oasis. 11 faut croire que chaque coup de ba- J. guette a dû en creuser un...
La navigation de cette mer étroite, capricieuse, est des plus pénibles pour les officiers qui commandent les paquebots; il faut se défier constamment des récifs et des bancs de coraux qui se cachent sournoisement à quelques pieds sous les flots. Le moindre écart dans la route peut amener une catastrophe ; aussi est-il de tradition qu’un bon officier ne doit se reposer que de jour pendant cette dangereuse traversée.
Chaque année, les compagnies anglaises y laissent quelques-uns de leurs navires... Certaines habitudes britanniques, après le repas du soir, n’y doivent pas peu contribuer.
Ce fut avec un sentiment de mystérieuse curiosité •que je mis le pied sur la terre d’Aden. On non. avait raconté de terribles histoires, pendant la traversée, sur les sauvages babitants de cette ville, et il ne nous était point permis de les croire inventées par les officiers, à l’usage des passagères nerveuses, en songeant à l’assassinat de M. Lambert, notre consul, accompli dans les circonstances les plus sinistres. De plus, M. de Conil, le consul actuel, nous apprit que, quinze jours avant notre arrivée, deux officiers de la frégate de guerre la Jiuion avaient été ramenés de la ville à moitié assomés. L’incident diplomatique auquel cela avait ^onné lieu n’était pas encore terminé.
Ces récits refroidirent beaucoup les idées d’exploration qui s’étaient, de prime abord, emparées des passagers; beaucoup renoncèrent même complètement à ce projet, sur les conseils des officiers anglais de la station.
Pour moi, qui m’étais donné la mission de visiter Aden et une partie de la côte d’Arabie, j’étais bien décidé à ne reculer que devant des difficultés bien eonstatées.
La ville d’Aden n’est soumise que de nom à l’autorité anglaise, qui n’a pas encore osé y mettre une garnison. La police, si toutefois ce mot peut être employé, n’y est faite que par des indigènes dont la principale occupation est de se réunir aux habi-
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tants pour rançonner et souvent tuer les étrangers à la moindre di.scussion.
L’éloignement de la ville arabe, située à plus de ■deux lieues dans l’intérieur, ne contribue pas peu à augmenter le danger d’une excursion faite sans précautions sérieuses.
Les Anglais n’habitent ou plutôt ne stationnent que sur le bord de la mer. Ils ont établi là l’hôte’ du gouvernement, l’hôpital et les casernes qui, avec l’hôtel du consulat de France et des Messageries maritimes, sont à peu près les seules constructions i du pays. Derrière ces habitations se trouve une^^ ’ demi-lune de rochers très-élevés, dont chacune dos pointes du croissant vient aboutir à la mer, isolant complètement de l’intérieur, par des escarpements infranchissables, toute la partie du rivage comprise dans cet arc de cercle.
C’est au delà de ces rochers, dans une vaste plaine de sable, que se trouve Aden; et dès lors on comprend qu’il soit à peu près impossible de recevoir aucun secours de l’autorité militaire, peu respectée des Arabes, et qui au surplus ne s’inquiète guère que de la garde de ces monticules de roc, dont elle a fait autant de forteresses imprenables. Les canons ne sont dirigés gueule béante que du côté de la mer.
Du reste, les Anglais sont francs sur ce point. — Nous occupons ce rivage, disent-ils, parce que cette station est de la dernière importance pour nous ; c’est la clef des Indes. Mais au delà des rochers que vous voyez s’arrête notre puissance. Allez à Aden,
si VOUS le désirez, c’est à vos risques et périls, nous ne répondons pas de vous.
Nous étions à l’époque des pèlerinages à la Mecque, et la ville était, disait-on, pleine de musulmans nègres de la grande terre africaine, fana- 1 tiques bien plus à craindre que les Arabes. Toutj se réunissait donc pour nous conseiller la prudence. | Mais l’esprit d’aventures, le désir de voir par nous-. \ mêmes, ces peuplades barbares l’emportèrent, et six d’entre nous décidèrent que nous tenterions l’expédition; les autres passagers ne voulurent ou n’osèrent nous suivre.
— Hâtez-vous, nous dit le commandant du fort, qui était venu sur le rivage recevoir quelques amis ; car, après six heures du soir, c’est-à-dire au coucher du soleil, nous ne permettons plus le passage de la tranchée faite au milieu des roches qui nous séparent d’Aden. Cette précaution est prise dans l’intérêt des visiteurs, et même, si vous m’en croyiez, vous remettriez cette excursion à demain; de jour, elle offrirait moins de danger; tout au moins n’auriez-vous pas de surprise à redouter.
Le bateau levait l’ancre le lendemain à dix heures, pour continuer sa route sur Ceylan : ce conseil, pour mes cinq compagnons qui ne débarquaient pas à Aden, équivalait à l’abandon complet
de leur projet Partons! dirent-ils sans hésiter.
Je compris à cette promptitude de décision, que j’aurais en eux de solides appuis en cas de fâcheuse aventure.
Nous nous mîmes en route à cinq heures du soir,
SUEZ. — ADEN. — MOKA
montés sur de petits mulets du pays, et armés chacun d’une carabine et d’un revolver.
Un nègre, chauffeur à bord, né à Aden, était chargé de nous conduire, et au besoin d’user de son influence sur ses compatriotes, pour nous éviter j.oute mauvaise affaire.
I Par plaisanterie, les officiers du Cambodje ,’avaient orné d’une ceinture rouge et d’un sabre rouillé; je n’ai jamais vu enfant à qui l’on donne son premier jouet, plus heureux que lui. Au moment du départ, je lui fis cadeau d’une espèce de pistolet tromblon à canon de cuivre. Son orgueil ne connut alors plus de bornes, et il prit la tête du cortège en me disant :
— Maintenant, capitaine, (tous les blancs sont capitaines pour les indigènes de ces côtes), si le Moulah n’est pas bon, je lui ferai sentir la poudre.
Lui ayant répondu que je ne connaissais pas le personnage dont il me parlait, j’appris que ce Moulah était un prêtre musulman qui jouissait d’une grande popularité à Aden, et que la rumeur publique accusait d’avoir joué un rôle important, mais occulte dans l’assassinat de M. Lambert.
Au bout d’une demi-heur.^, de marche à travers les sables, nous atteignîmes ves forts anglais. Une tranchée à pic de trente à quarante mètres de hauteur, sur cinq à six de largeur seulement, toute hérissée à l’intérieur de bouches à feu disposées dans des casemates et par étage, est le seul passage praticable pour traverser la montagne.
Arrivés au bout de ce défilé, nous jetâmes avidement un regard dans la vaste plaine qui s’étendait
VOYAGE AU PAYS DES ïtAVADEhES.
à nos pieds, et voici l’étrange spectacle qoi s’offrit à nous. Le soleil allait se coucher au loin derrière les montagnes de l’Hedjaz, lançant presque horizontalement ses rayons sur les sables, qui paraissaient embrasés et d’un rouge sang; aussi loin que la vue pouvait s’étendre, pas un arbre, pas un brin - d’herbe, et çà et là, au milieu de la plaine, vaste, nue, désolée, apparaissaient, se mouvant en tous sens et grattant la terre, des bandes de chacals et de hyènes, dont les hurlements lugubres arrivaient parfois jusqu’à nous dans une bouffée de vent.
A une heure de marche environ, on apercevait quelques centaines de maisons arabes serrées les unes contre les autres, qui, vues à distance, avec leurs toits plats uniformes et blanchis à la chaux, ressemblaient à des tombeaux au milieu du désert : c’était Aden !
En réfléchissant que nous n’avions dé secours à attendre que de notre seule énergie en cas de mésaventure, je ne pus m’empêcher de ressentir <juelques appréhensions. Nous suivions en ce moment un étroit sentier taillé dans le roc, et tellement chauffé par les ardeurs du jour, que nos mules malgré la corne de leurs sabots, semMaienl mal à l’aise, et prêles à se débarrasser de leurs cavaliers pour se dérober à la souffrance qu’elles éprouvaient.
A mesure que nous avancions, mes compagnons de voyage devenaient plus soucieux, et j’en surpris plusieurs visitant avec soin la batterie de leur revolver.
Qu’eussions-nous fait tous en ce moment, s’il nous
SUEZ. — ADEN. — MOKA
«ût été donné de prévoir que cette excursion, entreprise au hasard et malgré de sages conseils, devait être fatale à deux d’entre nous...
Il n’etait plus temps .de reculer !
Le soleil baissait rapidement, et quand même nous eussions voulu retourner sur nos pas, cela n’eût rien changé à notre situation, car la consigne expresse de ne laisser traverser les fortifications à personne après le coucher du soleil, est aussi bien pour ceux qui se présentent au delà qu’en deçà de la passe. Et il serait plus facile de bâtir, comme Amphion de la fable antique, une ville au son de la lyre, que d’attendrir un soldat anglais qui a reçu une consigne; il vous verrait, à deux pas de son poste, assassiner par des maraudeurs arabes, ou dévorer par des hyènes, que sa promenade n’en serait ni plus accélérée, ni moins calme...
Nous n’étions plus qu’à cinq cents mètres de la ^ ville, lorsque nous entendîmes de vagues murmures monter jusqu’à nous, qui devenant plus distincts à mesure que la distance diminuait, se changèrent bientôt en cris rauques et gutturaux, entre-mêlés de son de tam-tam et de tebounis.
— L’aracka beaucoup coulé, nous dit Amoudou notre conducteur, beaucoup coulé, le Prophète est content de ses enfants d’Aden, qui sont allés en foule le visiter celte année.
— Comment se fait-il, lui demandais-je, que des musulmans qui reviennent de la Mecque transgressent ainsi en buvant de l’arack les prescriptions de leur religion?
— Oh! capitaine, répondit Amoudou, l’arack n’est
point une liqueur des blancs, c’est le jus fermenté du cocotier qui nous est apporté par les barques cboullah de la côte indoue de Malabar.
— Oui! mais Mahomet défend en général toute boisson fermentée.
— Je vous répété que vous n’entendez rien à cela. Saëb, notre divin prophète Mahomet ne défend que les liqueurs des blancs.
J’admirai cette petite distinction de casuiste en faveur des compatriotes d’Amoudou, qui sont tous noirs ou tout au moins très-bronzés, et je me déclarai satisfait par ce dernier argument. Il eût été fort inutile, en effet, de chercher à persuader au pauvre diable que la couleur ne faisait rien à la . chose, et que les musulmans de Constantinople étaient aussi blancs que nous, qu’il considérait comme infidèles.
Pendant ce colloque nous avions franchi la faible distance qui nous séparait encore de la ville, et nous arrivions sur une petite place garnie d’Arabes, de nomades, de noirs d’origine gallas, et d’Africains de toutes provenances, gesticulant et criant à tuetéte comme s’ils allaient en venir aux mains.
Il n’en était rien, ces éclats de voix et ces grands gestes ne dépassaient pas les limites d’une amicale conversation. Encore une opinion toute faite qu’il faut sacrifier. . . Le calme est la dernière des qualités de ces peuples.
Peintres et poètes représentent à l’envi l’Oriental comme un type de gravité et de dignité... Il faut en passer par là. Chacun a peint ou décrit son tableau avec un ciel bleu de Prusse, du sable rouge,
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un chameau broutillant deci, delà, et un Arabe accroupi, qui fume son chibouck en regardant ce ciel bleu, ce sable rouge, et ce chameau avec étonnement.
D’habitude, les poètes, plus insatiables que leurs confrères en couleurs, y ajoutent un puits avec une Aïcha quelconque en train de faire sa provision d’eau, la conversation s’engage; Aïcha parle le langage des vierges de la Bible (qui n’ont, elles, jamais parlé que par la bouche des prophètes, ces poètes d’un autre âge), les réponses sont sur le même ton, et d’ordinaire le bon poète finit son chapitre en insinuant que la brune fille de l’Orient n’a pas été insensible, et que son interlocuteur emportera d’elle un éternel souvenir.
Je ne sais, en vérité, ce qui force tous ces gens à se pressurer le cerveau, pour créer des types qui n’ont jamais existé ailleurs que dans leur imagination. J’ai habité de longues années l’Orient et l’extrême Orient, et non-seulement je n’en ai jamais rencontré de semblables, mais encorne ai-je vu trop souvent, que l’bomme y était encore plus mauvais que partout ailleurs; que, lâche, paresseux et dépravé, il n’avait d’autres soucis que le service de ses passions les plus honteuses et les plus conirc nature. Digne! majestueux! l’Oriental..., allons donc! Quand vous le voyez drapé et immobile sous les colonnes du bazar, sur le divan d’un café maure, ou accroupi au coin de la muraille blanche d’une mosquée, vous pouvez hardiment dire, .sans émettre une opinion exagérée ; Voilà une brute qui sommeille ou qui digère
VOYAGE Aü PAYS DES BATADÈRES.
Le premier farceur qui passe, et à qui il faut de h poésie à tout prix, s’extasie devant cette gravité, sans vouloir jamais se douter des absurdités de convention, dont la plupart des voyageurs lui ont farci la tête, et dont il se sert à son tour pour écrire, à un point de vue absolument faux sur une civilisation qu’il ne comprend pas.
Est-ce que la grande masse des hommes de l’Orient compte aujourdliuî dans la famille humaine? Quelle est sa valeur? quel est son rôle? où sont ses inventions? qu’a-t-clle produit? Fouillez à fond toutes ces contrées qui se nomment l’Égypte, la Turquie d’Asie, l’Arabie, la Perse, et je vous mets au défi d’y trouver autre chose que des peuples atteints d’enfance sénile, et arrivés au dernier degré de la décrépitude. Vous ne rencontrerez même pas en germe, ou à titre de souvenir d’époques plus brillantes, la plus petite de ces idées sociales et philosophiques, qui font que l’homme est homme, et le différencient d’avec la brute.
Certes ce ciel toujours bleu de l’Orient, ses fleurs, scs parfums, sa végétation splendide, appellent les rêves de la poésie; mais ses productions les plus enchanteresses ne parviendront pas à voiler les hideuses plaies morales de ces contrées... :
Nous passâmes sans encombre au milieu desgroupes dont je viens de parler, et dans lesquels Amoudou me parut compter de nombreux amis; de tous côtés, en effet, nous entendions crier :
— Hé! Amoudou, tu n’es pas venu à la Mecque,, cette année?
SUEZ. —T ADEN. — MOKA
— Amoudo» préfère les roupies des blancs.
— Ouel beau sabre tu as, Amoudou!
— Tu ne r^onds pas !
Vous ne voyez donc pas qu’il est devenu capitaine? •
Notre guide, tout en nous traduisant ces interpellations, souriait à tous, distribuant à droite et à gauche des salam de bienvenue.
A l’extrémité de la place se trouvait une sorte de' caravansérail, dans lequel un Parsis de Bombay, attiré par l’appât du gain, ctébitait à des prix audacieux, aux rares visiteurs, de la bière anglaise et quelques gâteaux secs. Nous nous y rendîmes pour nous reposer quelques instants.
A peine fûmes-nous installés sous la modeste vérandah de l’établissement, que nous fûmes assaillis de demandes et d’ofiies de services. — L’un nous proposait de nous conduire dans un café arabe pour nous y faire goûter la liqueur de Moka. Un autre voulait nous faire visiter les citernes. — Un troisième nous otlVail Thospitulité dans sa tribu; et au milieu de cette foule, composée pour la plus grande partie, de nomades reconnaissables à leur teint fortement liasané, à leur costume primitif, soutenu autour des reins et de la tête par des cordes en poil de chameau, on distinguait, craintifs et n’osant s’avancer, quelques marcliands de plumes d’autruche et de menus objets de curiosité, ayant conservé dans toute sa pureté le type des enfants d’Israël. Désirant savoir si je ne me trompais point, je m’informai de leur nationalité.
— Ce sont des juifs, me répondit notre guide, ne '
VOYAGE Aü PAYa incs BAYADÈRES.
VOUS occupez pas de ces gens-là, Saëb, ils vendraient toute leur famille pour quelques piastres... Allons, vous autres, dit-il aux Arabes qui nous entouraient, chassez-moi ces chiens d’ici.
Avant même que nous ayons pu nous y opposer, une dizaine de gamins s’élancèrent sur les pauvres diables «t les chassèrent à coups de corde de la place, au bruit des rires unanimes de l’assemblée.
La condition des juifs en Arabie est plus misérable encore qu’elle ne l’était chez nous au moyen âge ; il n’est pas, dans toute cette contrée, un cheik, fût-ce l’iman de Mascate, qui osât poursuivre le meurtrier d’un de ces proscrits. Les israélites sont littéralement hors la loi, et il faut toute leur patience, toute leur obstination, toute leur souplesse d’échine, pour rester dans un pays où il vaut mieux, aux yeux du cadi, massacrer dix d’entre eux que voler un mouton.
La nuit était complètement venue, et rien ne saurait rendre le spectacle bizarre qu’offrait à nos yeux la foule bigarrée qui nous entourait, sous les lueurs vagues d’une grosse lampe en terre rouge, garnie avec de la graisse de mouton, et suspendm entre deux colonnes de la vérandah !
Après avoir fait préparer des flambeaux pour nous conduire aux citernes, Amoudou nous demanda combien nous désirions de guides pour nous accompagner.
Cette question ne laissa pas que de nous étonner; et je fis la remarque à Amoudou que nous n’avions ^besoin de personne, puisque lui-même, étant né à
SUEZ. — ADEN. — MOKA
Aden, devait connaître aussi bien que qui que ce lût les localités qu’il désirait nous faire visiter.
Nous étions en ce moment entourés d’une centainr d’individus, dont la mine n’était rien moins que ras suran te.
Amoudou ne l’entendait point ainsi sans doute, car sans s’inquiéter de nos observations, il arrêta etfit prix avec une dizaine d’entre eux pour jusqu’au lendemain matin.
— Voilà, nous dit-il, la meilleure manière de s’v prendre. J’ai choisi ceux qui au moindre tapage sont les plus enragés, les plus dangereux : et maintenant vous n’avez rien à craindre d’eux; ils sont intéressés d’honneur à ce que rien ne vous arrive • ils sont vos guides, et eux qui, il n’y a qu’un instant’ eussent volontiers aidé à vous dévaliser, se feraient maintenant hacher pour vous défendre.
Nous nous mimes en route, suivis de nos gardes du corps, et d’une foule d’enfants qui piaillaient ef dansaient devant nous à qui mieux mieux. Une giosse lanterne de navire a la main, notre guide nous éclairait et dirigeait la marche.
Au détour d’une ruelle, les sons bruyants du caoudah arabe, sorte de tambour fabriqué avec une calebasse et une peau de chameau, nous attirèrent près d’un hangar éclairé par quèlques lampes fumeuses. Là, nous aperçûmes une nombreuse corn- ! pagnie de noirs des deux sexes, à peu près nus, se , livrant avec des hurlements gutturaux et sauvages à ces danses bizarres pleines de soubresauts et de contorsions, qui sont l’accompagnement obligé des jours de gala.
Il y avait fête générale à Aden, et l’arack devait avoir, en effet, beaucoup coulé, comme disait Amoudou.
De toutes les rues adjacentes partaient des cris et des bruits identiques.
Nous comprîmes qu’au milieu de cette population exaltée par la danse, la chaleur et les boissons alcooliques, notre sauvegarde serait plutôt dans une conduite prudente et réservée que dans nos armes,, qui, tout en contribuant à nous faire respecter, ne pouvaient être, en cas de conflit, que d’un bien mince secours au milieu d’une population si nombreuse et surtout si féroce.
Poussés par le désir de contempler un aussi singulier spectacle, nous entrAmes résolument dans l’enceinte réservée à la foule qui regardait les danseurs se tordre et se trémousser.
Immédiatement et comme par enchantement, les instruments cessèrent leurs rauques mélodies, les noirs s’arrêtèrent, l’assistance se mit à hurler, ses gestes semblaient nous accuser de venir troubler ses plaisirs... Nous eûmes quelques minutes de crainte réelle, mais elle se dissipa vite.
Amoudou, monté sur un banc, haranguait ses compatriotes et leur expliquait que pleins d’admiration pour leur courage, la beauté de leur teint et la perfection de leurs danses... nous étions venus leur rendre une petite visite d’amitié, et quo nous leur laisserions certainement de généreuses marques de notre passage. Il termina le tout en annonçant que les œpitaines offraient du café à discré- I lion à toute l’assemblée.
SUEZ. — ADEN. — MOKA
A ces dernières paroles, des cris d’enthousiasme éclatèrent de toute part; et nos guides, faisant écarter la foule à coups de pied, nous conduisirent solennellement auprès d’un banc, cpie pour la circonstance le maître du lieu prit soin de recouvrir d’une pièce de calicot rouge.
Le café circula bientôt avec une profusion inouïe; et la musique infernale et les danses recommencèrent de plus belle. Tout le monde buvait, excepté nous, et nous commencions à trouver cela d’un sans-gêne assez inexplicable de la part de gens qui étaient nos invités, lorsqu’on nous apporta une petite jarre en cuivre pleine du liquide odorant, avec des tasses du même métal.
Mes compagnons se hâtèrent de goûter au breuvage, et, résultat que je prévoyais, rejetèrent ce qu’ils avaient pris plus vivement encore.
— Pouah! s’écria l’un d’eux, mais c’est une inlïision de poussière de charbon!
— C’est du moka, répondis-je en souriant.
— Cela du moka ! vous plaisantez.
— Nullement, il n’y en a pas d’autre à Aden.
La ville de Moka est, du reste, à deux petites journées de marche d’ici.
— Comment donc s’y prennent ces sauvages pour le rendre si mauvais ?
— Rien n’est plus simple à vous expliquer. Dans tout l’Orient le sucre est rare, et surtout hors de la portée des petites bourses : conclusion logique, les habitants de ces contrées prennent leur café sans sucre.
— Mais celte bouillie?
VOYAT.E AU PAYS DES BAYADÈHES.
— Écoutez-moi deux secondes. Comme ces peuples n’ont ni moulin, ni machines perfectionnée? pour réduire en poudre, infuser et passer leur café,
• ils ont pris l’habilude de broyer le noyau de Moka mire deux pierres ou de le piler dans un mortier, et de jeter simplement dans l’eau bouillante le produit qu’ils obtiennent ainsi.
— Quoi ! c’est là cette fameuse méthode de préparer le café à l’orientale que préconisent Dumas, .Gautier et tutti quanti?
— Parfaitement. Ces messieurs déclarent même qu’ils ne le peuvent supporter quand il est préparé autrement...
— Ainsi, vous croyez que chez eux ils ingurgitent cette atroce mixture ?
— Non ; je suis même persuadé que ces grands visiteurs en chambre de l’Orient eussent mis leur cuisinier à la porte s’il se fût avisé de leur en servir de pareil.
— Croyez ce que je vous dis ; les Orientaux ont l’habitude de boire leur café grossièrement préparé et sans sucre, comme nos malheureux mangent du pain noir au lieu de pain de froment. J’ai habité longtemps ces contrées, et j’ai toujours vu, quel que soit le lieu où j’aie planté ma tente, que mes domestiques se servaient de mes ustensiles et me volaient du sucre pour faire leur café. A deux pas de l’Arabie, dans l’Inde, où la canne à sucre donne de la cassonade à vil prix pour le pauvre, le plus infime coolie rejetterait cette boue que les nomades, les caravanes et le bas peuple ne prennent que faute de mieux.