‹ Voyage au pays des bayadèresChapitre 2 sur 14 · ADEN. — MOKA · texte numérisé non relu

ADEN. — MOKA

Donc, en Égypte, sur la côte d’Arabie et dans tout l’Orient, le cale est excellent, à condition d’être prépare à la mode européenne.

Grâce à nos libéralités et à notre respect pour leurs usages, ces noirs, qu’on nous avait dépeints comme si terribles, furent, pendant les deux beuros que nous passâmes au milieu d’eux, les gens le.? plus doux qui se puissent voir. Lorsque nous eûmes à solder le montant de nos générosités, la note que[^ nous présenta Amoudou, à qui on l’avait remise, s’élevait à huit roupies, c’est-à-dire vingt francs; pour cette faible somme, nous avions régalé tout le monde,... et encore est-il certain qu’on nous avait appliqué le tarif des étrangers.

Gomme nous allions continuer nos pérégrinations, un Arabe, ayant pour tout vêtement cet éternel baudrier rouge qui est le signe distinctif de la police dans presque toutes les colonies anglaises, vint nous dire que, passé huit heures, il était défendu de parcourir la ville avec des armes, et qu’il fallait nous retirer au bengalow du Parsis.

La foule accueillit ces paroles par des éclats de rire bruyants et moqueurs, et une grêle de quolibets tomba bientôt de tous côtés sur le pauvre constabl® improvisé.

Nous comprîmes que ce simulacre d’autorité, placé par les Anglais à Aden comme un mannequin destiné à constater simplement leur possession, n’était point pris au sérieux par les habitants.

Nous jetâmes au pauvre diable une pièce de monnaie, il la reçut avec l’avidité d’un chien qui happe un os, et pour nous prouver sa reronnais-

sance, il s’empara d’une lanterne et voulut à toute force se joindre à nos p;uides : nous le laissAmes faire avee plaisir, tout fiers d’avoir à notre solde le représentant de l’autorité anglaise.

Ce n’est rien, n’est- ce pas, que ce pauvre hère qui reçoit quelques pennys pour promener à Ad<;ii son bâton de constable?... Dans quinze ou vingt ans d’ici, avec de nouvelles générations, ce sera une autorité... Et voilà comment les .\nglais, sans excursions militaires, sans faire tuer chaque année des milliers de soldats, font accepter peu à peu leui autorité aux peuplades les plus féroces.

Nous nous dirigions du côté des citernes, quand tout à coup notre cortège s’arrêta brusquement, et Amoudou, se repliant en arrière, nous jeta rapidement ces mots :

— Voici le Moulah !

Nous vîmes s’avancer gravement à notre rencontre un vieillard mis avec une certaine recherche, qui, après nous avoir salués suivant le mode oriental, en mettant la main sur son front, nous convia à une collation qu’il avait fait préparer à notre intention dans sa demeure.

C’était un homme grand et vigoureusement bâti, et qui malgré ses cheveux blancs paraissait dans la force de l’âge. A voir les marques de respect que lui prodiguait notre entourage, il devait exercei’ une réelle influence dans le pays. Les Anglais le payent grassement «tse servent de lui sans l’avouer. On prétend même à Aden, sans que rien de plausible, je le crois, vienne justifier cette assertion, qu’il n’était pas loin du théâtre du crime le jour de

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l’assassinat de notre infortuné consul M. Lambert.

On connaît mal en Europe l’odieuse politique que ce peuple marchand poursuit dans la mer des Indes et dans l’extrême Orient.

Depuis que l’Angleterre règne sans partage sur les immenses contrées de l’indoustan, elle met tous ses soins, avec une prévoyance et une opiniâtreté que rien ne lasse, à empêcher qu’aucune influence européenne, et surtout celle de la France, puisse s’établir sur un point quelconque des côtes qui baignent la mer Rouge et l’océan Indien.

Rien n’échappe à son investigation inquiète.

Ou’ un navire de guerre français vienne à stationner sur tel ou tel point des lieux que nous venons d’indiquer, à peine est-il parti, qu’un navire anglais vient jeter l’ancre au même endroit, pour faire de l’espionnage sous prétexte d’hydrographie. L’amirauté veut savoir ce qu» les Français sont venus faire sur la côte, et le rapport qui est envoyé à Londres constate jusqu’à la nature des cadeaux qui peuvent avoir été faits aux cheiks, imans et autres petits souverains des côtes d’Arabie ou d’Afriq\ie.

L’Angleterre ne recule devant rien pour assurei la domination de son pavillon. Elle a beau flétrir en plein parlement les actes d’un Waren Hastings, je ne crois pas à cette mise en scène; car, quels que soient les moyens employés, elle n’a jamais rendu et ne rendra jamais un pouce des territoires acquis par spoliation, tout en flétrissant le spoliateur.

H faut à la grande masse de la nation anglaise, déshéritée, quoi qu’on en dise, de toute influence

politique, un vaste champ de manœuvre commercial... C’est à cette condition qu’elle subit, san^ trop se plaindre, les privilèges d’un autre âge de son aristocratie. Aussi les lords de l’amirautd veillent-ils, avec une sollicitude que rien n’égale, à conserver leur prépondérance maritime, qui assura leur prépondérance commerciale. . .

Le hasard ou, comme auraient dit les anciens, Yinexorabile fatum, a, dans ces derniers temps, merveilleusement servi leurs intérêts... Le roi Radama de Madagascar avait dédaigné les présents et l’amitié de la reine pour s’attacher à la France... Ses ministres étaient Français... Il demandait des officiers de notre armée pour former la sienne... Mais à peine a-t-il le temps de commencer ses réformes, qu’il est assassiné au milieu d’une révolution de palais... malgré les efforts du missionnaire anglais Ellispourde... sauver. EtM. Lambert, égorgé sur les côtes de la mer Rouge ?

M. Lambert, officier d’infanterie de marine, consul de France à Aden, avait ardemment ambitionné ce poste. Comme tous ses compatriotes qui ont voyagé dans cette partie du monde, il déplorait amèrement l’insouciance avec laquelle notre pays se laisse oublier dans des contrées où notre pavillon savait autrefois se faire respecter, et la facilité avec laquelle nous fermons les yeux sur les agissements de nos rivaux.

Indigné de cette politique astucieuse et mensongère, qui consiste à présenter la France comme une nation de troisième ordre, auprès des peuples de l’Orient et de l’extrême Orient, M. Lambert avait

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conçu l’idée de lutter dans la mesure de ses forces contre une politique si peu scrupuleuse, et de r -cer sur la côte d’Arabie, à quelque distance d’Aden, un comptoir français qui pùt devenir un centre d’ap provisionnement pour nos navires dans ces mers.

Pour arriver à ses fins, il faisait de fréquentes excursions dans les tribus; nouait des relations d’amitié avec les chefs, s’appliquant principalement à leur faire comprendre qu’il était de leur intérêt d’arrêter les empiétements de l’Angleterre, et qu’il n’y avait pas de meilleur moyen pour arriver à ce résultat que celui d’accorder à la France une vaste concession de terrain, donnant d’un côté dans la mer Rouge, et de l’autre dans la mer d’Oman au-dessous d’Aden, de façon que cette dernière ville fût pour ainsi dire enclavée dans ■ possessions qui deviendraient françaises, i L’idée taisait peu à peu son chemin; la défiance arabe, qui est bien la plus obstinée que je connaisse, avait fini par être complètement vaincue par notre habile consul... lorsqu’un jour, sans que rien ait pu faire prévoir un pareil événement, au retour d’une excursion, M. Lambert était assas- ' siné dans sa propre embarcation, à quelques mètres du rivage de la côte arabe, un peu au-dessus de la station d’Aden, par une poignée de nomades fanatiques qui avaient leurs poches remplies d’or.

La douleur du commandant anglais de la station d’Aden, dont M. Lambert était l’ami intime, ne se peut comparer qu’à celle du missionnaire Ellis, qui n’a pas encore pu se consoler de la perte de son ami Radama. Aussi se bàta t-il, dans une dé-

poche à son gouvernement, de flétrir comme il le mérituit « ce crime stupide commis par quelques 5 ) fanatiques arabes, sans but, sans motifs autres » que la satisfaction de leurs sauvages instincts, etc. »

La punition des coupables fut demandée cà l’Angleterre, qui répondit, un rapport de géomètrearpenteur à la main, que l’assassinat avait été commis quelques pieds en dehors de la limite du icrritoire qu’elle occupait, et qu’elle n’y pouvait rien; mais que la France était libre, si elle le désirait; de poursuivre les coupables elle-même...

Cette plaisanterie fut acceptée; c’était au temps de l’alliance intime... et une frégate fut expédiée sur la côte. Une quinzaine d’arrestations curent lieu sur l’indication de nos bons alliés... on n’apprit absolument rien ; un marchand de dattes et un conducteur de chameaux qui n’en pouvaient mais, furent exécutés; quant aux chefs ou à ceux qu’on , nous fit accepter comme tels, on les gracia au nom * de l’empereur, en les priant de ne plus recommencer. On en rit encore au Foreign-Office, bureau des colonies, où nous passons pour la nation la plus facile à berner en matière coloniale...

Oui ! Mais nous ne jurerions pas qu’au ministère des affaires étrangères de France on n’ait pas compris... car depuis, nous 71' avons plus de consul à Aden; c’est l’agent de la compagnie des Messageries maritimes qui fait fonction d’agent consulaire... et il lui est expressément défendu de soulever la moindre ejuestion.

Nous voilà bien loin du Moulah et de son invitation. J’ai pensé que quelques détails sur ce crime

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mystérieux, qui fut tout politique, ne seraient pas dénués d’intérêt pour le lecteur.

Faut-il ajouter un mot comme conclusion . — Je connais beaucoup un officier supérieur de la marine, qui me disait il y a quelques mois, en me parlant de cette affaire dont il fut un des juges :

— Pendant l'interrogatoire des prétendus coupables, nous sentions à chaque pas une main étrangère... et nous frémissions de notre impuissance, car nous avions l’ordre formel de nous abstenir de toute recherche sur ce point délicat. . .

En acceptant l’invitation du Moulah, je pensais qu’il me serait facile d’obtenir de lui quelques renseignements, non point sur le rôle occulte qu’il avait pu jouer dans cette affaire, mais sur les laits publics qui avaient accompagné le crime. Mon attente fut entièrement déçue; il fut impénétrable sur ce sujet, et se borna à nous offrir une collation composée de dattes, figues et bananes, ainsi que de miel des montagnes de l’IIedjaz, le plus délicieux qui se puisse voir; puis, après quelques tasses de l’étemelle bouillie, il nous proposa de nous accompagner dans notre visite aux citernes.

Dans cette contrée sablonneuse, où jamais brin d’herbe n’a poussé, sous ce ciel de feu, une des plus grandes privations vient de la rareté de l’eau : les malheureux Arabes n’ont pour se désaltérer que celle de la pluie, et il se passe quelquefois deux et trois ans sans que le moindre nuage paraisse à l’horizon.

Rien n’égale alors la souffrance de ces pauvres gens, obligés d’aller chercher le précieux liquide

YAGE AU PAYS DES DAYADllllES.

à dos de chameau, à plus de dix lieues dans l’intérieur.

11 faut voir comme on attend l’époque de la mousson qui doit amener la fin de tous les maux : ce ne sont partout que prières publiques, jeûnes et pèlerinages.

Et quelle désolation, si cette mousson si désirée s’accomplit sans les orages bienfaisants qui apportent la vie ! Plus d’espoir jusqu’à l’année suivante; la moitié des habitants émigrent, les uns sur des plateaux plus favorisés, les autres sur la grande terre africaine, et ceux qui restent meurent en silence, avec ce fanatisme musulman qui ne lutte jamais contre la destinée.

Cependant, un jour le soleil se lève plus rouge que de coutume, ses rayons sont plus insupportables, la plaine de sable brûle et miroite; un vent, léger d’abord, arrive du sud par rafales et à des intervalles inégaux, la poussière ardente se soulève, la mer gronde et s’agite dans son sein : c’est l’oura- , gan qui s’annonce. Au bout de quelques heures, le ciel est complètement noir. Les nuages chargés d’électricité s’amoncellent au bruit de la foudre... puis tout se déchaîne : la mer s’élance sur le rivage, le vent mugit, soulevant des monticules de sable. On ne voit plus rien, la pluie tombe à torrents; que dis-je? ce n’est plus la pluie, ce sont les flots d’une rivière, c’est une immense cascade qui inonde la terre. A peine quelques minutes de répit, de calme apparent, et cela recommence, pour durer quinze jours, quelquefois un mois, avec la même intensité.

Les sables de la côte arabe absorbent alors de

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quoi entretenir plusieurs lacs. Puis tout cesse subitement comme cela est venu : on s’est couché la veille avec la pluie et le ciel noir, on se réveille le lendemain avec le soleil et un ciel bleu sans nuage...

Mais la joie est dans le cœur de tous, car les citernes sont pleines, et les citernes d’Aden contiennent de l’eau pour trois ans...

Ces citernes sont une œuvre merveilleuse, pour laquelle il a fallu vaincre les plus grandes difficultés. Construites avec briques, moellons et ciment, entourées de tous côtés par des sables et des terrains mouvants, elles sont d’une telle solidité que, quoique datant des premiers temps de l’ére musulmane, elles paraissent n’avoir en rien souffert des siècles et semblent capables d’en braver bien d’autres encore.

En quittant les citernes, le Moulah prit congé de nous ; la nuit était fort avancée, et il désirait prendre quelques heures de repos avant le lever du soleil, qui ne doit jamais surprendre au lit un vrai sectateur du Prophète. Après les salams d’usage, nous primes de notre côté le chemip de la maison du Parsis, où l’on devait nous avoir préparé quelques nattes pour nous reposer.

Mais il était écrit que nous ne dormirions point de cette nuit, car à peine avions-nous fait quelques pas, qu’Amoudou, s’approchant de moi, me dit à voix basse :

— Il serait bon, Saëb, de ne point quitter la ville sans aller rendre visite aux danseuses!...

Je compris qu’il faisait allusion aux prêtresses du

culte de Cythère... J’en informai mes compagnons de route, qui, séduits comme moi par la curiosité, acceptèrent l’offre de notre guide. Nous devions certainement trouver là matière à d’intéressantes études de mœurs...

Précédés d’Amoudou, nous arrivâmes près d’une maison blanchie à la chaux, très-étioite et à toit plat, comme sont du reste toutes les habitations de ces pays, mais possédant ce que n’avaient pas les autres, plusieurs petites fenêtres sur le dehors. Ceci seul, en Orient, annonce la femme non parquée par un maître, la femme libre.

La porte s’ouvrit comme par enchantement, et il nous fut aisé de voit' que nous étions attendus. Le coup d’œil qui se présenta tout d’abord à nos regards ne laissa pas que d’être plein d’un certain charme.

Nous nous trouvions dans une grande pièce au rez-de-chaussée, formant un carré long, et garnie de chaque côté de sofas arabes très-bas mais larges; une natte de bambous merveilleusement assemblés couvrait le sol, et aux quatre angles brûlaient, dans de petits réchauds suspendus, des boules de cette poussière de charbon parfumée qu’on est convenu d’appeler pastilles du sérail.

L’éclairage péchait un peu, le contraire m’eût étonné. Dans ces contrées où les nuits de lune sont plus claires que nos journées d’hiver en Europe, la dernière chose dont on s’inquiète, c’est de sa lampe, ustensile qui, pour beaucoup, est un objet de luxe. Au centre de l’appartement, une dizaine de femmes complètement noires se trouvaient

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accroupies, tenant sur leurs genoux différents instruments de musique du pays, parmi lesquels je distinguai le tam-tam obligé, un tebouni et une guitare, si toutefois on peut donner ce nom à un rond de bois creusé et muni de trois cordes en métal.

A notre approche elles se levèrent toutes automatiquement, et sur le signe d’un vieil Arabe qui paraissait être leur chef, firent un pas en avant et s’inclinèrent jusqu’à terre devant nous.

Pour tout vêtement, elles avaient une pièce de soie de l’Inde, bleue, rose, blanche ou jaune, qui, s’enroulant autour des hanches, remontait sur la poitrine pour cacher les seins, et se rattacliait par derrière à la ceinture.

Notre étonnement fut grand, je l’avoue ; nous nous attendions à trouver quelques créatures avilies par le vice et l’abus des liqueurs fortes. Je croyais, pour ma part, que j’allais saisir sur le vif un des secrets de cette vie crapuleuse et ignoble des basses classes de l’Orient, dont on n’a nulle idée en Europe. Entrés avec un certain dégoût et une appréhension bien naturelle, nous nous trouvâmes tout à coup en face de la fine fleur de la beauté arabe et africaine des deux côtes.

La plus jeune de ces femmes pouvait avoir quatorze ans, la plus âgée de seize à dix-sept au plus, (juoique noires et luisantes comme du jais, elles n’avaient aucun des types de la race nègre : leurs cheveux étaient longs et soyeux, leur nez droit et effilé, leur bouche petite, leurs lèvres fines et roses comme du corail;... leurs yeux aux longs cils et lar-

gement fendus étaient si beaux, que jamais femme ne pourrait être laide avec ces yeux-là, les mains et les pieds étaient petits et exquis de modelé; quant au corps, dans son contour général, il était à faire pâlir de jalousie les plus beaux types de la statuaire antique.

Ce portrait n’a rien d’exagéré : notre vie étriquée d’Europe nous a fait perdre le secret de la forme ; les privations, le travail, les veilles, le corset, la mode, l’appauvrissement du sang, ont fait perdre à nos femmes la force, l’ampleur unies à la grâce et à la délicatesse dans les formes, qualités si communes dans tout l’Orient, où le corps de la femme se développe librement et sans fatigues, suivant les lois de la nature, que je puis affirmer sans crainte d’un démenti sérieux, qu’il est peu de femmes de ces contrées qui de treize à vingt et même vingtcinq ans, ne soient des modèles achevés de beauté plastique.

Nous nous hâtâmes de nous asseoir ou plutôt de nous étendre sur les sofas. Grâce à nos courses de nuit, la fatigue commençait à nous gagner; et sur un signe du maître la danse commença. Rien de plus bizarre et de plus passionné en même temps.

Ce n’était plus la danse insipide des Alemeh du Caire, ce n’était pas encore la danse des bayadères de l’Inde. Nous étions six : six femmes se détachèrent du groupe, et chacune d’elles vint se placer en face de l’un de nous, en étendant gracieusement les bras au-dessus de sa tête..., c’était le salut.

Sur un nouveau signe, les quatre musiciennes, accroupies au milieu de la salle, se mirent à frap-

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per en sourdine sur leurs instruments, de façon à ne produire qu’un long' murmure cadencé d’un effet étrange, assez semblable à nos trémolos d’orchestre, mais d’un accord plus sauvage.

Rien ne saurait rendre l’effet de ces notes, faibles m«is rapides, s’échappant des divers instruments comme une pluie de sons mystérieux et bizarres... Parfois, tous ces sons réunis étaient si faibles, quoique distincts, qu’on eût dit le bourdonnement cadencé de plusieurs violons dont les grosses cordes eussent été à peine frôlées par les archets.

Pendant cinq minutes au moins, la jeune femme qui avait choisi sa place devant moi resta inclinée, immobile comme une statue, dardant ses grands yeux noirs sur les miens, sans qu’un seul mouvement vînt déceler la vie, sans qu’un muscle de son corps tressaillît.

Je jetai mes regards du côté de mes compagnons... les six femmes étaient dans la même posture, immobiles et nous tenant tous sous le charme.

Qu’on se figure une statue antique animée à l’âge de quinze ans, les seins nus et palpitants, les épaules polies comme du marbre noir, les hanches largement développées, la taille souple et gracieuse, d’une courbe que la civilisation et le corset n’ont point déformée : qu’on se figure cet ensemble aussi parfait qu’un statuaire pourrait le rêver, à peine voilé ^ par une gaze de soie rose... debout, animée, palpi- ' tante, la bouche provoquante et demi-ouverte, les yeux pleins de feu... et cependant aussi immobile qu’une statue.

A ce moment, les musiciennes, frappant sur leurs

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inslrumcnts, à intervalles inégaux mais toujours de plus en plus lents, semblaient leur arracher des soupirs...

Je ressentis comme une fascination magnétique qui me fatiguait le cerveau... et j’huilais me lever pour échapper au charme... quand tout à coü^ ma danseuse se rejeta en arrière par un brusque mouvement, son beau corps se ploya alors insensiblement à la renverse, une des jambes légèrement inclinée comme pour s’agenouiller; les yeux levés au ciel, les bras légèrement arrondis et élevés au dessus de sa tête, elle sembla pendant quelques minutes implorer une grâce qu’on ne lui accordait pas... Ses cinq autres compagnes étaient dans la même posture : c’était magnifique d’ensemble, un corps de ballet n’eût pas été plus correct...

Je reportai mes yeux sur ma danseuse. Elle s’approcha de moi à petits pas, dénouant ses longs cheveux, qui, comme une nappe d’eau inondèrent ses épaules ; elle se jeta alors à mes pieds avec un air de désolation admirablement joué, joignant ses mains en suppliante et prenant les poses les plus caressantes et les plus voluptueuses.

Je commençai à comprendre la pantomime.

. Après avoir essayé le pouvoir de ses charmes, après avoir essayé de vaincre d’autorité par le geste et le regard, elle se faisait douce et soumise; après avoir commandé, elle suppliait; après avoir exigé, elle avouait sa défaite et pleurait. N’ayant pu triompher en maître, elle se faisait esclave, elle redevenait femme, et essayait de séduire par la grâce et par la beauté.

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Comme il connaissait bien le cœur humain, le maître qui l’avait formée, et comme ces Orientaux ont su analyser la volupté et faire parler les sens !

Ils n’ont pas de théâtre; leur vie tout entière s’^écoule derrière les épaisses murailles blanchies à la chaux de leurs maisons; ils ont créé des danseuses pour eux et non pour le public.

Enivrés d’excitants et de parfums, il leur faut une femme qui ne danse que pour eux, qui réveille leur imagination assoupie, secoue le corps en faisant bouillir le sang et crisper tes nerfs, et les plonge dans des rêves sans fin...

Que viendraient faire ici les ballerines de l’Opéra, avec leurs pirouettes et leurs exercices de gymnastique!... Que viendraient-elles faire sous ce ciel bleu, sous celte chaude atmosphère, au miHeu de ces senteurs acres et enivrantes F. . .

Restez chez vous, sur vos planches, avec vos membres grêles, vos beautés fanées et vos bouquets flétris, Paquitas, Dolores et tutti quanti : vous ne lutteriez pas avec la femme de la nature.

Comme les prières, les poses émouvantes et voluptueuses ne parvenaient point davantage à nous toucher, — c’est dans l’ordre, il faut rester cœur dt; pierre devant toutes les séductions, — les musiciennes entonnèrent une nouvelle mélodie, sur un rhythme lugubre et plaintif.

Le tam-tam roulait en sourdine, interrompu à intervalles égaux par une note plaintive que la guitariste obtenait en pinçant légèrement une des grosses cordes en métal de son instrument.

Au même instant, nos danseuses s’éloignèrent de

nous, mais à pas lents et saccadés, portant la main sur leur cœur, les yeux en larmes, les cheveux en désordre, et donnant les signes du plus violent désespoir.

Puis, tout à coup, comme pour nous laisser d’éternels regrets, par le souvenir des beautés que notre insensibilité nous faisait dédaigner... elles s’arrêtèrent subitement à un coup prolongé de tamtam, prirent une pose digne et pleine de majesté blessée, et dénouant prestement l’écharpe de soie qui leur entourait les hanches, elles se montrèrent à nous dans toute la splendeur de leur nudité.

On eût dit six Vénus de marbre noir échappées au ciseau de Praxitèle, et descendues du fronton d’un temple, animées par le souffle de quelque moderne Prométhée !

Ce ne fut qu’un éclair!... Rattachant à la ceinture leur léger vêtement, elles s’approchèrent de nous en souriant; et s’accroupirent à nos pieds.

Les musiciennes, aussitôt la danse finie, avaient disparu.

Le café circula sur un plateau de bois, et le maître du lieu vint avec des salams et des génuflexions sans nombre nous demander son salaire.

Avec lui la poésie venait de disparaître, et je ne saurais rendre le dégoût que m’inspira ce vieil Arabe décrépit, recevant dans ses mains tremblantes de cupidité le montant de nos offrandes.

Non content de cela et sa collecte achevée, il nous fit demander par Amoudou, craignant sans doute que nous ne fissions erreur sur sa profession, si ses danseuses n’avaient point touché nos cœurs, et

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