‹ Voyage au pays des bayadèresChapitre 13 sur 14 · SG · texte numérisé non relu

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Nous étions restés cinq heures environ dans cettQ effroyable position.

Je laisse à penser si le dîner qui nous attendail à la tour des rajahs fut reçu avec bonheur, et si, à l’abri des murailles du bengalow, et gardés par nos éléphants, nous achevâmes avec quiétude dans nos hamacs cette nuit commencée sous de si terribles auspices.

Au point du jour, nous nous mettions en marche pour regagner Kattiaar, et laissant derrière nous les nilmakarheia avec les éléphants capturés et l’équipage de chasse, sans nous retarder par un arrêl à Ghetty-Colom, nous arrivions sur le soir à l’habitation de sir John.

Ces accidents dans les tourbières des jungles de Ceylan, et surtout dans les marais des saunderbounds du Gange, sont des plus fréquents et ne se terminent point tous aussi heureusement. Si peu de gens en sont victimes, c’est que le nombre des voyageurs vraiment dignes de ce nom, parcourant l’Inde à pied, la carabine sur le dos, avec deux domestiques et une charrette à bœufs, est des plus restreint; mais la quantité de bêtes fauves, de bestiaux et d’Indous qu’engloutissent ces tourbières dissimulées sous une herbe verte et touffue, qui leur donne l’aspect d’une prairie, est incalculable.

Pendant mes voyages et les longues années que j’ai habité «8tte contrée, j’ai été cinq ou six fois en danger de mort sérieuse, et ç’a toujours été par ces tourbières.

Après un repos de vingt-quatre heures, je donnai l’ordre à Amoudou et au vindicara de faire leurs pré-

TKINQUEMALÉ.

paratifs de départ, le temps me pressait, et l’époque où je devais me trouver à Pondichéry était si rapprochée, que je pris la résolution de ne m’arrêter que pour les repas et le sommeil, de Trinquemalé à JaÜFnapatnam.

En prenant congé de sir John et de sa sympathique famille, mon aimable hôte voulut me faire cadeau du jeune éléphant que nous avions capturé et que les jeunes miss Ilastley avaient déjà pris sous leur protection. Je remerciai, ne voulant pas avoir la cruauté de l’enlever à ces charmantes jeunes filles.

Amoudoii reçut du major Daly, qui exécuta royalement sa promesse, une traite de cinq cents livres sur l’Agra-Bank de Calcutta (12,500 fr.); le brave garçon pouvait retourner à Aden ou dans les plaines de la Nubie, il avait de quoi vivre dans ces deux pays jusqu’à la fin de ses jours.

Le lendemain matin, au lever du soleil, par les soins de sir John, et pour m’éviter d’avoir à faire le tour de l’immense baie de Tamblegam, un canot me transporta sur la pointe de Velloor, en face de Kattiaar. Ma charrette à bœufs, Amoudou et le vindicara firent le même trajet sur un radeau, et après une étape insignifiante de quelques milles, nous arrivions à Trinquemalé. Les environs de cette ville abondent en sites charmants et pittoresques, et sont animés par une foule de collages appartenant aux fonctionnaires et officiers anglais de la station.

Trinquemalé possède le plus grand et le mieux abrité de tous les ports connus; le goulet qui y

donne accès ne peut livrer passage à deux navires de front, et toutes les flottes du monde pourraient évoluer dans son bassin.

Le jour où l’Angleterre aura à soutenir une lutte gigantesque pour son empire des Indes, c’est peutêtre ce port, où depuis de longues années elle amasse des munitions et des provisions de toute nature, qui la sauvera.

Quarante-cinq lieues environ séparent Trinquemalé de JafTnapatnam, où conduit une route qui tantôt s’enfonce dans l’intérieur, par Nillavelé et le lac Padwiel, tantôt se rapproche de la côte pour rallier, dans le district de Kary-Katoé-Mollé, les deux forts de Kokelay et de Mollétivoé, situés au fond des deux baies du même nom, qui forment deux ports, plus larges d’entrée, moins sûrs, mais presque aussi grands que celui de Trinquemalé.

Cette route, œuvre des anciens rajahs qui avaient couvert cette île magnifique de chaussées, de lacs artificiels et de canaux d’arrosage, est assez bien entretenue par les Anglais. Elle est bordée d’arbres centenaires qui, réunis en berceau au-dessus de nos têtes, nous permirent de continuer à cheminer, même pendant les heures que la chaleur force d’ordinaire à consacrer à la sieste.

Malgré cela, nous mîmes quatorze jours pour atteindre Jaflhapatnam, chef-lieu de la province et de la péninsule de ce nom, arrêtés dans notre marche à chaque instant, surtout aux environs du lac Padwiel, par des inondations partielles et des cours d’eau dont il fallait chercher les gués.

La province du nord est des plus intéressantes à

Tr.lNQÜËJÎALÉ.

visiter : habitée presque entièrement par des Indous de race malabare qui ont absorbé l’élément autochtbone, elle offre à l’étude une variété de mœurs et de coutumes des plus étranges et des plus curieuses. Aussi est-ce avec les plus vifs regrets que je me vis obligé de quitter Ceylan sans avoir pu visiter en détail les provinces de Towansé, Kornawellépatoé, et les riches districts de la presqu’île ; mais je me promis, aux premiers jours de loisir, de venir réparer cette lacune.

J’avais traversé cette belle île par Pointe-de-Galles, le pic d’Adam, Kandy, les plateaux de l’intérieur, Tamblegam, Trinquemalé et Jaffnapatnam ; il me restait, pour compléter mes études sur Ceylan, à parcourir la presqu’île du nord et les districts que je n’avais fait qu’entrevoir, ainsi que les côtes nordouest par nie de Manaar, Anouradhapoor, dans l’intérieur, la vieille capitale des rajahs de la première race, et les riches provinces qui l’entourent, puis à gagner Négombo, Colombo, Galle, Matoura, Kattragam, la province aux vieilles pagodes, et toutes les contrées du sud-sud- est, couvertes d’immenses et impénétrables forêts, asiles de boas gigantesques, inépuisables réserves d’éléphants sauvages, que les nilmakarheia chassent constamment pour les exporter dans l’intérieur de l’Indoustan, à Singapoor et jusqu’à Java et à Bornéo.

Mon séjour trop prolongé à Kaltna et dans les autres stations ne me permettait même pas un dernier arrêt de quarante-huit heures; d’impérieux devoirs, dont je ne pouvais retarder plus longtemps l’accomplissement, m’appelaient à Pondichéry.

* A peine arrivé à Jaiïnapalnam, je louai une embarcation choullah, avec ses rameurs en cas df calme plat, el après avoir vendu ma charrette à bœufs, et remercié Ramassamy le vindicara, jo montai avec Amoudou, quelques heures avant la chute du jour,' sur le Bratisourya (le plus beau sous le soleil), patron Tanapassary, qui, livrant sa grande voile goélette à la brise qui chaque soir se lèye du côté du golfe du Bengale, doubla en quelques heures la passe de Kare, et mit la barre sur Négapatam, ville assez importante du Karnatic, sur la cote de rindoustan, où je désirais aborder. Vingt-cinq à trente heures de navigation, suivant le vent, devaient nous y conduire.

Assis à l’arriére du petit navire, près du timonier cyngalais qui dirigeait la marche, les yeux fixés sur les côtes de cette île admirable qui fuyaient à l’horizon illuminées par les derniers, rayons du soleil couchant, je ne pus me défendre d’une profonde émotion en songeant aux quatre mois que je venais de passer dans cette contrée où la nature semble s’être épuisée à réunir toutes ses richesses, sa végétation la plus luxuriante, ses sites les plus grandioses et les plus pittoresques, ses beautés les plus singulières.

A l’heure où l’antique Taprobane, la merveilleuse Lanka, que les vieux poëmes indous chantaient déjà il y a vingt mille ans, commença à disparaître dans la brume du couchant, je la saluai de la main en lui disant : Au revoir.

La brise avait fraîchi avec l’arrivée delà nuit; les matelots malabares élevaient une bonnette pour en

TRINQIJEMALÉ.

profiter, en chantant sur un ton nasillard le refrain d’une ballade populaire :

Ingué va,

Ingué po,

Teriman, teriman illé,

Samy couprcnga. ,

t Viens ici, va là-bas, comprends ou ne comprends pas, c’est toujours Dieu qui te mène. »

Accroupi dans un coin, Amoudou pleurait.

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