‹ Voyage au pays des BrahmesChapitre 11 sur 16 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Les Européens dans Pextrême Orient.— Quelques pages d'histoire. — Passage des Gaths. — La vallée des Panthères. — Un exploit de Mahadéva, l'éléphant. — Le lac des Hérons roses, -r-. Le collecteur John Drift. — Une chasse au guépard. — Bedjapour. — Les Ruines.

Pendant que nous nous acheminons tran-

quillement vers les Gaths, à travers de véritables forêts de citronniers, de manguiers sauvages et de teks, le moment nie paraît favorable pour satisfaire un désir que quelques lecteurs, qui me suivent depuis mes premiers voyages, ont bien voulu m'exprimer.

« Nous ne connaissons pas, m'ont écrit plusieurs d'entre eux, d'ouvrage qui résume en quelques pages l'histoire des tentatives, des efforts couronnés de succès pu non, faits par les Européens pour s'établir dans les différentes contrées de l'extrême Orient. A chaque pas, vous faites allusion aux dominations portugaise, hollandaise, anglaise ou française; vous ren-

contrez des ruines, des champs de bataille qui rappellent leurs luttes, leurs conquêtes, leurs souffrances. Ne pourriez-vous pas nous donner un tableau rapide du rôle joué par ces différents peuples dans les contrées que vous parcourez?... L'extrême Orient n'est point trèsconnu dans son ensemble. Bien peu ont les loisirs de pouvoir déchiffrer en quatre ou cinq langues les nombreux ouvrages que chaque peuple d'Europe a consacrés à son action, sur les rives du Gange, de l'Indus, du Brahmapoutre, les côtes du Malabare, de Coromandel, de Birmanie, de Malacca, de Java, Bornéo, Madagascar, Ceylan, etc.. En remplissant cette lacune, vous mettriez une foule de vos lecteurs à même de vous suivre avec plus de fruits... »

Telles sont les observations qui, sous des formes diverses, me parviennent depuis quelque temps..

J'ai déjà eu l'occasion de le faire remarquer, je ne voyage ni en géographe, ni en historien, et laisse en général aux ouvrages spéciaux le soin de faire la lumière sur ces points de la science.

Ce qui m'attire, ce que je désire faire connaître, ce sont les mœurs si curieuses, si pittoresques, les habitudes particulières, les coutumes intimes, les croyances mystérieuses, les supers-

tirions, les sciences occultes et les pratiques religieuses des contrées et des peuples que je n'ai pas seulement visités en voyageur, mais que j'ai pu étudier en vivant au milieu d'eux pendant de longues années. C'est à cela que se sont appliqués surtout les premiers voyages que j'ai déjà publiés.

Jfr sais bien que je ne suis pas souvent d'accord avec les touristes de paquebot qui écrivent sur l'Inde, la Chine, l'Océanie, pour y avoir fait escale pendant six heures ou huit jours, ce qui est tout un, dans les divers ports de la côte... Que voulez- vous, j'y suis resté de longues années, mes fonctions de magistrat m'ont permis de pénétrer le sens symbolique des croyances religieuses, des superstitions, de comprendre les coutumes, les usages des populations au milieu desquelles je vivais, et dont je parlais la langue... Il paraît que ce sont de mauvaises conditions pour bien voir, car messieurs les excursionnistes^ qui croient connaître l'Inde pour en avoir contourné les côtes sur le pont d'un navire, ne se gênent pas parfois pour me dauber de leur belle encre.

Et cependant, combien de théories, présentées dans les sociétés de géographie, n'ont souvent d'autre origine que les récits singuliers de ces navigateurs superficiels. Chaque fois que je

me trouve en présence d'une de ces explications fantastiques imaginées par un touriste pour donner le sens d'une coutume, d'une cérémonie religieuse qu'il n'a point comprises, cela me remet en mémoire un trait dont je ne me souviens jamais sans gaieté.

J'ai lu à Bénarès, dans une relation de voyage que le rajah Jung-Bahadour fit en France et en Angleterre, en i85i, publiée par un de ses aides de camp, le fait suivant que je traduis du bengali :

« Il existe dans certaines contrées de la France une coutume étrange : lorsqu'un enfant, appartenant à une classe élevée, sort du temple où on Ta conduit à sa naissance, porté par ses parents, tous les enfants des castes les plus infimes se précipitent sur le cortège avec des cris sauvages, et les parents sont obligés de les éloigner en leur lançant des poignées de petites pierres blanches qu'ils portent dans des sacs. »

Lors d'un relais de chevaux de poste, l'aide de camp du rajah aura vu dans quelque village de la Bourgogne passer un baptême : parrain, marraine et assistants jetaient, selon la coutume, des dragées aux enfants, qui s'abattaient sur ces friandises comme une volée d'oiseaux sur des épis mûrs, et cela a suffi pour que VIndou imaginât là-dessus une histoire indoue.

Toute la relation est de cette force.

Ne rions point, les trois quarts des observations européennes sur l'Inde, la haute Asie, le centre Afrique et l'Océanie ont la même valeur.

Ne parlant point la langue des peuplades qu'il visite, jugeant tout du haut de la supériorité qu'il s'arroge, VEuropéen^ presque toujours, pour expliquer des faits dont il n'a pas la clef, imagine des histoires européennes.

Pour étudier une civilisation étrangère, si rudimentaire, si primitive qu'elle soit, il faut d'abord se défaire des préjugés de la sienne ; ce n'est qu'après de longues années d'habitation, quand on parle la langue des populations où l'on vit, qu'on commence à les aimer, que notre esprit s'est recouvert d'un large vernis de tolérance cosmopolite, qu'il est possible de bien comprendre leurs coutumes, leurs vieilles traditions civiles et religieuses, et de les décrire d'une plume scientifique qui ne se laisse aller ni à l'enthousiasme, ni au dénigrement de l'ignorance.

Veut-on un exemple, entre cent, des minces matériaux avec lesquels se construit parfois une opinion géographique et ethnographique ?

Un jour... ceci se passait dans un Institut

quelconque d'Europe... un membre de la docte

société exhibe une poignée d'hameçons en os de poisson et en nacre, ainsi que quelques haches en forts coquillages^ qu'un marin de ses amis avait rapportés» des îles Sous-le-Vent, groupe d'Huaïné et de Borabara, en Océanie.

S'appuyant sur ces instruments primitifs, notre homme occupa trois séances par la lecture d'un mémoire dont la conclusion fut :

I ® Que la colonisation de ces îles devait être des plus récentes, puisque les habitants, n^ayant encore découvert ni le bronze ni le fer, ni aucun autre métal, en étsyent réduits à se servir de ces engins primitifs, qui sont la négation de ^ toute existence ancienne ;

2® Que d'après les rapports de similitude existant entre les instruments de pêche des Océaniens de ce groupe et ceux des sauvages de PAmérique du Sud, on devait conclure à des liens de parenté peu éloignés entre les deux peuples, classés tous deux du reste dans la race jaune;

3® Que l'Amérique du Sud devait être regardée comme le berceau de la race polynésienne •

Le savant, pui^squHl faut rappeler par son nom^ n'avait certes pas vu tout cela dans la poignée d^os qu'on lui avait rapportée; mais il avait profité de l'occasion pour rééditer à son Compte une des plus manifestes et des plus

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grossières erreurs de Tethnographie officielle, celle qui se fabrique dans le silence du cabinet.

Je puis vous affirmer, après plusieurs années d'expérience, que ces engins de pêche des indigènes, trop primitifs de forme et de matière pour certains ethnographes, sont ceux qui donnent les meilleurs résultats, et que nos hameçons civilisés font triste figure en présence de Phameçon kanaque. Dans ces mers profondes et claires, l'appareil de pêche nacré est celui qui éveille le n^oins l'attention du poisson, dont les yeux sont habitués à cette nuance par les écailles de ses congénères et les coquilles des mollusques. Loin d'être le signe d'une infériorité, il le serait plutèt d'un progrès.

L'homme invente suivant les difficultés qu'il rencontre pour subvenir à ses besoins, et les dangers qu'il lui faut repousser. De toutes les différentes branches des races humaines, le rameau polynésien est, sans contredit, celui .qui a le moins senti la nécessité d'inventer. L'artocarpe, ou arbre à pain, lui donne sans culture un pain naturel qui, cuit sous la cendre, est des plus savoureux. Les marais regorgent d'ignames et de taro, énormes racines pesant jusqu'à lo à li kilogrammes, et qui renferment un aliment aussi succulent que la pomme de terre.

D'innombrables cocotiers lui fournissent à

profusion leur eau parfumée et leurs fruits ; les forêts sont remplies de ces petits porcs océaniens, dont la chair délicate et ferme ferait les délices des meilleures tables d'Europe.

La mer est tellement poissonneuse entre les récifs qui entourent les îles, qu'un seul coup de filet amène de la nourriture pour plusieurs jours et pour toute une famille.

Donc le Polynésien peut se servir d'instruments réputés primitifs pour les bien rares travaux auxquels il se livre, sans qu'il reçoive de cela une place inférieure dans la famille humaine, ou qu'on puisse en induire une colonisation récente des îles qu'il habite.

Vivant sous le plus tempéré et le plus égal des climats du globe, n'éprouvant ni le besoin de se vêtir, ni celui d'habiter d'autre maison qu'une case de feuillage, se procurant sa nourriture sans efforts, n'ayant à lutter avec aucun animal venimeux ou féroce, il n'a rien inventé, je le répète, parce qu'il n'avait besoin de rien.

Il y a environ. une soixantaine d'années que les Européens ont commencé à s'établir par là ; eh bien, malgré ce laps de temps déjà considérable, je n'ai pas trouvé, à part ceux engagés sur des navires, deux indigènes faisant usage de couteaux, et ce n'est pas faute cependant qu'on leur en ait donné.

Ceux qui construisent les pirogues sont les seuls qui aient voulu quelque chose de notre civilisation. Ils nous ont pris la hache et la scie pour lesquelles ils ont. marqué de suite une profonde admiration. Mais je dois me hâter d'ajouter que les pirogues creusées à la hache dans les troncs d'arbres ont cinq fois moins de valeur et de durée que celles qui sont creusées par le feu.

A côté de cette enfance industrielle et artistique, on rencontre chez Ces populations, — fait que n'ont pu observer les touristes ou navigateurs qui ignorent leur langue, — un extraordinaire développement intellectuel.

Vives, spirituelles, aimant lajij^isanterie, promptes à la riposte, d'une gramîe imagination poétique, douées d'un sentiment musical exquis qui les porte à s'assembler et à chanter en chœur des airs pleins de mélodie qu'elles composent elles-mêmes, je les place fort au-dessus des populations les plus avancées de France ou d'Angleterre, je ne parle pas de la brute germanique.

J'ai habité pendant plusieurs années cette partie de la Polynésie qui comprend le groupe des îles de la Société dont Taïti est la capitale, le groupe des îles Sous-le-Vent, Borabara, les deux Huaïné, Raïatéa et les groupes des Pomou-

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tou et des Gambiers, et je dois déclarer que je n'ai pas rencontré un seul individu qui ne sût lire, écrire et compter convenablement.

Je puis aflSrmer aussi qu'il y a peu de peuples sur lesquels les préjugés sociaux et la superstition religieuse aieflt si peu de prise.

Si d'aventure à ce sujet vous consentez à descendre avec eux sur le terrain de la plaisanterie, vous êtes étonné du rare bon sens qui se cache sous les lazzis dont ils criblent certaines de nos coutumes européenne^.

Pendant deux ans, j ai fait une fois par mois le voyage de Taïti à l'île de Mooréa. Je partais en pirogue avec cinq rameurs indigènes, dont l'un tenattUâ; barre et veillait au balancier^ nous n'arrivions*que le lendemain matin. Je m'asseyais d'ordinaire à côté du barreur, et je le faisais causer. Chaque fois ces conversations me plongeaient dans des rêveries sans fin... et j'arrivais à me demander si nos civilisations, toutes plaquées de lois et de coutumes singulières, d'égoïsme satisfait et d'appétits à satisfaire, de faux respects et de vertus hypocrites, étaient un progrès ou une décadence. . .

Depuis, je me suis toujours défié des sociologues qui régentent l'humanité comme on professe la gymnastique, et qui donnent à l'homme l'habitude, la conscience du bien et du devoir

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comme on lui apprend à faire du trapèze ou du tremplin...

Ainsi l'opinion de la science officielle sur les Polynésiens est fausse de tout point pour quiconque a vécii dans ces contrées.

Non-seulement TOcéanie polynésienne n'est pas de colonisation récente, mais encore on peut assigner aux peuples qui Thabitent l'antiquité la plus reculée. Ils n'ont découvert ni le bronze, ni le fer, d'abord parce que leurs besoins ne les y ont point conduits, ensuite parce que c^es métaux, qu'on rencontrera peut-être plus tard à de certaines profondeurs, n'affleurent pas le sol de ces îles...

Nous voilà loin de la question hiM^flue soulevée plus haut, mais j'ai tenu à ^pSEiâer une fois de plus que le but de mes voyages a toujours été l'étude intime de la civilisation, sous toutes ses faces, des peuples que je visitais... Cela dit, le lecteur comprendra les raisons qui, jusqu'ici, m'ont porté à ne toucher que fort incidemment aux questions de géographie et d'histoire .

Je vais déférer maintenant au désir qui m'a été exprimé, et donner le plus rapidement possible un résumé géographique et historique des contrées de l'extrême Orient, que j'ai parcourues pendant de longues années ; aussi bien l'idée qu on m'a suggérée ne sera-t-elle pas sans jeter

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Tautre au levant, mais toutes deux inégales en longueur, en élévation et en profondeur.

Les intervalles de leurs chaînes secondaires forment des vallées couvertes de bois précieux, de riches moissons, et produisent du riz, du millet et du sorgho de différentes espèces. On y fait jusqu'à cinq récoltes en deux ans.

La branche occidentale recèle d'énormes quantités d'éléphants, de tigres, d'ours, d'élans, de buffles sauvages, d'antilopes, de cerfs, de chacals^ de panthères, de jaguars et de renards d'une taille extraordinaire. Le gibier de toutes espèces y pullule littéralement.

C'est cette branche dangereuse des Gaths que nous allions bientôt traverser pour nous rendre à Bêdjapour.

La côte qui protège cette immense chaîne de montagnes se nomme côte malabare. C'est sur cette côte, un peu au-dessus du pays Kanara, que se trouve la fameuse vallée de Palicatchery.

Vers cette passe, les Gaths présentent une interruption d'envirdn cinq lieues dans toute leur chaîne.

C'est par cette large coupure, occupée en grande partie par des forêts impénétrables, que

les nuages qui produisent les pluies périodiques pénètrent alternativement sur l'une des deux côtes dç Malabar et de Coromandel.

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La côte malabare s'étend du cap Comorin jusqu'à Surate sur une longueur de trois cent cinquante lieues.

Rien ne saurait dépeindre la magnificence et le pittoresque des. points de vue qu'offre ce rivage garni de forêts de cocotiers dans toutes ses sinuosités.

Dans toutes les -vallées de la chaîne des Gaths qui régnent sur cette côte, on cultive les épiceries les plus estimées, telles que le poivre, la cannelle, le gingembre, le cardamome, au milieu des orangers, des citronniers et des bois de sandal.

Une infinité de ruisseaux arrosent cette terre si fertile, et de distance en distance de grandes rivières qui descendent des Gaths entretiennent une fraîcheur nécessaire à la végétation, sous un climat aussi ardent.

La côte est de l'Inde prend le nom de côte de Coromandel jusqu'au-dessus de Madras, et de ce point au golfe du Bengale, le nom de côte d'Orixa.

Parmi les fleuves nombreux qui arrosent rinde, trois sont remarquables entre tous :

rindus, le Gange et le Brahmapoutre.

L'Indus se compose de plusieurs sources qui sortent des montagnes de la Tartarie, de la Perse et de l'Indoustan ; il reçoit dans son cours

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plus de quatre cents rivières, et parcourt jusqu^à son embouchure une distance de plus de six cents lieues.

Comme le Gange et le Nil, il forme un immense delta avant de se jeter dans la mer; ses inondations périodiques remplacent les pluies, qui sont extrêmement rares dans cette partie de rinde.

C'est un des sept fleuves sacrés de la mythologie indoue, et tout indigène qui le traverse est considéré comme ayant quitté la terre des ancêtres ; il n'a plus ni famille, ni caste, ni patrie.

Le Gange, que les Indous regardent comme une divinité tutélaire, prend sa source dans les montagnes du Thibet et fait son entrée dans les riches contrées de Tlnde, ^n s'élançant d'une énorme caverne du mont Immaûs, qui figure, dit-on, la tête d'une vache.

Il s'avance alors majestueusement au milieu des vastes plaines du Bengale et se jette dans l'Océan par uije foule de bras formant un delta de plus de soixante lieues de largeur.

C'est sur un de ces bras, qui reçoit le nom d'Hougly, que les Anglais ont bâti Calcutta et les Français Chandernagor. L'immense plaine du Bengale, qui s étend sur un développement de plus de cinq cents lieues, est la plus admi-

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rable qui soit au inonde par sa richesse et ses paysages variés.

Le Brahmapoutre, dont le nom signifie en sanscrit — Enfant de Brahma — limite Tlnde vers Test ; il prend sa source dans les mêmes montagnes que le Gange, mais sur le versant opposé, dans le pays de Serinagar.

Émule du Gange par la largeur et la profondeur de son lit, il se confond avec lui à douze lieues de la mer et perd son nom. La jonction de ces deux fleuves produit le plus vaste et le plus imposant courant d'eau qui soit dans le monde. Il ressemble à une mer et a l'apparence d'un golfe parsemé d'îles.

La province de Karnatic occupe la côte de Coromandel presque dans toute sa longueur.

Madras et Pondichéry en sont les principales villes ; elles furent longtemps les deux entrepôts du commerce de .l'Angleterre et de la France ; au-dessous se trouvent Négapatani et Tranquebar, anciens comptoirs hollandais, et Domois, qui appartiennent aujourd'hui à l'Angleterre.

Sur la côte occidentale, qui prend le nom de côte malabare, sont situées les deux îles de Goa et de Bombay, sur lesquelles les Portugais. ont bâti la capitale de leurs établissements, bien minces aujourd'hui, et les Anglais le chef-lieu de la présidence du gouvernement de Bombay.

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On y rencontre en outre plusieurs villes qui ont joui d'une certaine célébrité, telles que Cochin, Mahé, seule possession française de cette côte, Tellichéry, Calicut, Mangalore.

Les vastes plaines qui forment le territoire de rindoustan affectent trois états différents. Le premier comprend des plaines d'une admirable fertilité, produisant toutes espèces de cultures, mariant les légumes et les fruits délicieux de l'Asie aux légumes et aux fruits de l'Europe ; elles sont entrecoupées de distance en distance par des chaînes de montagnes secondaires, couvertes des essences les plus rares, telles que celles du teck, du sandal, du bois de rose, de palissandre, de rith et du campêche.

Le second comprend les plaines couvertes d'immenses marécages où tous les animaux aquatiques semblent s'être donné rendez-vous, et le troisième, celles qui, couvertes d'arbustes, de plantes grimpantes et de lianes enchevêtrées, offrent aux fauves un asile impénétrable, et sont connues sous le nom de jungles. Les provinces et royaumes principaux de Tlnde sont : le Cachmir, — le Pundjab, — le Kanawer, — le Gourval, — TAgra, — l'Aoude, — le Népaul, — le Boutan, — l'Assam, — le Tipperah, — le Bengale, — le Ghoudwana, — l'Orixa,'. — le pays des Gircars, — le Karnatic, — le

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Behar, — le Beder, — le Nizam, — leTandjaour, — le Bedjapour, — le Malabar, — le Kanara, — TArungabad, — le Komdeich, — le Boudeleand, — le Malva, — le Goudjerate, — le Guicoovar, — le Meiwar, — le Mhairwara, — le Marvar et le Scinde.

.La température dans Tlnde varie selon la différence de latitude et selon le plus ou moins d'élévation du soL Les saisons y sont surtout caractérisées par les grandes pluies ou les chaleurs excessives.

Dans le Bengale, la saison de la sécheresse commence en mars et dure jusqu'à la fin de mai; la saison des pluies commence en juip et finit eri septembre. L'été commence en juin sur la côte de Coromandel et en octobre sur la côte malabare, en sorte qu'à des distances très-rapprochées et à des latitudes presque égales, la nature offre le phénomène de deux saisons diverses. Tandis que les pluies tombent périodiquement sur la côte de Malabar, le temps sec règne sur celle de Coromandel.

En outre de ses produits agricoles, cette admirable contrée offre de véritables merveilles à l'industrie humaine. Je ne fais qu'indiquer les châles cachemires, les toiles, tissus or et argent, les mousselines de Dacca, si fines qu^une pièce peut passer dans l'ouverture d'une bague.

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Cest dans Tlnde également que se trouvent les plus beaux diamants ; aux mines de Bedjapour et de Golconde, que nous allons bientôt visiter.

Telle est, en quelques mots, la géographie de cette immense et fertile contrée, à laquelle, à toutes les époques, l'Europe fut obligée de demander ses marchandises les plus rares et les plus précieuses, et qui gémit aujourd'hui sous l'odieuse tyrannie des marchands anglais.

Le commerce Ue Tlnde a enrichi toutes les nations qui s'y sont livrées d'une manière exclusive.

Iwes Arabes, si voisins 'du golfe Persique, furent les premiers qui transportèrent leurs marchandises indoues. Ils les livraient aux Grecs qui en ignoraient la provenance, et ces derniers les répandaient dans le monde entier.

Plus tard, Alexandre bâtit Alexandrie pour en faire l'entrepôt des marchandises de l'Orient. Sous le règne de celui de ses lieutenants qui eut l'Egypte en partage, Ptolémée, le commerce de l'Inde par Alexandrie prit un accroissethent extraordinaire. On établit sur la mer Rouge le port de Bérénice, qui fut agrandi sous ses successeurs ; d'énormes magasins y furent construits, on creusa un canal qui, partant d'un des bras du Nil, allait se décharger dans le golfe Ara-

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bique, et pour ajouter à la voie de mer une autre voie que pussent suivre les caravanes, on construisit à travers toute l'Arabie jusqu'au golfe Persique, des caravansérails et des citernes où les marchands pouvaient se reposer et renouveler leur provision d'eau.

Toutes les nations commerçantes et maritimes

se rendaient dans les ports de T Egypte pour acheter les produits de Plnde.

Les guerres des Sarrasins firent ensuite passer la plus grande partie de ce commerce à Constantinople, qui devint le marché général des produits de Textrême Orient, que les Grecs et les Italiens exploitèrent tour à tour.

Pendant la période de splendeur de la puissance ottomane, les Vénitiens employèrent tous leurs efforts à ouvrir de nouveau la route de rÉgypte; Pise, Gênes, Florence se joignirent à eux pour partager leurs profits.

Ce fut répoque où Venise atteignit à Tapogée de sa grandeur ; sa marine, la plus puissante de l'Europe, pouvait lutter avec celle des Turcs, et protégeait admirablement son commerce; elle avait des manufactures de soie, d'or et d'argent, elle construisait des vaisseaux pour le monde entier; son orfèvrerie était unique, et tous ces avantages, qui lui donnèrent un moment le premier rang en Europe, elle les dut aux pro-

fits considérables qu'elle retirait des marchandises de rinde.

Comprenant les causes de cette prospérité inouïe, les autres nations ne tardèrent pas à descendre dans l'arène, et pendant plusieurssiècles, Portugais, Hollandais, Français et Anglais vont se disputer le monopole de ce commerce de l'extrême Orient qui, tour à tour, donnera à ceux qui s'en empareront le premier rang financier et commercial en Europe.

Les Indous eux-mêmes venaient faire directement le commerce avec l'Europe par trois routes qui sont intéressantes à tracer.

Du Bengale et du Mazulipatam ils allaient à Delhi ; de là, se dirigeant vers l'ouest à Caboul et Candahar, ils gagnaient, par le Korassan et le nord de la Perse, le sud de la mer Caspienne, puis l'Arménie, d'où ils se rendaient à la mer Noire, et se distribuaient dans quelques-unes des échelles du Levant, et même jusqu'à Constantinople, où les Vénitiens, les Pisans, les Génois, prenaient leurs marchandises.

Les caravanes de la côte malabare, parties de Goa, traversaient les Gaths avec d'immenses convois de bœufs, gagnaient Candahar par Arconbad et Totta, et là se réunissaient à celles du Bengale. Le voyage, aller et retour, qui, par

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cette voie, se faisait tout entier par terre, durait trois ans.

Par la seconde route, les gens du Bengale et des côtes de Coromandel et de Malabar se rendaient par mer à Surate ; de ce port, le grand entrepôt de Tlnde, ils se dirigeaient sur Bassora au face du golfe Persique, chargeaient alors leurs marchandises sur le Tigre et arrivaient à Bagdad; de là ils se rendaient à dos de chameau jusqu'à Alep, où ils rencontraient les marchands italiens, qui recevaient leurs marchandises pour les répandre en Europe.

Par ce chemin, Taller et le retour, moitié par terre, moitié par eau, duraient deux ans.

La troisième voie partait également de Surate •, les marchands indous, réunis dans cette dernière ville, faisaient voile pour la mer Rouge, et abordaient à Pisthme de Suez., Là, ils avaient le choix entre deux routes pour gagner les stations de commerce avec l'Europe -, la plus longue, par le grand désert jusqu'à Alep, exigeait quarante jours de marche, et la plus courte, de Suez au Caire, par le désert de Suez, s'accomplissait en dix jours de marche. Cette dernière était des plus dangereuses^ à cause des pillards arabes et africains, qui s'emparaient de toutes les caravanes qui n'avaient pas par avance payé un énorme tribut.

Par cette troisième route^ le. trajet, aller et retour, ne durait qu*un an, mais la crainte des Arabes était telle qu'elle était de beaucoup la moins fréquentée.

Pendant longtemps, l'Europe reçut ces marchandises précieuses sans s'inquiéter de leur centre de production; les croisades commencèrent à entr'ouvrir les portes de l'Orient, puis, peu à peu, l'émulation à chercher un passage direct pour les Indes et par mer, fit découvrir les côtes de l'Afrique, le cap de Bonne- Espérance, les côtes de l'Inde, et enfin le nouveau monde.

Nous voilà, par une transition naturelle , arrivés à l'histoire du rôle des Européens dans rinde; je vais tâcher, toute proportion gardée, d'être aussi bref dans cette notice que dans celle que je viens de consacrer à la géographie.

Ce fut le Portugal qui, le premier, entra en ligne.

Les Maures étaient chassés du royaume; Henry, fils de Jean P% qui avait assisté aux dernières expéditions de son père, qui avait poursuivi ses ennemis jusqu'en Afrique, en rapporta un goût si vif pour les voyages et les découvertes, qu'il consacra le reste de sa vie à cette ambition.

Pendant son séjour en Afrique il avait consulté plusieurs Maures de Fez et du Maroc sur

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les Arabes qui bordent le désert et sur les peuples qui habitent les côtes. Il cultivait les sciences et était assez savant mathématicien pour introduire de nombreux perfectionnements dans Tart de la navigation, encore si peu avancé à cette époque.

Son génie tout spécial avait perfectionné l'astrolabe, et il fut le premier qui comprit Futilité qu'on pouvait retirer de la boussole pour les voyages au long cours.

Ce prince intelligent av^ait fixé sa résidence à la pointe de Sagrès, au sud du cap Saint- Vincent, et de là ses pensées et ses regards se tournaient continuellement vers la mer.

Ce fut lui qui fonda en Portugal la première école de navigation qui ait fonctionné en Europe.

Deux vaisseaux équipés par ce prince découvrirent d'abord le cap Bojador, mais n'osèrent pas le franchir. A la suite de ce premier voyage, Gonzalès Zarco découvrit Madère.

L'île Santa-Maria, le cap Blanc, les îles Arguins, de las Garzas, de Nar de Tider, le Sénégal, le cap Vert, les Canaries, les Açores, la côte de Sierra de Leone, Fernando-Po, les îles Saint-Thomas, du Prince, d'Anobon, toute la côte de Guinée, du Congo, d'Angola et de Benguela, et enfin le cap des Tempêtes, auquel

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Jean II donna le nom de cap de Bonne-Espérance, furent successivement découverts.

Ce fut sous Emmanuel, successeur de Jean II, que fut doublé pour la première fois ce fameux cap des Tempêtes. Ce prince, parmi tous les ofificiers de sa marine, jeta les yeux sur Vasco de Gama pour diriger une nouvelle expédition à la recherche si ambitionnée de cette route des Indes.

C'était un homme d'une habileté éprouvée, d'une force d'âme et d'une persévérance inébranlables; profondément patriote, il ne considéra dans cette entreprise périlleuse que les avantages et la gloire qui devaient en revenir à la nation. Les rapports effrayants qui avaient précédé Gama dans ces parages avaient frappé tous les esprits; malgré cela, il jura de ne pas revenir sans avoir doublé ce cap terrible et mystérieux, et son courage fut regardé par les uns comme de la folie, et psrr les autres comme une audace surhumaine.

Toute l'Europe avait les yeux tournés vers le petit coin du globe d'où allait partir une aussi aventureuse expédition. Enfin, Tescadre, composée de trois vaisseaux et d'une grande barque, c'est ainsi qu'à cette époque on nommait les goélettes, portant en tout cent soixante hommes^ mit à la voile et quitta le port de Belem, le

8 juillet 1497, au i^ilî^u d'une affluence considérable de gens de toutes les nations.

Trois mois après, Vasco de Gama tenait sa parole et doublait le cap des Tempêtes, et remontait le long de la côte est de l'Afrique ; peu après, il atteignait Mozambique, port fréquenté par une foule de marchands de l'Afrique, de la mer Rouge, de l'Arabie et de Tlnde, qui venaient y faire le commerce des épices, des pierres précieuses, des perles, des soieries et autres produits d'une grande valeur. D'abord bien reçu, l'amiral se vit bientôt susciter une foule de difficultés à l'instigation des Maures^ qui, en possession d'une partie du commerce de la contrée, devinèrent des concurrents dans les nouveaux venus. Vasco de Gama continua son voyage et arriva à Malinda après s'être, par vengeance, emparé d'un vaisseau maure chargé d'or et d'argent.

Il fut très-bien reçu du sultan qui régnait dans cette ville, et fit avec lui un traité d'alliance. Le prince lui donna un pilote indou très-habile qui, en vingt-cinq jours, le conduisit à Calicut.

La première flotte européenne venait de toucher à la côte de Tlnde.

Le royaume de Calicut était alors le plus important de la côte malabare ; les Etats de Cananor, de Granganor, Gochin-Perka, Koulan et Travencor, en étaient tributaires. La ville de

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Calicut était l'entrepôt et le marché le plus renommé de la contrée.

Comme à Mozambique, les Portugais reçurent tout d'abord l'accueil le plus empressé, mais ils eurent affaire encore aux mêmes ennemis, les Maures, qui craignaient de se voir enlever le liionopole du commerce avec cette partie de * rinde dont ils jouissaient sans conteste.

Ces derniers s'empressèrent donc de peindre, aux yeux du nabab de Calicut, les Portugais comme des pirates déguisés, dont le chef, sous le nom d'ambassadeur, ne cherchait que des occasions de pillage, et ils citaient en exemple le navire enlevé par eux sur la côte de Malinda.

Ce fait, qui était parvenu à la connaissance des Malabares, leur fit redouter un traitement pareil, et ils prêtèrent l'oreille aux suggestions des Maures. Mais ce qui plus que tout cela diminua dans une grande proportion le crédit de Gama à la cour de Calicut, fut la pauvreté des présents qu'il offrit au nabab.

Habitués à commercer avec les noirs de la côte ouest de l'Afrique, les Portugais n'avaient emporté avec eux, comme marchandises d'échange, que quelques couvertures et des verroteries sans valeur. Aussi ce ,que Gama offrit au prince excita-t-il la risée universelle.

L'amiral portugais fut même, à la suite de cette

LES RUINES DE BEDJAPOUR. fôg

aventure, retenu prisoftnier pendant quelque temps dans la maison où il était logé à terre.

Rendu à la liberté, il parvint à échanger ses marchandises sur la côte, et à se charger d'épices et de marchandises précieuses. Il reprit alors le chemin de l'Europe, et toucha à Malinda pour y prendre un ambassadeur que le r6i avait promis d'envoyer " en Portugal. Après avoir surmonté une foule de dangers causés par les calmes, les tempêtes, les maladies, il doubla de nouveau le cap de Bonne-Espérance et mouillait à Belem, le 20 mars 149g, après plus de deux ans d'absence.

Son arrivée à Lisbonne fut un triomphe. Le roi se flattait d'étendre sa domination sur les contrées les plus riches et les plus commerçantes du globe, les marchands voyaient s'ouvrir pour eux une source inépuisable de profits. Il n'est pas jusqu'aux moines qui n'entrevissent avec bonheur de nouvelles contrées plus belles encore que les autres à exploiter, sous prétexte de propager leurs croyances. Vasco de Gama ïut donc traité en héros par tout le monde.

Une nouvelle expédition fut immédiatement

résolue, mais pour donneV à Gama le temps de

se reposer, le commandement en fut donné

à Pedro Alvarès Cabrai. La flotte comptait

lyO VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.

douze cents hommes, et une vingtaine de religieux de Saint-François et de prêtres.

C^est dans ce voyage que les Portugais inaugurèrent cette stupide politique coloniale qui ne leur permit de rien fonder de durable, et qui fait que Phistoire impartiale ne peut, malgré leurs efiforts et leurs découvertes, les considérer que comme des pirates' doublés de sectaires.

En effet, les ordres de Tamiral portaient de commencer par la prédication de V Évangile^ et s'il trouvait les cœurs mal disposés, de les contraindre par la force.

La question commerciale, la seule dont aurait dûs^occuper Texpédition, était rejetée au second plan.

Jetée au large par une tempête, la flotte toucha sur une terre inconnue où elle séjourna quelques jours. Alvarès Cabrai ne se doutait pas qu'il venait de découvrir la terre, qui, plus tard, recevrait le nom de Brésil.

Quand il arriva en face de Calicut, sa flotte était diminuée de quatre navires qu'il avait perdus par le mauvais temps. En passant il avait renouvelé l'alliance du Portugal avec le souverain de Malinda.

Une tactique identique à celle employée avec Vasco de Gama fut suivie avec Alvarès : réception empressée d'abord, mauvais traitements en-

suite. Moins prudent que son prédécesseur, Cabrai vit massacrer une partie des siens, et le facteur portugais Corria, quMl avait mis à la tête du comptoir qu'il avait fondé à Calicut.

Il en tira une éclatante vengeance en anéantissant toute la flotte du nabab, composée de quatre-vingts barques armées en guerre, et après ce fait d'armes, qui donna une haute idée ' de la force des Européens et de la supériorité de leurs engins de guerre, il reprit la route de Lisbonne.

Au lieu d'employer la conciliation et l'habileté pour détrôner les Maures sur la côte de Malabar , le roi de Portugal fut persuadé par les rapports de Cabrai qu'il était nécessaire d'employer la force des armes, si l'on voulait entretenir des relations solides et avantageuses avec les Indes. Mettant d'ailleurs sa gloire à soutenir une entreprise dans laquelle l'intérêt de sa nation et de sa religion se trouvait également compromis, il donna l'ordre d'équiper une flotte capable de porter sur les rivages de l'Inde la terreur du nom portugais. Vingt vaisseaux divisés en trois escadres furent mis sous les ordres de Vasco de Gama, qui reçut la titre d'amiral des mers d'Orient.

Sur toute leur route, les Portugais se conduisirent en véritables pirates, l'intérêt de leur

commerce n'était point suffisant au point de vue de la morale absolue pour les autoriser à ruiner par la force celui des autres. Les villes de Mozambique et de Quiloa n'échappèrent au pillage qu'en se rachetant à prix d'or, et sur sa route Gama s'empara de tous les vaisseaux qu'il put rencontrer, passant au fil de l'épée ou livrant aux flammes leurs équipages.

Arrivée àCalicut, la flotte portugaise brûla la ville pour venger la mort du facteur Corria, et tous les Malabares qui se laissèrent prendre furent immédiatement pendus.

A partir de ce moment, toute l'histoire des Portugais dans l'Inde peut se résumer en deux mots : pillage et assassinat.

A Vasco de Gama, retourné en Portugal, succèdent les deux Albuquerque. A leur arrivée ils assiègent et brûlent la ville de Repehne, où plus de six mille personnes, hommes, femmes et enfants,^trouveni la mort. Le commandement de la station échoit ensuite à Edouard Pacheco et à Lope de Suarès, qui, à l'exemple de leurs prédécesseurs, ne marchent que le fer et le feu à la main.

Tous ces condottières, dont le Portugal a élevé si haut la réputation que de bons et naïfs historiens s'y sont laissé prendre jusqu'à leur donner du héros^ s'inquiétaient bien moins de

fonder des établissements durables et de s'enrichir par le commei^ce, que de demander à la violence des gains plus rapides et plus importants.

Les Albuquerque et les d'Alméida ne sont arrivés à plus de renommée que les autres chevaliers d'aventures, que parce que leurs expéditions, leurs vols et leurs massacres furent plus importants que ceux des autres.

Quoi ! me dira-t-on, traiter ainsi les héros lusitaniens ?

Dans ces quelques pages, destinées surtout à caractériser le rôle joué dans Tlnde par les différentes nations de l'Europe, je dois m'arrêter dans le détail de leurs faits et gestes, dès que la question se trouve suffisamment élucidée; cependant, pour bien montrer que je n'exagère en rien la conduite de ces audacieux chefs de bandes, que le prisme historique à travers lequel nous les voyons a beaucoup trop grandis jusqu'à ce jour, je vais donner, d'après les écrivains portugais eux-mêmes, le récit des exploits de celui qu'on a appelé le grand Albuquerque devant Ormuz, puis je laisserai à chacun le soin d'accepter ou de blâmer mes appréciations.

Albuquerque, avec une flotte de sept vaisseaux, montés par six cent soixante hommes,

alla croiser sur la côte d'Arabie, commença par

ravager les côtes et piller les villes dépendantes d^Ormuz ; son intention, en commettant tous ces brigandages, était d^nspirer de la terreur à une puissance qu'il ne se croyait pas en état de réduire par la force.

Alors qu^il eut atteint le but quMl se proposait, il forma' le projet de s'emparer de la capitale de ce royaume, défendue par trente mille hommes et quatre cents barques de guerre.

Ormuz était depuis longtemps une dépendance de la couronne de Perse dont ses rois étaient tributaires. Située à l'entrée du golfe Persique, elle était le centre, l'entrepôt d'une grande partie du commerce de Tlnde avec l'Arabie et l'Europe.

Aux époques de l'année où les trafiquants étrangers se rendaient à Ormuz, cette ville offrait le tableau le plus varié de la richesse et de la magnificence ; le pavé des rues était couvert de nattes et en quelques endroits de tapis ; des toiles, tendues d'une maison à l'autre, interceptaient les brûlantes ardeurs du soleil des tropiques. Toutes les demeures étaient ornées de vases de porcelaine de la Chine et du Japon, et d'énormes vaisseaux en bronze doré des Indes contenant des arbustes en fleur et des plantes aromatiques. Des chameaux chargés d'eau fraîche stationnaient à tous les coins de rue et sur les places publiques.

' LES RUINES DE BEDJAPOUR. IjS

Là se trouvaient en abondance les vins de Perse, les parfums et les mets les plus exquis, enfin toutes les jouissances que peuvent procurer la richesse et un luxe ingénieux alimentés par un immense commerce.

Albuquerque, qui connaissait parfaitement de quelle importance serait pour les Portugais la possession de cette place qui les rendrait maîtres de la navigation du golfe Persique, se présenta devant le port et alla jeter l'ancre au milieu des plus gros vaisseaux d'Ormuz, en faisant une décharge de toute son artillerie ; il envoya ensuite un parlementaire au commandant de la place.

Ce dernier, effrayé d'abord, consentit à entrer en pourparlers avec Albuquerque qui lui déclara qu'il avait ordre da roi, son maître, de prendre le souperain (VOrmu\ sous sa protection et de lui permettre de faire le commercé dans ces mers, à condition qu'il payerait au roi de Portugal un tribut égal à celui qui lui était imposé par la Perse, que si, d'aventure, il refusait' d'accéder à ces propositions, il devait s'attendre à ce que tous ses navires marchands fussent saisis en mer par les Portugais, et en outre à toutes les extrémités d'une guei-resans merci.

Une déclaration aussi audacieuse fut repoussée^ et une flotte, composée de vaisseaux ormuziens, arabes et persans, vint attaquer les Portugais.

lyÔ VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.

On combattit avec la dernière .fureur, la mer était teinte de sang et le rivage éclairé par la lueur de trente navires embrasés. L'épouvante et la consternation étaient au comble dans la ville. Malgré leur infériorité numérique, les Européens furent victorieux grâce à leur artillerie et à leurs armes perfectionnées.

Les Ormuziens se soumirent à payer un tribut annuel considérable et concédèrent à leurs ennemis un terrain qui dominait là ville et le port, pour y bâtir une citadelle.

En partant de là, Albuquerque s'en fut ruiner Mascate par les mêmes moyens.

Supposez que la Chine soit assez forte, assez puissante, pour envoyer des pirates brûler Marseille, Bordeaux, Londres, Amsterdam et piller toutes les marchandises renfermées dans ces in»menses entrepôts, et vous aurez une idée exacte de la nature des exploits des héros lusitaniens.

Après s'être ainsi fait connaître sur toute la côte par la terreur, les Portugais songèrent à s'établir d'une façon définitive sur un point quelconque où ils pussent posséder un port, des arsenaux, tous lés moyens enfin de centraliser leurs efforts et de protéger efficacement leurs brigandages. Albuquerque s'empara de Goa, par des» moyens aussi honnêtes que ceux que

nous lui avons déjà vp employer plus haut, et déclara cette ville capitale des établissements portugais dans l'Inde.

Calicut, ainsi que je Tai dit, était la ville la plus importante de la côte malabare; par le plus odieux de tous les raffinements, les Portugais, après ravoir pillée, la laissaient, tranquille pendant quatre ou cinq ans, se remettre de ses désastres, puis, lorsque son port était garni de navires, que les marchandises affluaient revenues en quantités considérables, une flotte se présentait de nouveau devant la malheureuse ville et quelques heures après elle était la proie des bandits réguliers qui venaient la piller périodiquement. En moins de trente ans, elle fut prise et saccagée dix fois par les Portugais.

Albuquerque nommait Galicut « son grenier d^abondance. »

Après avoir, par la prise de Goa, assis sa domination d'une façon sérieuse, Albuquerque tourna ses regards du côté de Tîle de Ceylan, contrée splendide dont son prédécesseur, Alméida, avait déjà pris possession au nom du Portugal.

La position de Ceylan était admirable et devait tenter tout peuple à qui viendrait l'ambition de dofliiner exclusivement dans c«s mers. Placée au centre de l'Orient, des escadres nom-

lyS VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.

breuses, parties des ports de cette île, pouvaient faire respecter le nom de leurs maîtres dans toute TAsie, et rien n'était plus facile, à des vaisseaux croisant dans ces parages, que d'en interdire la navigation aux autres peuples.

Séduits seulement par Tappât du gain que donnait Texploitation de sa cannelle, de ses épices de toutes espèces, de ses pierres précieuses, de ses perles, les Portugais ne (comprirent pas l'importance de cette station au point de vue maritime et ils se bornèrent à y installer des factoreries.

Toujours insatiables, ils songèrent à s'emparer de Malaca. Cette ville était devenue, par sa situation, le marché le plus important de Tlnde avec l'extrême Orient. Son port était toujours rempli d'une multitude de vaisseaux et de marchands de la Chine, du Japon, des Moluques, des côtes orientales du Bengale, de Coromandel, de Perse et d'Arabie.

Tous ces navigateurs traitaient et vivaient avec les habitants dans la plus grande sécurité.

Les Portugais se présentèrent d'abord à Malaca comme de simples négociants, mais leur ruse fut promptement dévoilée; leurs usurpations dans l'Inde les avaient fait exécrer sui* toutes les côtes de l'extrême Orient, et tous les marchands

se liguèrent pour n'entretenir aucunes relations commerciales avec eux.

Albuquerque se couvrît de ce préteite pour dissimuler l'injustice de son agression et ne différa plus l'exécution de son projet, mais il trouva, en arrivant devant la place, les dispositions* prises pour le recevoir. Mohamihed, prince de ra«e maure, qui y régnait, avait reçu de puissants secours de Pahang, et il opposa aux envahisseurs une résistance tellement opiniâtre, que . jamais conquête ne coûta plus cher aux Portugais. Jamais aussi ils ne versèrent plus de sang; ils méritèrent, ce jour-là, d'être mis au ban de l'humanité.

Le massacre dura neuf jours, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus un seul Maure dans la ville. Les vainqueurs durent la repeupler avec des étrangers et des Malais.

Ils y trouvèrent des trésors immenses, • de grands magasins et on y construisit une citadelle pour garantir la stabilité de la conquête.

Les Portugais se bornèrent à la possession de la ville, ceux des habitants qui ne voulurent pas subir leur joug s'enfoncèrent dans les terres ou se répandirent sur la côte.

Après la prise de Malaca^ la puissance portugaise atteint son apogée dans l'extrême Orient ; les rois de Siam^ de Pégu^ de Narsingue, do

l8o VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.

Bedjapour envoyèrent des ambassadeurs à Albuquerque pour le féliciter et lui demander son alliance et sa protection.

L'éternelle lutte avec Galicut s'était terminée par la soumission du nabab, qui dut laisser bâtir à ses ennemis un fort qui commandait Galicut, et, pour comble d'humiliation, il fut forcé de livrer Tartillerie de sa propre capitale p©ur l'armement de ce fort.

Pendant ce temps-là, une flotte détachée allait fonder un comptoir aux Moluques.

Au faite de la gloire et de la puissance, Albuquerque, à qui on ne saurait refu^r sans injustice une extraordinaire intelligence, comprit qu'il était impossible, de rien fonder de durable avec le pillage et les massacres en masse, et changea de ligne de conduite; il s'appliqua avec une main de fer à réprimer les vols, les vices de tous genres de ses compatriotes, rétablit l'ordre dans une administration tellement corrompue qu'il avait été obligé d'en renvoyer les principaux chefs ep Europe, il raffermit également la disci- .pline militaire et se montra jusqu'à la fin de son administration si prévoyant, si sage, si humain pour les Indous que ces derniers, dans la vénération qu'ils conservèrent pour sa mémoire et SCS vertus, longtemps après sa mort, allaient à son tombeau pour lui demander justice des vexa-

LES RUINES DE BEDJAPOUR. l8l

tîons de ses successeurs indignes, dont aucun ne comprit l'excellence de la politique nouvelle d'Albuquerque.

Le vice -roi était malade ,' lorsqu'il apprit qu'on envoyait pour le relever Soarès, son plus mortel ennemi, accompagné de Vasconcello et de Digeo Pereira qu'il avait renvoyés en Portugal comme criminels, ne voulant point les faire juger dans Tlnde malgré leurs méfaits, pour ne pas affaiblir le prestige des Européens en face des Indous... Il en mourut de douleur et fut enterré en grande pompe à Goa.

Les Portugais, qui sous les dernières années de ce chef illustre avaient, grâce à son influencé, cherché à faire oublier leurs cruelles victoires, retombèrent après sa mort dans leurs premiers errements, l'abus des richesses amena la corruption la plus immonde. Les cruautés atroces et rinsolent brigandage des commandant^ et des soldats rendirent le nom portugais exécrable sur toutes ces côtes. Les révoltes furent fréquentes, et plus d'une fois, les Indous trouvèrent l'occasion de se venger de leurs vain^ queurs.

Et cependant quelle situation brillante ne possédaient-ils pas à cette époque, et quel immense empire oriental ils eussent pu fonder si les idées d'Albuquerque fussent demeurées la

l82 ' VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.

règle de conduite absolue des gouverneurs qui lui succédèrent.

En i5i5, les Portugais dominaient par le commerce et par les armes sur quatre mille lieues de côtes, depuis le cap de Bonne- Espérance, au sud de F Afrique, jusqu^au cap Lingpô à l'extrémité orientale de l'Asie, et en outre la mer Rouge et le golfe Persique où ils possédaient Mekran et Ormuz.

Leurs principaux établissements étaient sur la côte d'Afrique, Mina, Sofala, Mozambique; dans le golfe de Gambeze, Bazaim et Diu. En suivant la côte indoue du Malabar, ils possédaient Calicut, Goa, Gachin, Gananor, Gomorin, et en remontant le long de la côte de Goromandel, leur pavillon flottait sur Négapotani, Méliapour et Mazulipatam.

En descendant de l'autre côté du golfe du Bengale, le long de la côte de la Malaisie, ils possédaient Malaca , la clef du détroit de la Sonde ; au delà encore, ils s'étaient établis à Timor et à Macao, qui leur livrait l'entrée de la Ghine.

Ils tiraient la cannelle de Geylan où ils avaient bâti un fort à Golombo, dont le roi leur payait un riche tribut.

Ils disputaient les Moluques aux Espagnols, qui étaient venus par le sud-ouest. Ils tiraient le girofle de Ternate et de Tidor.

LES RUINES DE BEDJAPOUR. l83

Les étrangers à qui ils permettaient de faire le commerce dans ces mers, ne pouvaient Tétendre à la cannelle, au gingembre, au poivre, au bois de charpente, au fer, à Tacier, au plomb, à rétain, aux armes enfin, dont les conquérants s'étaient réservé le trafic exclusif.

Une foule d^objets précieux sur lesquels tant de nations ont depuis élevé leur fortune étaient dans leurs mains, le monopole les rendait les arbitres absolus du prix des productions des nlanufactures de l'Europe et de TAsie.

Mais cette puissance fut détruite presque aussi rapidement qu'elle avait été formée^ par Tirteptie de quelques commandants, l'abus des richesses, celui de la puissance et l'éloignement de la métropole.

Sous l'impulsion des môines> le fanatisme teligieux arriva à de telles atrocités^ que tous les indigènes qui leur tombaient sous la main étaient contraints au baptême par les plus horriblés supplices, et uii historien du tenlps a pu dire que dans les rues de Goa on ne voyait que des malheureux estropiés dans les prisons du saint-office.

Trois cents Maures furent en une seule fois livrés aux flammes, parce qu'ils n'avaient point consenti à renier Mahomet.

Les Portugais, en pleine décrépitude, en étaient

arrivés à n^avoir entre eux ni plus de bonne foi ni plus d'humanité qu^avec les indigènes.

Les revenus de TÉtat étaient, du bas en haut, gaspillés par les fonctionnaires de tous ordres qui ne songeaient qu^à s'enrichir rapidement, et cela par tous les moyens.

Après la mort du roi Sébastien, le Portugal ayant passé sous la domination de Philippe II, roi d'Espagne, la desagrégation marcha à pas de géant dans cet empire de Tlnde, si rapidement constitué par les Alméida et les Albuquerque.

Les Portugais de Plnde croyant n'avoir plus de patrie, les uns se déclarèrent indépendants, les autres reprirent leur premier métier de pirates, et ne respectèrent plus aucun pavillon ; plusieurs se mirent au service des princes du pays, et ceux-là devinrent presque tous ministres ou généraux, tant leur nation possédait encore de prestige aux yeux des indigènes.

Chaque Portugais ne travaillait plus que dans son propre intérêt, il agissait donc sans zèle et sans concert pour Tintérêt commun.

Leurs conquêtes dans l'Inde étaient partagées en trois gouvernements qui ne se prêtaient aucun secours, et dont les projets et les intérêts devinrent différents.

Les soldats et les officiers ne connaissaient

LES RUINES DE BEDJAPOUR. l85

plus aucune discipline, aucune subordination ; l'amour même des aventures, qui avait si bien servi leurs ancêtres, les trouvait insensibles ; les vaisseaux de guerre ne sortaient plus des ports ou n'en sortaient que mal armés ; les moeurs se dépravaient plus que jamais, aucun chef n'avait la force de réprimer les abus, la plupart même de ces chefs en vivaient, et étaient les plus corrompus de leur gouvernement... Aussi, à la première apparition des autres nations européennes dansTInde, les Portugais perdirent-ils peu à peu toutes leurs conquêtes avec leur dernier prestige.

Échafaudé par la violence et le pillage, en moins d'un siècle cet immense empire s'écroula sous la corruption.

Je ne crois pas que licence plus effrontée se soit jamais étalée en plein soleil sur aucun autre point du globe. Il semblerait, du reste, que les Arabes, avec lesquels, lors de la conquête ibérique^ ils s'allièrent plus qu'aucun autre peuple de la péninsule espagnole, leur ont laissé dans les veines une forte dose de ce sang nomade et pillard qui semble être Fapanage des races sémitiques, car nulle part ils ne surent rien fonder de durable, et encore aujourd'hui, sur les rares coins de terre où s'étalent quelques lambeaux de puissance de ces anciens aventu-

l86 VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.

riers des mers, la vénalité, la corruption et uç orgueil aussi vaste que leur ancien empire, sont les seules qualités qui distinguent les descendants lusitaniens...

Au moment de cette irrémédiable décadence, la Hollande , victime du fanatisme de Philippe II, avait fini par conquérir son indépendan(^e; cherchant partout des armes et des appuis, elle ouvrit ses ports aux corsaires de toutes les nations, dans le dessein de s^en servir contre les Espagnols. Ce fut là le fondement de sa puissance maritime.

Des lois sages, une constitution qui conservait régalité parmi les hommes, une excellente police, la tolérance, firent bientôt de cette république un État puissant.

Peu d'années après sa déclaration d'indépendance, elle avait déjà humilié à plusieurs fois la flotte espagnole. Son commerce prenait une extrême importance, et ses vaisseaux s'étaient fait les charretiers des mers; ne produisant rien chez eux, ils se chargeaient des marchandises d'une nation pour les porter chez les autres.

Leurs flottes militaires protégeaient leurs flottes marchandes. Leurs négociants, dont l'ambition s'était éveillée, aspiraient à étendre de plus en plus leur commerce, ils s'étaient peu à peu emparés de celui de Lisbonne tout entier,

OÙ ils achetaient les marchandises des Indes pour les revendre sur tous les marchés de T Europe.

Philippe II, devenu maître du Portugal, crut ruiner son ancienne vassale, en défendant à ses nouveaux sujets de commercer avec elle. Cette interdiction, qui devait affaiblir les Hollandais, ne fit que les rendre bientôt plus redoutables. ^ Ces aventureux navigateurs, exclus d'un port d'où dépendait tout le succès de leurs opérations, résolurent d'aller chercher à leurs sources les marchandises de Pexlrême Orient; mais pour réussir dans cette entreprise il fallait des pilotes expérimentés, et des facteurs qui connussent le commerce de l'Asie; les Hollandais cherchèrent d'abord un chemin plus court par le Nord, tentative qui, on le sait, renouvelée par toutes les nations, n'a pas encore abouti aujourd'hui. Ils étaient hésitants sur la voie qu'ils devaient suivre, lorsque Corneille Houtmann, qui avait vécu à Lisbonne et avait étudié là dans tous ses détails la navigation et le commerce des Indes, offrit à ses compatriotes de les diriger vers ces riches contrées.

Sa proposition fut immédiatement acceptée, et quatre navires furent expédiés dans l'extrême Orient, avec Houtmann comme facteur des comptoirs qu'on allait fonder.

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La flotte se dirigea en droite ligne sur Java, où elle se chargea de poivre et d'épices à trèsbon compte. Houtmann fit un traité d'alliance avec le souverain qui y régnait, puis ramenant les navires par le détroit de la Sonde, Malaca, il visita toute la côte indoue du golfe du Bengale au golfe Persique, et il reprit le chemin de la Hollande avec un pilote engagé dans le Gougerate, qui connaissait toutes les côtes de rinde et de Plndo-Chine. v

C'est à la suite de ce voyage que les Hollandais fondèrent leur premier établissement à Java, où aucune puissance européenne ne s'était encore établie d'une manière durable; ils se trouvalent là également à proximité de l'Inde, de la Chine et du Japon, et au centre d'îles fertiles en productions de toutes sortes.

Le branle était donné, l'émulation excitée; une foule de petites sociétés se formèrent pour exploiter ces riches contrées, mais les états généraux, sages et prévoyants qu'ils étaient, comprenant que la multiplicité des associations allait exciter de nombreuses rivalités, réunirent toutes les sociétés en une seule, sous le nom de Compagnie des grandes Indes.

Elle reçut le droit de faire la paix et la guerre avec les princes de l'Orient, de bâtir des forteresses, de choisir ses gouverneurs, d'entretenir

des garnisons et de nommer des officiers de police et de justice. En somme, toute la Hollande commerçante s'incarna dans cette immense Compagnie.

La création de cette seconde puissance souveraine dans rÉtat, mais qui ne pouvait exercer sa souveraineté que dans l'extrême Orient, c'est-à-dire au delà du cap de Bonne-Espérance, fut la plus grande oeuvre politique de l'époque. Tout en permettant à une nation entière de faire passer dafis l'œuvre à accomplir toute sa puissance, TÉtat en lui-même semblait demeurer étranger à la chose, et partant, n'assumait envers les autres nations européennes aucune responsabilité directe. Et également sans avoir à engager son pavillon et froisser l'amourpropre national, l'État, en cas de plainte de la part d'une nation étrangère contre la Compagnie, pouvait obliger cette dernièr-e à céder, sans rien perdre de son prestige souverain.

Nous verrons bientôt quel parti l'Angleterre a su tirer de ce dualisme qui lui a permis de flétrir, par des jugements, ses gouverneurs généraux de l'Inde, et malgré cela de profiter de leurs rapines, de leurs exactions.

Lorsque T Espagne et le Portugal, unis alors sous la même couronne, virent les Hollandais marcher peu à peu à la conquête de tout le

igO VOYAGE AU PAYS DES BRAHMES.

coinmerce.de Textrême Orient, ils cherchèrent à les arrêter par la force des armes, mais battus dans la plupart des rencontres, ils furent obligés de céder devant la supériorité d'un adversaire plus jeune, plus résolu, et qui, sur le terrain commercial, par son honnêteté, sa fidélité à tenir les engagements pris avec les indigènes, sa bonne foi en toute matière, ne tarda pas à les battre encore plus victorieusement que sur mer.

Les noms des amiraux Warvich et Van der Hagen sont célèbres dans toutes ces mers.

Cest à ce moment où la puissance hollandaise commençait à dominer dans tout rOrient, que sous Elisabeth les Anglais fondèrent une compagnie sur le modèle de la compagnie hollandaise, exemple qui ne tarda pas à être imité par les Danois sous Christian IV.

En vain les Anglais cherchent à créer des difficultés à leurs rivaux, à Java les Hollandais poursuivent le cours de leurs expéditions; ils fondent Batavia, découvrent la Nouvelle-Hollande, établissent solidement leur commerce au Japon, s'emparent de Ceylân sur les Portugais,, bâtissent des forts sur les côtes du Bengale et à l'embouchure du Gange, sur la branche Hou- -^ly , et chassent peu à peu les Portugais de toute

la côte tnalabare et s'emparent enfin de tout le commerce des Moluques.

Pour s'assurer les produits exclusifs de ces îles, les Hollandais ont employé tous les moyens que pouvait leur fournir une avarice éclairée. Ils étaient déjà les maîtres exclusifs de la cannelle à Ceylan, du poivre à Java, ils vouluren le devenir du girofle, de la muscade, du cardamome aux Moluques,' de façon que le monde entier fût à peu près leur tributaire pour les épices.

Maîtres des points les plus importants de cet archipel par les différents forts qu'ils y avaient bâtis, ils se trouvèrent assez puissants pour faire entrer les rois de Ternate et de Tidor dans leurs plans.

Ces princes furent réduits à consentir qu'on arrachât des îles laissées sous leur domination le muscadier et le giroflier, et ces deux arbres n'eurent plus la permission de croître qu'à Banda et à Amboine.

Là première de ces îles fournissait la muscade et la Compagnie avait concentré la culture du giroflier dans la seconde.

La nature semblait avoir favorisé les Hollandais dans les spéculations de leur monopole.

De fréquents tremblements de terre rendent la navigation très-dangereuse dans ces parages ;

ils font disparaître tous les ans des bancs de sable dans ces mers, et tous les ans il s^en forme de nouveaux autre part.

Durant une grande partie de Tannée; les Vaisseaux, repoussés par les vents et les courants contraires, ne peuvent aborder aux Moluques ; il faut donc attendre la mousson favorable qui suit ces temps orageux.

Mais alors des gardes-côtes expérimentés et vigilants s'emparaient de cet Océan devenu paisible, pour écarter ou pour saisir tous les bâtiments que l'appât du gain y aurait pu conduire.

Ce sont ces périodes de temps calmes que les gouverneurs d'Amboine et de Banda employaient chaque année à parcourir les îles, où la Compagnie, dès les premiers temps de sa puissance, avait fait arracher les arbres à épices. Mais la nature libérale, reproduisant avec profusion les essences qu'on avait extirpées, obligeait les Hollandais à les détruire périodiquement.

Je suis entré dans quelques détails sur ces derniers faits, car ils caractérisent admirablement la domination des Hollandais, et le rôle quMls ont Joué dans l'extrême Orient.

Ce rôle fut absolument commercial, jamais

\Q conquête inutile, jamais une expédition

aventureuse, nulle lutte d'ambition pure; les amiraux envoyés dans ces mers, prévoyants, flegmatiques, semblaient avoii" été retirés d'un comptoir d'épicier pour être mis à la tête d'une flotte; les gouverneurs étaient des négociants qui avaient fait leurs preuves. Bref, toutes les possessions hollandaises n'étaient que d'immenses dépôts où venaient se centraliser pour l'Europe ou pour l'Orient, à titre d'échange, toutes les productions et marchandises du monde entier.

Tout ce qui pouvait conserver à la Hollande son monopole mercantile, elle se le permit, seulement je dois dire à sa louange qu'elle se montra presque toujours bonne et humaine pour ses sujets indigènes.

Les Portugais avaient été dans l'Inde et rindo-Chine des chevaliers d'aventure, des condottieres d'un jour, que le sang et le pillage enivraient.

Les Hollandais y furent d'honnêtes négociants en denrées coloniales, habiles à tout attirer à eux, et sachant extraire d'une contrée, comme pas un, tout ce qu'elle est capable de produire. Gens de raisonnement et de réflexion, ils surent préVoir et les JDOuleversements européens qui pouvaient leur porter atteinte, et l'insatiable ambition de l'Angleterre, et naviguant

au miiieu de ces divers écudls,ils ont su conserver jusqu^à nos jours la plus grande partie de leur puissance coloniale.

Un nouvel ennemi point contre eux àPhorizon.

La brute germanique couve les belles colonies de Java. . . Espérons que la Hollande ne sera pas seule à les défendre.

Je viens de dire que les Anglais avaient fait leur apparition sur la scène orientale, au milieu de la décadence portugaise, et en pleine période de la puissance hollandaise ; mais Portugais et Hollandais possédaient dans l'Inde des places fortes, des ports, des provinces entières. Ces avantages, en les mettant à Tabri des tentatives des naturels, leur donnaient le moyen de faire un commerce d'autant plus avantageux qu'ils pouvaient éloigner les concurrents d'Europe, profiter des années d'abondance pour remplir leurs magasins, et maintenir les marchandises à un taux assez élevé, tandis que les Anglais^ sans forts et sans asile, ne tiraient leurs ressources que de la mère patrie ; ils sentirent ce qui leur manquait, et résolurent de faire tous leurs efforts pour former des établissements stables.

En 1612, la Compagnie envoya à Surate quatre vaisseaux commandés par Thomas Best, pour y fonder un comptoir. Il fut favorisé par les autorités qui y commandaient au nom du

Grand Mogol. Mais les Portugais ayant appris à Goa ce qui se passait, le vice-roi équipa promptement une flotte nombreuse dans le dessein de détruire les bâtiments anglais ; mais le courage et Thabileté de Best suppléèrent au nombre des vaisseaux, il battit les forces portugaises en vue des côtes et en présence d^une foule d'Indous accourus sur le bord de la mer pour voir un combat si extraordinaire et si inégal.

La réputation du commandant anglais étant parvenue jusqu'à la cour de Delhi, le Grand Mogol, plein d'admiration pour ce fait d'armes, lui fit dire qu'il favoriserait de tout son pouvoir rétablissement des comptoirs de sa nation.

La Compagnie anglaise pensa qu'une ambassade solennelle à la cour de l'empereur de Delhi contribuerait beaucoup à avancer ses affaires, et serait de nature à flatter l'orgueil et le faste des Orientaux.

Le chevalier Thomas Roë fut nommé ambassadeur et se transporta immédiatement à Delhi. Il suivit la cour pendant plusieurs mois, gagna la confiance de l'empereur, reçut de riches présents et obtint des privilèges considérables pour la Compagnie anglaise. Dès 1616, elle avait des établissements et des comptoirs à Surate, à Amedabad, àJAgra, Azimir, Borampour, Ca«

liciK, Mazulipatam et plusieurs autres points maritimes des Indes.

Mais les Hollandais ne pouvaient voir sans inquiétude les succès des Anglais^ ils les poursuivirent dans tous les marchés, et se montrèrent sans cesse acharnés à leur nuire.

Ces disputes entraînèrent de longs démêlés et des guerres maritimes dans lesquelles la compagnie anglaise finit par succomber.

Les dissensions religieuses qui, à cette époque, inondèrent de sang l'Angleterre et de graves intérêts politiques qui occupèrent toutes les forces de la métropole, firent oublier aux Anglais les avantages du commerce de l'Inde, de sorte que la Compagnie négligée n'était plus qu'une ombre à la mort de Charles P'.

Cromwell ayant fait une guerre heureuse aux Hollandais, parvint, par un traité favorable, à rendre un peu de vie au commerce de la Compagnie et aux spéculations privées interrompues par les guerres civiles, et l'on voit reparaître le pavillon anglais sur les marchés de TArabie, de la Perse, de Tlnde et de la Chine. Charles II accorda de nouveaux privilèges à la Compagnie, elle cumula Tautorité civile et militaire, et le droit de traiter de la paix et de la guerre avec les princes de Tlnde; bref on imita la charte

octroyée à la Compagnie hollandaise, dont on avait compris toute Thabileté.

Le mariage du roi avec Tinfante de Portugal valut à l'Angleterre, à titre de dot, Tîle de Bombay, dont le sol est stérile et Tair insalubre, mais qui possède le meilleur port de la côte.

Sa situation sur la côte malabare la rend importante pour les bâtiments qui commercent dans ces mers, auxquels elle fournit un abri nécessaire dans Thivernage. C'était un immense avantage pour les Anglais qui n'avaient sur ces côtes aucun port où ils pussent radouber leurs vaisseaux.

On envoya une escadre sous les ordres de lord Marleburgh pour prendre possession de cette île et la recevoir des mains du vice-roi qui avait reçu de Lisbonne les instructions nécessaires ; ce dernier était sur le point d'exécuter ses ordres lorsque, sous prétexte de religion, le clergé refusa de céder l'île à des hérétiques. L'opposition était si forte qu'on se préparait à en venir aux mains, mais la crainte de la vengeance de l'Angleterre engagea les Portugais à consentir à un traité. Il fut convenu que les habitants de Bombay conserveraient le libre exercice de leur religion et la paisible possession de leurs biens sous l'autorité de la couronne d'Angleterre.

Un envoyé du nom de Cook sîgna le traité, prît possession de Tile au nom de Charles II en qualité de gouverneur, et fit immédiatement construire un fort.

Mais le peu d^avantage [que la couronne tira de cette colonie, les dépenses qu^elIe exigeait, et des préoccupations politiques [de diverses natures firent céder Bombay à la Compagnie des Indes, à titre de fief. Cette première station, qui lui permettait enfin d^avoir des magasins, des arsenaux, devint en peu de temps le centre de tout le commerce anglais au Malabar et dans les golfes Persique et d'Arabie .

Les affaires de la Compagnie prospéraient, lorsqu'un événement vint lui porter un rude coup. Ayant été chassée de Bantam à Javapar les Hollandais, elle se détermina à tenter de ressaissir à tout prix un poste qui était des plus avantageux pour son commçrce. Elle équipa une flotte de vingt-trois navires, dont plusieurs de soixante canons, montée par huit mille hommes de troupes régulières.

Avec de pareilles forces, elle eût pu facilement rétablir ses affaires à Bantam et humilier l'orgueil des Hollandais. Mais la cour vénale et corrompue de Charles II ne vit dans ces armements qu'un moyen d'extorquer de grandes sommes à la Compagnie, et dans ce but un em-

bargo fut mis sur cette expédition. Enfin Tambassadeur hollandais arrêta complètement le départ de la flotte, par un présent de cent mille francs fait à une des favorites du roi.

La Compagnie, épuisée par se3 dépenses, effrayée de se voir au-dessous de ses affaires, abandonna alors, pour ne plus les reprendre, les principes de modération qu'elle avait suivis jusqu'à ce jour et les remplaça par la ruse, l'injustice, les plus immorales déprédations, et l'abus de la force chaque fois qu'elle fut en état de se le permettre.

Josias Child, alors directeur de la Conipagnie, expédia aux Indes l'ordre de frustrer sous tous les prétextes les porteurs de leurs créances pour se procurer des ressources extraordinaires, et de demander à la piraterie et au brigandage le moyen de remplir leur caisse vide. Ce fut à John Child, son frère, gouverneur de Bombay, que le directeur confia l'exécution de ce plan odieux.

John Child se mit alors à écumer la côte malabare, se saisissant de tous les navires, quelle que fût leur nationalité,qui n'avaient pas la force de lui résister ; il poussa l'audace jusqu'à s'emparer d'une flotte chargée de vivres qui appartenait aux sujets du Grand Mogol, et cela sans aucune déclaration de guerre.

Aureng-Zeb, prince énergique qui régnait alors à Delhi, résolut de venger immédiatement cet outrage. Il envoya Yacoub, un de ses généraux, avec vingt mille hommes, demander raison de cette piraterie. A l'approche de l'armée mogole, les Anglais effrayés abandonnent le fort avancé de Mazagan avec une telle précipitation qu'ils y oublient de l'argent, quantité de vivres, des armes, des approvisionnements de toiftes espèces, et même des canons de gros calibre.

Yacoub les poursuit dans la plaine, enfonce leurs bataillons, les met en déroute, les contraint à se réfugier dans la principale forteresse qui défendait Bombay, et les investît.

Child, plus brave contre les barques marchandes que contre des soldats, voyant qu'il ne pourrait résister longtemps, envoya une députation à Aureng-Zeb pour lui demander grâce.

Reçus d'abord avec colère, les Anglais, à force de présents, furent enfin admis à une audience d' Aureng-Zeb, mais ils durent se présenter devant l'empereur, à genoux, et les mains liées comme des esclaves.

Aureng-Zeb, qui tenait à conserver des relations utiles à ses États, finit par leur accorder la paix.

Cette aventure interrompit pendant plusieurs nnées le commerce de la Compagnie, et ruina

le crédit et Thonneur des Anglais dans- Tlnde.

Cependant, grâce à leur persévérance, les marchands de Londres parvinrent à rétablir peu à peu leurs affaires; ils achetèrent d'un prince mahratte, Boumraja, le territoire de Tegapatam où ils fondèrent le comptoir de Gandlaur, et celui de Chînapatam, où leur agent William Laugboure bâtit le fort Saint-Georges et Madras.

Bien que cette ville, comme toutes celles de la côte de Coromandel, ne possédât, au lieu de port, qu'une rade dangereuse, l'établissement prospéra, et la Compagnie parvint à en faire une des plus importantes places des Indes, et après Batavia, le plus riche port européen de l'Asie. Pour comble de bonheur, elle obtint de l'empereur mogoL Schah-Djehan, en 1716, un firman qui lui permit d'importer et d'exporter ses marchandises »ans payer aucuns droits. Tant que dura l'empire de Delhi, la Compagnie anglaise considéra ce firman comme la charte de son commerce dans l'Inde, et s'appliqua à le défendre contre toutes les autres nations.

Sa prospérité ne faisait que croître, lorsqu'une nouvelle nation, entrant en scène, la France, les intérêts anglais furent menacés d'une ruine totale qu'ils n'évitèrent que grâce à la corruption et à l'infamie de la cour dç Louis XV.

Ce fut François P' qui, à la nouvelle des découvertes des Portugais, s'efforça le premier d'inspirer aux Français le goût de la navigation et du commerce de TOrient, en promettant des récompenses importantes à ceux qui se distingueraient par la hardiesse de leurs entreprises. Henri Illrenouvela ces promesses, et Henri IV fonda la première 0)mpagnie des Indes, avec des privilèges spéciaux pour commerce!" au delà du cap de Bonne-Espérance,

Louis XIII confirma tous les privilèges de cette Compagnie et lui en accorda d'autres, mais les querelles religieuses et les troubles de la Fronde empêchèrent cette Compagnie de pouvoir se soutenir, et elle ne tarda pas à se dissoudre;

Richelieu avait fait de vains efforts pour la soutenir. Colbert consacra son génie à la relever;

La ville de Pondichéry fondée, attira^ par rhabileté et la sagesse de son premier gouverneur; Françcfis Martin^ une population considérable.

Le conseil souverain de la Compagnie, qui, par les soins de Colbert, avait été installé à Surate, se transporta sur la côte de Coromandel, et la ville de Pondichéry devint le siège du gouvernement général, dont Tautorité, par des accroissements successifs, allait s'étendre sur les comp-

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toirs^ de Balassor, Cassimbazar , Jougna, Mazulipatam , Daka , Ougli et Chanderaagor au Bengale et sur les côtes d'Orixa et de Coromandel.

Devenue chef-lieu de no5 colonies indoues, cette ville fut en peu de temps une des placés les plus importantes que les Européens eussent en Asie, et de cinq cents habitants qu^elle comptait à ses débuts^ en peu d'années elle arrivait à dépasser quatre-vingt-dix mille.

Privée de port comme toutes les autres villes élevées sur cette côte^ elle a cependant sur elles l'avantage d'une rade plus sûre et plus commode. Une côte assez élevée la préserve des grandes chaleurs^ et ofiPre aux navigateurs un point de repère précieux sur ces rivages géné- . ralement assez bas. Des eaux abondantes fout*nies par plusieurs rivières et de vastes étangs arrosent les campagnes 'voisines de la ville, et elle est admirablement située pour recevoir les marchandises du Carnatic, du Mysore et du Tandjaour, ayant devant elle le golfe du Bengale ; ses magasins étaient fournis non-seulement des productions de la côte, mais de toutes celles des autres contrées de l'Inde. Elle servait aussi d'entrepôt aux marchandises d'Europe. Son principal commerce consistait en toiles, dont les plus belles se fabriquaient à la côte d'Orixa, et

étaient peintes à Pondichéry même. On y recevait aussi d^énormes quantités de soies, tant écrues que travaillées, des étoflPes brochées d'or et d'argent, des parfums, des épiceries et des diamants, de sorte que l'activité de ses habitants suffisait pour la maintenir dans la prospérité.

Dumas, son second gouverneur, par une administration ferme et habile, sut lui donner un nouveau lustre et de nouveaux accroissements. Il obtint du Grand -Mogol le droit de frapper monnaie; l'acquisition de Karikal lui donnait le moyen de centraliser les marchandises du Tandjaour, celle de Mahé lui permettait d'avoir accès sur la côte malabare.

Sur. ces entrefaites, un événement qui vint faire priser très-haut la générosité et l'esprit chevaleresque de la France, augmenta encore le prestige de la Compagnie.

Aly- Khan, nabab d'Arcot, ayant été battu par les rajahs du sud du Deccan, alliés aux Mahrattes, qui ne voulaient pas reconnaître son autorité, sa veuve, car il fut tué dans le combat, ses parents, ses généraux et les personnages les plus puissants de la cour vinrent à Pondichéry demander asile et protection contre la fureur du vainqueur.

Le gouverneur Dumas, de l'avis de son conseil, reçut les alliés malheureux avec les plus

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grands égards, et il leur promit de les défendre contre l'armée mahratte. .

Baggie-Borisola, le rajah victorieux, s'approcha des murs de Pondichéry et demanda impérieusement qu'on lui livrât les réfugiés.

Il réclama en même temps une somme de douze cents livres en forme de tribut, prétendant que c'était une ancienne redevance à laquelle les Français avaient toujours été assujettis, et accompagnant de menaces toutes ces demandes, dans la vue d'intimider le gouverneur. Mais l'énergique Dumas, trop pénétré de ses devoirs pour être accessible à la crainte, trop généreux pour livrer lâchement des amis dans le malheur, fit une réponse pleine de grandeur d'âme et de fermeté.

Voici la lettre que remporta pour son maître l'envoyé mahratte qui avait apporté les propositions du vainqueur. On ne saurait la lire sans ressentir un orgueil légitime d'appartenir à la seule nation qui ait su donner de pareils exemples dans Textrême Orient.

AU SpUBADAR DES MARHATTES LE SOUBADAR FRANÇAIS

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